DE L'AGENT CHOLÉRIQUE ÉTUDIÉ AU POINT DE VUE EXPÉRIMENTAL
Caractères du bacille cholérique : localisation, forme, culture. Spécificité du microbe, preuves de ses relations avec le choléra indien.
Son mode d'action. Produits toxiques élaborés. Influence de la température, de la dessiccalion. Persistance de la vitalité dans l'eau.
Lutte avec les bactéries pathogènes et saprogènes. Putréfaction.
Mélange avec l'eau d'égout, le contenu des fosses d'aisances. Vitalité dans le lait, le beurre, les produits servant à l'alimentation. Modifications de virulence et de résistance suivant que la bactérie
se multiplie au contact de l'air ou en l'absence d'oxygène. Hueppe
et Pettenkofer.
Action des antiseptiques.
Le choléra indien est sous la dépendance d'un microbe pathogène particulier, le bacille virgule de Koch.
La nature parasitaire de cette maladie avait été soupçonnée depuis longtemps et divers auteurs avaient étudié avec grand soin les humeurs et les organes des cholériques dans l'espoir de trouver ces parasites. 11 semble que certains d'entre eux aient entrevu ce microbe, et c'est ainsi que les descriptions de Pacini, de Leyden font mention de la présence dans les selles d'organismes incurvés très mobiles qui se rapportent vraisemblablement au microbe de Koch.
Mais avant les remarquables progrès introduits dans
DE L'AGENT CHOLÉRIQUE. loi
la technique par M. Pasteur et par Koch ces constatations manquaient de précision. Il n'était pas possible d'isoler les microorganismes par les cultures, ni même de reconnaître assez complètement leurs caractères morphologiques.
C'est en 1883 que Koch découvrit le bacille cholérique qu'il avait entrevu lors de l'épidémie d'Egypte et qu'il avait voulu étudier plus complètement dans son foyer d'élection, l'Inde.
Cet organisme se trouve dans l'intestin grêle des sujets qui succombent au choléra. Le plus souvent il est exclusivement cantonné dans le contenu intestinal et dans les culs-de-sac glandulaires. Quelquefois il se trouve dans les parois intestinales. 11 est tout à fait exceptionnel de constater sa présence dans d'autres points du corps humain. L'agent infectieux du choléra reste localisé dans l'intestin. 11 n'est donc pas surprenant que les recherches bactériologiques entreprises avec l'idée que le choléra était d'emblée une maladie générale n'aient pas été fécondes en résultats.
Le bacille cholérique se retrouve dans les déjections et au début de la maladie les selles riziformes peuvent renfermer ce microbe à l'état de culture à peu près pure.
Dans le tube intestinal et dans les déjections le microbe présente l'apparence d'un petit bâtonnet légèrement incurvé. Il est moins long mais un peu plus large que le bacille tuberculeux. Souvent deux bâtonnets placés bord à bord présentent une apparence rappelant un point circonflexe ou un S.
Dans les cultures l'organisme est plus long, plus mince et de forme spiroïde. Une particularité fort intéressante de ce microbe c'est sa grande mobilité. Lôffler
a montré que ces mouvements sont dus à l'agitation d'un petit cil qui se trouve à l'une des extrémités.
La forme et la mobilité de ce microbe ne suffiraient pas à le distinguer et l'on a dit avec raison que l'on trouvait des bacilles virgules dans une foule de circonstances où il n'y a pas de choléra.
Mais Koch nous a appris que le mode de développement de ce microbe sur la gélatine est vraiment caractéristique. Il liquéfie la gélatine mais avec une certaine lenteur. En même temps une partie de la gélatine liquéfiée s'évapore, il en résulte une apparence toute spéciale. A la partie supérieure de la gélatine liquéfiée il y a une cavité arrondie remplie par de l'air et comme la gélatine autour de la piqûre est restée solide, il en résulte que l'on croit voir une bulle d'air enchâssée sous la gélatine. L'apparence est toute différente quand il s'agit du microbe en virgule trouvé par Finkler dans le choléra nostras, ou de celui que Deneke a isolé d'un vieux fromage. Nous ne donnons que les gros traits de ce développement, renvoyant pour plus de détails aux traités de bactériologie dans lesquels on trouvera l'aspect des colonies aux divers moments, etc.
En dépit des contradictions opposées à Koch au début, la relation entre le choléra et le bacille virgule est aujourd'hui universellement admise.
Cette opinion se base sur un certain nombre d'arguments.
1° Le bacille de Koch n'a jamais été trouvé dans une maladie autre que le choléra asiatique. Les observations qui établissent ce fait sont considérables.
2° Le bacille virgule se trouve sans exception dans tous les cas de choléra pourvu que la maladie ne soit pas à une période trop avancée. Dans ce cas il peut s'agir
d'une infection secondaire dont les microbes masquent celui du choléra qui peut du reste avoir disparu (1).
Depuis qiie Koch a montré ce microbe dans les cas de choléra en Egypte, dans l'Inde, à Toulon, tous les observateurs l'ont également constaté dans les contrées les plus diverses, France, Italie, Autriche-Hongrie, Allemagne, Inde, Chine, Japon, îles de la Sonde.
3° Le bacille de Koch se trouve dans les cas légers comme dans les cas graves. Il est présent dès le début du choléra. Enfin il est localisé dans l'intestin, c 'est-à-dire dans l'organe où se trouvent, comme on le sait depiùs longtemps, les altérations initiales et essentielles du choléra.
A ces arguments décisifs on a cherché à en ajouter un dernier, la réalisation d'une maladie analogue au choléra, en partant des cultures de ce microbe. Les premières tentatives de Koch dans cette direction ont été inefficaces. Les animaux n'ont ressenti aucun effet des injections de selles cholériques ou des produits de cultures. Dochefontaine, de même, avait ingéré sans aucun accident des bols contenant des déjections cholériques. MM. Nicati et Rietsch ont été plus heureux dans leurs expériences. Introduisant des cultures cholériques dans le duodénum de cobayes auxquels ils avaient préalablement lié le canal cholédoque, ils ont déterminé chez, ces animaux des accidents et des lésions assez analogues à ceux du choléra. Koch a pu obtenir le même résultat en introduisant les cultures dans l'estomac au moyen d'une sonde œsophagienne. Les animaux avaient au préalable reçu dans l'estomac, par le même procédé,
(1) Telle est la signification qu'il faut accorder au bacille napolitain d'Emmerich. Ce microbe qui se trouve, non seulement dans l'intestin, mais encore dans les organes et même le saug, n'a pas, dans l'étiologie du choléra, l'importance qu'a voulu lui attribuer l'école de Munich.
une solution alcaline. En outre Koch leur injectait dans le péritoine une certaine quantité de teinture d'opium. M. Doyen a montré qu'en introduisant dans l'estomac de l'alcool on peut se dispenser de la solution alcaline et de la teinture d'opium. Ces expériences présentent un grand intérêt. Elles montrent l'importance du bon fonctionnement stomacal dans la défense contre le choléra. La dernière épidémie de Paris a établi la prédisposition des dyspeptiques et des alcooliques. On ne saurait encore affirmer que la preuve expérimentale de l'activité pathogène du bacille ait été fournie avec la rigueur nécessaire. Le dispositif de Koch permet d'obtenir des accidents et des lésions analogues en employant des cultures de diverses espèces microbiennes. Des expériences de Hueppe et Vicensi semblent établir que le bacille virgule peut déterminer les mêmes accidents quand il est simplement injecté dans le péritoine. Nous devions faire ressortir ces lacunes dans la partie expérimentale, elles n'enlèvent rien à la valeur pathogène du bacille virgule. Celui-ci est bien l'agent du choléra et l'on comprend tout l'intérêt qui s'attache à son étude (1).
La pathologie expérimentale nous fournit d'utiles renseignements sur le mécanisme des accidents imputables au choléra. La pénétration se fait sans doute presque toujours par le tube digestif et l'expérimentation n'a point fourni d'arguments à la doctrine de Pettenkofer, d'après laquelle l'infection aurait lieu habituellement par les voies aériennes.
(1) Koch attache une assez grande valeur au fait suivant, dans lequel il voit une expérience involontaire sur l'homme. Un médecin qui avait travaillé dans le laboratoire de Berlin et en avait rapporté des cultures de bacille virgule fut pris chez lui d'accidents cholériques; ses selles furent envoyées à Berlin et on y trouva une grande quantité de bacilles virgules.
L'acidité du suc gastrique est très défavorable à la vitalité du microbe. Ainsi s'explique la fréquence du choléra chez les dyspeptiques dont les qualités du suc gastrique ont été modifiées.
MM. Villiers et Pouchet ont les premiers signalé la présence d alcaloïdes toxiques dans les selles cholériques. Nicati et Rietsch, Ermcnghen, établissent la toxicité des cultures de bacille virgule débarrassées de leurs microbes par filtration ou par la chaleur. En 1885, Nicati et Rietsch, en traitant ces mêmes cultures, séparèrent un extrait alcoolique qui tue les souris et les lapins, détermine des crampes et un abaissement de la température. Brieger étudie avec plus de précision les divers corps chimiques qui apparaissent dans les cultures du choléra. Parmi ces corps assez nombreux il y a des corps convulsivants la méthylguanidine et une base C3H8Az.,, un poison hypothermisant C3H8Aza, des composés qui déterminent l'inflammation et la nécrose : cadavérine et putrescine. Plus récemment encore, Brieger et Fraenkel isolent une toxalbumine. Pétri a établi la production d'un corps relativement peu actif, la toxopeptine.
Nous devons enfin faire connaître les recherches de Hueppe et Scholl. Ces auteurs ont établi que le bacille cholérique sécrète des substances plus toxiques quand il est soustrait au contact de l'air. On obtient ainsi une peptotoxine qui à la dose de S centimètres cubes tue le cobaye en quarante minutes. L'animal présente des phénomènes paralytiques au bout de dix minutes, des convulsions après un quart d'heure.
Ce poison, plus actif que celui qui était antérieurement connu, est obtenu plus rapidement et en plus grande quantité.
Ainsi un œuf ensemencé renferme, au bout de dix-
huit jours, une dose suffisante à entraîner la mort de dix cobayes.
Il convient encore de remarquer que le bacille virgule dans l'intestin humain est soustrait au contact de l'air, et que les expériences dans lesquelles on a cultive" les microbes en l'absence d'oxygène se rapprochent ainsi, bien d'avantage, des conditions dans lesquelles les choses se passent chez l'homme.
Gomment le bacille virgule se comporte-t-il en dehors du corps humain? Quelle est sur lui l'action de l'air, de l'eau, des variations de température? Comment se comporte-t-il quand il est mélangé à d'autres microorganismes, quand il est introduit dans divers produits alimentaires ? Quelle est enfin l'action des divers antiseptiques? C'est là une série de questions intéressantes au premier chef pour l'hygiéniste et qu'il nous faut envisager tour à tour.
Température. — La température de 30° à 40° est la plus favorable au développement du bacille virgule. Mais ceux-ci se multiplient encore à 17 degrés. A une température inférieure le développement cesse. Mais le bacille ne meurt pas et se développe de nouveau quand on élève la température. Ainsi le bacille résiste à — 10 degrés. En revanche, une température de 60°, et môme de 56°, détruit en peu de temps sa vitalité.
Dessiccation. — Koch a montré que le bacille virgule, ou mieux le spirille cholérique, ne se multiplie que par segmentation, qu'on ne trouve pas de spores ou corps plus résistants. Il en conclut que le microbe du choléra est plus sensible aux agents physiques et chimiques et. établit qu'il ne peut résistera la dessiccation. Cette proposition est un peu trop absolue. Sans doute, les minces couches étalées à la surface d'une lamelle couvre-objet
perdent en général leur vitalité en moins de 24 heures. Maissi la couche est plus épaisse, et par conséquent moins exposée à une dessiccation absolue, la vitalité est considérablement accrue. Kitasato Ta vue s'élever à treize jours, Berkholtz à trente-huit. Dans ces expériences il s'agit de fils de soie imprégnés de culture. Quand le bacille virgule est soustrait à la dessiccation et placé dans des milieux favorables, sa vitalité est bien plus longue. C'est ainsi que, dans une culture sur agar, le bacille virgule a été encore trouvé vivant après deux ans parKoch. Ilueppe a rencontré dans ces cultures anciennes des corpuscules arrondis qu'il aurait vu ultérieurement donner naissance à des bacilles virgules. Il a donné à ces corps le nom d'arthrospores. L'interprétation de ■ces formes est l'objet de discussions nombreuses, dans le détail desquelles il ne saurait y avoir lieu d'insister ici.
Le bacille du choléra a été trouvé dans Veau par Koch. Il s'agissait d'un réservoir (tank) de Calcutta, dont l'eau servait à l'alimentation d'un groupe d'IIindous dont plusieurs eurent le choléra. Nicati et Rietsch ont trouvé le même microbe dans l'eau du port de Marseille. Des travaux très importants ont été consacrés au développement du bacille virgule dans l'eau. Il convient de distinguer à ce point de vue l'eau distillée, l'eau stérilisée, et l'eau renfermant d'autres espèces bactériennes.
Le bacille virgule meurt très rapidement dans Veau distillée. Il est réduit aux matériaux nutritifs qu'il a emportés de son milieu de culture. Meade Bolton, Wolfhùgel et Riedel trouvent que, dans ce cas, la mort est presque instantanée. Kraus ne trouve plus de bactéries après deux jours, Straus et Dubarry ont encore vu des bacilles quatorze jours après leur ensemencement dans l'eau distillée.
Dans Veau ordinaire stérilisée, la survie est bien plus longue. Wolfhugel et Riedel, ainsi que Pfeiffer, ont encore trouvé le bacille vivant après sept, neuf, et douze mois; Hochstetter après trois cent quatre-vingt-douze jours.
Dans Veau non stérilisée, la vitalité du bacille virgule paraît plus courte. Le travail de MM. Straus et Dubarry nous donne les chiffres de trente jours dans l'eau de l'Ourcq, trente-neuf dans l'eau de la Vanne. Une eau riche en autres bactéries perdra plus rapidement ses bacilles virgules.
Cette influence des bactéries pathogènes et saprogènes sur le bacille virgule, a été l'objet de nombreuses recherches. Koch a établi que les bacilles cessaient d'être présents dans Y eau dégoût au bout de six ou sept jours; que vingt-quatre heures de contact avec le contenu des fosses d'aisances suffit à les faire disparaître. Les recherches plus récentes de Schiller, sur le môme sujet, ont établi que le bacille virgule peut encore être retrouvé au bout de quatorze jours.
Enfin Pétri s'est préoccupé du temps pendant lequel le bacille virgule est encore vivant dans V intestin d'animaux enterrés et il a pu fixer cette durée à dix-neuf jours, dans une de ses expériences.
Ajoutons enfin que certains produits servant à l'alimentation peuvent servir d'excellents milieux de culture au bacille cholérique. Koch, Wolfhugel et Riedel, Babes, ont fourni à ce sujet de précieux renseignements. Heim a établi que le microbe peut rester vivant quatre jours dans le lait (1), quarante-huit jours dans le beurre.
Dans toutes les expériences précédentes, il s'agissait
(1) Le lait dans lequel est semé le bacille virgule De se coagule pas et ne présente aucune altération apparente.
de bacilles virgules vivant au contact de l'oxygène. Le bacille du choléra a été longtemps considéré comme essentiellement aérobic. Koch a même publié des expériences semblant établir que le bacille virgule ne peut vivre sans oxygène. Nous savons aujourd'hui, par Hneppe, que le microbe se développe aisément dans des milieux privés d'oxygène. Les bacilles ainsi obtenus ont une virulence plus grande, ils sont aussi moins résistants. Le bacille virgule cultivé sans oxygène sécrète des poisons redoutables, et c'est là l'explication de la gravité du choléra humain, car, dans l'intestin, le bacille se développe sans être en contact avec l'oxygène.
Ce bacille sort dans les déjections à l'état anaérobie et, sous cette forme, il est très sensible et facile à détruire. C'est ainsi qu'il ne saurait résister aux acides, et qu'il ne peut, sans être détruit, traverser l'estomac renfermant du suc gastrique. Cette vulnérabilité du bacille, au moment de sa sortie du corps des cholériques, explique la rareté de la contagion immédiate, rareté telle que cette contagion a été longtemps niée.
Mais le bacille anaérobie peut se transformera la longue en bacille aérobie au contact de l'air. Il devient sous cette forme plus résistant, bien que moins virulent. Cette transformation n'est possible, sans doute, que dans des conditions spéciales d'humidité, de température, etc. Ces conditions peuvent être réalisées dans certains sols ; elles peuvent ne pas se trouver ailleurs et l'on s'expliquerait ainsi comment certaines localités, grâce aux conditions de leur sous-sol, ne peuvent devenir le siège d'épidémies cholériques, encore que les déjections cholériques y aient été apportées par les malades. On voit l'intérêt des observations de Hueppe. Elles nous fournissent une explication d'un fait absolument établi par les recherches de
Pettenkofer, le rôle de la localité. Il y a plus. Les observations de Hueppe tendraient à montrer que la théorie même de Pettenkofer est exacte. Le bacille cholérique fourni par le malade ne peut devenir nuisible à un autre sujet, que s'il a subi, dans un terrain bien spécial, une élaboration particulière. Il y aurait dans ce bacille virulent mais vulnérable, suivi d'un bacille beaucoup moins virulent mais infiniment plus résistant, une sorte de génération alternante, telle que la conçoit le professeur de Munich.
D'après les travaux de Koch, il faut ^ d'acide phénique, ~ de sulfate de cuivre, de sublimé pour arrêter le développement du bacille cholérique. La créoline, d'après Esmarch et Eisenberg, tuerait le bacille avec plus d'énergie que l'acide phénique à ^ ou à ~0. Les recherches de Liborius, de Kitasato et de Pfuhl ont montré l'action favorable du lait de chaux récemment préparé. Le salol, enfin, a été préconisé par Hueppe et Loewenthal et paraît devoir jouer un rôle important dans la prophylaxie et le traitement du choléra.