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La défense de l'organisme

La physiologie a été di-linie la science do la vie. Celte (léfinilion est irréprochable, mais elle n'est satisfaisante que si Ton a préalablement donné la définition même de la vie. Or c'est cela même qui est difficile, car la vie semble être un de ces phénomènes simples et irréductibles qui échappent <à toutes définitions.

Cependant beaucoup de savants, et des plus illustres, ont essayé de définir la vie. Mais je ne tenterai pas de vous donner ici la liste très longue de tout ce qui a été proposé. Ce serait une compilation peu intéressante. Aussi bien, de toutes les définitions données, n'en retiendrai-je qu'une seule, celle de Bicuat, qui a dit que la vie est la résistance à la mort' .

l.Voir, sur les définitions de la vie, Claude iJEaxARD, l'hc'nomcnes de la vie, t. I, p. 21-31.

Définition assurément bien imparfaite, car il faudrait déterminer le sens du mot mort^ tout aussi complexe que le mot vie. Ce n'est donc que déplacer le problème, sans le résoudre. Mais peu nous importe, puisque le mot vie et le mot mort se comprennent d'eux-mêmes.

Et alors, si nous disons que la vie est la résistance à la mort, nous concevrons bien l'ensemble des fonctions de l'organisme. Nos organes et nos appareils sont disposés de telle sorte qu'ils résistent aux moyens de destruction, aux dangers qui les entourent de toutes parts. Dire que la vie est la résistance à la mort, c'est dire que nous, êtres vivants, nous luttons sans cesse contre tout ce qui nous entoure.

Et, en effet, dans l'immensité de la Nature, l'individu vivant se trouve isolé, perdu pour ainsi dire. Des forces matérielles, infiniment pluspuissantes que lui, tendent à l'anéantir. D'autres individus vivants, en nombre colossal, de même espèce ou d'espèce différente, font effort pour vivre à ses dépens. Chacun lui dispute la nourriture. La place au banquet de la vie est le prix d'une longue, et sanglante, et perpétuelle lutte. Partout des dangers, partout des ennemis. L'être vivant, au sein du vaste monde, n'a ni un protecteur ni un ami. Il ne peut compter que sur lui-même, et c'est presque un miracle qu'il ne soit pas anéanti tout de suite. Si donc il parvient à vivre, c'est parce qu'il est admirablement armé contre ses puissants et redoutables adversaires.

Ce sont ces armes que nous allons étudier.

A vrai dire, s'il fallait entrer dans les détails de la résistance à la mort, ce serait faire l'histoire de la physiologie tout entière. Or je ne veux entreprendre ici qu'une vue d'ensemblti, un aperçu général, et je serai forcé de passer sous silence bien des faits intéressants, en mentionnant, par une simple indication, des phénomènes de première importance qu'il faudrait, pour bien faire, minutieusement étudier.

D'ailleurs, si intéressante que soit pareille étude au point

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de vue delà physiologie mOme, elle est aussi essentielle à la médecine. Je n'oublie pas que je m'adresse ici à des étudiants en médecine (jui. tout en devant bien connaître la partie scientifique de la physiologie, s'intéressent surtout à ce qu'elle a de médical. Or, étudier les moyens de défense de l'organisme, c'est faire de la médecine tout autant que de la physiologie ; car le traumatisme ou la maladie représentent précisément les ennemis qui viennent assaillir l'être vivant, et contre lesquels il doit être admirablement armé.

D'abord nous ferons une première classification. Nous diviserons les procédés de défense en procédés spéciaux, particuliers à telle ou telle espèce animale, et en procédés généraux, communs à tous les êtres.

Je n'ai pas besoin de dire que j'insisterai surtout sur les procédés généraux, universels, commuus cà l'homme et aux animaux ; car l'histoire des procédés de défense réservés spécialement à telle ou telle espèce animale, c'est de la zoologie plus que de la physiologie générale.

Néanmoins, je dois vous dire quelques mots de ces procédés de défense sj)écifiques.

Considérez un instant par la pensée les inépuisables variations de forme que réalisent les êtres vivants. Taille^ couleur, forme de la peau, des organes de locomotion, des appareils de préhension, de digestion, de sensibilité, tout est dillerent. Il semble que la Nature ait fait un immense elTort pour aboutir, dans la configuration des types divers, à une prodigieuse variété, que depuis deux mille ans les savants essaient de minutieusement décrire sans pouvoir en atteindre la limite.

Tous ces êtres, disséminés sur le globe terrestre, grands ou petits, mous ou durs, faibles ou forts, lents ou agiles, semblent passer leur vie, suivantla grande idée de Darwin, à lutter énergiquement les uns contre les autres.

Leur vie est une bataille incessante : les grands mangent

les petits pour être à leur tour mangés par de plus grands; les forts écrasent les faibles pour être à leur tour écrasés par de plus forts.

Voyez, par exemple, ce qui se passe dans les eaux de la mer. Des infusoires presque invisibles font la nourriture de minuscules crustacés et mollusques, lesquels sont bien vile dévorés par les petits poissons; les petits poissons euxmêmes sont mangés par les gros, et ainsi de suite, comme si une même quantité de carbone engagée dans les combinaisons organiques qui constituent les tissus des êtres vivants, végétaux ou animaux, était répartie dans le corps des différents êtres pour revêtir, avec les formes changeantes de ces êtres, les apparences les plus diverses.

Il est même probable que la somme totale de ce carbone vivant, et par conséquent alimentaire, est à peu près la même, et que ce qui dilTère à tel ou tel moment, c'est seulement la forme spéciale qu'elle a prise, appartenant à telle ou telle individualité.

On comprend alors très bien que dans cette compétition pour le carbone, afm de ne pas succomber tout de suite (car un jour ou l'autre il faudra bien succomber), les armes doivent être proportionnées à l'intensité de la bataille et au nombre des combattants. Dans la lutte sans merci et sans trêve qui s'engage, seuls ceux qui sont le mieux armés peuvent se défendre.

Or Darwin a admirablement montré que les mieux armés subsistent seuls, livrant par l'hérédité à leurs descendants des armes plus perfectionnées. Mais même ceux qui périssent ont encore des armes très puissantes, de sorte qu'il n'y a pas d'exception à cette loi générale que tout être vivant possède d'admirables moyens de défense. 11 n'y a de différence que dans le degré même de la résistance, car, si par impossible quelque être apparaissait, dépourvu de toute défense. Userait bien vite anéanti, et son espèce n'aurait pas deux générations.

En somme la variété des formes que nous admirons chez les êlrcs animés n'est qu'une variété dans les moyens de lutte, et tout s'encliaîne dans la constitution d'un être. Si, pour prendre un exemple entre mille, le homard n'était pas protégé par une carapace épaisse, il serait bien vile dévoré par les autres animaux marins: si le lièvre était lent à la course, il ne pourrait pas échapper à ses innombrables ennemis. — Je ne veux pas dire par laque la Nature a donné, de propos délibéré, des pieds agiles au lièvre, une enveloppe coriace au homard; je dis seulement que les pieds agiles du lièvre et l'enveloppe coriace du homard sont les conditions mêmes de leur existence, conditions sine qua non.

La variété des moyens de défense est aussi grande que la variété des formes extérieures, et, je le répète, s'il fallait la passer en revue, je passerais en revue toute la zoologie'.

Mentionnons seulement quelques faits. — D'abord la vitesse de la course permet à beaucoup d'animaux d'échapper à leurs assaillants. L'hirondelle, par exemple, a un vol tellement rapide qu'aucun oiseau de proie ne peut l'atteindre, si bien que, connaissant leur impuissance, les rapaces, grands ou petits, ne s'attaquent jamais à l'hirondelle. Les animaux herbivores sont en général doués d'une extrême agilité : le lièvre, le cerf, la gazelle, etc. Ceux qui sont plus lents à la la course se dérobent à toute poursuite en se cachant, trouvant avec une étonnante industrie des gîtes dans lesquels ils s'abritent, de manière à se dissimuler presque entièrement et à demeurer invisibles. D'autres êtres encore échappent par la forme de leur course. Le vol inégal des papillons leurpermet d'échapper aux oiseaux qui ne peuvent suivre leurs capricieux détours. Les petits poissons, abrités sous une pierre, ne sortent du trou, oii ils sont presque à l'abri, que pour se jeter sur leur proie, comme un éclair, et, après celte échappée,

1. Voyez sur ce point: Cuénot, la Défensedc l'organisme, 1 vol. in-12,1892 et Fredeuicq, la Lutte pour l'existence, 1 vol. in-12, 1881).

revenir à leur retraite. Si même on essaie de les poursuivre dans cet asile qu'ils croient inviolable, ils ne consentent pas à en sortir, sachant par l'instinct qu'ils sont ainsi dans un refuge presque sûr. Quand un crabe s'est réfugié dans l'anfractuosité d'un rocher, il s'y établit solidement, et on le met en pièces plutôt que de l'en arracher. Le bernard-l'ermite, abrité dans sa coquille d'emprunt, y rentre complètement au moindre bruit, et il y devient insaisissable, tant qu'on n'a pas brisé sa coquille. Rien n'est plus comique que de voiries efforts désespérés qu'il fait pour s'abriter dans un petit bout de columelle, cherchant à réaliser le problème insoluble d'un contenant plus petit que le contenu.

Pour se mieux cacher, la plupart des êtres prennent une livrée extérieure analogue au miheu qui les entoure : c'est ce qu'on appelle le mimétisme, qui donne à certaines chenilles, par exemple, l'apparence de la branche d'arbre sur laquelle elles vivent ; les soles et les limandes, enfouies dans le sable, sont à peine discernables. C'est une loi de zoologie générale, que la livrée d'un être ressemble au milieu ambiant.

Puis ce sont d'autres appareils plus compliqués : la seiche, surprise par un ennemi, verse un flot d'encre qui la fait disparaître. La vipère, la vive, le scorpion, l'abeille sécrètent des venins qui sont des poisons terribles, armes d'attaque autant qu'armes de défense, mais qui suffisent pour leur assurer dans la lutte une supériorité éclatante. Certains poissons dégagent des quantités d'électricité assez fortes pour terrasser un cheval.

Les instincts les plus variés sont aussi des moyens de défense. Le crabe qu'on a saisi par une patte a la curieuse propriété de briser, à l'aide d'une petite contraction musculaire, la patte par laquelle on le tenait captif : il parvient ainsi à se libérer. C'est le phénomène de Vautotomie, sur lequel M. Fredericq a fait de curieuses expériences. Beaucoup d'araignées et de coléoptères, étant surpris par un ennemi, se transforment tout d'un coup en un être absolument immobile,

simulant parfaitement la mort. Tous les animaux pourvus d'une coquille s'abritent dans la coquille au moment du danger; la patelle, pour peu qu'on la touche, adhère au rocher avec tant de force qu'il faut un instrument tranchant pour l'en séparer.

Parlerai-je d'autres instincts dont le but est plus obscur encore : des changements de coloration du caméléon, sous l'influence de la moindre excitation sensible ; du cri retentissant que poussent certains animaux quand ils sont surpris; de l'odeur nauséabonde que dégagent certains êtres au moment de l'attaque; des instincts compliqués des fourmis et des abeilles; des animaux migrateurs, des pigeons voyageurs? Tous ces étranges phénomènes sont les moyens de défense que la Nature met au service des formes vivantes.

Mais ici nous ne pouvons nous étendre sur ces faits de physiologie spéciale. Certes, leur étude est pleine d'attrait, et c'est par l'expérimentation qu'on résoudra les problèmes qui se posent, en faisant de la zoologie expérimentale , suivant l'expression de mon illustre maître, M. de Lacaze- DuTMiERs. Ge|)endant nous n'insisterons pas davantage, et nous arriverons tout de suite à la physiologie générale qui sera plus intéressante pour vous, parce que, étant de la physiologie générale, c'est aussi de la physiologie humaine, avec ses applications immédiates à l'art de guérir.

En passant en revue les armes naturelles dont nous sommes dotés, nous serons conduits parfois à chercher une raison d'être et pour ainsi dire une cause finale à tous nos appareils anatomiques. Oui, je suis convaincu qu'il y a une cause finale à toute la structure anatomique et à la fonction physiologique de nos organes, et je l'affirme hardiment ; car je ne crains jamais d'aller jusqu'au bout de ma pensée. Non pas que je veuille prétendre qu'il y ait eu quelque part une intelligence suprême décidant la création de telle ou telle forme anatomique pour remédier à tel ou tel danger ; mais

je suis pourtanl forcé de reconnaître que, quand un danger existe, la fonction proleclricc apparaît. Chaque fois qu'on découvre un nouveau péril, précédemment inconnu, on découvre, peu de temps après, que la Nature avait pourvu à la défense en y adaptant certaines formes et certaines fonctions. Par exemple, M. Pasteur nous montre que le parasitisme est le plus grand danger qui menace les êtres vivants : eh bien ! l'on découvre que les humeurs des êtres vivants ont des propriétés parasiticides.

Plus on approfondit la physiologie, plus on trouve que tout a un but ; et, quand j'entends dire que tel organe, comme la rate, est inutile, je conclus qu'on se trompe. Elle n'est pas inutile ; c'est tout simplement qu'on ignore son rôle.

Si nous existons et si nous avons pu nous défendre, c'est parce que nous avions des organes adaptés à cette défense. En outre, si quelque part un organe était inutile, comme il ne fonctionnerait pas, il serait certainement atrophié en peu de temps. Par conséquent sa présence suppose l'exercice continu de sa fonction.

Ce n'est pas la théorie des causes finales qui explique cette adaptation de l'être à la vie, c'est la théorie de la sélection naturelle. Nuls organes inutiles : nulles fonctions nécessaires qui ne trouvent un organe pour l'exécuter.

D'ailleurs, en attribuant aux différentes parties du corps une fonction bien déterminée, je ne fais que suivre l'exemple du plus grand des physiologistes, le créateur de notre science. C'est Galien qui, il y a dix-sept siècles, a définitivement constitué la physiologie sur les bases inébranlables de l'observation anatomiquc et de l'expérimentation. Parmi les savants de l'antiquité, la part n'est pas égale entre les trois grands maîtres : Hippocrate, Aristote et Galien. Hippocrate reste le maître de la médecine, par ses incomparables observations cliniques; Aristote a observé avec une perspicacité et une patience étonnantes les formes des animaux, et classé leurs

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variétés. Hippocrate est médecin ; Aiustote est zoologiste. Mais leur physiologie à tous deux est grossière, tandis que Galien a fait vraiment certaines grandes découvertes que le temps n'a pas modifiées, car elles ont l'expérience pour point de départ.

Eh bien ! Galien, dans son admirable livre sur l'utilité des parties, passe en revue les organes du corps humain, et il trouve à chacun d'eux une raison d'être, expliquant pourquoi ils ont telle ou telle dis}»osilion, plutôt que telle ou telle autre. Assurément il lui arrive parfois de faire fausse route, et de pousser ses explications jusque à des exagérations enfantines et ridicules. Mais le principe directeur qui l'inspire est incontestablement vrai, et nous sommes profondément convaincus de cette grande idée, qui nous guidera comme elle l'a guidé : « Toute disposition anatomique a un but, et à chaque nécessité de l'organisme sont attribués un organe et une fonction. »

Je reviens aux procédés de défense de l'organisme ; et tout d'abord je ferai une distinction entre les procédés ad ifs et les procédés jo«.s.s//5 de défense. Les procédés passifs de défense, c'est la disposition anatomique de nos tissus et de nos organes, tandis que les procédés actifs, c'est la mise en jeu de ces organes et de ces tissus.

Pour les résistances passives, il n'y a, à vrai dire, qu'un seul organe, mais d'une efficacité admirable avec ses infinies variétés : c'est le tégument externe.

Voyons, en effet, quelles sont, pour l'organisme, les agressions possibles. C'est une classification que nous aurons souvent l'occasion de reproduire.

1° La température extérieure ;

2<> Le traumatisme ;

'^° Les parasites ;

4" Les poisons.

Tels sont les ennemis dont il faut se garantir. Nous allons voir que le plus souvent la peau, par sa résistance passive, par ce qu'on appelle ses propriétés de tissu, est admirablement disposée pour nous protéger contre tous nos ennemis, quels qu'ils soient.

D'abord, contre la température extérieure, le froid ou le chaud, la peau» est un merveilleux appareil de protection. Surtout quand elle est garnie, comme chez la plupart des animaux, à sang- chaud, d'une fourrure épaisse, elle s'oppose au rayonnement avec une efficacité telle que nous n'avons pas encore pu trouver pour nous garantir contre le froid de meilleurs vêtements que les fourrures des animaux. Si l'on vient à raser cette toison, on finit par faire mourir les petits animaux ainsi rasés; ils meurent de froid, car on a remplacé leur excellente protection par une peau nue qui protège encore sans doute, mais dune manière inefficace. J'ai contaté que des lapins rasés, quoique mangeant avec beaucoup plus de voracité que les autres, ont une température inférieure de plusieurs dixièmes de degré à leur température normale, et que, malgré une alimentation plus abondante, ils maigrissent et finissent par succomber.

Les oiseaux, dont la température propre est de 'i^^o plus élevée que celle des mammifères, ont un tégument recouvert de plumes, lesquelles sont encore un plus mauvais conducteur que les poils, et par conséquent les garantissent très puissamment contre le froid. On voit en hiver de tout petits oiseaux, ne pesant pas 15 grammes, résister à des températures de — o" et — lo". Certes, ils produisent alors beaucoup d'actions chimiques et par conséquent dégagent beaucoup de chaleur ; mais cela ne suffirait pas pour les protéger contre le refroidissement, si en même temps ils ne possédaient une excellente enveloppe de plumes qui empêche le rayonnement. Aussi voit-on les oiseaux apporter le plus grand soin à maintenir en bon état leur plumage. Même en hiver ils se baignent

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encore, et ils ne le font que dans des eaux très propres, pour que leurs plumes ne soient pas collées entre elles et souillées. L'intégrité du tégument est pour eux une question de vie ou de mort.

Les animaux appartenant à des espèces très voisines ont la peau recouverte ou non de fourrure, selon qu'ils sont dans les pays chauds ou les pays froids. Les chameaux et les dromadaires qui vivent à l'état sauvage dans les montagnes du Thibet ont, été comme hiver, des poils abondants.

Les mammifères et oiseaux qui vivent dans l'eau sont exposés à un refroidissement plus actif que dans l'air; mais alors des appareils annexes de la peau les protègent contre le refroidissement. Pour les mammifères, c'est une épaisse couche de graisse sous-cutanée. (|ui forme pour ainsi dire une seconde enveloppe concentrique à la première : les phoques, les cétacés et autres mammifères marins nous fournissent de bons exemples de cette enveloppe graisseuse, qui renforce la résistance de la peau à la conduction calorique. Quant aux oiseaux, c'est par une légère imbibition de graisse à la surface des plumes qu'est empêché le contact direct de l'eau avec le tégument. Vous avez vu sans doute des canards lisser leurs plumes; ils vont chercher sur la croupe une petite quantité de graisse dont ils tapissent, avec le bec, leur plumage, et ainsi leurs plumes ne sont jamais mouillées.

Bien évidemment cette défense contre la température par la résistance de la peau n'a déraison d'être que pour les animaux dits à sang chaud, qui doivent garder une température constante ; car, pour les animaux à sang froid, la température peut rester la même que celle du milieu ambiant.

Ainsi, grâce à cette enveloppe qui empêche la radiation, les opérations chimiques des animaux à température constante peuvent s'effectuer sans être sensiblement perturbées par les variations thermiques du milieu extérieur. Nous verrons, en étudiant les procédés actifs de la défense, qu'il se passe dans la peau, suivant la température extérieure, des

modifications fonctionnelles constituant une défense plus énergique ; mais le plus souvent la peau, garnie de poils et de plumes, est, par son rôle passif, un protecteur suffisant.

La peau n'est pas un moins bon protecteur contre le traumatisme. Même chez l'homme, dont le tégument est pourtant plus imparfait que celui de tous les autres êtres, elle est à la fois élastique et résistante, assez résistante pour que, dans les traumatismes graves, les organes sous-jacents soient souvent complètement broyés et dilacérés, alors que la peau est intacte ou à peu près.

On a jadis discuté la question de savoir si le vent du boulet pouvait faire mourir ; en réalité le vent du boulet, c'est simplement la déchirure des organes internes, alors que la peau a conservé les apparences de l'intégrité. Elle a résisté, tandis que le foie, ou les poumons, ou les intestins, ont été détruits par le choc.

Le plus souvent, chez les animaux, la peau, par son épaisseur, offre une admirable défense : le cuir de l'éléphant, de l'hippopotame, du crocodile, ne se laisse pas traverser, même par les balles ordinaires des fusils les plus perfectionnés ; il faut des balles explosibles pour entamer cette robuste cuirasse.

Les poils et les plumes ne servent pas seulement à conserver la chaleur, ils s'opposent aussi aux traumatismes; la crinière du lion est assez épaisse pour résister aux morsures et aux coups de sabre, et tous les chasseurs savent que, lorsqu'un assez gros oiseau a les ailes repliées, il faut, pour le tuer, employer du plomb d'assez fort calibre.

Les poissons, les crustacés, les coléoptères ont tous une enveloppe très résistante ; et, d'autre part, la plupart des animaux dont le tégument est mou ont une coquille qui les protège contre les agressions, aussi bien que pourrait le faire le tégument lui-même.

Certes, il y a des exceptions. Par exemple les batraciens,

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les araignées, les vers ont un tégument très délicat, de sorte que, pour échapper aux dangers, ils doivent trouver d'autres moyens de défense. Mais la fragilité du tégument cutané doit être regardée comme une vraie anomalie, car, dans presque toute la série des êtres, c'est une loi générale que la peau résiste merveilleusement aux blessures et aux traumatismes.

Une autre défense curieuse de la peau, c'est la résistance au traumatisme électrique. La peau conduit très mal l'électricité : ce qui permet d'abord aux phénomènes électriques de l'organisme de ne pas diffuser au dehors, et ensuite aux variations électriques de l'atmosjjhère de ne pas s'exercer facilement sur nos tissus. Cette résistance de la peau à l'électricité est dix mille ou trente mille fois plus grande que celle de tout autre orejane. Quand on mesure la résistance du corps à un courant électrique, dans la pratique on néglige la résistance intérieure des organes, et on ne tient compte que de celle de la peau.

La protection de la peau contre les microbes est absolument efficace. Si nous supposons une peau intacte, dont l'épiderme n^auru pas été entamé, jamais un parasite microbien quelconque ne pourra y pénétrer ; tout au plus certains Acariens, munis de griffes et d'appareils puissants de pénétration et de fixation, pourront-ils l'entamer. Mais c'est là un véritable traumatisme, comparable à la morsure d'un chien ou d'un insecte. Or, contre les microbes, bien autrement nombreux et redoutables que les Acariens, la peau est une enveloppe parfaitement adaptée, qui suffit à empêcher toute invasion hostile. Nous manions sans danger, quand la peau est intacte, dos liquides où fourmillent les plus terribles microbes.

Contre les poisons chimiques, la protection de la peau est également efficace. On parle toujours dans les livres classiques de l'absorption des poisons parla peau, mais c'est une

14 LES PROCÉDÉS DE DÉt'ENSE

expression bien défectueuse, et j'aime mieux vous parler de la non-absorption par la peau. Et, en effet, l'absorption, si elle existe, est insignifiante.

Pour les substances gazeuses, elle est assurément très faible, quoique appréciable. A vrai dire, le plus souvent les dangereux poisons ne sont pas les gaz, mais bien les substa,nces liquides ou solides, pour lesquelles l'absorption par la peau est absolument négligeable. On peut mettre dans un bain mille fois plus de strychnine, d'arsenic ou de mercure qu'il n'en faudrait pour tuer dix personnes : eh bien ! après une heure de bain, on n'est pas sûr qu'il ait passé même une trace d'arsenic, de strychnine ou de mercure. Encore faudrait-il s'assurer que, si quelques parcelles de ces poisons ont pénétré, ce n'est ni par une muqueuse, ni par une excoriation quelconque. En fait la peau n'absorbe pas, et on peut toucher les substances les plus vénéneuses sans en jamais être incommodé.

Même aux substances caustiques, le tégument résiste énergiquement. Voyez le temps qu'il faut pour que la potasse d'un cautère détermine une escharc. On peut sans inconvénient tremper sa main dans l'acide sulfurique pur, comme je l'ai fait maintes fois pour certaines expériences, à condition bien entendu de ne pas la laisser trop longtemps. Tout autre tissu organique eût été profondément altéré ; mais la peau, munie de son épiderme épais, a vaillamment résisté.

La couche tégumentaire des crustacés et de certains insectes est formée en majeure partie d'une substance que les réactifs chimiques les plus énergiques ne peuvent attaquer et dissoudre : c'est la chitine, proche parente de la cellulose, et plus résistante encore aux réactions chimiques que la cellulose.

Végétaux ou animaux sont les uns et les autres défendus contre les poisons et les caustiques par une cuirasse difficile à entamer : cellulose pour les plantes, chitine pour les animaux, toutes deux d'une stabilité chimique exceptionnelle.

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Ainsi, qu'il s'agisse de la tempéiature, des traumalismes, des microbes ou des poisons, nous voyons que la peau est une enveloppe admirablement organisée, et qui permet à l'être d'accomplir son évolution sans être dérangé par les perturbations extérieures.

Quelques mots encore, afin de finir l'histoire des défenses passives de l'organisme, sur l'influence de la situation anatomique des parties. Il est de fait que les organes les plus importants sont aussi les mieux protégés. La moelle épinière, qui est vraiment le centre do l'organisme entier, est logée dans une cavité aux parois extrêmement solides, recouvertes elles-mêmes d'une épaisse couche musculaire. Le cerveau est dans le crâne, dont la solidité est incomparable. L'œil est protégé, non seulement par l'appareil osseux des orbites et de l'os malaire, mais encore par une série de protecteurs mobiles : les sourcils, les paupières, les cils. Les organes moins bien défendus échappent par leur mobilité même; les testicules dans le scrotum, les artères dans leur gaine, échappent facilement aux plaies. Surtout l'intestin, dans l'abdomen ne se laisse pas facilement traverser: il est presque impossible, à travers la paroi abdominale, de traverser avec une aiguille de Pravaz l'intestin d'un lapin ; cai il fuit sous l'aiguille par sa mobililé et son élasticité.

Aux membres, ce sont les parties les plus importantes qui sont placées le plus profondément. Ainsi, les artères sont plus profondément situées que les veines, comme si la Nature avait reconnu que la blessure d'une artère est plus grave que la blessure d'une veine.

Tous ces faits vous permettront maintenant de comprendre comment peut persister, en dépit des variations violentes du milieu et des hostilités de toutes sortes, l'état normal d'un être. Il y a des tissus, des humeurs qui se trouvent dans un certain état chimique, thermique, électrique. Eh bien ! il ne faut pas que le bruit extérieur parvienne trop

brusquement jusqu'à cet organisme ; il faut que, tout en étant averti de ce qui se passe au dehors, il ne soit pas perverti. Or, grâce aux dispositions anatomiques de ses organes, il est à la fois sensible et inaccessible, et peut, en restant dans le même état thermique, chimique et électrique, exécuter en paix sa fonction.

C'est là le rôle anatomique de nos tissus, ce qu'on peut appeler la défense passive de l'organisme. Mais, à côté de cette défense passive, il y a une défense active qui met en jeu les appareils, et qui nécessite une réaction.

Si en elTet l'organisme était fermé à toutes les excitations du dehors, sa défense serait localisée et impuissante. Donc, tout en étant soustrait aux causes de trouble, il doit les connaître pour ne pas laisser le danger grandir de manière à devenir irrémédiable. Puis, une fois que le danger est connu, il faut que tout l'organisme se mette en état de lutte, et prépare énergiquement une guerre défensive efficace. Par conséquent, il faut que les différentes cellules éparses, dont l'ensemble constitue un être vivant, puissent toutes concourir à la défense commune.

Voilà le rôle du système nerveux.

Pour vous faire comprendre en quelques mots quelle est la fonction principale du système nerveux, il me suffira d'une description schématique très simple.

Supposons d'abord une cellule isolée. Toute excitation de cette cellule va mettre en jeu son irritabilité, c'est-à-dire qu'elle va répondre à l'excitation par une réaction quelconque, chimique ou motrice. Si nous supposons plusieurs cellules juxtaposées les unes aux autres, A, B, C, D, mais non réunies, l'ébranlement de la cellule A ne se communiquera pas aux cellules voisines, et l'irritation de A restera localisée à A. Mais si, au contraire, le protoplasma de ces différentes cellules est réuni par de fins filaments de manière à ne for-

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mer en réalité qu'un protoplasma unique réparti entre différentes cellules, l'ébranlement de la cellule A se communiquera de proche en proche aux cellules voisines B, C, D, et ainsi de suite.

Or, dans l'organisme, les cellules ne sont pas seulement juxtaposées; elles sont unies les unes aux autres par les fins prolongements de leur protoplasma. Ou plutôt le système nerveux tout entier, nerfs et centres nerveux, est constitué par un immense réseau protopJasmique, qui s'étend partout, du centre à la périphérie et de la périphérie au centre.

A mesure que l'on remonte la série des êtres, on voit ce système qui devient de plus en plus parfait; et la division du travail s'établit. Il se fait dans ces cellules, capables de vibrer sous l'influence de l'excitation, une différenciation telle que certaines cellules restent conductrices, tandis que d'autres peuvent renforcer et emmagasiner l'excitation. Il y a alors (les cellules purement conductrices (nerfs périphériques) et des cellules dites centrales qui emmagasinent, transforment et amplifient l'excitation transmise par les cellules conductrices.

En fin de compte, nous pouvons concevoir le système nerveux comme constitué par des cellules qui vont au centre (conducteurs centripètes), des cellules centrales (centres nerveux) et des cellules qui partent des centres (conducteurs centrifuges).

Grâce à ce mécanisme, toute excitation qui frappe un nerf sensible centripète va faire vibrer l'appareil central, lequel à son tour va transmettre son excitation à toutes les cellules de la périphérie. C'est ce que j'ai proposé d'indiquer, sous une forme un peu aphoristique peut-être, mais qui cependant me paraît assez exacte:

Une cellule retentit sur toutes les autres, et toutes les autres retentissent sur elle.

Cette relation que le système nerveux établit entre les parties les plus éloignées de l'organisme se dissocie par la

mort. Quand les cellules nerveuses périssent — et elles périssent dès que la circulation est arrêtée, — tout le consensus qui fait l'unité de l'organisme est immédiatement aboli, et l'individualité de chaque cellule reparaît tout entière. Alors chaque cellule, plus ou moins vivace, plus ou moins fragile, subit les conséquences de la privation d'oxygène, et finit par périr, mais à son heure et suivant ses moyens. De là cet autre axiome, dû à M. Engelmann :

Les cellules de r organisme vivent ensemble et meurent séparément.

C'est en cela que consiste essentiellement la fonction du système nerveux. Il est un appareil de généralisation, qui groupe dans un effort commun la fonction des organites cellulaires isolés. Sans système nerveux il y a des cellules; il n'y a pas d'individu. Ce qui fait l'individu, c'est cette centralisation, cette association par lesquelles les efforts sont combinés, et l'entente établie dans la mise en jeu des divers appareils.

On appelle acte réflexe ce phénomène fondamental, par lequel une excitation portée en un point quelconque de la périphérie se généralise et se transmet à toutes les parties de l'organisme.

La défense active de l'être ne s'explique que par ce mécanisme réflexe, qui comprend deux termes. D'abord c'est le réflexe simple dû à la vibration de la moelle épinière et du bulbe, laquelle se transmet aux nerfs moteurs parlant de la moelle et du bulbe. C'est le premier étage pour ainsi dire, ou la première étape de la transmission. La seconde étape est une transmission d'ordre supérieur : l'excitation sensible remonte jusqu'au cerveau, et là fait vibrer un autre appareil, plus compliqué et plus parfait que la moelle. Alors l'excitation sensible, au lieu de provoquer seulement un mouvement, provoque aussi un phénomène de conscience. C'est le second étage de l'action réflexe.

Ainsi il y a une première réflexion qui est la réflexion

médullaire, inconsciente, déterminant un ou plusieurs mouvements; et une seconde réflexion, qui est la réflexion cérébrale, consciente, déterminant à la fois une perception et des mouvements.

En somme, ces deux appareils, système réflexe médullaire, système réflexe cérébral, sont les appareils de défense de l'organisme. Grâce à eux, toute force extérieure ébranlant une région quelconque de notre surface sensible va provoquer une réaction réflexe qui est une réaction protectrice.

Le milieu thermique.

Les physiologistes séparent les animaux en deux classes : les uns, dont la température doit rester invariable, quels que soient les changements du milieu où ils se trouvent : ce sont les animaux à sang chaud ou homéothernie>i , les autres, au contraire, qui suivent docilement les variations thermiques extérieures : ce sont les animaux à ^d>.n^i\:o\à ow poikUothermes .

On comprend que nous ne nous occuperons ici que des animaux à sang chaud, homéothermes (ce sont les mammifères et les oiseaux), car eux seuls possèdent un appare il de défense contre les variations thermiques du milieu ; pour les autres, cette défense n'est pas nécessaire.

Nous laisserons aussi de côté la défense volontaire de l'organisme contre la chaleur ou le froid. Il est clair en elfet que la sensibilité de la peau est suffisante pour nous renseigner sur la température du dehors, et par conséquent nous permettre de conformer notre conduite aux indications que nous donne la sensibilité cutanée. Mais c'est là un procédé psychique, qui n'existe probablement chez beaucoup d'animaux que sous une forme rudimentaire, ou plutôt qui ne fait que

renforcer les procédés de défense plus simples, dus à l'action nerveuse inconsciente.

Tout se passe comme si nos opérations physiologicpes suivaient deux étapes, deux stades ; une première période, inconsciente, où la rétlexion se fait seulement dans les centres nerveux médullaires, sans remonter au delà; et une seconde période, pendant laquelle la sensation pénètre jusqu'au centre de la conscience. En même temps que le rétlexe médullaire simple, primitif, il se produit une notion consciente; la réflexion dans les centres nerveux, cérébraux, qui élaborent l'intelligence.

La pari de la conscience dans la lutte contre la température est probablement assez faible; c'est sans le savoir et sans le vouloir que nous nous mettons en équilibre avec le milieu ambiant, de sorte que nous n'aurons guère à analyser ici que la défense involontaire, toujours ou presque toujours inconsciente, par laquelle l'organisme peut réagir aux variations thermiques du milieu ambiant.

>'ous avons d'abord à examiner la lutte contre le froid. C'est à vrai dire le plus souvent contre le froid qu'il faut se défendre, car. sauf de rares exceptions, le milieu ambiant est à une température inférieure à notre température propre ; il faut donc presque toujours nous adapter au froid plus qu'au chaud.

La réaction contre le froid s'expliquera bien si l'on admet que nous sommes des appareils chimiques produisant de la chaleur et perdant de la chaleur. De là un double moyen d'adaptation, selon que celle-ci portera sur la production ou sur la déperdition de chaleur. On pourrait comparer cette régulation à celle d'un commerçant qui mettrait ses affaires en équilibre, tantôt en augmentant lareceltc. tantôt en diminuant la dépense.

Nous avons un appareil de dépense, qui est la radiation calorique au dehors; nous avons un appareil de recette, qui est la production de calorique au dedans.

Voyons d'abord les procédés de régulation consistant en une variation du rayonnement.

A l'état normal nous rayonnonsd'une certaine quantité de chaleur; on peut s'en assurer en plaçant un animal dans un calorimètre. Cette quantité de chaleur que nous rayonnons au dehors est de la chaleur perdue pour nous; c'est notre dépense de calorique; donc, plus nous rayonnerons, plus nous dépenserons de chaleur.

Or des expériences nombreuses ont démontré que le rayonnement va en augmentant à mesure que la température s'élève. Si l'on mesure la quantité de la chaleur dont rayonne un lapin, à des températures allant de 0" à io'\ on voit qu'à 0' il rayonne très peu, tandis qu'à lo" il émet beaucoup de chaleur. Par conséquent il se met en équilibre avec la température du dehors; étant constitué de manière à perdre d'autant plus de chaleur qu'il fait plus chaud, comme s'il comprenait qu'il lui importe de j^ardor toute sa chaleur quand la température s'abaisse, et qu'il lui est permis de la dépenser avec plus de prodigalité quand la température s'élève.

Celte régulation s'opère sans doute en majeure partie par les changements de la circulation du sang à travers la peau. Plus le sang (dont la température est élevée) circule activement à la périphérie cutanée, plus la radiation thermique doit être forte. Quand il y a congestion et rougeur de la peau, il y a en même temps perte exagérée de calorique. Quand la circulation capiUaire dans la peau diminue, la perte de calorique diminue en même temps.

L'observation la plus vulgaire montre qu'il en est ainsi. Quand la température extérieure s'élève, la peau rougit, la face se congestionne, la température extérieure des membres augmente; l'organisme peut perdre beaucoup de calorique, parce qu'il fait très chaud au dehors. Inversement, avec plus de netteté encore, si la température extérieure s'abaisse, la peau pâlit, se décolore; les extrémités deviennent froides, anémiées; la circulation du sang dans la peau est réduite à

un minimum, précisément pour qu'il n'y ait pas de déperdition de la précieuse chaleur qu'il faut maintenir dans les organes internes.

Soit, je suppose, la quantité de chaleur rayonnée à 0° égale à 1 000 : celle qui sera rayonnée à o° sera (chez le lapin) égale à 1 (m, à 10° égale à 2 000, et à 14° égale à 2 600.

Il est important d'appeler votre attention sur ce phénomène, car il établit une différence bien tranchée entre un être vivant et un objet incrie. Un objet inerte rayonne d'autant plus que la tempéralure ambiante est plus basse. Newton a bien établi cette loi, que : à surface égale, le rayonnement est exactement proportionnel à la différence de température entre le corps qui rayonne elle milieu. Donc, pour se soustraire à la loi de Newton et se comporter juste en sens inverse, il faut que l'être vivant fournisse une régulation active, régulation qui, dans le cas dont il s'agit, consiste en une circulation cutanée modifiée.

Cette modification de la circulation cutanée se fait bien évidemment par la voie réflexe. Une expérience célèbre de Brown-Séquard et Tholozan le démontre.

Si, disent-ils, on plonge la main droite, par exemple, dans de l'eau froide, on verra à la main gauche les vaisseaux delà peau se rétrécir, ce qui prouve bien que l'excitation cutanée détermine une constriction réflexe dans les vaisseaux de la peau de la région homologue, non soumise au foid.

J'ai eu aussi l'occasion d'observer sur moi-même un phénomène analogue. Si la main droite, par exemple, est exposée au froid, au bout de quelque temps survient l'anémie complète de certaines régions, dans la peau de l'index, du médius et de l'annulaire; c'est l'anémie poussée à son degré le plus intense, jusqu'à une anesthésie complète (ce qu'on appelle quelquefois le doigt mort). Eh bien, par voie réflexe, une anémie homologue se manifeste presque en même temps dans la peau de la main du côté opposé, quoiqu'elle n'ait pas été soumise à l'action du vent et du froid.

Ainsi nous pouvons considérer la sensibilité thermique de la peau, non seulement comme un procédé de connaissance qui nous permet d'arriver à savoir l'état thermique du milieu ambiant, mais encore, et surtout, comme un moyen de diriger par voie réflexe notre circulation capillaire cutanée, et par conséquent noire radiation calorique.

L'ensemble de toutes les excitations thermiques de la peau se centralise dans le bulbe, qui commande la conslriction ou la dilatation des vaisseaux cutanés ; et ainsi, par voie rétlexe, se fait l'adaptation de l'organisme avec le milieu ambiant.

De là cette conséquence que, si la moelle est sectionnée, la centralisation par le bulbe ne peut plus avoir lieu : alors survient un trouble profond dans la déperdition de calorique, et la température centrale va se modifier profondément. Quoique d'autres causes aussi interviennent, une des principales raisons qui fait que, chez le chien dont la moelle est coupée, la température s'abaisse, c'est que la régulation delà chaleur ne peut plus se faire. Alors la circulation de la peau ne se conforme plus à la température du dehors ; les vaisseaux sont dilatés, et, malgré le froid extérieur, il y a une congestion périphérique intense, el, par conséquent, une radiation exagérée qui explique le rapide abaissement de température de l'organisme.

Mais, à vrai dire, celte variation dans la dépense de calorique n'est pas le principal procédé de régulation; c'est surtout en augmentant la production de chaleur que nous pouvons résister au froid.

Il est difficile de séparer, dans une expérience de calorimétrie, la part qui revient, soit au rayonnement, soit à la production de calorique. En somme, quand nous mesurons la quantité de chaleur produite par un lapin, nous enregistrons seulement son rayonnement. Mais, si la mesure est prise pendant un long espace de temps, on comprend que ce rayonnement représente finalement toute la quantité de chaleur qu'il

a produite, au cas bien entendu où sa température reste la même pendant le cours de l'expérience. Mieux vaut, en somme, pour bien apprécier la production de calorique, mesurer les actions chimiques interstitielles, c'est-à-dire la consommation d'oxygène. Nous savons que toute consommation d'oxygène est nécessairement accompagnée de chaleur, et par conséquent nous pouvons admettre comme parallèles ces deux fonctions, production de chaleur et combustion d'oxygène.

Voyons alors l'influence du milieu thermique extérieur sur la consommation d'oxygène.

Le résultat est très net. A mesure que la température extérieure s'abaisse, la consommation d'oxygène augmente; c'est là une régulation d'une précision admirable, qui permet à l'animal, malgré l'abaissement du milieu qui l'entoure, de résister pendant longtemps au froid extérieur.

Un exemple extraordinaire de cette résistance au refroidissement nous a été donné récemment par M. Pictet'. Il a placé un chien dans une enceinte à — 92". Quoique ce chien fût attaché, par conséquent dans de très mauvaises conditions pour la résistance au froid, il a pu garder sa température normale pendant une heure et demie ; par conséquent il a dû produire une quantité énorme de chaleur pour résister à cette source intense de refroidissement,

M. PicTET remarque même qu'au début il y a eu une élévation d'un demi-degré dans la température rectale du chien ; mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, car, dans ces phénomènes de régulation, il se peut fort bien que l'appareil régulateur dépasse le but, pour mieux l'atteindre.

Souvent j'ai essayé de refroidir des chiens en les plaçant dans de l'eau glacée. Or. si le chien n'est pas attaché, il est presque impossible de diminuer sa température; même au bout de deux heures, sa température n'a pas changé.

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