‹ La défense de la langue francaiseChapitre 62 sur 98 · Cf. La Revue, 1er août 1910, pp · texte numérisé non relu

Cf. La Revue, 1er août 1910, pp

langues étrangères, à cette peur de l'effort qui se manifeste aujourd'hui dans tant de domaines et que M. Maurice Talmeyr a si justement dénoncée. Il y a également un désir naïf et un peu puéril de vouloir tout unifier, de ramener à la simplicité les manifestations complexes de la vie — une ignorance à peu près complète des lois du langage et un mépris général pour ces pauvres langues naturelles, laides, irrégulières, pleines d'anomalies, de verrues, de monstruosités, et dont la variété multiforme déplaît et offusque, bien qu'elle soit le miroir exact des lois de notre pensée. On fera beaucoup mieux ! Nous allons voir comment on a réussi.

A deux reprises différentes, les partisans de la langue internationale ont cru toucher au but. D'abord avec le volapùk, qui avait suscité un engouement considérable, et qui s'effondra en 1889 au lendemain de son triomphe; — ensuite, plus près de nous, avec l'espéranto, dont l'apogée peut être placé en 1907. A ce moment l'espéranto ne rencontrait en face de lui aucun opposant sérieux. Son développement, qui avait duré vingt ans — 1887-1907 — plus lent que celui du volapùk, paraissait en revanche plus sûr et plus durable.

Il ne faudrait cependant pas s'exagérer le nombre de ses adeptes, qui n'a jamais atteint celui des volapùkistes, et croire les feuilles qui parlent à la légère d'un million d'espérantistes. En 1907, le nombre des adhésions officielles reçues par le docteur Zamenhof était de 16.382. Il faut ajouter que tous les espérantistes ne donnent pas leur adhésion (qui comporte certaines obligations). En triplant le chiffre précédent, on peut affirme)- que cinquante mille personnes de toute nationalité on la pratique réelle de l'espéranto *. Il y avait, en 1907, des manuels d'espéranto en 22 langues, 150 ouvrages publiés en espéranto et une quarantaine do périodiques. Des cours d'espéranto étaient ouverts dans la plupart des grandes villes. Déjà les adeptes de la langue auxiliaire songeaient à demander son admission aux examens et à réclamer pour elle une sanction internationale.

Brusquement, en plein triomphe — comme pour le volapiik — une crise s'est déclarée. Cette criso n'a d'ailleurs pas empêché le nombre des adhérents, des groupes et des périodiques d'augmenter pendant quelques années, en vertu de la loi de la vitesse acquise. Elle était due précisément au succès même de la langue artificielle. A mesure qu'il

1. Ce sont les chiffres que m'a donnés un ancien espérantiste — aujourd'hui idiste —M. V..., professeur au collège dÉpernay.

étendait son champ d'action, l'espéranto rencontrait des difficultés que l'on n'avait pas prévues, mais qui étaient cependant inévitables. Ses auteurs, en effet, avaient voulu lui imposer une charte immuable et définitive, qui fixât à tout jamais, sans modification possible, la physionomie de la langue : vocabulaire, grammaire, prononciation, étaient également emprisonnés dans les cadres rigides du fundamenlo . Naturellement ces cadres ont éclaté, car il n'est aucune barrière, aucune volonté humaine capable d'arrêter l'évolution nécessaire de tout langage, dès qu'il vit, dès qu'il est parlé et qu'il a quitté le cabinet de travail de son créateur, pour voler sur les lèvres ou courir sous la plume des hommes. Gomme le Dieu de Descartes, l'auteur n'est plus maître de sa création dès qu'il l'a lancée dans le mouvement de la vie. C'est la rançon du succès.

Voici d'abord la crise du vocabulaire. Au début l'espéranto voulut avoir le plus petit nombre de racines possible, pour rendre — croyait-on — sa connaissance plus facile. Il ne possédait d'abord que 925 mots, terminaisons et affixes compris : quelle supériorité, déclarait-on, sur nos pauvres langues naturelles, qui s'embarrassent de trente ou quarante mille mots ! Malheureusement on s'aperçut bientôt qu'on ne pouvait pas aller loin avec un vocabulaire aussi étriqué.

A. Dauzàt. — Défense^de la langue française. 14

Il fallut reviser le fundamenlo : le docteur Zamenhof arriva bientôt à 2.645 mots — dernière limite, affirmait-il; mais il accrut bientôt ce nombre en 1901, dans le grand dictionnaire espéranto-français, puis dans les dictionnaires allemands. Des disciples comme M. Gart le suivirent dans cette voie, et M. P. Boulet a pu extraire, il y a quelque temps, deux mille mots nouveaux des traductions du maître; le grand dictionnaire espéranto-français a ajouté de nombreux néologismes à chaque fascicule. A cette allure, les langues naturelles seront vite rattrapées.

Des divergences importantes n'ont pas tardé à se manifester. Certains affirmaient que beaucoup de mots avaient été adoptés trop hâtivement. Le principe qui dominait ici l'espéranto — et qui a fait en grande partie son succès — était de choisir la racine la plus répandue dans les langues vivantes. Mais combien d'accrocs à la règle ? Ce fut un jeu, pour les mécontents, de le démontrer *. D'où, parmi les adeptes, un puissant courant réformiste, prélude du schisme

La crise grammaticale est déjà plus grave, parce qu'elle nous fait toucher à un des défauts essentiels de toute langue artificielle, et nous mon-

1. Ainsi pour « jour >» l'espéranto a pris tago (d après l'allemand), racine bien moins internationale que di- ou

jôr(n)-.

tre comment de tels langages arrivent fatalement — et rapidement — à se diversifier et à se disloquer, en raison même de leur plus grande extension.

D'abord la dérivation et la composition. L'espéranto est parti du plus petit nombre possible de racines, laissant à ses adeptes le soin d'enrichir le vocabulaire à l'aide d'un nombre limité, quoique étendu, de préfixes et de suffixes *. On abeaudéter miner le sens de chaque particule, il n'en reste pas moins encore une grande marge pour l'arbitraire : il en résulte que les créations des dérivés ou composés varient de tel à tel groupe espérantiste, et que tel mot nouveau qui a un sens donné pour les groupes de Berlin pourra avoir un sens différent pour les groupes de Londres 2. Dictionnaires et ouvrages ont beau s'efforcer de régulariser ce désordre, ils ne peuvent ni tout prévoir, ni tout régler.

De même pour la morphologie. L'accusatif, si

1. Soit dit en passant, les « 45 particules du tableau » sont une grosse difficulté de l'espéranto, car il faut un grand effort de mémoire pour se les assimiler.

2. Cf. L. Couturat, Étude sur la dérivation en espéranto. Le rôle des préfixes surtout est des plus flottants. Certains espérantistes ont pris l'habitude d'agrémenter, au hasard, certains mots des préfixes pri ou et, sans rien ajouter à leur signification. Ainsi le docteur Zamenhof lui-même dit ellerni (apprendre), tandis que la majorité des adeptes dit simplement terni. Cela suffit pour rendre les mots méconnaissables.

gênant pour tous les peuples latins et anglo-saxons, est souvent escamoté : et, de ce chef, voilà de grosses divergences syntaxiques en germe. Les démonstratifs sont lourds et très incommodes : certains prennent l'habitude de les alléger1, tandis que d'autres s'en tiennent aux formes «classiques ». Bref les « libertés » prises deviennent telles qu'on a proposé de nommer une commission pour sauvegarder « la pureté de la langue ». Déjà ! Et l'espéranto n'a de vie réelle que depuis une douzaine d'années, et il n'est répandu encore que dans les milieux intellectuels. Que serait-ce le jour où il pénétrerait dans les couches populaires, comme le souhaitent ses adeptes ? On verrait ce que deviendrait au bout de peu de temps la langue du fundamento, en dépit des ukases et des commissions.

Mais la crise phonétique est encore la plus redoutable, parce qu'elle se heurte à des nécessités d'ordre physiologique.

On dirait d'ailleurs que, sur ce point, l'espéranto a voulu jouer la difficulté, car il réunit certains sons ou groupes particulièrement malaisés à prononcer2.

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