La Lanterne (Tablettes du Progrès), mars
Pu Y gagner des relations utiles, qui lui r.uront adouci les premières heures (les plus anières) de Pexil. Il sera allé tout droit, en effet, au débotté, vers les cercles où l'on parle basque ou latin, espéranto ou javanais : il y aura été reçu à bras ouverts et l'on s'y sera mis en quatre pour l'aider à se débrouiller. Mais veuillez observer qu'il aurait pu trouver le même accueil, les mêmes sympathies et la même solidarité auprès de la colonie française, auprès de Y Alliance française...
« Dans la vie courante, en revanche, dans ses rapports avec la majorité des indigènes, avec son patron ou ses camarades d'atelier, avec les autorités locales, avec les commerçants, au restaurant, au café, dans la rue, etc., il perdrait son temps à parler la langue bis. Force lui sera, s'il veut tenir le coup, d'apprendre tant bien que mal l'espagnol ou l'allemand. »
On ne saurait mieux dire. Si une langue internationale peut rendre de très grands services, encore convient-il de ne pas les exagérer pour ne point préparer de mécomptes.
Le rôle de l'idiome auxiliaire remis au point, il devient plus facile de concevoir comment les
langues en compétition pourraient trouver un terrain d'entente au mieux de leurs intérêts respectifs. Le principe de la spécialisation des langues, qui n'a pas encore été envisagé, nous permettrait justement de mettre d'accord les amourspropres nationaux, tout en s'inspirant de la réalité, en tirant parti des phénomènes actuels et spontanés, comme on doit toujours le faire dans les questions sociales : on peut aider aux évolutions naturelles, les canaliser, les diriger jusqu'à un certain point; il est généralement chimérique ou dangereux de prétendre les enrayer ou de n'en tenir aucun compte.
Pourquoi y aurait-il nécessairement une langue internationale et non plusieurs ? Les besoins des commerçants et ceux des savants, par exemple, sont tout différents : pourquoi la langue auxiliaire de ceux-ci serait-elle forcément celle de ceux-là ?
Que se passe-t-il à l'heure actuelle ? L'anglais devient de plus en plus la langue commerciale : aussi tous ceux qui se destinent au grand commerce apprennent-ils l'anglais. La production scientifique de l'Allemagne a augmenté depuis quarante ans dans des proportions considérables : par suite les chimistes, philosophes, philologues, etc., doivent aujourd'hui apprendre l'allemand de préférence à toute autre langue. Le fran-
çais triomphe dans le domaine littéraire et diplomatique ; il est la langue de table d'hôte dans les hôtels d'étrangers : hommes de lettres, diplomates, hôteliers, etc., de tous pays apprennent donc le français.
Cette spécialisation naturelle est reconnue par les adeptes des langues artificielles. Voici comment s'exprimait le comte Ayashi dans un discours prononcé à la société espérantiste japonaise1 :
« Quoique les langues anglaise et française soient relativement répandues en dehors de leurs frontières respectives, cependant, non seulement la première, comme langue commerciale, mais aussi la seconde, comme langue des relations sociales, ont des sphères d'influence différentes. »
Loin d'être un argument en faveur de la thèse espérantiste, c'est là au contraire le meilleur acheminement vers la solution naturelle de la langue internationale, par un consortium tout préparé. Nous nous trouvons en présence de faits acquis, de positions prises par les différentes langues. Il n'y a qu'à consolider ces situations, à généraliser ces tendances, et le problème se trouvera résolu.
A ceux qui reprocheraient à ce projet, comme aux précédents, d'être imparfait ou trop complexe, de ne pas satisfaire l'esprit et la logique avec
1. 16 novembre 1907 (Cité par le général Sebert, op. cit., p. 20).
autant de plénitude et de netteté que le système d'une langue artificielle, il est facile de répondre que les faits sociaux ne sont jamais simples, que l'évolution des langues n'obéit point à la logique, et qu'il est peut-être plus pratique et moins téméraire de vouloir résoudre la question de la langue internationale par une série d'approximations successives, que de prétendre faire jaillir la solution toute prête, bottée et casquée comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter. Si la logique est moins satisfaite par une solution complexe que par une solution simpliste et unitaire, il est permis de croire que, dans la pratique, chacun y trouvera mieux son compte. Il est hors de doute qu'une langue depuis longtemps spécialisée dans telle ou telle branche de connaissances, a acquis à cet égard une supériorité et une avance incontestables.
Le français, langue internationale de la littérature et de la conversation, donc de la diplomatie, des salons, du tourisme; l'anglais, langue du commerce; l'allemand, langue de certaines sciences dont il s'agirait de délimiter le domaine. Il serait même facile de faire une part à l'italien, langue de l'art musical : la terminologie de la musique n'est-elle pas déjà complètement italienne ?
Pour chaque groupe de sciences, la question
serait tranchée par un congrès international de spécialistes. Chacun continuerait d'ailleurs à publier ses travaux dans sa langue maternelle : la langue auxiliaire servirait seulement d'intermédiaire commun (traductions, correspondances, congrès, etc.).
Sans doute, il y a des points de contact entre les sciences, le commerce, le tourisme, etc. Mais avec la spécialisation toujours croissante des fonctions dans la vie moderne, une délimitation de ce genre offrirait peu d'inconvénients. Même les hôtels se spécialisent peu à peu en hôtels d'indigènes, d'étrangers, de voyageurs de commerce, etc. Quel inconvénient d'ailleurs à ce que le personnel hôtelier parle plusieurs langues ? Gela fait partie de son instruction professionnelle. Voyez la Suisse.
Le système de la spécialisation, en résumé, offre le triple avantage de s'inspirer des realités aotuelles, de donner satisfaction aux amourspropres nationaux, et de mettre à la disposition de l'humanité divers instruments de pensée infiniment supérieurs aux langues artificielles.
Quelle que soit la solution adoptée dansPavenir, ce qu'il importe de retenir, c'est que les chances
du français pour devenir un instrument supérieur d'échanges entre les peuples civilisés ont beaucoup augmenté depuis quelque temps. Quoi que prétendent les pessimistes, jamais notre langue n'a été en meilleure posture i : les sympathies et les adhésions qui nous viennent de l'étranger sont, à elles seules, suffisamment significatives et réconfortantes.
Ce ne sont pas les conquêtes qui donnent à une langue le lustre le plus durable aux yeux des étrangers : elles peuvent l'imposer passagèrement, elles sont impuissantes à la faire aimer. L'époque où le français a atteint jadis l'apogée de sa suprématie n'est pas celle où la France a joué par les armes le rôle le plus brillant : il suffit de rappeler le règne de Louis XV et la guerre de Sept ans. Au contraire, les conquêtes napoléoniennes ont eu précisément pour résultat de faire perdre pour longtemps à notre langue la situation prépondérante qu'elle avait acquise en Allemagne et en Italie, — pour ne citer que ces deux exemples. Et aujourd'hui, par un juste retour de faveur, elle bénéficie des méfiances provoquées ici par la politique bismarckienne, là par l'impérialisme britannique.
Le français a donc un grand avenir devant lui.
1. Dans le même sens, Baldensperger, Études d'histoire littéraire, chap. I.
Cet avenir n'est pas lié aux décisions des gouvernements ni des congrès : seul l'usage international jugera en premier et en dernier rrssort. Mais nous pouvons, et les pouvoirs publics peuvent aussi coopérer à ce développement pour une large part. On a déjà exposé comment doit être facilitée la diffusion de la langue française1. Deux ordres de faits doivent surtout être mis en lumière.
Il faut d'abord travailler à l'expansion de notre langue, chacun dans sa sphère et selon ses moyens d'action. A cet égard, on ne saurait trop conseiller à nos compatriotes qui en ont les moyens et les loisirs, de voyager et de séjourner à l'étranger, plus encore pour leur plaisir que pour leurs affaires.
J'ai eu souvent l'occasion de montrer combien étaient fâcheuses les suggestions de divers groupements, certainement bien intentionnés, mais qui, s'inspirant d'un chauvinisme économique exclusif et à courte vue, exhortent les touristes français à ne pas sortir de France. A notre époque où la force d'une nation se mesure de plus en plus à son expansion mondiale, ce serait un désastre économique, un véritable suicide, si les Français, demeurés trop longtemps casaniers, rentraient
1. J. Novicow, L'expansion de la nationalité française, der nier chapitre.
comme le limaçon dans leur coquille. Regardons ce qu'un tel système a fait de l'Espagne, qui s'est fossilifiée pour avoir voulu s'enfermer, par orgueil et dédain des autres, derrière un mur chinois. Grands voyageurs, les Anglais, au contraire, sont arrivés à conquérir le quart du globe, et les Allemands marchent sur leurs traces. Chacun de nos touristes qui va à l'étranger est un messager de la France, un porteur de la parole française : quel beau rôle n'a-t-il pas à jouer, s'il en a conscience, en cultivant les sympathies qu'il rencontre, en dissipant les préventions injustifiées, en faisant mieux connaître et mieux aimer la France, en inspirant à nos hôtes le désir de la visiter, en les attirant vers nous, vers nos idées, vers notre culture !
Secondons aussi les organisations qui travaillent à cette expansion. Combien celle-ci gagneraitelle de terrain si tout l'argent, tous les efforts intellectuels qui sont absorbés par l'espéranto et l'ido — pour ruiner notre situation mondiale — étaient consacrés à ces œuvres admirables de propagande française qui s'appellent l'Alliance française, les missions confessionnelles et la Mission laïque!
Il importe enfin de rendre plus aisés la connaissance, l'apprentissage de notre langue, d'en simplifier l'enseignement, d'en faciliter l'accès, au
A. Dauzat. — Défense de la langue française. 20
lieu d'en hérisser l'abord d'escarpes et de choussetrapes. On voit l'intérêt que présente à ce point de vue, pour la défense de la langue française, la réforme de notre orthographe illogique et si souvent contraire à l'étymologie, qui fournit un argument aux partisans des langages artificiels, et qui rebute tant les étrangers. Remarquons d'autre part qu'il n'est point nécessaire, pour que les étrangers puissent se comprendre et nous comprendre en français, qu'ils possèdent à fond toutes les finesses de notre syntaxe — ignorées de la majorité de nos propres compatriotes.
Mais demandons surtout à nos concitoyens de ne rien faire pour entraver l'expansion du français. Répétons-le avec Novicow : « ce qui constitue leur devoir le plus strict à l'égard de leur patrie, c'est au moins de ne pas travailler à contrecarrer ce mouvement ». Et méditons aussi cette pensée de l'éminent écrivain russe 1 :
« Que pourrait faire la France, si elle avait plus de foi en elle-même ! »