‹ La défense de l'Europe contre le choléraChapitre 33 sur 89 · TRANSMISSIEZ LITÉ DU CHOLÉRA · texte numérisé non relu

TRANSMISSIEZ LITÉ DU CHOLÉRA

Voyous maintenant ce qui s'était passé sur le bateau et ce qui s'est passé au lazaret.

1° Sur le bateau :

Un malade avait succombé pendant la traversée; il avait eu des vomissements et quinze selles liquides en quatre heures; il était couché dans le couloir des secondes, avait inondé le tapis en sparterie ; le régisseur, qui allait voir son directeur, passait souvent par ce couloir enjambant par-dessus son corps.

2° Au lazaret :

Les premières victimes appartenaient au groupe des cinq personnes composant la famille du directeur et du régisseur; ce groupe disparut en entier.

L'isolement des différents groupes, que l'on avait formés dans le lazaret, n'a pas été maintenu comme il aurait dù l'être.

Un infirmier militaire pénétra dans le groupe du directeur de théâtre ; cet infirmier succomba le 28 septembre.

L'épidémie gagna le groupe militaire.

En somme, sur 463 passagers, il y a eu 39 cas de choléra, c'està-dire 12,69 p. 100.

Sur 153 civils, 10 cas; 6,53 p. 100.

Sur 312 militaires, 49 cas, c'est-à-dire lb,53 p. 100. On a compté 29 décès dont 21 militaires.

Au début, l'isolement des groupes entre eux était insuffisant. On avait été pris au dépourvu. Les malades cachaient les prodromes.

Plus tard, à partir du 2 octobre, les groupes furent mieux isolés et échelonnés sur une étendue de 3 kilomètres et demi.

Quant à l'isolement avec le dehors, il resta complet.

Aussi, l'enseignement que nous avons à tirer de celte épidémie, c'est que la maladie s'éteignit sur place et qu'aucun cas ne fut signalé à Bône.

Si nous considérons dans leur ensemble les épidémies, nous voyons le choléra, qu'il ait parcouru dans sa mar-

chc les routes de terre, ou qu'il ait choisi la voie maritime, suivre toujours la pente des courants humains.

C'est en Orient, ou dans les pays qui confinent à l'Europe, que nous pouvons le mieux suivre le développement de cette loi qui régit les grandes épidémies. Là, en effet, les routes sont peu nombreuses, les voies fréquentées toujours les mêmes, et la démonstration est plus saisissante.

Pour venir de Perse en Russie, en dehors de la grande route qui passe par Erzéroum, Tauris, Natchischevan, et qui n'est plus guère fréquentée, il n'y a que deux voies : la voie maritime de la mer Caspienne, et la roule de terre qui suit le littoral occidental de cette mer. Ces routes passent par Recht, Astara, Lenkoran, et aboutissent toutes deux à Bakou. Aussi le choléra, dans les épidémies de 1823, 1830 et 1846, a-t-il toujours et invariablement passé par Mecht, Astara, Lenkoran et Bakou.

Dans celte dernière ville, la route de terre se bifurque; au nord, elle continue à suivre le bord occidental de la mer Caspienne, passe par Derbent et arrive à Astrakan, exactement comme la voie maritime. Nous voyons encore le choléra, à chacune de ses apparitions (1823, 1830, 1846), parcourir ce même trajet, passant par Bakou, Derbent, Astrakan; en 1823, il s'est éteint à Astrakan, tandis qu'en 1830 et 1846, Astrakan n'a été qu'une des étapes de sa marche envahissante.

La deuxième voie traverse le Caucase : elle part de Bakou, passe par Tiflis et relie la mer Caspienne à la mer Noire. Le point de départ sur la mer Caspienne était Bakou ; le point d'arrivée sur la mer Noire est Poti ou Trébizonde. Les épidémies de 1830 et de 1846 se sont divisées en suivant chacune des deux voies qui leur étaient offertes : tandis qu'un premier courant côtoyait le bord de la mer Caspienne, un second a traversé le Caucase.

Cette marche toujours identique du choléra n'est-elle pas la démonstration frappante de cette loi que nous avons précédemment formulée? Le choléra suit les courants humains, s'attache aux pas du voyageur; c'est par l'homme qu'il est importé. Et si nous suivons l'évolution des épidémies maritimes, chacune de leurs étapes

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successives sera pour nous une démonstration nouvelle.

L'importation de 1854, en Crimée, avait été due à des bateaux partis de Marseille, qui portaient des troupes venant d'un pays infecté.

Eh bien, le choléra a paru successivement dans chacun des points où ces bateaux se sont arrêtés. Les bateaux touchaient Messine, la Sicile a été envahie; ils faisaient escale au Pirée, la Grèce a été infectée ; ils s'arrêtaient à Gallipoli, le choléra s'est manifesté à Gallipoli. De Gallipoli, des communications incessantes eurent lieu avec les Dardanelles, Constantinople, Varna : le choléra s'est montré aux Dardanelles, à Constantinople et à Varna.

Cette loi de propagation a reçu de la marche de l'épidémie de 1865 une éclatante confirmation. Le choléra fait explosion à la Mecque, il se dissémine avec les pèlerins, les suit à Djeddah et à Alexandrie, puis va infecter tous les ports qui ont des communications avec Alexandrie : Malte, Marseille, Ancône, Beyrouth, Smyrne, Constantinople. Dans toutes ces villes vont se former de nouveaux foyers qui, à leur tour, contamineront les ports qui sont en communication avec eux (1).

La rapidité des épidémies dans leur marche a toujours été en rapport avec la rapidité croissante des communications.

Déjà, en 1847, on avait remarqué que le choléra, pour aller d'Astrakan à Kazan, avait fait 700 kilomètres par

(1) Cette épidémie parait être revenue sur ses pas ; d'après M. le docteur Van Geuns, elle aurait été réimportée à Samarang (Java) par des pèlerins persans.

mois, tandis que sa marche avait été plus lente de Tifîis à Moscou ; là, il n'avait eu une vitesse que de 500 kilomètres. On sait que les voies de communication par eau étaient plus rapides à ce moment que le transport par terre.

Cet argument devient encore plus concluant, si Ton se reporte à la marche de deux épidémies différentes dans un même pays.

Que l'on compare, en effet, la lenteur de progression du choléra en 1830 et en 1846 à la rapidité foudroyante de l'invasion de 1865, et la démonstration est saisissante. De la Mecque à Paris, il n'a mis que trois mois et demi, et il a fait en neuf mois le trajet de l'Inde en Amérique, c'est-à-dire la moitié de la circonférence de la terre. Mais, si la marche du choléra a toujours été en raison de la rapidité des communications, jamais sa vitesse n'a excédé cette rapidité.

Il ressort de cet examen que le choléra a toujours suivi les courants humains, les fleuves navigables, les voies commerciales de terre et de mer; qu'il s'est arrêté là où s'arrêtaient les voyageurs, et qu'il a respecté les localités isolées. Le développement des épidémies est favorisé par les masses d'hommes mises en mouvement. On sait l'influence qu'ont eue sur la propagation du choléra la guerre de Pologne (1830-1831), la guerre de Crimée (1854).

Le choléra n'affecte pas dans sa marche une direction fatale de l'est à l'ouest; mais, au contraire, il a rayonné de l'Inde en tous sens, au sud comme au nord, à l'est comme à l'ouest, se propageant partout en raison de la facilité et de la multiplicité des communications. Aussi, ceux qui ont cru le contraire, dit Fauvel, n'ont pas étudié les faits et ils ont raisonné comme le feraient des

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