IES PÈLERINAGES DE LA MECQUE, DE MÉDINE, DE KERBELLAH, DE ISEDJEFF
Tout musulman doit accomplir au moins une fois dans sa vie le pèlerinage prescrit parle Koran. Au retour du berceau du prophète, il prend le nom sacré d'Hadji, titre qui le rend vénérable. Ce voyage long et pénible doit s'effectuer durant les trois derniers mois de Tannée (chewal, ziccaldi, zilidjé) ; mais l'encombrement est si grand, que l'année nouvelle commence, et que le premier mois de moharrem est écoulé avant que la ville soit revenue au chiffre de sa population normale, c'est-à-dire 30 000 habitants. En 1865, il y a eu plus de 150 000 pèlerins.
Le voyage de la Mecque a lieu sous un soleil brûlant; l'eau contenue dans les outres des chameaux constitue la seule boisson des pèlerins. L'eau fraîche des oasis est vendue à prix d'or par les soldats et les Arabes vagabonds qui campent à l'entour. Le simoun se fait cruellement sentir. A l'approche de la ville sainte, les pèlerins sont astreints à des pratiques qui rendent leurs fatigues plus pénibles encore. Le barbier rase leurs tètes, coupe leurs ongles et taille leurs moustaches. En môme temps, ils revêtent le costume spécial du pèlerinage, consistant en pièces de toile et de coton qui leur couvrent assez bien le tronc et les épaules, mais laissent la tète complètement
à nu. « Plus tôt le pèlerin revêt ce costume incomortable, dit le lieutenant Burton, témoin oculaire de ces pratiques au péril de sa vie, plus grand est son zèle religieux. » Les démangeaisons dues à la chaleur ou à la présence de parasites très fréquents doivent être supportées avec une résignation plus que stoïque. Les fidèles ne doivent se gratter qu'avec la paume de la main, de peur d'écraser un insecte, un parasite ou de déraciner un cheveu. Ils peuvent se mettre à l'ombre ou même élever leurs mains jointes ensemble pour se garantir du soleil, mais il leur est interdit de rien placer sur leur tête. Pour chaque infraction à la règle, ils doivent offrir le sacrifice d'un mouton. Cependant, depuis quelques années, le trajet s'effectue dans des conditions moins pénibles que celles décrites par Burton. Il a lieu, en deux nuits avec des chameaux, et en une avec des baudets.
Les fêtes se prolongent pendant trois ou quatre jours.
A l'arrivée à la Mecque commencent les grandes dévotions. Les cérémonies ont lieu dans la ville d'abord dans le beit Allah (maison de Dieu) où se trouvent la Kaaba, la Pierre noire et le puits de Zemzem. Au milieu d'une foule innombrable qui assiège la grande mosquée, il faut trouver moyen de faire les sept circumambulations de la Kaaba, en commençant à la fameuse pierre noire, aérolithe depuis longtemps encastré dans les constructions du temple, et que les Arabes supposent apportée du ciel à Abraham par les anges. Ces promenades exigent un temps très long en raison d'une innombrable affluence, et s'exécutent au milieu des acclamations maniaques de cette multitude accourue d'Europe, d'Asie et d'Afrique.
La seconde solennité a pour objet l'ascension du mont Arafat, à huit heures à l'Est de la Mecque, où a lieu la
prédication accompagnée de vociférations et de gestes exaltés d'un vieux uléma en cheveux blancs assis sur le dos d'un chameau. Quelquefois, entre la Mecque et le mont Arafat, des pèlerins meurent de soif et de fatigue, s'estimant heureux de succomber sur le sol sacré; car tout individu qui meurt dans le pèlerinage meurt martyr.
A certains moments, toute l'assistance môle ses clameurs unanimes aux cris ardents du prédicateur énergumène, et alors se développe un état d'entbousiasme, un paroxysme d'exaltation, de fanatisme et de délire- Ce n'est pas tout encore : au retour de la montagne sainte, retour qui s'effectue au milieu d'une cohue effroyable (il faut l'avoir quittée avant le coucher du soleil), entraînant presque toujours la mort d'un grand nombre de fidèles, les pèlerins se rendent à Mina, bourgade vénérée située entre le mont Arafat et la Mecque, à trois heures de cette ville.
Dans le vallon voisin de cette bourgade se passe une scène étrange. Plusieurs milliers d'animaux, parmi lesquels on compte des moutons, des chameaux et des bœufs, sont égorgés au même moment. Dès le lendemain, sous l'influence d'un soleil ardent, ce lieu devient pestilentiel. Durton raconte que jusqu'en I806 aucune précaution n'avait été prise contre les accidents pouvant succéder à cette putréfaction. Les cadavres des animaux sacrifiés étaient enfouis à une profondeur dérisoire. (Juelques-uns se putréfiaient à l'air libre.
A cet égard, des améliorations ont été apportées ; des abattoirs ont été construits, des fosses destinées à recevoir les débris des animaux ont été creusées. Enfin la désinfection se pratique avec une solution de sulfate de fer.
Nous ne sommes pas fixés sur le nombre total des
pèlerins qui prennent part aux cérémonies, et qui parait avoir pu varier depuis 100 000 jusqu'à 180 000. Le grand chérif, qui perçoit un impôt sur chaque pèlerin, peut seul déterminer ces chiffres.
Il y a peu d'années, d'ailleurs, que la lumière s'est faite sur l'accomplissement de ces solennités. Jusqu'en 1831 un véritable mystère planait sur les lieux saints de l'islamisme, où les Européens ne pouvaient pénétrer sous peine de mort.
Les circonstances du pèlerinage, le nombre des pèlerins, les ressources qu'offraient le Iledjaz et les villes saintes, •étaient pour la plupart ignorés, môme du monde musulman de Constantinople. Nous connaissions les récits faits par Burkhardt en 1814, et plus récemment par Burton, sur leurs périlleux voyages. Dans ces dernières années un médecin algérien a accompagné à la Mecque ses coreligionnaire s(l).
Il suffit, d'ailleurs, de se rappeler le massacre de 1857, postérieur à la guerre d'Orient, à Djeddah, seul port où les Européens fussent tolérés, pour concevoir à quel degré ces foyers du fanatisme étaient alors inaccessibles
(1) V. Onze mois dans le pays du Iledjaz, par Morsly. Constantine, 1885. En 1889 Saleh-Soubhy accompagna égalemenl les pèlerins. En 1801 le gouvernement français prescrivit, sur l'avis du Comité d'hygiène, que les pèlerins algériens et tunisiens seraient transportés sur des bateaux français munis d'étuves et ayant un médecin à bord. Il serait également utile, comme le demande notre consul à Djeddah, M. Labosse, qu'ils soient accompagnés par un médecin arabe pouvant les suivre à la Mecque et par un cheik par groupe de 25 à 30 pèlerins. Les avantages d'une pareille organisation se comprennent facilement. Nous serions mieux renseignés sur l'état sanitaire et les pèlerins seraient moins dépouillés. M. Delarue, qui était sur le Pictavia, navire conduisant les pèlerins algériens en 1891, demande également que l'on fasse payer aux pèlerins avant leur embarquement leur alimentation, surtout celle de retour, parce que un certain nombre n'ayant plus rien en ce moment meurent littéralement de faim, et sont dans un état de faiblesse tel qu'ils succombent au moindre accident.
à l'influence européenne. Aujourd'hui encore, notre consul ne peut sortir en dehors de Djeddah, et sa femme est obligée de rester enfermée chez elle.
Après 1831, et surtout depuis 1847, on apprit à Conslantinople, par le récit des pèlerins venant de la Mecque, que souvent le choléra sévissait pendant le pèlerinage. Le retour des caravanes suscita même à diverses reprises des inquiétudes en Egypte et à Damas ; mais les craintes cessaient à l'arrivée des Hadjis qui racontaient les premiers ravages de la maladie, puis sa complète disparition après un certain temps de marche à travers le désert.
Depuis cette époque le choléra a été constaté à plusieurs reprises à la Mecque, et, en 1865, il s'est étendu dans toute l'Europe et a même gagné l'Amérique. Il s'agit d'empêcher que le pèlerinage ne devienne chaque année un foyer épidémique et de prévenir l'irruption du choléra en Europe.
Les mesures de prophylaxie s'imposent avec une nécessité plus puissante encore depuis que les Hadjis ont recours à la navigation à vapeur.
Autrefois, en effet, les pèlerins arrivaient en caravanes ; ceux qui venaient de l'Inde étaient transportés par des bâtiments à voile : dans les deux cas, le trajet était long et la maladie avait le temps de s'éteindre.
Aujourd'hui les conditions sont bien changées, le pèlerinage est devenu plus facile, par suite plus nombreux, et surtout la très brusque rapidité du retour nous met en présence d'un péril plus menaçant.
Les premières mesures qui ont été édictées sont l'œuvre de la Conférence de Constantinople.
Elles doivent être appliquées avant, pendant et après la célébration du pèlerinage.
Les premières précèdent le départ. Parmi les pèlerins
qui se rendent à la Mecque, venant les uns d'Asie, les autres d'Europe ou d'Afrique, quatre classes doivent être distinguées.
La première, comprenant tous ceux qui, partis soit de l'Inde, soit de la mer d'Oman, ou du golfe Persique, gagnent la mer Rouge par Aden. Ce sont les plus dangereux.
Dans la seconde seront comptés tous ceux qui, ayant eu le bassin de la Méditerranée pour point de départ, atteignent la mer Rouge par Port-Saïd et Suez.
Enfin la troisième classe sera formée par les pèlerins qui viennent du littoral oriental ou occidental de la mer Rouge.
Les pèlerins appartenant à l'une ou l'autre ces trois classes ont un seul et môme objectif, Djeddah, qui est l'échelle de la Mecque.
Enfin un quatrième et dernier groupe est constitué parles caravanes qui se divisent en : caravane d'Egypte, dite « caravane du tapis (1) » ; la caravane de Syrie, ou « caravane de Damas » ; enfin la caravane de Mésopotamie, ou « caravane de Bagdad ». Il y a également un certain nombre de pèlerins, venant des régions voisines, l'Yémen, le Nedjed, etc.
La première classe de pèlerins, c'est-à-dire ceux qui pénètrent par le sud de la mer Rouge, doit être l'objet de l'observation la plus sévère.
Une série de mesures préventives, applicables au point de départ dans l'Inde, a été préconisée, sous l'influence deFauvel, par la Conférence de Constantinople. Pendant quelque temps, elles ont été prises en considération par le gouvernement anglais. Le vice-roi a édicté les prescriptions suivantes :
(1) Depuis quelques années les pèlerins égyptiens prennent la route de mer.
Inspection an moment du départ des navires à pèlerins, pour s'assurer qu'il n'y a à bord ni encombrement, ni passager atteint de choléra.
L'approvisionnement d'eau et de vivres devait être suffisant pour le voyage, et tout individu embarqué devait, posséder les moyens de pourvoir à ses besoins pendant le pèlerinage. Il était aussi défendu à ces navires d'embarquer des passagers en cours de voyage entre l'Inde et la mer Rouge ; enfin une observation sévère à Aden devait permettre de vérifier si les mesures prescrites n'avaient pas été enfreintes; des amendes sévères infligées aux capitaines devaient les contraindre d'exécuter le règlement.
Bien que la seconde classe de pèlerins soit beaucoup plus rarement à redouter, certaines circonstances peuvent se produire qui réclament des mesures* prophylactiques. En 1875, la présence du choléra en Syrie inspirait de sérieuses inquiétudes; des germes cholériques pouvaient, importés par des lladjis, apparaître à la Mecque au moment des fêtes et des sacrifices, et rencontrant un terrain bien préparé pour leur éclosion, s'y multiplier et se disséminer dans toute l'Europe par le retour des pèlerins.
Justement préoccupé de ce danger, le conseil d'Alexandrie s'est efforcé, parles difficultés imposées aux capitaines, de rendre impossible, aux navires porteurs de pèlerins, le trajet par le canal. Si les termes de répulsion et d'interdiction n'ont pas été prononcés, si le sultan et le khédive n'ont pu s'opposer au départ des pèlerins, les formalités prescrites étaient telles que le même résultat se trouvait atteint. La voie de mer ainsi fermée aux pèlerins syriens il ne leur restait, pour se rendre à la Mecque, que la ressource des caravanes. Or, ici, la seule durée du trajet constitue une garantie sérieuse, qui acquiert presque la valeur d'une quarantaine. Aussi les
pèlerins, ceux de Damas par exemple, qui, pour se rendre à la Mecque en caravane, ont de si grands déserts à traverser, peuvent ne pas exiger des mesures restrictives.
Mais le but où doivent converger tous les efforts, toutes les préoccupations des administrations sanitaires, est le retour du pèlerinage, lorsque, les fêtes étant terminées, les Hadjis se précipitent en foule vers Djeddah. Tous veulent s'embarquer en même temps. L'entassement à bord des bateaux est prodigieux. On ne peut mettre le pied nulle part sur le pont, sans marcher sur une véritable litière humaine.
A la fin du pèlerinage de 1874, un capitaine avait été jusqu'à dissimuler dans une troisième ou quatrième cale bien fermée 150 malheureux Hadjis javanais.
Les navires qui partent de Djeddah en se dirigeant vers le sud, du côté d'Aden, présentent des différences radicales d'encombrement excessif ou de chargement légal, suivant que leur port de destination est régi ou non par des lois sanitaires.
Nous avons peu d'ailleurs à insister sur cette direction qui, pour nous, est beaucoup moins importante. Notre attention doit au contraire se porter sur les navires qui, partant de Djeddah, remontent à Suez. C'est là où toutes les précautions doivent être prises pour arrêter une maladie épidémique, si elle venait à éclater à la Mecque. Dans ce but, une quarantaine ou une observation doit être prescrite aux pèlerins qui, prenant la route de mer, veulent revenir par Suez.
Elle a été faite quelque fois à El-Wesch, localité placée sur le littoral oriental de la mer Rouge, à peu près à égale distance entre Djeddah à Suez, à 300 milles de Suez. Dans ces dernières années, elle a été accomplie Djebel-Tor,
point situé plus au nord, et plus rapproché de Suez : la distance n'est que de 60 milles.
Nous ne parlons pas des Sources de Moïse, point bien plus rapproché encore de Suez, et où la quarantaine pour les pèlerins deviendrait tout à fait illusoire.
L'observation prescrite à El-A\'esch ou à Djebel-ïor a été habituellement de 3 à î> jours. Quant à la quarantaine de rigueur elle est au moins de 10 jours, et peut dépasser ce temps lorsque l'état sanitaire le commande. En 1890 et 1891 elle a été de 20 jours.
Nous avons déjà fait remarquer les conditions déplorables dans lesquelles se trouvaient les pèlerins à bord des navires de transport.
Le récit de quelques incidents qui se sont produits dans ces dernières années mettra en évidence les abus des capitaines et des agents des navires.
A la suite du pèlerinage de 1873, trois navires anglais, Mullah, Raffaello et Pio Nono, chargés de pèlerins affamés, restèrent, faute de combustible, plusieurs jours en détresse dans la mer Rouge, par le fait d'une spéculation de leur capitaine. A leur arrivée de Djeddah, ils avaient un approvisionnement suffisant de charbon, mais les capitaines en avaient vendu depuis une forte quantité.
Ils comptaient, pour leur retour à Suez, se remorquer réciproquement. Ils prirent en effet la mer, mais, à moitié chemin, le combustible manqua ; l'un d'eux, qui put être remorqué, arriva à Suez avec ses pèlerins mourant de faim et de soif.
Un autre capitaine, redoutant la colère des 400 passagers qu'il avait à bord, gagne la terre dans une barque avec ses officiers, abandonnant le navire à la grâce de Dieu. Un vapeur égyptien survint et put ramener jusqu'à Suez ces malheureux, dont plusieurs avaient déjà succombé.
A la fin du pèlerinage de 1876, un courtier, se disant envoyé par une Compagnie siégeant à Alexandrie, s'engagea à transporter au Maroc 2000 pèlerins. Il perçut d'eux la totalité du passage, leur
promettant de leur faire traverser l'Égypte en chemin de fer, et de les embarquer sur des navires qui, disait-il, attendaient leur arrivée à Alexandrie. A Suez, ce courtier disparut, et les 2000 pèlerins, abandonnés dans le dénuement le plus complet, durent être ramenés à Alexandrie, puis nourris pendant plusieurs semaines, et expédiés à leur destination aux frais du gouvernement égyptien. Huit sont morts entre Suez et Alexandrie, et douze ont succombé à Gabarri, où on les avait logés.
Il est un fait intéressant que les rapports relatent presque chaque année et qui est d'une interprétation difficile : c'est le déficit que l'on constate à Suez, parmi les pèlerins revenant du pèlerinage. En 1875, plus de 17 000 avaient traversé l'Egypte; 12 000 seulement revinrent. En 1876, le déficit a été de 6000.
Gaillardot, notre ancien médecin sanitaire à Alexandrie, tient compte du nombre de pèlerins qui, venus de l'Extrême-Orient, s'embarquer à Suez, sont retournés directement de Djeddah dans leur patrie.
En môme temps, il pense qu'un certain nombre se sont joints aux caravanes après le pèlerinage de Médine, craignant de s'exposer de nouveau aux attaques des Bédouins sur la route de Médine à Yambo. On sait en effet qu'un certain nombre de Hadjis vont, après les solennités de la Mecque, accomplir un second pèlerinage à Médine, où se trouve le tombeau du prophète.
Quant à M. Blanc, notre ancien médecin sanitaire à Suez, il estime que le déficit est dû à la mort des pèlerins durant le voyage ou pendant le séjour aux villes saintes, regardant le chiffre de mortalité que donnent les documents officiels comme très inférieur à la vérité.
Quoi qu'il en soit de ces différentes considérations, la cause réelle du déficit est difficile à déterminer.
Nous parlerons à présent des caravanes.
Celles qui se dirigent vers le nord, c'est-à-dire vers
l'Egypte, la Syrie ou la Mésopotamie, suivent pendant quelque temps un même itinéraire.
Toutes vont à Médine, et, après quelque temps de marche, s'engagent dans les montagnes, où elles sont souvent attaquées par les Bédouins. Les pèlerins accomplissent quinze journées de marche pendant lesquelles la pénurie de vivres et d'eau les oblige à se fractionner en petites caravanes s'échelonnant à deux ou trois jours de distance.
En 1872, à peine avaient-ils quitté la Mecque, que le choléra qui régnait déjà dans cette ville commença à sévir parmi eux avec une grande violence. Dès le second jour du voyage, à la station de Kodira, des attaques foudroyantes se déclarèrent. Le médecin arabe qui les suivit jusqu'à Médine rapporta que, pendant toute la route, la maladie n'a cessé d'avoir une grande intensité, et que dans la ville elle a fait de nombreuses victimes.
De Médine, le choléra continua de s'attacher aux pas de la caravane, qu'il suivit jusqu'à une station située à dix étapes de Médine et à quatorze de Damas.
Ici elle en devint complètement exempte, et fit son entrée à Damas dans un état excellent de santé. L'évolution de cette épidémie cholérique est venue confirmer ce que l'expérience avait déjà démontré, c'est-à dire l'extinction complète de la maladie après un certain nombre de jours de marche dans le désert.
Le transport par caravanes, en effet, n'offre absolument aucun danger quand l'espace à parcourir est étendu.
Un grand désert est le meilleur de tous les obstacles à la propagation du choléra. Un espace aussi considérable n'est jamais franchi par la maladie ; il en a été ainsi dans les épidémies antérieures. En effet les caravanes qui ont quitté la Mecque en emportant le choléra et se sont
rendues à Damas, n'y ont jamais transporté la maladie.
La mortalité, assez considérable les premiers jours du voyage, va successivement en décroissant; les membres de la caravane s'acclimatant chaque jour au contage cholérique, finissent par perdre toute faculté de réceptivité, et c'est ainsi qu'après quinze ou vingt jours la maladie a totalement disparu.
Il y a soixante ans, le choléra était encore confiné dans le delta Gangétique. Comme pour la fièvre jaune dans le golfe du Mexique, son domaine, d'abord limité à une région bien définie, s'est depuis élargi en poussant, successivement de bouffées épidémiques dans toutes les directions. Les invasions cholériques ont toujours été la résultante de réveils plus ou moins intenses dans les foyers endémiques d'origine. L'Inde entière d'abord, la Perse, l'Europe ont été envahies par Y épidémie ; mais lorsque, après un temps ou moins long, elle s'éteignait au loin, on constatait que des foyers endémiques nouveaux s'ajoutaient au foyer primitif. C'est ainsi que toute la presqu'île indienne a été infectée. Au début, c'est par la voie de terre exclusivement que le domaine endémique du choléra s'est étendu ; mais, à mesure que les communications maritimes se sont développées, la prise de possession progressive de toutes les régions côtières de l'Extrême-Orient par l'endémie s'est affirmée. Les expéditions militaires, les tentatives de colonisation, l'ouverture des pays jusqu'ici hermétiquement fermés, en créant des débouchés multiples au commerce, ont ouvert en même temps la voie à l'introduction de la maladie. L'extension du fléau a suivi mathématiquement l'expansion du commerce; si bien
qu'aujourd'hui, de Vladivostok (1) à l'équateur, de la presqu'île de Malacca au golfe Persique, cette immense étendue de côtes partage, à des degrés divers, avec la presqu'île indienne, le privilège d'être un foyer d'endémicité cholérique sans cesse en activité. La Corée, à peine ouverte, fut décimée par une épidémie meurtrière en 1886, et depuis cette époque, chaque année, les côtes de la Sibérie orientale, les îles du Japon, sont visitées par le fléau. Pour la Chine, quoique quelques villes seules de la côte soient ouvertes au commerce européen, l'on peut constater, dans les documents médicaux publiés par l'Administration des douanes, que tous les ports à traités, aussi bien que les centres populeux situés sur les grands fleuves, sont périodiquement atteints par des épidémies. Formose, les Philippines, leTonkin, l'Annam, la Cochinchine, Java et Sumatra, le Siam, la Birmanie sont dans le même cas. En somme, l'endémie, autrefois limitée aux rives du Gange et de l'Indus, s'est implantée sur toutes les côtes de l'Asie orientale. Cette transformation dans la géographie pathologique de l'Extrême- Orient s'est effectuée parallèlement avec les progrès et le développement du trafic maritime. Ce qui frappe avant tout, c'est qu'elle a été accomplie en une période de temps relativement très courte : elle ne peut que s'accentuer dans la suite; elle peut surtout, et c'est un point sur lequel il importe de ne pas se faire d'illusions, se reproduire dans d'autres contrées et par les mêmes causes; nous allons y revenir bientôt et le démontrer. Jusqu'ici le danger créé par cette situation n'a pas beaucoup dépassé celui qui nous vient de l'Inde et du pèlerinage annuel de la Mecque. C'est qu'en effet toutes
(I) Le gouvernement russe fail construire une voie ferrée qui ira de Saiot-Pétersbourg à Vladivostock.
les provenances maritimes de cette partie du monde aboutissent forcément à Suez et à cet étroit goulot du canal débouchant sur la Méditerranée. La défense est ici facile. Elle ne réclame qu'un service de surveillance sévère, sous le contrôle de toutes les nations intéressées. C'est le rôle que remplit le Conseil sanitaire international d'Egypte ; il se résume aux termes suivants : 1° préserver l'Egypte de tout contact avec des provenances suspectes ; 2° ne laisser pénétrer dans le canal de Suez aucun navire dans des conditions douteuses de salubrité ; 3° opérer la désinfection des provenances du pèlerinage en tout temps. Cependant, en admettant même que les routes terrestres de l'Asie Mineure, que les frontières de la Perse, de la Russie soient bien gardées, en admettant que rien de suspect ne puisse franchir le canal, toutes ces garanties n'en seraient pas moins vaines et illusoires si le territoire égyptien n'est pas impitoyablement fermé vers le sud, et sur les rives de la mer Rouge, aux chances de contamination provenant du pèlerinage et à celles provenant des nouvelles conditions économiques en train de se réaliser, tant dans la Haute-Egypte que sur le rivage africain de la mer Rouge.
Depuis la réunion de la Conférence de Constantinople, d'où est sortie l'organisation sanitaire actuelle, un élément inattendu, comme le fait remarquer M. Catelan, médecin sanitaire à Alexandrie, dans un rapport intéressant adressé au ministre de l'intérieur de France et auquel nous empruntons ces détails, a surgi, qui est appelé, dans un avenir prochain, à jouer un rôle capital au point du vue des intérêts sanitaires de l'Egypte et de l'Europe.
L'Afrique absorbe presque entièrementaujourd'hui l'ac-
5i88 LA DÉFENSE DE L'EUROPE CONTRE LE CHOLÉRA.
tivité coloniale de la plupart des nations européennes. Du côté oriental, l'effort est mené avec un entrain et une ardeur d'émulation qui s'expliquent, étant donnée la mi leur du prix réservé à ceux qui gagneront la course, en établissant à leur profit les grands courants commerciaux vers l'intérieur du continent. Sans doute la vaste région du Soudan est encore fermée depuis la chute de Ivhartoum ; mais le moment approche où les barrières seront levées par ceux-là même qui y sont le plus intéressés, c'est-à-dire par les Anglais agissant au compte de l'Egypte. Il importe en effet de ne pas se laisser devancer par les Allemands, qui gagnent chaque jour du terrain vers la région des grands lacs et les sources du Nil, par les Italiens, qui tiennent avec Massaouahune des meilleures routes aboutissant de la mer Rouge au plein cœur du Soudan.
Souakim et Kosseir restent dès lors les deux ports appelés à devenir la tète de ligne des voies de communication de la mer Rouge vers les immenses contrées de la Nubie et du Soudan. Or, c'est ici que les conditions nouvelles créées par la concurrence commerciale et polilique acquièrent une importance sans égale au point de vue de la prophylaxie sanitaire de l'Egypte et l'Europe.
11 ne faut pas oublier que sous Méhémet-Ali et avant la révolte mahdiste, plus de 50000 pèlerins provenant du Soudan, de la Nubie et des provinces de la Haute- Egypte prenaient les routes de Massaouah, Souakim, Rérénice, et surtout de Kosseir, pour de là s'embarquer à destination des lieux saints de l'Islam. Rassemblés dans ces ports après un long trajet à travers le désert, ils étaient transportés par des navires à voiles sur la côte arabique. Les fêtes du pèlerinage terminées, ils abordaient aux mêmes points sur la côte d'Afrique,
où s'organisaient les caravanes de retour vers l'intérieur. Si, comme il est arrivé en 1890 pour Massaouah, ils apportaient le choléra avec eux, ce n'était alors qu'une explosion locale violente, mais de courte durée. Grâce à l'éloignement, à la lenteur et aux difficultés des communications par la voie du Nil avec la Moyenne et la Basse-Egypte, le danger d'importation du fléau dans la delta Nilotique était à peu près nul.
Il n'en est plus de môme aujourd'hui, une navigation très active pendant six mois de l'année relie, par des communications rapides, les régions de la Haute et de la Basse-Egypte. Mais voici de plus qu'un ingénieur français des plus distingués, M. Prompt, vient de soumettre au gouvernement égyptien un programme de travaux faciles à exécuter presque sans grande dépense, et dans un laps de temps relativement très court, qui est destiné à assurer non seulement la reprise pacifique du Soudan et des provinces équatoriales bloquées, mais la conquête à la culture d'énormes étendues de terrain et par-dessus tout le monople des débouchés commerciaux dans ces immenses territoires.
Ce projet comprend trois parties :
1° Etablissement d'une ligne ferrée ininterrompue de la Méditerranée à la mer Rouge aboutissant à Kosseïr en prolongeant la voie depuis Assiout, son point terminus actuel, jusqu'à Keneh et de là, par un tronçon de 120 kilomètres en suivant l'antique voie romaine, jusqu'au port de Kosseïr ;
2° Construction, au moyen d'une série de barrages échelonnés depuis Assouan jusqu'au delà de Berber, d'immenses réservoirs où les eaux de crue seront emmagasinées de façon à assurer en tout temps l'irrigation des terres de toute la vallée du Nil ;
Proust. — Choléra. 19
3° Canalisation parallèle du fleuve avec construction d'écluses permettant d'établir, avec toute la rapidité des transports modernes, des services de navigation à vapeur réguliers aboutissant jusqu'aux Grands-Lacs, mettant par conséquent en communication directe et rapide le Delta avec les régions des Grands-Lacs.
De ce projet, une partie, celle de la prolongation de la voie ferrée jusqu'à Kosseïr, entre actuellement en voie d'exécution. Le reste ne tardera peut-être pas à être abordé.
Quoi qu'il en soit, les transformations extraordinaires qui s'accomplissent dans cette partie de l'Afrique sont, au point de vue sanitaire, le seul qui nous intéresse ici, susceptibles de produire des résultats inattendus. Il faut songer d'abord à un accroissement considérable de circulation empruntant la voie du Nil pour aboutir à la mer Rouge.
Les échanges avec l'Extrême-Orient et l'Inde par la voie des villes situées sur les côtes africaines de la mer Rouge vont se développer progressivement, créant ainsi un courant continu entre l'Egypte du Delta et les régions asiatiques où règne en permanence l'endémie cholérique.
Des villes populeuses vont renaître, sur cette côte égyptienne de la mer Rouge, élevées rapidement dans ces conditions d'insalubrité qui accompagnent toujours les prises de possession hâtives.
Pour la mise en valeur de ces contrées, où le blanc ne peut que diriger et commander, on sera forcé au début de faire appel à l'émigration des natifs de l'Inde et de la Chine : la race jaune déborde déjà dans l'océan Indien. En dehors des apports du trafic entre les régions d'Extrême-Orient où l'endémie cholérique est partout
installée, le courant d'émigration fournira l'aliment d'un personnel sans cesse renouvelé. Ne peut-on dès lors se demander si le choléra, ainsi que nous le faisions ressortir plus haut, n'est pas appelé, comme sur toute la côte occidentale du Pacifique, à s'établir à l'état d'endémie permanente sur les côtes africaines de la mer Rouge ? Avec un foyer de revivification périodique comme est celui de la Mecque, en face, à quelques lieues de distance, cette éventualité n'a certes rien de chimérique.
Les mouvements de population qui ne peuvent manquer de se produire dans cette immense vallée du Nil vers ces régions appelées, grâce aux convoitises coloniales de l'Europe, à devenir des centres extrêmement actifs de transactions, auront aussi pour premier résultat de favoriser au plus haut point l'expansion de l'islamisme, etpartant, l'accès du pèlerinage de la Mecque. Déjà, en moins de trente ans, depuis que les croyants ont obtenu la faculté d'utiliser les navires à vapeur pour se rendre aux lieux saints de l'Islam, le nombre annuel de pèlerins a énormément angmenté. En ce cas, au surplus, la spéculation prête un puissant appui à la foi. L'Afrique n'entre encore que pour bien peu dans cet accroissement du nombre des fidèles, que les moyens rapides de transport font affluer à Djeddah. Mais lorsque des services rapides, à bon marché, par navires à vapeur et par la voie ferrée, mettront l'intérieur du Soudan et l'Egypte en communication directe avec les ports de la mer Rouge, on ne peut prévoir à quel chiffre montera le nombre des musulmans qui viendra grossir le pèlerinage. Autrefois l'Europe a pu regarder avec indifférence l'introduction du choléra au Soudan par les pèlerins au retour de la Mecque. Par la nature des voies, par la distance à travers des régions désertes, par le manque de communications, l'Egypte
était pour ainsi dire absolument préservée, du côté sud de la vallée du Nil. Dès aujourd'hui il n'en est plus de même ; une fois le chemin de fer poussé jusqu'à Kosseir, des pèlerins s'embarquant à Djeddah pour rentrer en Turquie ou au Maroc, par exemple, pourront, trois jours après, prendre le paquebot à Alexandrie. Il n'est pas besoin d'insister davantage sur la gravité du danger qui menace l'Europe à la suite des transformations de toutes sortes qui s'accomplissent dans cette partie de l'Afrique.
On a pu, en 1872, 1877, 1881, 1882, 1885, 1890 et en 1891, barrer la route au fléau ; mais en sera-t-il de même, en peut-il être de môme à l'avenir ? Il ne nous appartient pas de toucher à des questions de politique, étrangères à notre sujet ; il est cependant impossible de ne pas signaler que le seul obstacle au fonctionnement d'un service de préservation efficace vient de ce côté-là. L'Europe ne peut se garantir qu'en garantissant l'Egypte. Mais la situation acquise par l'Angleterre en Egypte a créé, jusque dans ces derniers temps, une difficulté pratique qui résulte de la différence de doctrines, en matière sanitaire, de l'Angleterre d'une part, de l'Europe continentale d'autre part. Jusqu'ici le Conseil international a résisté aux tentatives de désorganisation et d'absorption. Les puissances, grandes et petites, sont intéressées, à un égal degré, à sauvegarder la santé publique et à se défendre contre l'invasion des fléaux qui nous viennent d'Orient. Quelles sont les garanties qui leur resteront si l'administration quarantenaire devenait une administration anglaise? Telle est la question qui se pose, et qui mérite d'appeler l'attention de tous ceux qui ont charge de la santé publique. Le gouvernement italien semblait avoir obéi aux inspirations
PÈLERINAGE DE KERBELLAH.
d'une préoccupation de ce genre, lorsqu'il avait pris l'initiative, il y a un an, de faire appel à une Conférence de toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique. Déjà le Congrès de Vienne avait émis le vœu en 1887 de reprendre la suite des travaux de la Conférence de Rome, en signalant l'urgence d'une refonte des services sanitaires accomplie avec l'assentiment unanime des puissances.
Aujourd'hui, plus que jamais, en prévision des menaces de danger qui s'accumulent du côté de l'Afrique orientale, il importe au plus haut point que l'opinion publique soit éclairée sur les réformes et les perfectionnements que nécessitent les institutions de sauvegarde établies en Orient. Déjà la conférence qui vient de se réunir à Venise, en diminuant l'élément local du Conseil, et en en faisant une institution plus internationale, a accompli une œuvre importante au point de vue de la défense sanitaire de l'Egypte et de l'Europe.
Pèlerinage de Kerbellah et de Nedjeff.
Outre les pèlerinages de La Mecque et de Médine, un certain nombre de musulmans se rendent à une troisième ville sainte, à Kerbellah auprès de Bagdad. Pendant le mois de moharrem, un grand nombre de Persans, quelquefois 60 000 accomplissent ce pèlerinage. La plupart des caravanes viennent converger à Kirmanchah.
Les Persans ont pour coutume de transporter avec eux dans ce trajet les restes de leurs parents, pour leur donner la sépulture près des tombeaux des grands imans vénérés.
On comprend le danger de ces translations de cadavres, lorsque, récemment inhumés, enveloppés dans des
feutres d'où suinte la matière organique, ils exhalent des miasmes infects.
Chaque fois qu'un pèlerin succombe durant le voyage, son corps est ajouté à ceux de ses compagnons ; il faut avoir rencontré quelques-unes de ces caravanes pour avoir une idée des odeurs qu'elles dégagent.
En 1873, plus de 12 000 cadavres venant de Perse ont été transportés à Nedjeff et à Kerbellah. Nedjeff, ville de 4000 habitants, voit quelquefois doubler et môme tripler sa population à l'occasion des grands pèlerinages.
Il existe dans l'enceinte même de sa mosquée un grand caveau réservé aux cadavres. Ce caveau a plus de 300 mètres carrés de surface sur 80 de profondeur. On y remarque trois étages distincts et séparés. Qu'on s'imagine les émanations fétides qui s'échappent chaque fois que l'on vient à l'ouvrir.
Les dangers dont cette funeste coutume aggrave le pèlerinage de Kerbellah, l'état hygiénique déplorable de cette caravane, le placent dans les plus terribles conditions de réceptivité morbide.
Cependant la situation de Kerbellah au milieu des terres, dans la Mésopotamie, loin de la Méditerranée, éloigne pour l'Europe de sérieuses inquiétudes, et, à cet égard, le pèlerinage de Kerbellah ne paraît pas exiger de mesures internationales, comme celui de la Mecque.
Les pèlerinages de la Mecque et de Médine sont surtout fréquentés par les musulmans sunnites ; ce sont, au contraire, les musulmans chiites qui se rendent à Kerbellah et à Nedjeff. On sait que les Sunnites et les Chiites procèdent également de Mahomet, mais que les Sunnites ont une grande estime pour Omar et Abou-Bekr, pour lesquels les Chiites n'ont aucune vénération. Ceux-ci réservent leur dévotion pour Ali, et chaque année, ils
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réprésentent des sortes de drames ou de lamentations dans lesquels sont exprimés les malheurs d'Ali. M. Renan a fait l'éloge du sentiment dramatique qui préside à ces fêtes.
Disons en terminant que les Turcs, les Turcomans, les musulmans de l'Inde sont sunnites, tandis qu'au contraire les Persans sont des musulmans chiites. De là, entre les Turcs et les Persans une source de rivalités et de luttes dont on trouverait facilement les analogies dans les diverses familles d'une môme croyance.