FORTIFICATIONS DE PARIS
"'"'"iî!n?e^°''' P'^^ns, appelé par Vauban le vrai cœur de la France, ' lié'Varis'!'^ a toujours oxorcé une influence considérable sur le reste de la nation. Sans discuter si c'est plutôt pour le malheur que pour le bien du i)ays. . ., cela est et cela fera longtemps encore. . . Accaparant la vie, l'initiative, l'organisation collective des provinces, Paris, devenu le creuset de tous les éléments essentiels de la population française, a constamment été l'objectif de nos ennemis.
Son importance militaire n'est pas moindre que son importance politique...
Toutes les routes do terre, de fer et d'eau y aboutis-
sent. . . ; de ce point central appelant tout à lui on peut également s'élancer dans toutes les directions : c'est donc une excellente base d'opérations.
« Paris , dit le général Tripier, est peut-être unique •c au point de vue militaire. Placé au centre des vastes <c plaines de la Picardie, de la Brie, du plateau d'Or- « léans et de la Beauce, il se trouve au fond d'une cu- « vette où aboutissent de nombreux cours d'eau. La « Seine parcourt le fond de la vallée en décrivant de « nombreux replis qui forment autour de chaque boucle « un fossé naturel ; elle reçoit l'Orge, grossie de l'Yvette, « l'Yères, la Marne, la Bièvre et l'Oise. Les vallées de « ces rivières et de leurs affluents découpent les pla- « teaux environnants en mille anfractuosités et multi- « plient aux alentours de Paris les positions mditaires « offensives et défensives.. . . »
Cela est vrai, mais les villages, les villas, les parcs, les jardins, les carrières qui forment une zone presque continue d'obstacles favorables aux approches, procurent un surcroit de force considérable aux positions tactiques de l'assiégeant.
Paris, réduit de la France attaquée, but final des in- premières
. . -n • i> 1. ,• 1 • fortifications do
vasions, a constamment éveille 1 attention de nos rois raris. qui ont cherché à en faire un centre de résistance inexpugnable (1); Philippe-Auguste, Charles V, François I", Henri II, Louis XIII l'ont successivement fortifié.
L'enceinte primitive, appelée Murs du Roy, consistait, sous Phihppe-Auguste, en une muraille haute de 9 à 1.0 mètres, épaisse do 2 mètres, précédée d'un fossé flanqué de grosses tours.
; On recula peu à peu l'enceinte sous Charles V. Lors-
(1; « rii:i> ;i (li'i dix uu duLiZ'j fois son salut ii sus murailles. » (^Véuioircs do .Xajjolûon.)
190 DKKKNSE DE PARIS.
que l'arlillcrie devint assez puissante pour jouer un rôle dans l'attaque des places, il fallut renoncer aux grandes tours et aux hautes murailles qui, battues en brèche par le canon, écrasaient de leurs débris les défenseurs, et facilitaient l'assaut en comblant le fossé.
Vers 1523, on commença à entourer Paris de bastillons ou bastilles de forme angulaire , que l'on détila dans les fossés... Sous Louis XIII, les travaux furent repris avec activité et l'enceinte comprit toute notre li2,ne des boulevards.
Sous Louis XIV, alors que l'attention était portée au delà des limites du territoire et bien avant l'époque de nos revers de la succession d'Espagne, Vauban avait conçu le projet de fortifier Paris sur un plan tout nouveau.
Dans son Mémoire, intitulé : « De l'importance dont Paris est à la F>ancG et du soin que l'on doit prendre de sa conservation », il dit :
« ... La première enceinte étant mise en perfection, « en faire une seconde à la très-grande portée du canon « de la première, c'est-à-dire à 1,000 ou 2,000 toises do « distance, occupant toutes les hauteurs convenables, ou « qui peuvent avoir un commandement sur la ville... »
Sous l'Empire, Napoléon I", au faite de sa gloire, pensait souvent à fortifier Paris. A son retour d'Auslerlitz, il fit rédiger plusieurs projets pour défendre les hauteurs ; « mais la crainte d'inquiéter les habitants et les « événements qui se succédèrent avec une incroyable « rapidité, l'empêchèrent de donner suite à ce pro- « jet (1). »
Plus tard, il le regretta amèrement.
« — Si Paris, disail-il à Sainte-Hélène, eût été en-
(1) Conuncntaires de Xapolvon 7'"', — Pari^, \S67, \n-V', I. v. p. 104 à 106.
« core une place forte en 1811 et 1815, capable seule- « ment de résister huit jours, quelle influence cela n'au- « rait-il pas eu sur les événements du monde !
« Une grande capitale est la patrie de l'élite de la « nation ; tous les grands y ont leur domicile, leurs face milles, c'est le centre de l'opinion, le dépôt de tout... « C'est la plus grande des contradictions et des incon- « séquences que de laisser un point aussi important sans c( défense immédiate... »
En 1818, Gouvion Saint-Cyr et le général Marescot reprirent la pensée de Vauban, de Napoléon, et le système mixte fut adopté : des forts détachés devaient être étabUs sur les points dominants, et le mur d'enceinte renforcé par divers ouvrages...
En 1830, le maréchal Soult commença à jeter les bases premières de cette œuvre gigantesque; il fit établir à Noisy-le-Sec un camp retranché qui s'appuyait sur la Marne à Nogent et sur la Seine à Saint-Denis...; mais l'argent venant à manquer, on dut cesser les travaux.
L'étude fut cependant toujours poursuivie, et en 1839 le rapport du général Dode de la Brunerie conclut en ces termes :
1" Il faut qu'il soit élevé une muraille d'enceinte flanquée, surmontée d'un chemin de ronde crénelé, enveloppant les plus grandes masses d'habitations des faubourgs extérieurs de Paris, avec fossés là où cette disposition sera nécessaire...;
2° Qu'il soit construit en avant et autour de cette enceinte, notamment sur la rive droite de la Seine, sur tous les points les plus favorables à la défense, des ouvrages en état de soutenir un siège... »
La signature du traité de Londres (15 juillet 1840) décida le Gouvernement de Juillet à mettre déiinitivement tous ces projets à exécution.
192 DI'^FENSK 1)10 l'AUlS.
j\I. do ('-h;il)ar.(l La Tour, chef de bataillon du gonio, mêlé depuis I800 aux premiers travaux, l'ut mande pai' le duc d'Orléans le jour même où la signature de ce traité était annoncée à Paris... « Nous avons souvent « causé, lui dit-il, de la fortification de Paris... Nous « voilà au j)ied du mu:-... Comment comprenez-vous que « nous devions résoudre cette grande question?
« — Monseigneur, il faut, pour fortifier Paris, une en- (( ceinte continue et des forts détachés; une enceinte « pour que l'ennemi ne puis.se espérer pénétrer par les « larges trouées de 2 à 3,000 mètres que les forts lais- « seront entre eux ; des forts pour que la population n'ait « pas à souffrir des horreurs d'un siège, et pour que le « rayon d'investissement de Paris soit si étendu qu'il « devienne impossible même aux armées les plus nomce breuses... (1) »
A la suite d'une discussion mémorable, un crédit de 133 millions fut voté par les Chambres, et l'on se mit immédiatement à l'œuvre.
Enceinte ac- L'enceints a une étendue de 34 kilomètres (8 lieues et demie) .
Elle comprend 9i bastions numérotés à partir du demi bastion touchant la rive droite de la Seine, non loin de son confluent avec la Marne.
Elle se compose d'une rue militaire de 7 mètres do largeur, d'un rempart dont le parapet a 6 mètres d'épaisseur, avec un mur d'escarpe de 10 mètres de haut sur 3'" 50 d'épaisseur, construit en moellons et revêtu en
(1) J/r/ij(j/;%\s f/c .1/. Guizol, t. v. . . Vax liSTO, le lup.ij c n.*i<!o:'; il encore ce blocus (•omine une chose iii;iURm;ili(iuemont impossible ot du domaine des chimères... << (lommcnt luimoUro disait-il, que !o périmetrc des Torts, soil GO à 80 itilomètres do dcvcluppcmcnl, puisse ù!ri' investi sur toute son étendue... uuo année de COO.OOO liommos y sufllrait a peine ! »
pierre meulière de 1 mètre d'épaisseur , d'un fossé de 15 mètres de largeur, d'une contrescarpe non revêtue et d'un glacis.
Cette enceinte a la forme d'un vaste pentagone aux angles très-arrondis , de telle sorte qu'elle se présente presque partout de front; les secteurs sans feux et les ricochets ont donc été évités autant que peut le comporter le système bastionné.
Entre Aubervilliers et Pantin l'angle du pentagone est presque droit , mais le fort d'Aubervilliers se trouve sur la capitale, et un flanquement a été ménagé au moyen d'un retour en face du Pré-Saint-Gervais.
A Neuilly , la chemise bastionnée s'avance en forme d'ouvrage à couronne flanquant le saillant de Montmartre et enfilant toute l'enceinte jusqu'au Poinl-du-Jour , d'où l'on balaie la face sud jusqu'à Gentilly; à ce point un rentrant , en forme de tenaille , permet de donner des feux croisés dans la vallée de la Bièvre.
La longueur moyenne des côtés extérieurs des fronts bastionnés est de 3G0 mètres ; les bastions sont généralement très-larges et épatés ; conséquemment leurs faces sont difîicileii à enfiler.
Les forts sont au nombre de 15 : Nogent , Piosny , Forts. Noisy, Piomainville, Aubervilliers, Fort de l'Est, Double- Couronne , la Briche , Mont-Valérien , Issy , Vanves , Montrouge , Bicètre, Ivry, Charenton.
Placés à une distance de l'enceinte qui varie entre 1,400 et 5,300 mètres , ils sont tous construits d'après le système bastionné , les uns sur un quadrilatère , les autres sur un pentagone, suivant le lieu; la longueur des côtés varie de 180 à 350 mètres.
Les imperfections sont multiples ; ils ont d'abord presque tous les défauts résultant de l'application du
système bastionnc aux polygones d'un petit nombre de côtés :
1° Les bastions très-aigus, ne peuvent mettre en batterie qu'un nombre de pièces insuflisant ;
2* Les projectiles tirés à ricochet sillonnent les faces et prennent les flancs à dos ;
3° L'organisation des communications est assez défectueuse ;
Enfin le manque d'abris voûtés a entraîné la construction de casernes à trois étages visibles de très-loin.
Ces forts ont des escarpes de 10 mètres , des contrescarpes revêtues de 4 à 5 mètres de haut ; mais les maçonneries des escarpes ne sont, pour ainsi dire, pas défilées : elles sont exposées, sur 2 mètres de hauteur, aux coups directs, et jusqu'à leur pied au lir plongeant.
Tous ces ouvrages, construits en vue d'une défense' rapprochée et du temps où l'artillerie de siège portait à 1,G00 mètres, auraient demandé, pour être à la hauteur des progrès réalisés par l'artillerie, une transformation complète (1).
Enipiicemeni Au uord , Paris est défendu par les trois forts de la Briche , la Double-Couronne et Fort de l'Est , formant ceinture en avant de Saint-Denis.
Cette ligne de défense, complétée par l'inondation du Rouillon, du Crould et du canal de Saint-Denis, constituait autrefois un ensemble de défense considérable et formait une excellente tète de pont sur la Seine.
Mais depuis la nouvelle portée des pièces de siège, les forts de Saint-Denis sont dominés de face par les hauteurs de Pierrelittc (butte Pinçon), de Stains et pris d'eniilado par les hauteurs d'Orgemont et de Saint-Gratien ; ils no
(1) Aujourd'liui l'arlillcric u une porliJc do 8,000 nà'lrcs..
pourraient donc résister longtemps à une attaque sérieuse....
A l'est, depuis le canal de l'Ourcq jusqu'à la Marne, l'assiette des forts de Romainville , de Noisy , de Rosny et de Nogent , constitue une défense excellente. Bâtis sur le bord d'un plateau qui domine de 70 mètres toute la plaine de Bondy, ainsi que la vallée de la Marne, ils peuvent défier toute attaque, malgré les hauteurs dangereuses du Raincy.
Sur ce grand arc de cercle allant de Romainville à Nogent, quelques rentrants n'étant pas vus des forts, on a construit les redoutes de Montreuil , de la Boissière, de Fontenay, pour donner des feux dans ces angles morts.
Pendant le siège, on a établi de nombreuses batteries reliant les forts afin de diviser les feux de fassiègeantet obtenir un front plus étendu.
Ce solide camp retranché de l'Est est relié aux défenses de Saint-Denis par le fort d'Aubervilliers , situé dans la plaine, et dont la force est accrue par le Manquement que lui donne le fort de Romainville.
Le plateau d'Avron, situé en avant du fort de Rosny, et séparé de lui par un col profond, où se trouve le village de Rosny, doit être considéré comme un terrain neutre : balayé par le feu du fort, il ne peut être occupé sérieusement par fennemi ; s'avançant en pointe entre les hauteurs du Raincy et de Noisy-le-Grand, il est également intenable pour fassiégé, en butte aux feux convergents de l'ennemi.
Le plateau de Vincennes est défendu par les deux redoutes de la Faisanderie et de Gravelle, qui, réunies par un retranchement, barrent l'isthme de Saint-Maur.
Le fort de Vincennes, situé en arrière du plateau, n'a aucun rôle dans la défense , et sert uniquement à mettre
1% DEFENSE DE PAUiS.
à l'abri d'un coup do main des bùlimonls et des magasins militaires.
Le fort de Gharenton, établi pour défendre le confluent de la Seine et de la Marne, est actuellement trop près de ce confluent. De plus, son action est tout à fait insuffisante dans la vaste plaine qui s'étend entre les deux rivières et les hauteurs de Boissy-Saint-Léger à Villeneuve-Saint-Georges. Les nombreuses constructions récemment élevées à Maisons-Alfort , entre ce village et la Seine, lui masquant le terrain, peuvent permettre à l'ennemi de se glisser jusqu'au pied des glacis.
Les foris d'Ivry et de Bicétre ferment le passage entre la Seine et la Bièvre ; celui d'Ivry, bâti à i ,500 mètres de l'enceinte, sur un contrefort formant saillant dans la plaine de Vitry, flanque le fort de Gharenton, en même temps qu'il bat toutes les pentes du plateau de Villejuil".
Le fort de Bicétre, à 1,400 mètres seulement de l'enceinte, en est, comme tous les forts du front Sud, beaucoup trop rapproché ; il ne voit pas le terrain en avant, au delà de 2 à 3 kilomètres. Gette défectuosité a nécessité la construction des ouvrages de Moulin-Saquet et des Hautes-Bruyères.
De l'autre côté de la Bièvre, Paris est défendu par les trois forts de Monlrouge, Vanves et Issy ; bâtis à une dislance variant de 15 à 1,800 mètres, ils sont entièrement dominés par un cercle de hauteurs dangereuses depuis Bagneux jusqu'à Meudon. Au milieu de ce cercle, le plateau de Chàtillon s'avance en pointe jusqu'à moins do 1,800 mètres du fort do Vanves, avec un commandement de 100 mètres.
Ces forts sont donc dans les plus détestables conditions avec la portée actuelle de l'arlillorie.
A Toucsl, Paris est défendu par le Monl-Valérien : d'une forme pcntagonale, cette forteresse a dans les bas-
tions bucl trois étages de feux superposés et trois cavaliers établis aux bastions Ouest et Nord. Le front Sud balaie le terrain entre Boulogne et Garches, sans avoir cependant grande action sur le plateau de la Bergerie ; le front Sud-Ouest couvre de feux tout l'espace entre Buzenval et la Malmaison; Courbevoie^ Suresnes, Nanterre sont également sous le canon du fort. INlais vu l'acuité des angles, les capitales de tous ces bastions sont peu défendues ; et malgré sa puissance, cette forteresse du Mont- Valérien se trouve insuffisante pour boucher la trouée de 20 kilomètres qui existe entre Issy et Saint-Denis. A la vérité, le double circuit que fait la Seine de ce côté est un obstacle sérieux avec lequel il faudrait compter.
En résumé, les deux points faibles de Paris sont au nord et au sud : la partie active de la défense est le côté Est que l'on peut considérer comme le front d'un vaste ouvrage passant par Saint-Denis, Rosny, Gharenton..., les replis de la Seine, les forts du Sud et le Mont-Valérien fermant à la gorge.
Quoi qu'il en soit et malgré ses nombreuses imperfections, la grande place de Paris était certainement en mesure de faire tête à l'ennemi pourvu que l'on se hâtât de fortifier les points faibles de la défense extérieure, par de gros ouvrages de campagne rapidement élevés.