‹ La défense de la langue francaiseChapitre 89 sur 98 · Cf. ci-dessus, p. 70, n · texte numérisé non relu

Cf. ci-dessus, p. 70, n

2. Cf. dans le même sens un article de M. Sébastien Voirol {Les Documents du Progrès, janvier 1910.

se rapprocheront- ils tellement — au moins par l'écriture — que le problème se trouvera ainsi résolu en fait. Car la langue internationale de l'avenir sera surtout visuelle et écrite, et servira principalement à échanger des communications graphiques par la lettre, le livre et le journal.

Enfin on peut concevoir que les langues internationales se partagent leurs sphères d'influence respectives, non plus par une répartition géographique, mais par le moyen d'une spécialisation réciproque. Pour examiner ce nouvel aspect de la question, il convient de serrer de plus près les conditions d'application de la langue internationale.

L'intérêt d'une langue internationale est incontestable. Mais pour qui ? Pour une minorité restreinte d'individus. A la grande majorité des hommes, l'idiome auxiliaire n'offre aucune utilité réelle. L'ouvrier, le paysan, l'employé, le petit fonctionnaire, qui vivent sans cesse au milieu de leurs compatriotes, qui quittent à peine leur ville ou leur village pendant quelques semaines de l'année pour aller voir des parents ou même pour séjourner dans une villégiature peu coûteuse, donc peu lointaine, n'ont aucun intérêt à apprendre une langue internationale qui ne soit pas en même

temps une langue littéraire, susceptible de leur donner de ce chef des jouissances intellectuelles spéciales : et même, à l'heure actuelle, ce dernier mobile n'est pas suffisant pour faciliter chez nous la diffusion des langues étrangères.

Quand l'espéranto, par exemple, cherche à recruter des adeptes dans les milieux populaires , peut-il affirmer qu'il rende des services tangibles ? Un échange de cartes postales illustrées avec un Russe ou un Japonais pourra amuser un instant de braves gens, curieux de voir qu'ils ont été compris par un correspondant d'une autre race : mais aura-t-on ainsi beaucoup aidé à la cause de leur civilisation et du progrès ? Il est permis d'en douter. En réalité, les promoteurs des langues artificielles veulent avoir beaucoup d'adhérents pour augmenter leur nombre et leur force, et pour prouver en même temps que la langue internationale -doit offrir le maximum de simplicité. S'il est démontré au contraire que la L. I. n'a d'utilité que pour une élite restreinte, ce dernier argument tombe aussitôt.

La langue auxiliaire ne présente d'intérêt réel que pour trois catégories de personnes : les savants, — les commerçants, — les touristes et autres personnes voyageant à l'étranger !.

Autrefois, tous les travaux étaient publiés en

1. Ce sont les trois catégories indiquées par M. Couturat, Pour la langue internationale (1907), p. 5.

latin, ce qui offrait une grande commodité. Il y a trente ans encore, il suffisait de connaître le français, l'anglais et l'allemand pour être au courant de la production scientifique mondiale. Aujourd'hui, des travaux intéressants sont imprimés dans les principales langues d'Europe, — voire en japonais. Il importe que tous les ouvrages de valeur, dans chaque spécialité, soient traduits dans un même idiome '. Il serait également utile que, dans les congrès internationaux, on n'employât que la langue du pays et la langue auxiliaire.

De leur côté les commerçants (spécialement le commerce en gros et surtout le commerce d'exportation) auraient un intérêt de premier ordre à pouvoir se servir d'une même langue dans leurs rapports avec tous leurs clients de l'étranger 2. Enfin,

1. « Est-ce qu'on traduit dans les principales langues tout ce qui paraît d'intéressant dans l'univers, je ne dis pas en littérature, mais en science ? Voici un ouvrage de haute science; il intéresse un millier de savants dans le monde, soit en moyenne 200 dans chacune des principales langues. Si on le traduisait dans chacune d'elles, aucune de ces traductions ne ferait ses frais ; donc on ne le traduira pas. Mais si on le traduit dans la L. I., cette traduction trouvera un débouché suffisant. Ajoutez à cela qu'on aura économisé le temps et la peine de quatre ou cinq traducteurs, et qu'on aura mis l'ouvrage d'un seul coup à la portée de tout le public international, alors qu'il serait resté longtemps, peutêtre même toujours, ignoré d'une bonne moitié. » (L. Couturat, op. cit., pp. 8-9.)

2. Il existe déjà les codes télégraphiques internationaux des hôteliers, des commerçants, etc. ; un code international

un idiome international présente pour tous les voyageurs une utilité si évidente qu'il est mutile d'insister.

Savants, voyageurs, commerçants ont également besoin d'une langue auxiliaire, d'un instrument de travail et d'échange, riche, souple et précis, — et non pas approximatif — qui permette d'exprimer, surtout pourles premiers, toutes les idées humaines, les conceptions les plus délicates d'aujourd'hui et de demain. La facilité leur importe peu; ils préféreront consacrer un temps un peu plus long à l'acquisition d'une langue, si celle-ci doit leur rendre, mieux qu'une autre, les services qu'ils sont en droit de lui demander : ce but, nous l'avons vu, les langues artificielles ne sauraient l'atteindre.

Qu'on ne se fasse pas d'illusions : la langue internationale, quelle qu'elle soit, sera toujours restreinte à une minorité, à une élite intellectuelle, qui ira toutefois en grandissant à mesure que linstruction se répandra et que se développeront surtout le goût et les facilités des voyages. Il ne faut pas être dupe d'un mirage : la science ne peut pas, ne pourra jamais réaliser ce miracle, qu'une langue

médical serait également très utile. A développer et à coordonner ces tentatives, l'espéranto aurait rendu de réels services, en se bornant à une œuvre modeste, mais utile, au lieu de se laisser entraîner par la chimère des ambitions vastes et dangereuses.

apprise en trois mois dans un livre permette de parcourir le globe en conversant avec tous les hommes. Il faudra toujours faire un effort sérieux et prolongé d'assimilation linguistique; et, surtout, rien ne remplacera jamais le séjour en pays étranger, indispensable pour quiconque veut s'adapter aux usages d'un peuple, pénétrer son âme et sa vie, le comprendre au sens le plus profond du mot.

M. Emile Gautier, qui a pris l'exemple d'un employé de commerce allant à l'étranger, nous trace ce petit tableau aussi véridique que suggestif I :

« Voici un employé de commerce, ou un électricien, ou un bijoutier de Paris, que les hasards du struggle for life ont amené, je le suppose, en Saxe ou en Andalousie. Il parle, tel un ange, la langue universelle qui, ayant triomphé de toutes ses rivales, à la faveur d'un accord tacite international, a fini par se répandre dans le monde entier, où cette nouvelle religion compte ses sectateurs par centaines de mille. Peu importe, au surplus, quelle est cette langue : que ce soit le basque ou le latin, lejavanais ou l'espéranto, la conclusion reste la même. A quoi, je vous le demande, cet art d'agrément servira-t-il à notre homme, à Séville ou à Dresde ? Je vois bien, sans doute, qu'il aura

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