Arch. de plujsiul., 1894, n" 1, p
En tout cas, si cette élimination par le poumon existe, elle ne porto que sur une petite quantité de substance : donc, ne pouvant entrer dans une discussion plus approfondie, nous nous bornerons à mentionner l'opinion classique, à savoir, que la seule élimination de poison qui se fasse par le poumon, c'est celle de l'acide carbonique.
Y a-t-il par la sueur élimination de matières toxiques ? Au premier abord, ce n'est guère vraisemblable, car la quantité de matériaux solides contenus dans la sueur est très faible : trois grammes par litre de matières organiques, qui même ne semblent pas très actives. Je croirais volontiers que la sueur a uniquement un rôle physique, ce rôle de refroidissement dont je vous ai entretenu déjà, et que l'élimination d'aucun poison ne lui est dévolue.
Nous ne devons pas cependant oublier que la suppression par le vernissage, par exemple, de la transpiration cutanée, entraîne des accidents graves qu'il est difficile d'attribuer ail seul refroidissement. Peut-être la peau élimine-t-elle quelques poisons subtils peu abondants K
Le rein élimine quantité de substances, dont la principale est l'urée. On peut établir un intéressant parallélisme entre l'urée et l'acide carbonique : l'acide carbonique, poison gazeux, dernier terme de la combustion des matières grasses et des matières sucrées ; l'urée, poison liquide, dernier terme de la destruction des matières albuminoïdes. Tous deux poisons peu énergiques, pouvant s'accumuler sans inconvénient pendant quelque temps dans le sang-, mais finissant à la longue par entraîner des accidents; tous deux résultant d'un travail de destruction que l'organisme a sans doute exercé sur des poisons de transition incomparablement plus actifs.
Il est facile de prouver que l'urée est à peu près inoffensive. L'injection d'une solution d'urée à 30 p. 100 est certai-
1. J'ai cependant récemment constaté que des macérations de peau n'avaient pas d'effets to.ruji/es (/uand on les injectait dans le sang.
nement plus innocente que l'injection d'une même quantité d'eau distillée, car l'eau pure agit sur les globules du sang, tandis que la solution d'urée ne les altère pas. J'ai souvent essayé de tuer des chiens en leur injectant de l'urée, et je n'y suis pas parvenu, car il fallait des quantités énormes, plus de 200 grammes d'urée pour des chiens de taille moyenne. Cette innocuité est telle qu'on peut en faire une des meilleures expériences de cours, en montrant que l'injection intra-veineuse de 50 grammes d'urée est bien moins dangereuse que celle d'un gramme de carbonate d'ammoniaque.
MM. QuiNQUAUD et Gréhant ont soutenu l'opinion que l'urée était assez toxique; mais, même d'après eux, la dose d'urée nécessaire pour amener la mort était encore très considérable.
Par conséquent, si la suppression de la fonction du rein entraîne la mort, ce n'est pas par l'accumulation d'urée dans le sang, c'est par d'auti-es mécanismes sur lesquels je ne puis insister en grand détail : peut-être la transformation (dans l'intestin) de l'urée en ammoniaque, peut-être l'accumulation d'autres substances que le rein sépare du sang, en même temps que l'urée, sels de potassium et substances inorganiques.
Voyons d'abord ce qui se passe pour les sels de potassium. On sait, depuis les célèbres expériences de Bouchardat, que les sels de potassium sont très dangereux, vingt fois plus toxiques peut-être que les sels de sodium. Or, dans nos aliments, nous introduisons incessamment des quantités relativement considérables de sels de potasse. 11 y a de la potasse dans le pain, dans la viande, dans le vin, dans tous les légumes, farineux ou herbacés. Dans un travail, inédit encore, j'ai pu faire le compte de la quantité de potasse (K-Oi que nous ingérons journellement, en calculant la moyenne de la consommation alimentaire, d'après les documents statistiques de la Ville de Paris. Cette quantité s'élève pour un homme adulte à environ 4"'', 475 par jour, dont 4 grammes sont éliminés par l'urine. Ainsi nous ingérons constamment, avec les
aliments nécessaires à notre vie, une dose notable de poison, et il faut que ce poison soit éliminé.
On a déterminé la puissance toxique des sels de potasse par de longues expériences. J'ai trouvé que, par injection intra-veineuse, la dose toxique était d'environ O^"", OSo par kilogramme de K-0, ce qui fait, pour un homme de 70 kil., environ S?'',^. Nous aurions donc l'ingestion quotidienne d'un poison à dose double de la dose toxique. Mais on ne. peut comparer les injections intra-veineuses aux ingestions stomacales, car par ingestion alimentaire la dose toxique est dix fois plus forte ; de sorte que la dose vraiment toxique des sels de potasse, quand ils ne sont pas injectés dans le sang, mais introduits avec les aliments dans l'estomac, est, pour un adulte, de 25 grammes, en supposant, bien entendu, qu'il n'y ait pas d'élimination par le rein.
Par conséquent, si nous supposons qu'il n'y ait pas interruption de l'alimentation avec les sels de potasse qui en font partie et qu'il n'y ait pas d'élimination simultanée par le rein, nous voyons que la mort par l'empoisonnement avec la potasse doit se produire au bout de cinq îi six jours.
L'urine, qui contient cette quantité appréciable de sels potassiques, contient aussi d'autres corps doués de propriétés toxiques.
Quoique je ne puisse entrer dans le détail, puisque aussi bien je parle de l'élimination et non de la formation des poisons intérieurs, il faut vous dire quelques mots de ces matières urinaires toxiques.
Leur histoire se rattache à celle des ptomaïnes ou leucomaïnes, étudiées d'abord par M. A. Gautier dans la putréfaction. M. A. Gautier avait montré, en 1872, que les matières albuminoïdes donnent des alcaloïdes eu se putréfiant. Plus tard il fut amené, en 1881, à concevoir les phénomènes de la putréfaction, destruction anaérobie des cellules vivantes par les microbes, comme analogues aux phénomènes normaux de la vie ; et il émit cette opinion, confirmée depuis par
quantité de recherches, que le jeu régulier des fonctions chimiques de la vie produit des alcaloïdes analog^ues aux alcaloïdes cadavériques'.
Il a ainsi trouvé des leucomaïnes non seulement dans les urines normales, mais aussi dans la salive, dans le venin des serpents, dans le suc musculaire, et jusque dans la soie produite par le ver à soie, comme si toutes les cellules vivantes étaient imprégnées de ces poisons, substances chimiques résultant de la vie normale des cellules.
Tous les tissus en contiennent, et aussi toutes les humeurs de l'organisme; mais c'est dans l'urine que leur proportion est maximum, car l'urine est chargée de leur élimination.
Sur ces ptomaïnes, M. Bouchard a fait de remarquables expériences qu'il a bien exposées, en son livre important sur les intoxications dans les maladies. Il admet dans l'urine l'existence d'une substance hypothermisante, fixe, organique, insoluble dans l'alcool, produisant la contraction de la pupille, et d'autres substances, solubles dans l'alcool, déterminant le coma et la diurèse.
Malheureusement, ces substances n'ont pas été isolées et définies chimiquement; et même, par une sorte de paradoxe difficile à expliquer, à part quelques alcaloïdes, leucomaïnes extraites par M. G. Pouchet et par M. A. Gautier, toutes les substances chimiques connues dont on a constaté la présence dans l'urine sont à peu près inoffensives : la créatinine, la xanthine, les urates, l'acide hippurique. Les substances les plus toxiques sont précisément celles qu'on connaît le moins, et qu'on a désignées sous le nom banal de matières extractives ; celles-là sont certainement dangereuses. Elles sont probablement différentes chez tel ou tel individu, de sorte que l'urine de chaque personne aurait son propre coefficient de toxicité. Il paraît même que pendant la veille et pendant le sommeil
1. Voir dans la Revue Scientifique, 1894. n" 1", une leçon de M. A. Gautier sur la nutrition de la cellule.
ce ne sont pas les mêmes qui sont produites : pendant la veille, il se produirait des urines narcotisantés, comme si alors un poison somnifère était fabriqué dans l'organisme, et pendant le sommeil il se produirait un poison convulsivant, lequel, en s'accnmulant dans le sang, amènerait le réveil.
Ce sont là des données bien intéressantes, fécondes en déductions importantes, quoique, à vrai dire, la distinction entre les urines de la veille et les urines du sommeil soit un peu théorique et fondée sur un nombre trop restreint d'expériences. Ce qui est certain, c'est que l'urine élimine, et doit éliminer, sous peine d'empoisonnement, 1" l'urée, poison très faible qui provient de l'hydratation des matières albumiuoïdes; S** les sels minéraux ingérés par nos aliments, et parmi ces minéraux les sels de potassium qui sont très toxiques; 3'' d'autres substances, inconnues ou mal connues, très nombreuses peut-être, leucomaïnes qui n'existent qu'à très faible dose, mais qui compensent par l'énergie de leur toxicité la petitesse de leur quantité pondérable.
Il va sans dire que, dans les maladies comme dans les intoxications, l'urine, outre les constants poisons produits par l'organisme qui fonctionne normalement, élimine les poisons accidentels qui se trouvent dans le sang ; mais nous avons esquissé cette étude en parlant de la défense de l'organisme contre les poisons accidentels.
Il ne reste plus, pour faire l'histoire des poisons éliminés, qu'à parler des matières fécales, qui, elles aussi, quoique à un moindre degré, sont toxiques. Peu d'expériences ont été faites ; M. BoucHAiu» [loco citato, p. 99) est à peu près le seul qui a traité la question, et encore d'une manière assez sommaire. II résulte de ses recherches que l'extrait alcoolique des matières fécales est toxique parles alcaloïdes qu'il contient. Cependant, quand il n'y a pas de fermentation intestinale putride, en général les matières fécales sont peu toxiques. L'occlusion intestinale détermine la mort plutôt par la péritonite ou les
troubles réflexes de l'innervation que par la suppression de l'élimination intestinale.
Ainsi, pour synthétiser l'histoire de ces éliminations du poison par les excrétions, nous voyons que l'organisme produit des substances extrêmement toxiques, mais que l'élimination ne porte que sur des substances médiocrement toxiques. Certes l'urée, l'acide carbonique, les sels de potasse, sont des poisons, mais ce sont des poisons peu actifs. Or l'élimination des poisons n'est qu'une partie de la défense organique ; nos tissus ont eu autre chose à faire : ils ont dû transformer des poisons extrêmement actifs qui se sont produits par le jeu normal des phénomènes vitaux. La destruction des poisons a précédé leur élimination.
Autrement dit encore, les poisons que produisent les cellules vivantes ne sont que transitoires; car ils sont sans doute détruits par d'autres cellules qui ont pour fonction de rendre noffensives les substances qui étaient très toxiques.
Nous voici donc arrivés à la seconde partie de notre étude, c'est-à-dire qu'après avoir vu l'élimination des poisons, nous allons examiner la destruction des poisons, qui marche de pair avec l'élimination, ou plutôt qui la précède.
On peut résumer cette doctrine dans les trois propositions uivantes, qui en indiquent bien le sens général :
1" Les tissus en vivant produisent des poisons très actifs;
2" Ces poisons actifs sont transformés en urée et acide carbonique (poisons inofTensifs), par le foie et les glandes vasculaires sanguines;
3" Le rein et le poumon éliminent l'urée et l'acide carbonique ainsi formés ;
4" Les poisons actifs qui ont échappé à la destruciion sont éliminés, en toute petite quantité, par les reins.
Le rôle du foie est certainement encore bien mystérieux. Laissons de côté sa fonction glycogénique qui ne nous inté-.
resse pas ici; il lui reste encore deux fonctions bien importantes : la production de la bile et la destruction des poisons.
D'abord la production de la bile n'est probablement pas en rapport avec la digestion; autrement dit le rôle digestif de la bile est accessoire. Il s'agit sans doute d'éliminer du sang certains principes délétères, et le fait est que, d'une part, les sels de la bile injectés dans le sang déterminent la mort, comme on l'a vu depuis longtemps. Il y a donc dans l'intestin aflluence d'un liquide toxique qui doit non pas être résorbé, car il entraînerait l'empoisonnement, mais être détruit ou éliminé. Or l'expérience nous prouve qu il n'est pas seulement éliminé, mais encore et surtout qu'il est détruit. En effet, dans les matières fécales, on ne retrouve pas les produits biliaires, ou du moins on n'en retrouve qu'une petite partie. D'autre part, dans l'urine les sels biliaires ne se retrouvent pas; par conséquent il s'est fait dans l'intestin un travail fermentatif qui a détruit les taurocliolates et glycocholates de soude et qui les a rendus à peu près inolfensifs.
Nous ne connaissons pas bien, il est vrai, les processus chimiques qui président à cette destruction. Nous ne sommes même pas assurés qu'ils ne sont pas dus à ces nombreux microbes qui à l'état normal accomplissent leur évolution dans le tube digestif. Après tout, pourquoi n'admettrait-on pas, en même temps que les microbes offensifs, les microbes salutaires aidant les phénomènes chimiques de la vie, parallèlement aux microbes pathogènes qui les entravent? N'avonsnous pas vu déjà, dans la phagocytose, les leucocytes, ces parasites normaux du sang, détruire les microbes par leur action digestive? Pourquoi ne pas supposer que des fermentations de mémo ordro se passent dans l'intestin et transforment le taurocholate de soude en sulfophénate de soude, et le glycocholale de soude en carbonate de soude et en urée?
Pour un des poisons delà bile, celte action de l'intestin est bien démontrée. M. Bouchard a prouvé que la bilirubine est toxique à la dose de o centigrammes. Or cette bilirubine,
par une réaction chimique très simple, se transforme en urobiline qui passe dans l'urine. De sorte que dans l'intestin, soit par les sucs digestifs, soit par les fermentations microbiennes, la bile devient inactive et inofFensive. La dyslysine, produit insoluble qui se forme alors, est rejetée avec les matières fécales; et les matières solubles moins toxiques que les matières biliaires, urée, glycocolle, sulfophénate de soude, carbonate de soude, urobiline, sont rejetées par l'urine, au fur et à mesure qu'elles se produisent.
Mais ces formations des produits biliaires ne sont sans doute qu'une étape dans la destruction des poisons, et tout fait penser que des poisons très graves arrivent dans le foie par la veine porte, et que dans le foie ils sont rendus inoffensifs.
M. ScHiFF avait supposé il y a longtemps que le foie détruisait les poisons, et en effet il faut une dose bien plus forte de poison pour déterminer la mort quand on fait l'injection par la veine porte que quand on l'injecte par une autre veine quelconque. — M. Roger, après d'autres auteurs (en particulier M. Héger), a repris cette question avec beaucoup de soin*, et il a bien montré que le foie retient dans son tissu les poisons injectés dans le sang, par exemple jusqu'à y p. 100 de la nicotine injectée, et davantage encore dans certains poisons putrides.
Le fait est incontestable; mais ce qui est plus contestable, c'est le rôle que le glycogène exercerait dans cette rétention de la matière toxique. Cependant M. Roger admet que le pouvoir anti-toxique du foie n'est pas dû seulement à la rétention du poison dans le vaste réseau circulatoire de la glande hépatique, mais à une action chimique de la matière glycogène, ce qui me paraît bien peu établi.
Nous ne pouvons discuter le détail de ces phénomènes, d'autant plus que d'admirables expériences, dues à MM. Popoff
1. « Action du tbic sur les poisons. » (Thèse de doctorat, 1887.)
et Nencki, ont notablement changé l'orientation de nos connaissances sur cette fonction anti-toxique du foie. Ces physiologistes russes ont pu faire une opération hardie qui consiste à réunir par une suture la veine porte avec la veine cave, et ils ont pu garder 23 chiens opérés ainsi. Par le fait de cette opération, le sang de la veine porte, au lieu de passer par le foie, arrive directement dans la veine cave, et le foie ne reçoit en fait de liquide irrigateur que le sang de l'artère hépatique.
Ils ont observé alors un phénomène très remarquable : les chiens ainsi privés de la circulation porte finissent par se rétablir, mais on voit chez eux survenir, après chaque repas fait avec de la viande, des crises convulsives et un véritable empoisonnement. En même temps la quantité d'urée a diminué énormément et l'animal présente nettement les divers symptômes de l'empoisonnement par l'ammoniaque.
En analysant le sang, on y trouve un sel ammoniacal qui
est le carbamate d'ammoniaque (CO</-k. 2iTv);cecarbamate
d'ammoniaque serait un des produits de la destruction et de la digestion des albuminoïdes de la viande. Dans le cas des animaux qui n'ont plus de circulation porte, comme il ne passe pas dans le foie, il empoisonne l'organisme, tandis que, s'il passe par le tissu hépatique, les cellules du foie, par un mécanisme chimique inconnu encore , le transforment en urée, ce qui se fait par une simple fixation d'eau. Alors il devient inoffensif; car l'urée n'est pas un poison, tandis que l'ammoniaque est un poison énergique.
Parla apparaît nettement le rôle du foie. Non seulement dans son énorme masse il arrête les poisons qui le traversent, poisons qui viennent de la digestion ou du sang, mais encore il transforme en matières inactives les poisons énergiques qu'il reçoit.
Concevez bien cet admirable mécanisme qui préside à la défense de nos tissus. Pendant la digestion il se fait des poisons dont la force toxique est de 4, je suppose; le foie en fait
no LES PROCÉDÉS DE DÉFENSE
des poisons dout la force n'est plus que de 2, et les rejette avec la bile dans l'intestin. Là la force toxique diminue encore sous l'inlluence des sucs digestifs et des fermentations intestinales; et la force toxique de ces poisons biliaires devient égale à 1 .
Ce ne sont là, à vrai dire, que des données encore insuffisantes; l'explication est tout à fait théorique, et sur bien des parties l'obscurité reste très grande, mais il s'agit de faits tout récemment étudiés, exigeant des manipulations chimiques extrêmement délicates, de sorte que l'imperfection de nos connaissances s'explique sans peine. Cependant c'est déjà beaucoup que de bien savoir ce rôle anti-toxique du foie au point de vue de la destruction des alcaloïdes, ptomaïnes et leucomaïnes toxiques de la digestion normale.
Pour ma part, je serais tenté d'attribuer au foie une importance plus grande encore que celle qui résulterait de ces expériences. Sa masse est énorme; il reçoit une quantité de sang plus grande peut-être que celle de tout autre tissu, et surtout, ce qui doit nous donner à réûéchir, on le trouve dès le début de la vie embryonnaire, si bien que, sur tous les êtres de l'échelle animale, même les plus infimes, il y a déjà une fonction hépatique avec excrétion d'une matière biliaire quelconque. Le foie est, suivant une expression que j'ai l'habitude de donner et qui exprimera ma pensée mieux que toute périphrase, le grand chimiste de lécoiiomie, et nous ne connaissons encore qu'une partie de ses fonctions.
D'autres organes, la rate, le corps thyroïde, les capsules surrénales, peut-être même le pancréas et le rein, exercent aussi une action destructive sur les poisons normalement fabriqués.
Je ne parlerai pas de la rate; j'ai peine à croire qu'elle soit inutile, et cependant j'ai pu voir, ainsi que tous les physiologistes, survivre sans accidents des chiens dont la rate avait été enlevée. Je me souviens entre autres d'une petite chienne que j'ai gardée pendant dix mois, et qui, malgré l'ablation de
la rate, était en parfaite santé : elle avait même une tendance à devenir obèse. S'il fallait conclure de ces expériences innombrables de splénotomie, je dirais que la rate est inutile, mais je ne veux pas faire cette imprudence, et je dirai simplement que nous ignorons sa fonction.
Le corps thyroïde ne peut, au contraire, être enlevé sans inconvénient, comme M. Schiff l'a montré le premier, sur les animaux ; comme M. Reverdin l'a montré sur l'homme. Quelques jours après l'ablation du corps thyroïde, on voit survenir un véritable empoisonnement; des convulsions, des paralysies, s'il s'agit d'un chien; et, s'il s'agit de l'homme ou du singe, des troubles graves de la nutrition et de l'intelligence. Tous ces phénomènes ne peuvent guère s'expliquer que de la manière suivante : dans la vie des tissus, il se produit une petite quantité d'un poison, inconnu encore, qui doit être détruit dans l'organisme. Or c'est le corps thyroïde qui serait chargé de le détruire; non pas de l'éliminer, puisqu'il n'y a pas de conduits excréteurs à la glande, mais de le neutraliser, probablement par la production d'une de ces antitoxines analogues à l'antitoxine qui permet la lutte contre le tétanos. Par conséquent, quand le corps thyroïde n'exisle plus, la toxine s'accumule dans le sang, et produit des accidents toxiques.
Deux expériences importantes semblent prouver que cette hypothèse est exacte. La première, c'est que, en laissant en place un fragment minuscule de la glande, l'empoisonnement ne se produit plus. Si l'on voit quelquefois survivre des animaux à l'ablation du corps thyroïde, c'est que l'on n'a pas tout enlevé. M. Gley vient de montrer que chez le lapin il existe de petites glandes thyroïdes accessoires, qu'il faut aussi enlever, pour que l'ablation de la glande principale soit mortelle. L'autre expérience, très démonstrative, est due à M. Vassale. Si l'on injecte à un chien thyroïdectomisé le suc de la glande thyroïde d'un autre chien, on fait pour un temps dis-
i\2 LES PROCEDES DE DÉFENSE
paraître les accidents toxiques, comme si, en faisant celte injection, on avait introduit une antitoxine, neutralisant le poison accumulé.
Cette belle expérience^ répétée et perfectionnée par M.Gley, a été le point de départ de quelques applications à la thérapeutique humaine, et on a pu enregistrer quelques succès. La physiologie expérimentale a cette fois encore été le guide de la médecine.
La fonction des capsules surrénales ressemble beaucoup à celle du corps thyroïde. M. Brown-Séquard avait montré qu'un animal, dont les capsules surrénales avaient été enlevées, périt rapidement. Cette importante expérience a été reprise tout récemment par MM. Abelols et Langlois qui ont fait, l'année dernière, dans mon laboratoire, une série de recherches méthodiquement exécutées qui les ont conduits à des constatations très intéressantes.
Ils ont vu, en effet, que les animaux acapsulés meurent avec les mêmes symptômes d'intoxication que les animaux curarisés. Le muscle reste irritable; mais le nerf a perdu la propriété d'exciter le muscle, comme si les plaques terminales motrices avaient été paralysées par un poison. Le sang des animaux privés de capsules contient un poison curariforme; par conséquent les glandes surrénales, malgré leurs minuscules proportions dans l'ensemble de l'organisme, ont la propriété extraordinaire de neutraliser un poison que l'organisme produit normalement. Il semble même, d'après une curieuse expérience de M. Albanese, que ce poison se produirait principalement dans la contraction des muscles; car chaque combustion musculaire détermine, en môme temps que divers produits, la formation de cette substance curariforme, encore inconnue, que les capsules surrénales auraient pour mission de détruire.
Voilà donc bien des exemples, très démonstratifs, de poisons fabriqués dans l'organisme et de glandes affectées spé-
DE L'ORCAMS.ME. H3
cialemcnt à leur destruction. Mais la défense de l'organisme est plus compliquée encore. Non seulement il y a des glandes qui détruisent des poisons, mais encore il y a des glandes qui forment des substances chimiques capables do stimuler l'activité de nos organes.
Pour le pancréas, MM. Mering et Minkovsky ont fait une bien belle découverte; ils ont montré que l'ablation du pancréas entraîne la glycosurie. Par conséquent il y a dans le pancréas production d'une substance qui détruit le sucre. Il ne s'agit ])lus, comme dans le cas de la glande thyroïde ou des capsules surrénales, d'un poison détruit par une antitoxine que sécrètent les glandes, mais d'im des aliments normaux de l'organisme, le sucre, qui serait décomposé par un ferment prenant naissance dans le pancréas.
Si je ne craignais les néologismes, je dirais qu'il y a, dans les capsules surrénales et dans le corps thyroïde, un ferment toxolijtique^ tandis qu'il y a dans le pancréas un ferment cjlijcohi tique '.
L'analogie est très grande, car, de même que quelques fragments de thyroïde suffisent à empêcher la cachexie et la mort, de même il sufiit qu'une toute petite portion du pancréas ait échappé à la destruction, pour que la glycosurie ne se manifeste pas. On peut même transplanter sous la peau certaines portions du tissu pancréatique glandulaire; c'est assez pour que le sucre de l'organisme soit détruit, et, par conséquent, pour qu'il n'y ait pas de glycosurie.
Cette belle expérience nous apprend que ces actions chimiques, destructives des poisons ou des aliments, peuvent s'exercer avec une petite portion du tissu glandulaire, comme si l'ellet physiologique n'était pas proportionnel à la masse.
Quant au rein, il est probable qu'il a une autre fonction que l'élimination de l'urine. M. Uuown-Séquard qui, avec une perspicacité remarquable, avait prévu ces phénomènes,
1. C'est M. Lkpine qui a, je crois, parlé h- premier du ferment glycolytique.
estime que le rein sécrète un ferment en déversant dans le sang des substances utiles à l'organisme, ou destructives de certains poisons, et il appuyait son opinion sur ce fait, que les animaux dont les reins ont été enlevés, quand déjà ils présentent des phénomènes graves d'urémie, sont améliorés par l'injection dans le sang du suc du tissu rénal '.
Il faut sans doute rattacher à ces faits de sécrétion interne les phénomènes dynamogéniques produits par les injections de quelques liquides organiques. Si à certains malades on injecte le liquide testiculaire même à faible dose, on voit survenir une rapide amélioration, le retour des forces et la disparition de plusieurs phénomènes morbides. Tout dabord, quand MM. Brown-Séquard et d'Arsonval ont annoncé le fait, cela a provoqué des railleries absurdes, comme en produit toujours l'annonce d'un fait nouveau. Mais l'expérimentation est maîtresse souveraine, et finalement on a dû reconnaître que, malgré certaines exagérations, ce fait imprévu était exact, et que le liquide testiculaire avait des propriétés toniques et stimulantes, dues aux substances chimiques qu'il contient.
D'autres extraits organiques possèdent sans doute des propriétés analogues. Quand nous avons commencé à faire chez des tuberculeux des injections de sérum de sang do chien, nous étions, M. Héricourt et moi, guidés par une idée que nous avons plus tard reconnue être fausse; nous supposions que le chien était réfractaire à la tuberculose. Or il n'en est pas ainsi, et cependant les injections de sérum ont un effet tonique remarquable. Quoique le sérum de chien ne soit pas du tout anti-toxique contre le bacille tuberculeux et ses produits, il améliore énormément — au moins pendant quelques semaines — les malades à qui on l'injecte. Il y a donc dans le sérum, comme dans le liquide testiculaire, des substances chimiques qui stimulent la nutrition, peut-être en
i. Voyez un Mémoire de M. Meyer, Archives de Physiolof/ie, 1803, p. G60, et des remarques de M. Brow.s-Séquard, i//id., p. 778.
DE L'ORGANISME. Ho
détruisant certains poisons, pent-èlre en surexcitant la vie des cellules nerveuses.
Et en effet, dans certains cas, alors qu'il n'y a pas de tuberculose, les injections de sérum ont une efficacité remarquable. Mon savant ami, M. Pinard, l'emploie depuis deux ans pour ranimer les forces vitales languissantes chez les enfants nouveau-nés, nés avant ternie, présentant une débilité congénitale qui entraînerait la mort si l'on n'y remédiait pas promptement. Comment expliquer l'amélioration rapide qu'on voit survenir alors, si l'on n'admet pas qu'il y a dans le sérum des substances salutaires à l'organisme?
Ainsi, pour résumer, nous voyons qu'il y a, en même temps que formation de poison, destruction de poison, et il est vraisemblable que chaque glande est préposée à la destruction spéciale de telle ou telle substance toxique. Mais il y a probablement aussi formation dans les glandes de substances utiles à l'organisme qui sont déversées dans le sang et qui maintiennent l'intégrité de nos organes. Qui sait si quelque jour on ne démontrera pas l'identité de ces deux foncr lions?
Et maintenant nous pouvons jeter un coup d'oeil en arrière, et, après cette trop rapide étude, juger dans son ensemble la fonction de protection des organismes.
D'abord l'individu n'a autour de lui que des ennemis; il ne peut donc compter que sur lui-même, et — au moins jusqu'au moment où il a pu reproduire son espèce — la Nature lui a imposé le devoir de vivre et l'amour de la vie.
Or, pour se défendre, l'être a l'intelligence, l'instinct, l'action réflexe défensive, sa structure anatomique, et sa constitution chimique.
D'abord il a rarement besoin de l'intelligence, dévolue d'ailleurs seulement aux êtres supérieurs de la série animale; et, le plus souvent, la défense est instinctive; car l'instinct est
une ressource moins aléatoire que l'intelligence, et qui ne connaît ni l'hésitation ni Terreur, si bien que les êtres les moins intelligents ne sont pas ceux qui sont Je plus dépourvus de protection.
Mais l'instinct et l'intelligence ne jouent en somme qu'un rôle assez médiocre dans la protection de l'être. Ce qui le défend surtout, c'est un système harmonieux d'actions réflexes qui sont admirablement adaptées à la conservation de la vie.
A vrai dire, ni l'intelligence, ni l'instinct, ni l'action réflexe ne constituent des armes suffisantes pour la défense. La vraie défense de l'indis'idu, c'est sastructure anatomique, et surtout l'ensemble de ses fonctions chimiques, grâce auxquelles il peut détruire les germes extérieurs et décomposer les poisons.
Ainsi l'individu tend constamment à rester dans un état stable, sans se laisser troubler par les changements de milieu et les attaques venues du dehors, et, malgré les rénovations chimiques incessantes dont ses tissus sont le siège, il conserve sa conslitution normale.
En somme, si je pouvais essayer de formuler cette défense des organismes, qui, envisagée à ce point de vue, constitue la physiologie entière, je dirais de l'être vivant :
Il subit toutes les impressio)is, et il résiste à toutes; il se renouvelle toujours et il est toujours le même.