TRANSMISSIB1LITÉ DU CHOLÉRA
Chinois, qui prétendraient que le choléra marche toujours de l'ouest à Test. Une petite épidémie qui a été observée à Tehuantepec, au Mexique, serait, s'il s'agit bien du choléra dans ce cas, un exemple de ce genre, la maladie ayant été importée par un navire allant de l'ouest à l'est.
Je pourrais citer d'autres exemples tirés de l'épidémie de 1884-1885 ; des transmissions multiples dans l'Hérault; une transmission par voiture à Nyons dans la Drûme ; des transmissions par chemin de fer dans les Hautes- Alpes, dans l'Ardèche.
Je me contenterai de rappeler ici le fait de transmission du choléra de Cette à Yport.
Choléra cT Yport.
Il n'y a pas eu d'épidémie de diarrhée à Yport avant que le choléra s'y soit manifesté et le médecin du pays a même assuré avoir remarqué que cette année, en été, il avait eu adonner des soins à moins de diarrhéiques que les années précédentes.
Le bourg d'Yport se trouve situé au fond d'un vallon, près de la mer. De hautes falaises s'élèvent à droite et à gauche du côté d'Étretat et du côté de Féeamp. Les premières maisons avoisinent le bois des Hogues et les dernières touchent presque au rivage de la mer. Le terrain sur lequel est bâti le bourg est formé de couches alternatives, de calcaires crayeux et de rognons de silex. Dans le vallon, le calcaire est perméable à cause de la désagrégation qu'il a éprouvée.
Le bourg d'Yport a 1669 habitants ; la population est en grande partie composée de pécheurs, parmi lesquels moitié environ se livrent à la grande pèche à Terre-Neuve, les autres pèchent sur la côte.
Les Yportais ont des habitudes invétérées de saleté; les cabinets d'aisances y sont absolument inconnus.
Les eaux potables d'Yport ont trois origines; il y a des puits,
des citernes et enfin au bas des falaises, au-dessous de Criquebœuf, se trouvent des sources très abondantes qui sourdent des assises inférieures du terrain crétacé.
Le choléra s'est montré trois fois à Yport : en 1832, en 1848 et 1849 et enfin en 1884. Sur le plan, on peut constater que ce sont, presque toujours les mômes maisons qui ont été infectées.
Origine de l'épidémie de 1884. Le navire Louise-Marie, armé à Fécamp, entre au port de Cette, ie 7 septembre 1884. Il venait du banc de Terre-Neuve et rapportait sa pèche de morue. Il avait vingt-cinq hommes d'équipage, y compris ie capitaine. Tous les marins composant l'équipage étaient à l'arrivée en bonne santé.
Le jour même de l'arrivée, 7 septembre, la permission de descendre à terre a été donnée à tous les marins. Il est regrettable qu'à ce moment l'équipage n'ait pas été averti de l'existence du choléra à Cette et que des ordres n'aient pas été donnés afin de prévenir les accidents auxquels nous allons assister.
Quoi qu'il en soit, le navire était arrivé vers quatre heures et demie de l'après-midi; à cinq heures le médecin sanitaire montait à bord; à neuf heures les marins, tous ou presque tous, descendaient à terre et ils ne rentraient à bord que vers onze heures environ. Une fois à terre ils ont usé largement de leur liberté et se sont livrés à des excès de tout genre.
Malgré les recommandations qui leur furent faites le lendemain, ils ne continuèrent pas moins de descendre à terre.
Cependant la Louise-Marie était à Cette depuis douze jours, lorsque le 19 septembre un des marins, originaire d'Étretat, fut pris, la nuit, à deux heures du matin, des symptômes du choléra.
La chambre des marins (gaillard d'avant) était occupée par vingt et, un hommes; le capitaine, le second, le saleur et le mousse logeaient sur l'arrière.
Le 20 septembre, le premier malade (Deshays) est porté à l'hôpital à huit heures du matin, et il y meurt à deux heures après midi.
Le 22 septembre, trois jours après la mort de Deshays, le saleur est pris à son tour et porté à l'hôpital, et succombe en quinze heures.
L'équipage effrayé ne voulut plus habiter le navire ; les marins couchèrent pendant quatre nuits sur un ponton attaché le long du bord, les sacs furent laissés sur le navire, des paillasses en furent enlevées et furent placées sur le ponton.
En somme, sept hommes de l'équipage furent atteints du choléra plus ou moins gravement ; les marins deman-
TRANSMISSIBILITÉ DU CHOLÉRA.
lièrent alors leur rapatriement sur leurs ports d'attache respectifs. Ils partent le 25 septembre par voie ferrée.
Les faits que nous allons maintenant exposer dénotent un défaut de surveillance de la part de la municipalité et du conseil d'hygiène.
En effet, nous voyons recevoir, à la gare de Cette, tous les voyageurs sans désinfection préalable de leurs vêtements et de leurs sacs retirés de leur navire contaminé.
Le sac du second malade, mort à l'hôpital de Cette, est placé dans les fourgons du train qui emmène les voyageurs.
Le train arrive à Tarascon.
Là, cédant aux plaintes des voyageurs, un des marins, le nommé Gigot, descend de wagon, couvert de vomissements, et son pantalon tout imprégné de déjections alvines; il est transporté à l'hôpital de Tarascon, où il est mort depuis. Ses bagages n'ont pas été retirés du fourgon, ils ont été transportés à Paris, où ils sont restés en consigne.
Le voyage s'achève pour les marins de Paris à Fécamp; le sac de Lalonde (le second marin mort à Cette) est déposé sur le quai d'embarquement de la gare de Fécamp.
Les autres sacs sont réclamés par leurs propriétaires.
Les marins partis de Cette pour être rapatriés étaient au nombre de quatorze. Gigot était mort en route, treize seulement ont débarqué à Fécamp.
Ces treize marins débarqués à Fécamp furent conduits, par les soins de la municipalité, à l'hôpital. La désinfection qui y fut pratiquée mérite d'être rapportée.
Les sacs des marins furent ouverts; le linge qu'ils contenaient retiré et étendu sur des cordes dans une pièce hermétiquement close; puis on saupoudra de fleur de soufre tous les vêtements, après quoi on jeta sur un réchaud allumé un mélange de fleur de soufre et de sulfate de cuivre. Le sel crépita, le soufre ne s'alluma pas, le réchaud s'éteignit et la désinfection fut jugée suffisante. Proust. — Choléra. 12
Le 28 septembre, les marins furent libres de rentrer chez eux ; deux se sont rendus à Yport, un nommé Basile et son beau-frère Deshays, homonyme et non parent du premier marin mort à Cette ; ils partent ensemble à pied de Fécamp pour Yport, où ils arrivent à une heure et demie de l'après-midi.
Basile fait tremper ses vêtements dans un baquet ; cette eau est versée dans une rue en pente de 11 p 100, qui passe devant plusieurs maisons qui vont présenter des cas de choléra.
Le 2 octobre, la femme Caudelier, belle-sœur de Basile, vient chercher ses vêtements pour aller les laver à la fontaine; elle succombe trois jours après à une affection cholériforme.
Je ne puis passer en revue tous les cas de choléra qui se sont succédé à Yport ; je citerai toutefois le fait suivant :
Le père d'Esther Deshays, beau-père de Basile, rentre ivre de l'inhumation de sa fille ; il se couche sur de la paille étendue à terre ; tout à côté de lui se trouve un autre tas de paille sur lequel sa fille a expiré, et qui a été souillé de ses vomissements et de ses déjections.
Il succombe le lendemain matin.
A cette époque, il y avait déjà eu six cas et six décès, et on se croyait encore en présence de cholérines graves.
Le 22 octobre, M. le docteur Gossé (de Fécamp) et le sous-préfet se rendent à Yport et voient un septième malade qui va également succomber et qui est marié à la sœur de Basile.
Une femme Jouen, qui était venue donner des soins à son frère et à son neveu, et qui était retournée chez elle, au hameau du Mont-Perthus, est prise de choléra. Elle guérit; mais dans une une maison contiguë à la sienne succombe une petite fille qui était venue chez elle.
Des mesures d'assainissement furent prescrites et exécutées avec sévérité lorsque l'autorité reconnut la gravité de la situation.
Les matières furent désinfectées, ainsi que les effets à usage, avec la solution de sulfate de cuivre.
Lorsqu'un décès s'était produit dans une maison, elle était immédiatement évacuée et on y brûlait du soufre.