‹ La défense de l'organismeChapitre 5 sur 13 · Letcli.e, Leçons sur l'inflammation, 1893, page "iS · texte numérisé non relu

Letcli.e, Leçons sur l'inflammation, 1893, page "iS

nèse, et constituent un tissu cicatriciel. Dans toute cette évolution on ne peut pas invoquer l'action des phénomènes vasculaires. C'est une propriété fondamentale de la cellule vivante, indépendante, dans une large mesure, de la circulation que de se multiplier après traumatisme, de façon à réunir d'une manière solide les deux bords d'une plaie. Je laisse, ne pouvant y insister, les importantes observations de Ranvœu sur les clasmatocytes'.

Au cas où des corps étrangers sont introduits dans la plaie, les phénomènes sont analogues-. La cicatrisation se fait régulièrement, si les corps étrangers sont aseptiques. Elle se produit tout autour de l'objet otl'ensif, s'il est volumineux. S'il esl de dimension minuscule, microscopique, alors les leucocytes du sang viennent s'en emparer, de même que les amibes s'emparent d'une proie qui leur est offerte et qu'ils englobent avec leurs prolongements amiboïdes.

C'est h"i le curieux phénomène de \i\. phagocytose que nous verrons avec plus de détails en étudiant la défense de l'être contre les microbes. Or la phagocytose ne s'exerce pas seulement sur les microbes; elle porte aussi sur les substances pulvérulentes, et, pour ne citer qu'un exemple maintenant classique, après le tatouage on retrouve dans les ganglions lympbatiques des amas cellulaires où sont accumulés des leucocytes ayant fixé des particules de matières colorantes, et les ayant transportées dans les ganglions.

Ainsi, quand il n'y a ni poisons chimiques ni microbes, la cicatrisation se fait promptement et solidement, et la nature répare le désordre qu'un accident a apporté à nos organes. C'est le visnatui'cV mcdicatrix des anciens auteurs.

d. Comptes rendus de l'Ac. des Se, 20 avril 1891, p. 844.

2. Dans la thèse d'agrégation de M. Weiss {Tolérance des tissus pour les corps e'irangers, 1880/, on trouvera quelques documents relatifs aux énormes corps étrangers qui ont pu séjourner dans l'organisme. Mais depuis celte époque, cependant si récente, des travaux importants ont été faits, si bien que ce travail est maintenant, après les travaux de M. Metciixikoff et de M. Ranvier, déjà quelque peu démodé.

Mais, chez les êtres inférieurs, cette réparation est bien plus admirable encore; et il y a non seulement cicatrisation^ mais encore reprodaction. Les mémorables recherches, que Tremblay avait faites au siècle dernier sur les hydres, ont établi qu'en coupant une hydre en deux segments, chacun de ces segments continue à vivre et reproduit l'être entier. M. Balbiam a vu des infusoires qui, après section, se reproduisaient' pourvu que le noyau de la cellule fût intact. Des observations anciennes et vulgaires ont appris que les écrevisses, dont les antennes, les yeux ou les pinces ont été sectionnés, ont une régénération de leurs antennes, de leurs yeux et de leurs pinces. Ce n'est donc plus seulement une cicatrisation, comme chez l'homme et chez les êtres supérieurs, c'est une régénération de la partie enlevée.

Même quand il s'agit d'organes essentiels, cette reproduction peut avoir lieu, au moins sur les êtres inférieurs. On sait que Spallanzani a pu à des limaçons enlever la tête et voir la tête se reproduire. En enlevant l'œil d'une salamandre, on voit l'œil qui se reproduit intégralement-.

Rien ne prouve mieux la puissance de cette force médicatrice de la Xature que la belle expérience de Vulpian sur les phénomènes de cicatrisation qui se passent dans la queue du têtard. Cette queue, abandonnée à elle-même dans un milieu convenable, continue à croître et à se mouvoir pendant quelques jours, en présentant certains phénomènes de cicatrisation.

Maintenant, considérons dans son ensemble cette admirable défense de l'organisme contre les blessures et les corps étrangers.

C'est d'abord une défense préventive, un instinct qui nous porte à éviter le danger, c'est-à-dire le danger naturel dû aux

1. Voir ses figures relatives i la Mcrotomie du Slenfor in Metciinikoff, Leçons sur V inflammation, p. 19.

2. Voir, pour plus de détails, Milne-Edwards, Leçons sur la p/iysiologie, cic. t. YIII, p. 301.

animaux féroces ou venimeux, aux objets inconnus, aux précipices et aux abîmes. La peur, le dégoût, le vertige sont ces sentiments de défense naturels, assez forts pour que notre intelligence raisonnée et notre volonté soient impuissantes à les combattre.

Si cette défense préventive a été impuissante, alors, au moment du traumatisme même, ce sont d'autres protections immédiates qui interviennent. Une protection psychique, la doulem', qui nous impose l'horreur de la blessure, et nous force ensuite au repos, à la prudence, à l'abstention. Puis une i^rolecllon p/ii/sio/of/ifjKf, des réflexes médullaires généralisés qui renforcent l'état de l'organisme^ donnant une plus grande énergie à toutes les fonctions et permettant de mieux soutenir la lutte.

Comme les voies aériennes et les voies digestives sont à chaque instant exposées à être offensées par des corps étrangers, un appareil spécial de défense réflexe est préposé aux premières voies, et un réflexe expulsif impérieux, irrésistible, se produit dès qu'un objet quelconque arrive dans le larynx ou dans le pharynx, de sorte que, sauf dans des cas exceptionnels, extrêmement rares, nulle substance hétérogène ne peut entrer dans le poumon ou dans l'estomac.

Enfin, il y a une défense consécutive qui consiste dans les phénomènes de cicatrisation et de réparation.

Ainsi, grâce à tous ces procédés de défense, au milieu des ennemis de toutes sortes, être vivants ou objets inertes, l'être poursuit son évolution et maintient ses organes en leur intégrité primitive, indispensable à la vie.

Les Microbes.

De tous les ennemis qui peuvent assaillir l'organisme et déterminer sa mort, les plus redoutables assurément, ce sont les parasites, et je ne vous surprendrai pas, en vous disant que cette notion du parasitisme a pris une extension si considérable, qu'aujourd'hui elle domine toute la médecine et toute la chiruraie.

Gomme vous le savez sans doute, mais comme il ne faut pas se lasser de le redire, c'est à Pastkur et à lui seul, qu'est due cette rénovation de la Biologie. Certes, après Pasteur, d'innombrables travaux, dont la bibliographie seule exigeraii plus d'un gros volume, ont été exécutés par d'habiles expérimentateurs, qui ont tous, à des titres divers, apporté d'importantes contributions à l'histoire du parasitisme. Mais on peut dire que tous ces travaux, quels qu'ils soient, ont eu un seul initiateur. Oui, vraiment, c'est toujours à Pasteur qu'il faut en revenir, et il n'y a peut-être pas d'exemple, dans toute l'histoire des sciences, d'une œuvre ayant exercé sur la marche des idées une aussi puissante et féconde influence que l'œuvre de notre illustre compatriote.

Dans l'esquisse rapide que je vais vous présenter, je ne pourrai pas entrer dans les détails, et je vous indiquerai seulement, à grands traits, les phénomènes principaux de la défense de l'organisme contre les parasites répandus de toutes parts qui cherchent à l'envahir. C'est une étude qui est à la limite de la pathologie et de la physiologie. Mais ces deux sciences sont voisines, si étroitement liées l'une à l'autre qu'il serait absurde de placer entre elles une ligne de démarcation quelconque : c'est d'ailleurs aux confins des sciences que précisément se font d'ordinaire les plus importantes découvertes.

Reprenons d'abord l'idée directrice qui a inspiré Pasteur, celle qui a été presque le point de départ de toutes ses découvertes; elle peut se résumer ainsi : à rétat normal il nyapas de parasites dans l'être vivant. Par conséquent, comme la génération spontanée n'existe pas, nul développement d'organismes ne peut se produire dans les humeurs ou dans les tissus qui n'ont pas été contaminés, ou, autrement dit, ensemencés par un germe étranger. Si l'on recueille dans des ballons bien stérilisés, en évitant l'accès de l'air, un liquide organique quelconque sans germes venus du dehors, ce liquide ne s'altère et ne se putréfie pas ; et, quoique parfaitement capable de nourrir des microbes, il garde toutes ses propriétés sans s'altérer, tant qu'aucun parasite n'intervient.

De là cette première notion qui est fondamentale : l'absence de germes et de microbes dans les tissus normaux et les humeurs normales.

Sans entrer dans la discussion de cette première assertion, je dirai que sous cette forme elle est probablement un peu trop absolue : les germes, spores ou adultes, pour être rares dans les organismes sains en apparence, ne sont probablement pas aussi rigoureusement absents que I'asteuk l'avait d'abord supposé, et il est fort possible que, même chez les animaux paraissant en parfaite santé, il y ait une sorte de microbisme latent, selon le terme proposé par mon maître, M. Yeknelil. 11 est donc vraisemblable, et presque certain, que l'absence de développement tient à d'autres causes qu'à l'absence absolue de germes vivants'. Mais c'est là une subtilité; et en principe, d'une manière générale, il n'y a ni microbes, ni parasites dans l'intimité de nos tissus normaux et de nos humeurs normales.

Cependant, comme l'a admirablement démontré Pasteur, il y a des germes et des microbes partout. Ces parasites, qui

1. Voir, entre autres, les études que j'ai faites avec Louis Olivier sur les microbes des poissons; [Bull. Soc. BioL, 4 nov. 1882, p. 069), et Galippe Microhes des végétaux {Bull. Soc. BioL, 1887, p. 490-555).

peuvent infecter et infester les corps vivants, sont innombrables; l'airen contient des quantités énormes. D'après certains calculs', leur nombre s'élèverait à plus de 27 000 par mètre cube. Quant à l'eau, elle en contient des quantités vraiment colossales, puisque, dans l'eau de Seine, on arrive au chiffre de 200 000 par litre. En supposant qu'on boive 2 litres d'eau et qu'on respire 20 mètres cubes d'air, en 24 heures, on arriverait à peu près au chiffre d'un million de germes, introduits dans nos voies respiratoires et digestives, et cela dans des conditions ordinaires, en supposant qu'aucune cause de contamination spéciale n'ait eu lieu.

De là cette conclusion, que des germes innombrables, menaçants, sont partout autour de nous, et qu'il faut absolument que l'organisme se défende contre eux.

Cette défense se fait d'abord par le même procédé que la défense contre le traumatisme. Et en effet, à tout prendre, l'invasion de l'organisme par un parasite est un traumatisme véritable, une violation de domicile contre laquelle il faut se protéger.

Or la première protection, la plus efficace, c'est naturelle ment la peau, qui offre, grâce à son épaisse couche épithéliale, un rempart protecteur absolument efficace, quand elle n'a pas été offensée par un traumatisme quelconque". Mais les muqueuses aérienne et digestive sont loin d'être aussi bien armées contre les microbes. C'est une barrière très fragile, contre laquelle doit venir se heurter le million de microbes dont j'ai parlé tout à l'heure.

D'abord, pour le tube digestif, des liquides annexés à l'appareil alimentaire ont une certaine puissance destructive; mais, tout compte fait, cette puissance est faible, et insuffisante pour tuer les parasites qui arrivent dans la bouche, l'œsophage, l'estomac et l'intestin. La meilleure preuve qu'on puisse donner de cette inefficacité, c'est que, sur toute la

Page 1