LEMENT ET DE DÉSINFECTION AUX SOURCES DE MOÏSE
Le passage du canal de Suez en quarantaine soulève les questions les plus graves relativement à la défense de l'Egypte, de la Méditerranée et de l'Europe contre l'importation du choléra.
Cette question m'a préoccupé depuis longtemps. Je l'ai traitée dans une série de rapports que j'ai lus au Comité d'hygiène et qui ont paru dans le Recueil de ses actes.
Si le passage en quarantaine pour tous les navires protège relativement l'Egypte, il est un danger pour la Méditerranée puisqu'il laisse passer des navires infectés.
Comme on sera toujours exposé à voir aborder dans un port de la Méditerranée un navire qui pourra lui donner le choléra, chaque pays continuera à souffrir de l'inexécution des règlements par son voisin; l'Autriche par exemple pourra recevoir secondairement le choléra si l'administration sanitaire de l'Italie ou de tout autre pays est trop facile pour les infractions.
En accordant ce passage aux navires infectés, nous ne pourrons plus espérer voir jamais diminuer la longueur des quarantaines et même voir supprimer les répulsions prescrites actuellement sur la Méditerranée par certaines
puissances et même par des dépendances de l'empire britannique, Chypre, Malte, Gibraltar.
L'Angleterre en souffrirait elle-même vivement ; les moyens de défense pris par les divers pays riverains de la Méditerranée s'exagéreront encore sous ce rapport, et l'Angleterre se trouvera dans une situation semblable a celle qu'elle a subie en 1883 lorsque elle a laissé le choléra pénétrer en Egypte ; elle a payé cher alors la faute qu'elle a commise.
Pour avoir voulu épargner certaines mesures de précaution à quelques-uns de ses navires venant de l'Inde tout son commerce a été rudement frappé.
Elle n'en réclame pas moins le passage en quarantaine pour tous ses navires et elle en bénéficie presque seule aujourd'hui.
Avant de déterminer, si dans certaines circonstances le passage du canal en quarantaine peut être autorisé et dans quelles conditions cette autorisation doit être accordée, il faut préciser comment à l'heure actuelle les choses se passent sur le canal de Suez.
Les navires provenant de l'Extrême-Orient, de l'Inde, de l'Afrique orientale et de la mer Rouge, porteurs d'une patente nette, et sur lesquels aucun cas de maladie pestilentielle ne s'est produit en cours de traversée, pénètrent librement dans le canal de jour et de nuit, le traversent en seize à dix-neuf heures ; mais tous, ou à peu près, s'arrêtent à Port-Saïd pour y renouveler leurs approvisionnements en vivres et en combustible avant de poursuivre leur route jusqu'au port de destination.
Quant aux navires en patente brute, ou bien sur lesquels ont existé ou existent un ou plusieurs cas de maladie pestilentielle, ils sont soumis à des règlements particuliers contenus aux annexes du décret khédivial
de 1881. Dans le cas le plus favorable, ces navires ne peuvent entrer dans le canal qu'après une visite médicale et une observation de 24 heures à Suez.
S'il y a des cas actuels de choléra ou s'il y a des cas remontant à moins de H à 14 jours, les navires sont repoussés sur Djebel-Tor pour y escompter une quarantaine de 7 jours pleins avec désinfection.
Si le dernier cas remonte à plus de H à 14 jours et que toutes les mesures de désinfection aient été exécutées à bord, le Conseil consulté, peut accorder à la majorité simple, aux navires suspects, le transit du canal en état de quarantaine. Je puis citer à cet égard de nombreux exemples.
En 1886, deux vapeurs anglais Port-Philippe et Nestor ont été autorisés à transiter le canal en quarantaine; le Port-Philippe n'avait pas de médecin à bord. Cette môme année, le navire de guerre anglais Euphrate a obtenu la môme faveur. Le dernier cas remontait au 22 octobre, le navire a passé le 31.
En 1887 le Palinurus et le Governor, ce dernier sans médecin, passaient également en quarantaine : le Governor perdait un malade le 13 octobre et se présentait à Suez le 25 octobre.
En 1887 le Telemachus, vapeur anglais, passa également en quarantaine.
En 1888 le vapeur anglais Rohilla et le steamer anglais Aslronoma passèrent également le canal en quarantaine.
En 1890 nous citerons le Glendover, et en 1890 également le Fulford.
C'est le capitaine anglais de ce dernier navire qui fit une fausse déclaration à Suez : il n'avait obtenu l'autorisation du passage en quarantaine qu'à la condition de se rendre directement en Angleterre, et il vint à Pauillac après avoir touché Falmouth. On se rappelle l'émotion produite à Bordeaux par l'arrivée du Fulford. Le conseil sanitaire prescrivit 7 jours de quarantaine et cependant le dernier cas remontait à plusieurs semaines. Par cet exemple on s'imagine facilement l'effet qui serait obtenu de l'arrivée dans un port méditerranéen d'un navire ayant passé le canal en quarantaine avec le choléra à bord.
Ce n'est pas par ce procédé que l'on arrivera à diminuer la longueur des quarantaines de divers Etats de la Méditerranée.
A ce propos, il me paraît intéressant de signaler la protestation suivante de différents délégués, entre autres ceux d'Allemagne et d'Autriche, protestation qui vise surtout le danger du passage en quarantaine :
Dans quelques séances extraordinaires du Conseil, réuni dans ce dernier temps, les bateaux Comorin, Laertes, Energia, Port- Philippe et Nestor, ont été autorisés à passer le canal en quarantaine par une majorité qui a eu le dessus sur la minorité, représentée par les soussignés.
Tous ces navires avaient eu, au port de provenance, des cas de choléra à bord.
A notre sens, ces bateaux devaient rentrer dans la catégorie désignée dans les articles 35 du règlement général (règlements revisés 1884, p. 32) et 2 du règlement pour le transit des navires par le canal de Suez (p. 53), qui disent :
« Art. 35. — La quarantaine de rigueur est applicable à tout navire avec patente brute qui a eu à bord, soit au port de provenance soit au cours de traversée, soit depuis son arrivée, des accidents certains ou seulement suspects d'une des trois maladies pestilentielles.
» Art. 2. — Ne pourront entrer dans le canal qu'après avojr purgé leur quarantaine :
» Les navires qui ont eu à bord des accidents certains de choléra, de peste ou de fièvre jaune, etc. »
Dans un cas particulier, celui du Comorin, l'exception a été invoquée parce que le livre du bord et le témoignage des médecins attestaient qu'une désinfection soigneuse et répétée avait été pratiquée.
Dans un autre cas (Energia) le mot désinfection n'était pas dans les informations, il n'y avait pas de médecin à bord et pourtant la même majorité a admis le passage en quarantaine.
Dans tous les autres cas, on a accepté pour bonne la désinfection faite, sans s'enquérir par quels moyens et comment elle avait été pratiquée.
Évidemment, par cette majorité qui se prononce de la même manière et par voie d'exception dans chaque cas particulier, la catégorie des navires que le règlement veut que l'on considère comme infectés vient d'être assimilée à celle des bateaux qui, partis d'un port contaminé, ont eu une traversée indemne.
De cette façon, les mesures restrictives pour le passage du canal en quarantaine, que la sauvegarde de l'Europe avait dictées dans les règlements, viennent en toute circonstance particulière à être abolies par une majorité contre laquelle les soussignés, qui ont le mandat de faire respecter le règlement, ne pourront jamais lutter.
Ces mesures restrictives sont à notre avis d'autant plus nécessaires que le service de police sanitaire du canal n'est pas organisé et ne constitue maintenant aucune garantie au point de vue de la surveillance quarantenaire .
Les soussignés croient de leur devoir de soumettre cette déclaration collective à leurs gouvernements respectifs, afin que leur responsabilité soit à couvert et que les puissances intéressées songent, par un accord commun, à remédier à cet inconvénient.
Alexandrie, le 16 décembre 1885.
Les délégués :
D'Allemagne, docteur 0. Kulp; d'Autriche-Hongrie, docteur Klodzianowsky ;de Danemark, docteur Pally ; d'Espagne, docteur Sierra ; de Grèce, docteur Aninos ; des Pays-Bas, Dr Demech M. D. ; de Portugal, docteur G. Massa.
Telle est la jurisprudence adoptée depuis l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre, jurisprudence à laquelle la plupart des puissances et la France entre autres, n'ont jamais donné leur adhésion.
Par ces quelques exemples, on peut considérer actuellement comme presque abrogé un règlement qui offrait à l'Europe des garanties sérieuses pour la défendre contre l'importation du choléra.
Nous ferons remarquer cependant que jusqu'ici l'autorisation du passage en quarantaine n'a été donnée qu'après un vote du Conseil (1).
Il ressort également aussi des exemples cités que toujours jusqu'ici également lorsque le passage en quarantaine a été autorisé, les cas de choléra remontaient à un certain nombre de jours. Il n'y a comme exception que le fait du Crocodil qui eut des cas de choléra pendant le passage du canal de Suez, mais ici il faut émettre des doutes sur l'état antérieur du navire et le capitaine avait fait probablement une fausse déclaration.
Ainsi donc, jamais jusqu'ici, je le répète, le Conseil, malgré les membres anglais que l'on y a fait entrer, n'a accordé le passage en quarantaine à un navire ayant le choléra à bord.
D'un autre côté, l'autorisation du transit en quarantaine doit entraîner forcément, pour le navire qui en bénéficie, l'obligation de ne communiquer d'aucune façon et sur tout le parcours du canal, avec le territoire égyptien.
Afin d'assurer cet isolement, des agents de l'office sanitaire de Suez sont embarqués à bord du navire et ont pour mission de veiller à ce qu'il n'y ait aucune communication.
(1) Toutefois le président M. Miéville vient d'accorder le passage à un navire anglais, le Michigan, sans avoir consulté le Conseil (août 1891).
A leur retour à Suez, les agents sanitaires, les pilotes, les électriciens de la Compagnie sont débarqués sur un ponton dit ponton de quarantaine, où ils sont retenus dans l'isolement pendant 24 heures et soumis à des mesures plus ou moins complètes de désinfection.
Ainsi donc en théorie les mesures sont édictées d'une façon rationnelle, mais actuellement dans la pratique les garanties résultant de ces précautions sont tout à fait illusoires. Aussi, ne peut-on qu'approuver le refus d'adhésion des puissances méditerranéennes à un état de choses imposé par la prépondérance des représentants d'origine anglaise au conseil d'Alexandrie.
Le navire entré dans la Méditerranée se dirige sur un port de cette mer, ou bien, traversant le détroit de Gibraltar, vers les ports de l'Océan.
Il y a lieu au point d'arrivée de redoubler de précautions et d'exercer une surveillance très active.
Relativement à l'Egypte, que nous devons protéger pour elle-même mais aussi pour protéger la Méditerranée et l'Europe, le point vraiment dangereux se trouve dans le stationnement que les navires sont accoutumés de faire à Port-Saïd pour y renouveler les vivres et surtout les provisions en combustible.
En effet, toutes les marchandises pour la traversée du canal jusqu'à Suez sont frappées d'une augmentation d'environ 11 francs par tonne. C'est pour cela que les navires font leur chargement de charbon à Port-Saïd et non à Suez. Les navires transitant en quarantaine s'amarrent à Port-Saïd comme les autres afin d'y embarquer les rechanges nécessaires.
Or, en dehors même du va-et-vient nécessité par cette opération qui met en contact avec le navire suspect les équipes de noirs et d'indigènes affectés au chargement,
il est inévitable qu'il n'y ait pas quelques compromissions.
Les passagers ne se hasardent pas à descendre à terre, mais combien d'individus, mercanli de toutes espèces, trouvent moyen de se faufiler à bord et vont ensuite reprendre pied sur la rive.
Aucune surveillance réellement efficace n'est possible dans l'étroit boyau qui constitue le port de Port-Saïd, d'autant plus que les navires sont habituellement accostés au chaland de chargement au point de toucher la berge.
Il résulte de là que l'isolement est purement lictif, et que, tant qu'il en sera ainsi, toutes les autres précautions seront vaines.
Cependant, en 1890, le transit en quarantaine a été effectué par les huit steamers transportant des pèlerins revenant de la Mecque à destination des ports méditerranéens dans des conditions d'isolement absolu.
Mais les mesures draconniennes que l'on peutprescrire pendant quelques jours et môme quelques semaines, comme par exemple l'ordre de tirer sur ceux qui veulent s'évader, au moment où une épidémie ravage la Mecque, ne sauraient constituer une réglementation permanente.
Dans ces derniers mois, la proposition suivante a été faite par l'Angleterre et l'Autriche :
« Les bâtiments anglais à destination d'un portanglais, infectés ou non seront libres de passer le canal de Suez en quarantaine sous les trois conditions suivantes :
» 1° Une visite médicale qui permettra de constater l'état sanitaire du bâtiment;
» 2° L'emploi de divers moyens pour rendre l'isolement réel pendant le passage en quarantaine ;
» 3° Une série de mesures pour assurer le contrôle et pour éviter que le bâtiment ne change de destination
(système d'avertissement par télégramme; pénalités). »
Nous ferons d'abord remarquer que c'est la première fois que le gouvernement anglais parle de laisser passer en quarantaine, et par conséquent de laisser passer dans la Méditerranée, un navire ayant le choléra abord.
Sans doute il demande surtout cette faveur pour les navires anglais, mais il comprend lui-même qu'il est impossible d'établir une inégalité de traitement entre la marine anglaise d'un côté, et celles de la Russie, de l'Italie, de l'Autriche, de l'Allemagne, de la France, de l'autre. Que diraient nos armateurs et nos compagnies de navigation, que diraient les armateurs et les compagnies de navigation des autres pays si on accordait un pareil privilège aux seuls navires anglais? Je remarquerai que c'est là précisément la proposition qui a été rejetée à la presque unanimité, l'Autriche comprise, par la Conférence de Rome en 188.*i.
Il n'y a eu que deux voix pour : la voix de l'Angleterre, et la voix de l'Inde anglaise.
Aussi le projet ajoute que chaque puissance aura le pouvoir de choisir le système qui lui conviendra le mieux, le libre passage ou l'isolement dans la mer Rouge.
Or, est-il possible d'accepter qu'un des navires d'une puissance quelconque puisse traverser le canal ayant le choléra à bord, et arriver au bout de quelques jours dans un des ports de la Méditerranée?
Nous avons à Marseille et à Matifou un outillage sanitaire qui nous permet de parer à toutes les éventualités ; mais, en est-il de même de tous les autres pays qui bordent la Méditerranée? Nous assisterions alors, si cette mesure était adoptée, à des épidémies fréquentes de choléra dans les ports de la Méditerranée et nous verrions
renaître la période des quarantaines interminables, dont l'effet, en ne se plaçant même qu'au point de vue du commerce et de la navigation, serait beaucoup plus dommageable que quelques jours d'isolement dans la mer Rouge pour quelques navires infectés.
D'ailleurs, pourquoi accorderait-on cette faveur exceptionnelle aux seuls navires anglais ?
N'est-ce pas pour les navires anglais provenant de l'Inde qu'a été adopté un système spécial pour juger du caractère brut ou net de la patente et qui enlève toute valeur à cette patente.
L'autorité anglaise de l'Inde donne patente nette à ses navires, lorsque l'autorité anglaise de l'Inde a déclaré que le choléra n'est pas épidémique dans la ville d'où part le bâtiment; elle établit la statistique de la façon suivante : elle prend la mortalité de la semaine correspondante des cinq années précédentes; elle en fait une moyenne et si le chiffre de la semaine actuelle est inférieur à cette moyenne elle déclare que le choléra n'est pas épidémique, et encore elle le déclare souvent non épidémique quand ce chiffre est supérieur à la moyenne.
Je citerai quatre exemples.
Semaine se terminant le 17 mars 1885 dont nous donnons ici le spécimen, 49 décès. Moyenne 2 décès. Et l'on déclare que le choléra n'est pas épidémique.
État des décès dans la ville de Bombay pendant la semaine terminant le il mars 1885 et les semaines correspondantes des cinq années
précédentes.
Population conformément au recensement de 1872.... 644.405 — — — de 1881 773.195
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