‹ La défense de l'Europe contre le choléraChapitre 49 sur 89 · DU GOUVERNEMENT HOLLANDAIS · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT HOLLANDAIS

Les conditions générales qui président à la naissance et au développement du choléra dans lTnde nous sont encore aujourd'hui à peu près inconnues. Nous ignorons, en effet, si le choléra, endémique dans l'Inde, ne s'y transmet que de l'homme à l'homme ; si, au contraire, certains terrains ont la propriété d'engendrer le contage, de le conserver à l'état latent; enfin, si ce contage, se dégageant à certaines époques, reprend, sous l'influence de l'agglomération, des pèlerinages, sa propriété fermentescihle, sa puissance d'éclosion. Nous connaissons aussi imparfaitement la nature des terrains sur lesquels le choléra se montre à l'état endémique.

Avec des données aussi incomplètes, vouloir éteindre aujourd'hui le choléra dans son berceau nous parait encore bien difficile. Mais, il est deux points sur lesquels il faut insister : 1° l'assainissement de l'Inde anglaise, 2° la protection de l'Europe qui doit être absolument préservée ; c'est vers ses frontières que doivent être por-

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tées toutes les forces, toute la vigilance de l'administration sanitaire.

La putréfaction des cadavres, la dispersion des eaux du Gange, la destruction des anciens travaux de canalisation, ont été invoquées tour à tour pour expliquer la génération de F élément spécifique. Ce sont là, nous l'avons dit, autant d' hypothèses qui ne peuvent élucider la question, et la cause de la genèse du hacille nous est encore cachée. Pour essayer d'arrêter la propagation du choléra dans l'Inde, nous ne pouvons que combattre les causes adjuvantes.

Montgomery a suivi cette indication, et déjà en 1864 il avait institué à Conjéveran des mesures d'hygiène applicables aux pèlerinages. Ces mesures comprenaient : l'établissement de latrines temporaires, l'organisation d'un service de nettoyage et d'arrosement de la ville avec enlèvement des immondices, l'éloignement des bestiaux pendant les fêtes, l'approvisionnement de bonne eau potable. Grâce à ces moyens, il n'y a pas eu de choléra à Conjéveran en 1864 ni en 1865.

Il résulte du rapport de Leith, président delacommission sanitaire de Bombay (10 mars 1866), que la même tentative a eu le même succès à Bombay. Des mesures semblables avaient été appliquées : désinfection des matières cholériques, soit par la solution de permanganate de potasse, de chlorure de zinc, d'acide carbolique, soit par de la chaux vive. Le retour des pèlerins était aussi l'objet de précautions extrêmement sages : « Campement, interdiction pour les pèlerins d'entrer dans une ville ou station militaire, s'ils n'ont pas fourni la preuve qu'ils sont exempts d'infection cholérique; ils doivent établir qu'il n'y a parmi eux ni diarrhée ni aucun autre indice

de choléra, et que quarante-huit heures au moins se sont écoulées depuis qu'ils ont eu communication avec une personne malade de diarrhée ou de choléra (1). »

Sans doute, cette quarantaine de deux jours est tout à tait insuffisante, mais ces mesures sont déduites d'un principe sanitaire extrêmement sage. A la suite de leur application dans la présidence de Bombay, il fut constaté qu'en 1865, sur 94 lieux de pèlerinage, où s'étaient réunis de 2000 à 50 000 pèlerins, le choléra se manifesta seulement dans deux points, et sans y occasionner de grands ravages.

La Conférence de Gonstantinople a insisté sur l'amélioration qui pourrait être introduite dans ces moyens, et elle s'est surtout attachée à démontrer que les mesures sanitaires dans l'Inde doivent porter également sur toutes les classes de la population. Le gouvernement anglais, qui pendant longtemps ne s'était préoccupé que de l'hygiène de ses troupes, a compris cette nécessité et commencé des travaux d'assainissement dans plusieurs villes de l'Inde (2).

Toutefois un rapport de Fauvel au Comité d'hygiène (1876) sur un mémoire de M. le Dr Paync, officier sanitaire à Calcutta, nous donne des indications suggestives sur l'assainissement de l'Inde anglaise.

Le docteur Payne commence par établir qu'il est opportun d'examiner l'influence exercée sur le développement du choléra à Calcutta par les travaux sanitaires déjà accomplis, et d'insister sur l'urgence d'améliorations hygiéniques nouvelles.

(1) Voir l'annexe A, communiquée par M. Goodève (Conférence de Constantinople).

("2) L'armée anglaise aux Indes, présentait autrefois une mortalité de 69 pour 1000. De 1879 à 1884 elle tombe à 20 pour 1000, elle est aujourd'hui (1838) de 14 environ. Edwin Chadwick, On the prugress of sanitalion civil and military, p. 10.

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Cela est d'autant plus nécessaire que l'enquête récente faite à ce sujet montre que depuis quelques années le choléra augmente d'une manière suivie à Calcutta, alors qu'il est possible de supprimer au moins une des causes de la maladie.

A l'appui de son dire, M. Payne donne un tableau où se trouve indiquée la marche ascendante des décès par le choléra depuis 1872.

On remarquera que la progression est bien faible pour en tirer des conclusions rigoureuses.

M. le docteur Payne est poursuivi par l'idée que si le choléra fait de nouveau invasion en Europe, l'attention se portera désormais vers les villes d'Orient où l'inaction aura permis à la maladie de se maintenir, et à moins que le gouvernement ait agi à Calcutta d'une manière effective, on ne manquera pas d'accuser les autorités de eette ville d'une incurie coupable ayant pour effet d'entretenir un foyer permanent, source de nouvelles invasions en Europe.

Le Dr Payne expose ensuite ce qui a déjà été fait à Calcutta pour l'hygiène publique et ce qui i"este à faire pour ne pas mériter ce reproche.

« Contre une telle accusation, dit-il, la capitale de l'Inde est encore absolument sans défense. D'utiles ouvrages ont été exécutés et de coûteuses fondations ont été posées pour établir le mécanisme qu'exige l'hygiène publique. Les résultats sont appréciables et ont été

excellents pour ce qu'on a fait; mais aussi longtemps qu'on négligera d'employer tous les moyens et tout le pouvoir qu'on possède, ce succès partiel ne fera qu'augmenter les reproches pour le grand nombre de choses qu'il reste à faire. La ville peut faire valoir de grands travaux pour l'établissement d'égouts et la conduite des eaux, un magnifique marché, des travaux d'amélioration sur les rives du fleuve, l'éclairage des rues, le remplacement de quelques bitstecs (1) par de larges rues et des squares; mais de grands espaces couverts d'ordures, des amas sans nombre d'eau corrompue n'ont pas été touchés, si ce n'est par les gens qui en font un usage qui leur est funeste. En mettant de bonne eau potable à la portée de la plupart des habitants, on a, il est vrai, détruit le poison dans la voie par laquelle il a le plus facile accès dans le corps, mais les sources du poison continuent d'exister. Pas une semaine ne se passe sans que la liste des décès ne fournisse une preuve de leur pouvoir actuel de production locale et, avec la perception la plus ordinaire, on ne peut manquer de voir là l'avertissement en même temps que la cause suffisante d'un désastre national, lorsque les circonstances inconnues qui gouvernent les épidémies se présenteront de nouveau.

» Le gros de la population est pis que des sauvages pour la saleté de la vie journalière. Bien que les principales voies de communication soient nettoyées, la ville, dans ses parties intérieures, qui forment la plus grande étendue, a son sol saturé d'excréments. Les habitudes des générations passées, qui l'ont rendu ainsi, continuent à exister d'une façon aussi dégoûtante, aussi libre que si aucune idée d'hygiène publique n'avait pé-

(I) On entend par buslee un certaiu nombre de huttes jetées sans ordre et dans lesquelles on ne prend aucune mesure de propreté.

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nétré jusque-là. D'un petit terrain abandonné à côté de sa maison, l'habitant ne voit pas d'autre usage à faire que celui d'une latrine ; et quand l'urine coule dans un creux, il appelle ce creux un étang et s'y baigne.

» On dira que Calcutta ne possède pas seule cette faculté d'engendrer le choléra, que toutes les villes et villages du Bengale sont aussi sales, aussi dangereux, et que la surface endémique est une province et non une ville. Cela peut être, mais il est difficile d'admettre, comme une excuse pour la capitale, le fait que des villes plus petites, plus pauvres et plus éloignées ne valent pas mieux qu'elle. D'un autre côté, ces localités peuvent mettre en avant qu'elles ne sont pas pis que la capitale. »

De l'état des choses à Calcutta, capitale de l'Inde et siège du gouvernement, on peut hardiment conclure à ce qui existe dans les autres villes indiennes moins favorisées par les efforts du gouvernement anglais, et se rendre compte de l'endémie cholérique qui y règne et des explosions épidémiques qui s'y produisent si fréquemment sous l'influence des causes adjuvantes.

Les travaux entrepris depuis quelques années à Calcutta, pour la construction d'un immense réseau d'égouts et pour la distribution d'eau potable, de bonne qualité, à une grande partie de la population, sont assurément un grand bienfait au point de vue de l'hygiène publique ; et bien qu'ils n'aient pas donné encore de résultats bien sensibles sur le développement du choléra (1) et que les appréciations du Dr Payne soient contestables sous ce rapport, il n'en faut pas moins approuver l'énergie avec laquelle il en réclame l'achèvement auprès des autorités locales. Nous pensons comme lui que le comblement

(I) Dans ces derniers temps cependant la situation s'est modifiée à ce point de vue, comme nous l'avons montré plus haut.

des tanks qui infectent la ville de Calcutta est une mo ] sure essentielle au point de vue de la salubrité.

Plus récemment, en 1886, M. Edward 0. Shakespeare de Philadelphie, envoyé en mission par le gouvernement des États-Unis, montre que la situation ne s'est pas modifiée (1).

Dans les bustees abondent des réservoirs d'eau stagnante, visqueuse, pleine de végétation putride et de matières animales en décomposition; leur surface bouillonne sous le soleil indien, et empoisonne l'atmosphère.

Ce sont ces réservoirs qui fournissent aux habitants de l'eau pour tous les usages, et ce sont eux qui reçoivent les résidus de la vie domestique. Les mauvais drains qui courent dans le village y aboutissent, les alimentent, y portent le sewage des huttes : leur route est signalée par une végétation luxuriante.

Les bustees les plus sales sont occupés par les laitiers. Outre les mares ordinaires qui ici fournissent l'eau dont on étend le lait livré à la consommation du public, il y a dans le quartier des laitiers de vastes étangs d'immondices : j'en ai vu un qui mesurait 150 000 pieds carrés.

Les ordures se corrompent à la porte de chaque hutte. Les riches aussi bien que les pauvres défèquent sur le sol, tout près de leurs demeures. L'eau de boisson est portée des réservoirs dans les maisons au moyen d'outrés en peau de mouton. La peau a un trou; c'est la place du cou de l'animal ; ces outres ne peuvent jamais être lavées ; elles servent plusieurs années.

Il n'existe nulle part un système régulier de drainage : les drains se vident dans des puisards ou sont

(1) Edward 0. Shakespeare, Choiera in Europe and India.

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directement absorbés par le sol des cours intérieures.

Telle est la peinture des lieux à choléra.

On compte dans la présidence du Bengale 47 242 villes ou villages ; il y en a 46 603 qui n'ont aucune organisation pour l'enlèvement périodique des immondices. Pour les autres, s'il existe réellement, il est tout à fait rudimentaire.

M. Shakespeare cite dans son ouvrage un extrait d'un rapport officiel d'un agent sanitaire de Calcutta.

» Je me mis à visiter un bustee où chaque année la mortalité par choléra était élevée. La première chose qui me frappe, c'est la corruption de l'air ; une odeur d'égout me prend à la gorge. Je fais creuser le sol et mettre à jour quelques-uns des drains. Je les trouve bouchés, remplis de matières. Ces matières avaient rompu les drains, se répandaient dans le sol, souillant le sous-sol et pénétrant dans la nappe d'eau souterraine qui alimente les nombreux puits du village.

» On avait préparé un projet d'organisation d'une inspection médicale. Mais il devait en résulter une dépense de 1000 livres sterling; cette dépense parut trop forte et on ne fit rien. »

Il n'est pas surprenant qu'avec de telles conditions hygiéniques, la mortalité cholérique soit toujours considérable aux Indes.

Nous avons précédemment établi que, grâce à des travaux d'assainissement qui ont été effectués à Calcutta, la mortalité par choléra y avait diminué. Malheureusement il n'en a pas été de môme dans l'ensemble des Indes anglaises, ainsi que cela résulte des chiffres officiels suivants :

1878 318.228 décès cholériques.

1881 101.712 décès cholériques.

Tout récemment même, en 1888, on a constaté dans la présidence de Madras : 58 677 morts;

Soit 30 318 de plus qu'en 1887 et 16548 de plus que la moyenne des cinq années précédentes.

Sur 56 villes municipales, 51 furent frappées par le choléra.

Il serait facile de multiplier les citations tirées des rapports officiels : celles-ci nous paraissent suffisantes pour nous permettre de conclure avec un hygiéniste (1) qui s'est beaucoup occupé de la situation sanitaire de l'Inde anglaise :

« La cause de la mortalité considérable de diverses parties de l'Inde, réside bien moins dans le climat que dans l'absence des mesures d'hygiène les plus élémentaires. Cette conclusion résulte de l'étude des statistiques sanitaires de Bombay et de Calcutta. »

Il y a donc urgence pour le gouvernement d'entreprendre et de mener à bonne fin des travaux d'assainissement dans toute l'Inde anglaise. Il est nécessaire également d'y prescrire les mesures suivantes :

1° Restreindre les pèlerinages, en forçant les pèlerins à établir qu'il n'existe parmi eux aucun germe de maladies contagieuses ; 2" faire appliquer dans les lieux de pèlerinage les mesures hygiéniques indispensables :

(1) Baldwin Latham.

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