CHAPITRE XIX
MESURES A FRENDRE LORSQUE l'ÉPIDÉMIE SE DÉCLARE A LA MECQUE ET QUE RESTE-T-IL A FAIRE QUAND l'ÉGYPTE EST ENVAHIE?
Si le choléra se développe à la Mecque, il importe d'organiser dans la mer Rouge tout un système de surveillance et de défense ayant pour principal objectif la protection de l'Egypte, considérée comme barrière contre l'importation du choléra en Europe. Les relations de ce pays avec tous les Etats méditerranéens sont telles en effet, que, si l'Egypte est envahie, tout le bassin de la Méditerranée est immédiatement menacé comme en 1865.
Ces mesures ne sauraient d'ailleurs n'être préjudiciables qu'au trafic coupable qui exploite les malheureux pèlerins de leur départ de Djeddah jusqu'à Suez.
Elles ont été, depuis l'épidémie de 1863, soumises à plusieurs épreuves pratiques, qui ont été couronnées de succès, en 1872, en 1877, en 1881, en 1882, en 1883, en 1890 et en 1891.
En 1872, pour la première fois, le système défensif de la Conférence fut appelé à faire ses preuves.
Le choléra fit invasion à la Mecque pendant le pèlerinage. Il y avait été importé de la région du Nedjed par la
route que suivent les pèlerins venant de la Mésopotamie, où la maladie régnait.
L'épidémie, d'abord assez bénigne, prit une grande extension au moment des cérémonies religieuses, et continua ses ravages lors du retour des pèlerins. Ceux à destination de l'Egypte furent transportés à El- Wescli, où ils achevèrent de se purifier. Quant aux caravanes, après avoir beaucoup souffert, elles furent, comme d'ordinaire, débarrassées de la maladie après un certain nombre de jours de marche dans le désert. L'Egypte fut entièrement préservée.
Ce système allait, en 1877, être soumis à une seconde épreuve pratique dans la mer Rouge, et cette fois dans des conditions plus défavorables qu'en 1872. Au moment des fêtes religieuses du Courban-Baïram, au mois de décembre 1877, le choléra, dont l'existence parmi les pèlerins avait été dissimulée par les autorités de La Mecque, éclata tout à coup avec une grande violence dans la foule réunie à la vallée de Mina. La nouvelle en fut transmise en Egypte à l'instant où les pèlerins commençaient à s'embarquer pour le retour.
L'administration égyptienne, prise au dépourvu, n'eut que le temps d'improviser une quarantaine à Djebel- Tor, station beaucoup plus rapprochée de Suez qu'El- Wesch et d'y faire conduire les navires déjà partis de Djeddah.
Tous les pèlerins y subirent une qnarantaine pendant laquelle le choléra s'éteignit entièrement parmi eux ; mais ce ne fut pas sans de grandes inquiétudes, sans des évasions dangereuses. Néanmoins l'Egypte fut encore préservée cette fois. Quant aux caravanes parties de la Mecque, elles souffrirent beaucoup au commencement de
leur marche à travers le désert, et, comme l'expérience nous l'avait appris, le choléra les y abandonna bientôt entièrement.
Les mesures prises à cette occasion ne manquèrent pas de soulever, de la part des trafiquants lésés dans leurs intérêts, les protestations les plus odieuses et les plus mensongères.
Quatre années s'écoulèrent sans la moindre manifestation de choléra parmi les pèlerins de la Mecque, et pendant lesquelles, il va sans dire, les mesures rigoureuses à leur égard furent suspendues. La seule précaution prise contre eux fut une observation de vingt-quatre heures, pour constater quel était leur état sanitaire.
Nous arrivons à la manifestation épidémique de 1881. Elle survenait à un moment où le service sanitaire égyptien était en voie de réorganisation et où le Conseil international d'Alexandrie, investi de pouvoirs nouveaux, travaillait à cette réorganisation.
Au commencement d'août 1881, le choléra se montra à Aden. Dès la fin de septembre il se manifesta à la Mecque, où il fut importé par les pèlerins provenant du même navire le Cohimbian, qui avait communiqué la maladie à Aden. 11 n'y eut d'abord que quelques cholériques; mais, lorsque les pèlerins furent rassemblés au moment des fêtes, l'épidémie prit un développement considérable. Il y eut près de huit mille décès cholériques.
Après quelques tergiversations du gouvernement égyptien, des mesures furent prises sur notre initiative et exécutées conformément aux instructions du gouvernement français. Elles avaient pour but, comme les précédentes, d'empêcher toute communication directe entre les pèlerins contaminés et l'Egypte.
Une quarantaine fut établie à El-Wesch: les campements y furent prêts vers la fin de novembre; certains arrivages y apportèrent le choléra et la maladie ne disparut qu'au bout d'un mois environ. Aucun départ n'était permis avant que le choléra ne fût complètement éteint dans les campements quar antenair e s . Grâce à ces mesures l'épidémie fut arrêtée. Les pèlerins purent bientôt partir pour leur destination définitive, et aucun cas de choléra ne fut constaté clans les ports où ils abordèrent.
L'année suivante, au mois d'août, un navire chargé de pèlerins, YHesperia, venant de Bombay avec patente nette, arriva à Aden avec le choléra à bord, et fut envoyé à File de Camaran, dans la mer Rouge, où un lazaret avait été établi. Là une épidémie cholérique se manifesta parmi les quarantenaires, et un gardien du lazaret fut victime de la maladie.
Pendant ce temps, d'autres navires, provenant également de Bombay, évitèrent la quarantaine en se rendant directement à Djeddah, où ils furent admis par suite de négligence, et bientôt le choléra se manifesta parmi les pèlerins au moment du Courban-Baïram.
Les pèlerins qui venaient de débarquer n'étaient guère susceptibles, mais ceux qui étaient déjà à la Mecque contractèrent promptement la maladie. L'épidémie, à la vérité, ne fut pas grave; d'abord, parce qu'il y avait peu de pèlerins cette année-là, les événements politiques ayant contrarié le pèlerinage, et surtout parce que, dès que le choléra apparut, ils se dispersèrent de tous côtés. Le choléra a accompagné comme toujours, pendant un certain temps, les caravanes, pendant huit ou quinze jours, s'est alors éteint, et il n'en a plus été question.
En somme, cette quatrième épidémie fut encore arrêtée par les mesure quarantenaires, et l'Egypte put être encore préservée.
Cependant en 1882, également au mois de juillet, l'Egypte a encore échappé à l'invasion du choléra, à l'occasion de l'appel, dans ce pays, de troupes anglaises provenant de l'Inde.
Le gouvernement britannique, redoutant que ces troupes n'apportassent avec elles le choléra, les soumit, avant leur embarquement, à une sélection rigoureuse et à des mesures de quarantaine sévères ; et grâce à ces précautions, elle n'apportèrent pas le choléra en Egypte.
Les troupes furent choisies homme à homme; seuls les soldats robustes furent acceptés, et on leur fit subir un isolement rigoureux pendant plusieurs jours avant leur embarquement ; celui-ci eut lieu dans des conditions hygiéniques exceptionnelles, de sorte que les troupes arrivèrent en Egypte sans choléra, et il n'y en eut pas pendant la guerre.
Le choléra se montra encore à la Mecque en 1883.
Les mêmes mesures furent prises pendant cette année 1883, en 1890 eten 1891.
Le 29 juillet 1890, l'apparition du choléra était officiellement signalée à la Mecque et le 1er août à Djeddah. Dès cet instant, l'épidémie se révélait avec un caractère de violence extraordinaire, et les pèlerins, les fêtes de Mina terminées, prirent la fuite vers Djeddah. Les navires destinés au rapatriement des Hadjis commencèrent immédiatement leurs opérations d'embarquements. Le 8 août, le vapeur ottoman Adana quittait le premier le port de Djeddah à destination de Djebel-Tor, Smyrne,
Constantinople, avec 971 pèlerins turcs. Il y eut à bord dix décès dans les vingt-quatre heures qui précédèrent son départ, 18 décès pendant la traversée, et 6 décès pendant le débarquement à Djebel-Tor, le 14 août. Après YAda?ia, 14 navires déposèrent successivement à Djebel-Tor une masse de 10 662 pèlerins regagnant l'Egypte et l'Europe.
Du 11 août, jour de l'arrivée du premier navire, au 21 novembre, date de la suppression des quarantaines, il fut enregistré au campement de Djebel-Tor 422 décès, dont 13o par choléra et 287 par maladies ordinaires.
Si l'on excepte Massaouah, aucun point de la côte africaine, de Bab-el-Mandeb à Port-Saïd, ne fut atteint ; le choléra ne pénétra pas non plus dans la Méditerranée par les transports de rapatriement.
Dès que l'apparition du choléra au lazaret de Camaran fut confirmée, le Conseil, réuni en séance extraordinaire le jour môme, avait décidé d'appliquer dans toute leur rigueur les mesures qui avaient déjà été mises en œuvre lorsque le choléra s'était déclaré à la Mecque.
En outre, bien que la longueur et la lenteur du voyage par terre pour rentrer en Egypte soit une garantie sérieuse, le Conseil sanitaire, sur la proposition même du gouvernement égyptien, adopta pour la première fois, comme surcroît de précaution, la création de deux lazarets ou stations d'arrêt à l'Akabah et à Moïlah, à la pointe du golfe d'Akabah. Deux médecins indigènes, délégués du Conseil sanitaire, furent envoyés munis des pouvoirs nécessaires avec mission de faire subir en ces points une quarantaine de vingt jours aux caravanes avant de leur permettre de continuer jusqu'au golfe de Suez. Avant le passage de la rive Asie sur le littoral égyptien, une visite médicale devait précéder leur ad-
mission ou décider leur répulsion sur le campement sanitaire de Ras-Mallap. Plus de 600 pèlerins sont rentrés en Egypte par cette route, sans qu'il y eût aucun incident à signaler, la longueur du trajet entre Médine et l'Akabah seulement ayant suffi à éteindre tout germe infectieux avant l'arrivée à cette station.
Au campement de Djebel-Tor, les dispositions suivantes avaient comme d'habitude, été arrêtées (1) : Dès l'arrivée, chaque navire débarque tous ses passagers sans exception, ainsi que leurs bagages. Les passagers d'un même navire sont campés sous des tentes dans une môme section, séparées des sections voisines par un espace de deux cents mètres au moins, et surveillés par des postes militaires qui ont pour consigne d'interdire toute communication d'une section à une autre.
Ce n'est que quinze jours après le dernier cas de choléra constaté que la section doit être déplacée pour être reportée dans un second campement à grande distance, où elle subira une nouvelle période de cinq jours d'isolement. Les effets des pèlerins sont de nouveau désinfectés au moyen de l'étuve à vapeur sous pression, ou détruits par le feu. De son côté, le navire, pendant ce temps, c'est-à-dire au moins pendant vingt jours, a subi les opérations de désinfection habituelles, et n'est autorisé à partir qu'après visite médicale favorable. En outre, une quarantaine supplémentaire fut imposée aux pèlerins égyptiens, au campement improvisé de Ras-
(I) Voir Catelan, loc, cil. — Delarue, Rapport pour le pèlerinage de 1891. La plupart des pèlerins rapportent une certaine quantité d'eau du puits sacré de Zenazem. Cette eau est soumise à toutes les causes de contamination, et aucune précaution n'est prise a cet égard. Cependant un échantillon que m'avait donné M. Delarue, à son retour du Hedjaz en 1891, a été examiné par M. Netter qui n'y a pas trouvé le bacille cholérique. On sait que le choléra a régné à la Mecque eu 1891.
MESURES DE PROPHYLAXIE
Mallap, à 60 milles de Suez environ. Après trois jours de séjour pleins sous les tentes de Ras-Mallap, ils furent reçus à bord de navires exempts de toute suspicion et amenés à Suez où ils eurent à subir une dernière visite médicale avant d'être admis à rentrer dans leurs foyers.
Ces mesures seraient suffisantes pour arrêter la propagation du choléra, s'il ne falla comitpter avec les infractions et les tentatives de fraudes. C'est surtout pour les pèlerins riches, accompagnés de serviteurs plus ou moins nombreux, qu'on a toujours à craindre qu'ils ne gagnent un port du Sud, Aden principalement, d'où ils s'embarquent alors sur les paquebots des grandes compagnies et rentrent ainsi, à titre de passagers ordinaires, soit en Egypte, soit en Turquie ou en Afrique.
En outre, depuis une dizaine d'années, grâce aux transformations politiques survenues dans l'aire de la mer Rouge, la contrebande entre la côte arabique et la côte africaine s'est beaucoup développée. Tous les trafics, entre autres celui des esclaves, mettent en communication journalière les ports des deux rives de la mer Rouge. C'est là une nouvelle cause d'évasions et de débarquements clandestins.
Pour prévenir les diverses fraudes, le dispositif suivant avait été adopté par le Conseil sanitaire :
Les délégués des puissances, et spécialement de celles qui ont des possessions dans la mer Rouge, sont invités à faire parvenir aux agents consulaires, clans le plus bref délai, la teneur des décisions du Conseil sanitaire international d'Égypte, afin que les intéressés en soient aussitôt informés.
1° Tout navire ayant pris des passagers à Aden, Obock, Massaouah, Souakim, Kosseïr, et en général tout navire ayant touché dans un des ports en libre pratique de la mer Rouge, sera tenu de justifier que lesdits passagers ne proviennent pas d'un port de la côte arabique, ou que, dans ce cas, ils ont résidé plus de quinze
jours au port d'embarquement avant leur départ, faute de quoi le navire serait repoussé à Tor et soumis aux règlements en vigueur contre les provenances du pèlerinage.
2° Les navires à voiles et samboucks venant de la côte arabique de la mer Rouge, seront repoussés de Kosséïr, de Souakim et des autres ports égyptiens du littoral africain sur le lazaret de Tor. Un croiseur armé en guerre sera affecté à la surveillance du littoral, et les ordres les plus sévères seront donnés par le gouvernement égyptien aux autorités locales pour qu'elles aient ù empêcher les débarquements clandestins. Un navire croisera également dans le golfe de Suez et tout débarquement sera interdit sur la côte, de la pointe de Zafarana à Suez. Des postes militaires seront dans cette zone établis à tous les points d'atterrissage, mais principalement à l'Adabieh et sur la côte d'Atakah, d'où on peut, en deux ou trois jours, par les routes qui suivent le revers du Mokattam, gagner la ville du Caire. Les soldats chargés de la surveillance auront en outre des barques à voiles pour faciliter leur service.
3° En prévision des évasions qui peuvent se produire du campement de Djebel-Tor, il sera établi des postes de surveillance sur la côte arabique, entre Ras-Mallap et Djebel-Tor notamment, dans les cinq ou six criques avoisinant les puits de la route des caravanes.
4° Un poste sanitaire sera établi au lieu dit « de la Glaine ou Petit-Chalouf », sur le canal maritime près de Suez, et sera chargé de repousser les caravanes et les individus isolés revenant du Hedjaz sans avoir passé par Moilah et i'Akabah, au campement de Ras-Mallap où ils devront, suivant les cas, escompter une quarantaine de 20 jours avec désinfection. Dans le même but, le personnel sera renforcé aux postes sanitaires de Kantara, d'ismaïlia et de tous les passages fréquentés du canal maritime.
o° Les bateaux à vapeur de provenance brute n'ayant pas de pèlerins à bord et dont la traversée aura été exempte de tout cas certain ou suspect de choléra, seront envoyés aux sources de Moïse, pour y escompter la quarantaine réglementaire et être soumis à la désinfection.
Le gouvernement égyptien, en transmettant aux moudirs et aux gouverneurs du littoral les résolutions du Conseil, prescrivit la surveillance la plus rigoureuse.
Le sirdar par intérim, commandant en chef des forces égyptiennes, pouvait seul pousser les précautions à une
MESURES DE PROPHYLAXIE. 305
rigueur telle que le Conseil n'eût osé le proposer, comme par exemple, d'ordonner de tirer sur tout individu tentant de s'évader.
Les points de pénétration sur le littoral égyptien, les plus dangereux comme l'Adabieh et Kosseïr ont été soumis à une surveillance assez complète pour que nulle provenance suspecte n'ait pu pénétrer. Nous en donnons une preuve significative : Vers le milieu du mois de septembre, le ministre de l'intérieur recevait une pétition des habitants de Kosseïr qui sollicitaient du gouvernement égyptien des subsides pour vivre ; ils faisaient ressortir que l'interdiction d'entrée imposée à tous les arrivages de la côte arabique a ruiné leur commerce en détournant les ressources ordinaires que leur procure le passage des pèlerins ! Kosseïr est en effet l'amorce sur la mer Rouge de la route la plus fréquentée par où se dirigent vers la Mecque les pèlerins de la Haute- Egypte, de la Nubie et du Soudan. Or Kosseïr est à trois jours de marche de Keneh, capitale de la province, située sur le Nil en aval de la plaine de Thèbes. Le choléra pénétrant à Keneh par Kosseïr, c'est la vallée du Nil ouverte à l'introduction du fléau grâce à la navigation active qui se fait de nos jours jusqu'à Assouan.
Le passage en quarantaine des navires destinés à pénétrer dans la Méditerranée, fut entouré de précautions spéciales.
Il s'agissait d'éviter les évasions pendant la traversée du canal et d'empêcher tout contact avec le rivage. 11 fallait, dans ce but, interdire le passage de nuit. Il importait enfin, que l'isolement fût absolu aux points d'arrêts à Suez, Ismaïlia et Port-Saïd. On devait donc interdire tout stationnement à Port-Saïd, où une surveillance réelle n'est guère possible, avec la faculté de faire du charbon,
Proust. — Choléra. 20
des vivres et de l'eau. On pourrait objecter qu'après toutes les précautions prises au lazaret de Djebel- Tor une immunité complète est assurée aux navires engagés dans le canal, et que les mesures ordinaires sont bien suffisantes. Mais il faut toujours songer au trafic qui consiste, pour ceux qui peuvent payer, arrivés de la veille par un convoi infecté et ayant la perspective de longs jours de quarantaine à subir, à opérer la substitution de leurs personnes et de leurs serviteurs plus ou moins nombreux, avec des pèlerins ayant déjà satisfait à toutes les prescriptions quarantcnaires. Ils prennent leur place sur le bateau en partance. Il suflit qu'un cas de ce genre vienne à se produire pour rendre vaines toutes les précautions prises antérieurement. Aussi doiton s'efforcer de rendre l'isolement aussi complet que possible pendant la traversée du canal, et surtout à Port-Saïd.
Pendant le passage les navires étaient escortés de Suez à Port-Saïd par un canot à vapeur de la Compagnie du canal de Suez, à bord duquel se trouvaient des soldats armés. Il y avait aussi des hommes techniques de la Compagnie chargés d'accomplir, sans communiquer avec le navire, les opérations de garage et les manœuvres nécessaires en cas d'échouage.
Les pèlerins étaient informés que les soldats avaient l'ordre de tirer sur tous ceux qui chercheraient à s'évader. Enfin chaque navire était suivi à terre, sur les berges du canal, par des pelotons de soldats à dromadaire, ayant la môme consigne.
Les navires ne pouvaient faire leurs provisions de vivres et de charbon qu'en rade de Suez. Pendant leur séjour sur cette rade, les barques-vigie occupées par des soldats et par des gardiens sanitaires chargés d'empêcher toute
MESURES DE PROPHYLAXIE
évasion ou toute compromission stationnaient autour des navires.
A Port-Saïd le mouillage et l'arrêt étaient absolument interdits aux navires. Les officiers et les gardiens sanitaires qui se trouvaient à bord, ainsi que le pilote, ne pouvaient être débarqués qu'à la pointe de la jetée, au moment où le bateau prenait le large. Là, une barque en quarantaine les attendait pour les conduire au lazaret flottant sur lequel ils devaient subir la quarantaine.
Envisagée dans son ensemble, dit M. Catelan dans son rapport sur le pèlerinage de 1890, l'application de ce système de précautions peut être comparée à un filtre gigantesque posé sur toute la côte africaine d'Egypte depuis Bab-el-Mandeb jusqu'à Port-Saïd, filtre dont les mailles plus ou moins serrées et renforcées aux points dangereux ne devaient laisser passer aucune matière suspecte ; en un seul point, à Massaouah, la trame fut rompue. C'est par l'arrivée de samboucks chargés de pèlerins que le choléra y fut introduit. Massaouah fut assimilé, au point de vue des mesures sanitaires, aux villes infectées de la côte arabique. Par contre, Kosseïr, point dangereux par excellence, fut entièrement préservé grâce à la rigueur déployée pour s'opposer à tout débarquement suspect. Les habitants de Kosseïr criant famine au moment même où le choléra pénétrait dans la capitale de l'Erythrée, il y a là un rapprochement instructif et à la fois la preuve et la contre-épreuve de l'utilité et de l'efficacité des mesures adoptées par le Conseil international d'Egypte.
L'Europe a donc intérêt à maintenir le système défensif installé dans la mer Rouge, en insistant sur ce point
que la quarantaine des pèlerins, à leur retour de la Mecque, doit avoir lieu soit à El-Wesch, qui est situé à 350 milles de Suez, soit à Djebel-Tor qui en est plus rapproché. L'on ne saurait admettre un instant le choix des Sources de Moïse, point trop voisin de Suez, pour qu'il soit possible d'y établir une quarantaine sérieuse pour les pèlerins.
Ces mesures, je le répète, ont pour but d'empêcher le retour direct par mer des pèlerins à Suez.
Quant aux caravanes, elles ne sont pas dangereuses.
En résumé, l'intérêt de l'Egypte et de l'Europe doit être d'entourer le retour des pèlerins vers Suez d'un ensemble de mesures de surveillance dont l'objectif sera la protection de l'Egypte ; l'Egypte préservée nous défend contre l'importation du choléra. Si elle est envahie nous n'avons plus de barrière qui puisse arrêter le fléau ; aussi alin que ces mesures soient prescrites par une autorité compétente, l'Europe a le devoir de fortifier le Conseil sanitaire international d'Alexandrie, qui doit être une commission composée de délégués des divers Etats de l'Europe, et résister aux efforts de ceux qui veulent le supprimer.
Que reste-t-il à faire quand l'Egypte est envahie?
Dans le cas extrême où le choléra, ayant franchi toutes les barrières qui lui sont opposées, viendrait à éclater en Egypte, menaçant de faire de ce pays, comme en 1865, un foyer général d'émission, la Conférence a proposé de suspendre momentanément toute communication entre l'Europe et l'Extrême-Orient,