SIXIEME PARTIE
DU co
ANDEMENT DANS PARIS
Général Trochu.
Gouvernement.
Comité de dôrcnse.
Le général Trochu était à la fois Gouverneur de Paris, Chef de l'armée d'opération, Président du Gouvernement de la Défense nationale. Il réunissait tous les pouvoirs sans en posséder un seul bien défini, souvent même ses droits et ses devoirs étaient en opposition : ce que le chef militaire voulait, le chef du gouvernement l'empêchait. Le principe, qui peut le plus peut le moins, est incontestable lorsqu'il s'agit des choses d'un même ordre ; il n'en est pas ainsi pour les choses d'un ordre différent... De périlleuses confusions naissent d'attributions mal circonscrites, mal limitées... Souvent même l'impuissance radicale, le néant en sont les résultats définitifs, car au Pouvoir, s'il y a quelque chose de pire que la faiblesse, c'est l'apparence de la force.
Le Gouvernement était resté dans Paris et n'avait envoyé que des délégués en province. Deux motifs déterminèrent le général Trochu à agir ainsi : ne pouvant admettre la possibilité d'un investissement complet , il comptait conserver toujours des communications avec l'extérieur ; de plus, croyant à une attaque immédiate et de vive force, il voulait être présent au moment du danger, dirigei- la déléiisc et lui donner son impulsion.
l'ar décret du 19 août 1870, il avait été créé un Comité
de défense des fortifications de Paris, composé de la manière suivante :
Général Trochu, Président;
Maréchal Vaillant ;
Amiral Piigault de Genouilly ;
Baron Jérôme David, ministre des travaux publics ;
Général de Ghabaud La Tour ;
Général Guiod ;
Général d'AuiEMARRE d'Ervillé ;
Général Soumain.
Ce Comité était investi, sous l'autorité du ministre de la guerre, des pouvoirs nécessaires pour l'exécution des décisions qu'il prendrait.
Un décret du 25 août ajouta, à ces huit premiers membres du Comité de défense, trois députés :
Le comte Daru, M. Dupuy de Lôme, le marquis de Talhouët ; deux sénateurs, M. Béhic et le général Mellinet, furent compris dans le même décret ; enfin, M. Thiers y fut appelé par un décret spécial, en date du 26 août.
Après la révolution du 4 septembre, un arrêté du Gouvernement, en date du 7 septembre, y fit entrer M. Dorian, ministre des travaux publics, le contre-amiral de Dcmpierre d'Hornoy, M. Dupuy de Lôme (cette fois à titre d'ancien inspecteur général du génie maritime), puis le général de division Frébault, de l'artillerie de marine.
Le 22 septembre, un nouvel arrêté y introduisait MM. Gambctta, Garnier-Pagés, Emmanuel Arago, et enfin, le 18 octobre, l'amiral de la Roncière Le Noury était également nommé au Comité de défense, dont le nombre des membres s'éleva ainsi successivement de huit à vingt et un.
Par décision du Comité de défense, en date du 26 août. Division l'enceinte fut divisée en neuf commandements dits sec-
en secteurs.
206 DEFENSE DE PAHIS.
leurs, placés chacun sous le commandement d'un officier général de la marine ou de l'armée.
Rive droite de la Seine.
i" SECTEUR. — Bercy : du l)astion 1 au bastion H; général Faron.
2" SECTEUR. — Bellevillc : du bastion 12 au bastion 24; général Cailler.
3* SECTEUR. — La Valette : du bastion 25 au bastion 33 ; général de Montfort.
4« SECTEUR. — Montmartre : du bastion 34 au bastion 45; contre-amiral Cosnier.
5^ SECTEUR. — Les Ternes : du bastion 4G au bastion 5i; général baron Ambert.
C* SECTEUR. — Passy : du bastion 55 à la courtine 67-G8; contre-amiral Fleuriot de Langle.
Rive g^auche de la Seine.
7« SECTEUR. — Vaugirard : de la courtine 67-68 au bastion 75;
contre-amiral de Montaignac.
8^ SECTEUR. — Montparnasse : du bastion 76 au bastion 86;
contre-amiral Méquet.
9« SECTEUR. — Les Gobelins : du bastion 87 au bastion 9i;
contre-amiral de Challié.
Chaque commandant de secteur était chargé de la mise en état de défense de son secteur ; chaque neuvième du rempart formait ainsi une place distincte avec un commandant militaire spécial.
On avait adopté ce système, afin d'être plus à môme de résister à une attaque de vive force. A ce point de vue, l'organisation était rationnelle, il y avait avantage, nécessité, à mettre le corps de place cl les ouvrages extérieurs sous le même commandement. Mais quand il fut établi que l'ennemi ne songeait pas à tenter une sur-
prise, à donner l'assaut, il aurait fallu abandonner cette division en secteurs-. Il s'agissait alors de rendre la défensive offensive en se servant de l'artillerie, du matériel du corps de place, pour favoriser, appuyer notre action extérieure. Or, il était bien difficile d'obtenir ces mouvements d'artillerie, de matériel... chacun des commandants de secteur tenant à conserver intégralement ce qui constituait son commandement.
Au point de vue politique, le système des secteurs eut également de graves inconvénients : car il répartissait par groupes fort inégaux une vaste agglomération de citoyens armés, dont le bon esprit était loin d'être uniforme: ainsi Belleville, qui fomentait l'émeute, mettait en ligne prés de 76,000 gardes nationaux, tandis que Passy, dévoué à l'ordre, n'en présentait que 18,000, c'est-à-dire moins du quart.
Il eût donc été sage de procéder à une autre répartilion de la population armée, sans s'astreindre à la faire comcider avec le système divisionnaire de l'enceinte fortifiée.
Au-dessus du commandant particulier de chaque fort, commandement
, des forts.
on avait créé des commandements supérieurs comprenant plusieurs forts.
Ainsi Saint-Denis, avec les forts de la Briche, de l'Est et d'Aubervilliers, formait un commandement sous les ordres du général de Bellemare.
Les forts de Romainville, Noisy et Rosny formaient un autre commandement sous les ordres de l'amiral Saisset, qui avait son quartier-général au fort de Noisy.
Les forts de Montrouge, Bicélre et Ivry constituaient un troisième commandement sous les ordres du contreamiral Pothuau, qui avait son quartier général à Bicétre.
Le général Ribourt, commandant le fort de Vincennes, avait le commandement supérieur des forts de Nogent,
do ('.harcnton, des redoutes intermédiaires de Gravelle et de la Faisanderie.
Les forts du Mont-Valérien, d'Issy et de Vanves, restèrent seuls isolés sous les ordres de leur chef direct.
Ces commandements supérieurs, réunissant plusieurs forts, furent souvent la cause de graves inconvénients. Ainsi, lorsqu'un général commandant de troupes avait besoin, pour une opération quelconque, du concours de tel ou tel fort, son chef était obligé d'en référer à son supérieur pour avoir la permission de tirer ; souvent ce commandant était loin, il en résultait des lenteurs, et lorsque l'autorisation arrivait, il était trop tard. D'un autre côté, le commandant supérieur n'étant pas sur les lieux, ne pouvait juger du but à remplir comme le commandant du fort lui-même, et ses instructions risquaient de ne pas avoir l'importance réclamée par le général commandant de troupes.
Garnison des La gamisou des forts était diversement composée.
La division des marins avait pourvu aux besoins des forts de Romainville, Noisy, Rosny, Ivry, Bicétre el - Montrouge ; elle avait, de plus, fourni des détachements au fort de Nogent et au Mont-Valérien.
Les autres forts n'avaient, pour la majeure partie, que de la garde mobile de Paris.
iieTarute"' L'artillerie de Paris était tout entière sous les ordres du général de division Guiod.
Il y avait, en outre, deux sous-commandements d'artillerie :
L'un, dit de la rive droite (général Pélissier), formé des six premiers secteurs avec les forts du Nord et la forteresse du Mont-Valérien ;
L'autre, dit do lu rive gauche (général René), comprenant les trois derniers secteurs avec les forts du Sud.
i DEFENSE DE PARlb. 209
Le général de division de Ghabaud La Tour avait le commandement du génie.
Son service était divisé en trois circonscriptions : la l""^ (général Malcor), formée des 1" et 2^ secteurs, et des forts de Charenton, Vincennes, Nogent, Rosny et Romainville ; la 2" (général Duboys-Fresney), comprenant les 3% 1", 5^ et 6'' secteurs, ainsi que les forts d'Aubervilliers, de l'Est, de Saint-Denis, de la Briche et du Mont- Valérien ; la 3* (général Javain), composée des 7% 8", 9" secteurs, et des forts d'Issy, de Vanves, de Montrouge, de Bicétre et d'Ivry.
Toutes ces subdivisions avaient certainement leur raison d'être dans une grande place comme Paris, où il y avait tant à faire, au début, pour organiser, et plus tard pour entretenir la défense; mais elles exigeaient une direction supérieure, unique et très-énergique.
Or, comme nous l'avons vu plus haut, les attributions du Gouverneur étaient très-étendues, très-complexes: il en résultait que sa volonté était trop souvent dominée par celle de ses coopérateurs, et que ses décisions n'étaient pas toujours maintenues; quelquefois même elles devenaient contradictoires.
Ainsi, avait-on besoin de canons pour armer des points avancés, dans le but d'appuyer certaines opérations extérieures jugées nécessaires par le général commandant la 2" armée et approuvées par le Gouverneur, le général commandant l'artillerie n'était pas toujours disposé à les livrer, soit qu'il eût d'autres vues, soit que le commandant du secteur y mît opposition.
Pour la bataille de Villiers-Champigny, par exemple, nos forts et nos postes avancés, entre autres le mont Avron et la presqu'île de Saint-Maur, furent insufiisam-
muiit armés de pièces ù longue portée, parce (jue, malgré la gravité de l'entreprise, il avait été impossible d'obtenir cjue les pièces dont on avait besoin fussent enlevées des remparts où elles étaient inutiles. . .
Pour le service du génie, il en était de même. L'étatmajor général du génie, qui se trouvait à Paris et relevait directement du Gouverneur, prétendait conserver lu droit d'intervention et de surveillance dans tout ce qui s'exécutait aux avant-postes.
Le général commandant les 13* et 14* corps d'armée, ayant jugé indispensable la construction d'une redoute au Moulin-des-Gibets, et le Gouverneur ayant approuvé son projet, plusieurs jours furent perdus, parce que le chef du génie du 14* corps ne crut pas devoir exécuter ce travail avant d'avoir l'approbation et, l'assentiment du général de Ghabaud La Tour, retenu à la chambre par une indisposition. Cependant ce retard pouvait avoir les inconvénients les plus graves, car il se produisait au moment même où se préparait le passage de la Seine à Bezons.
Dans une autre circonstance, une casemate ayant été crevée au fort de Rosny , le vice-amiral Saisset fit connaître au général commandant la 2* armée qu'il était urgent de renforcer la muraille de toutes les casemates avec des sacs à terre, sans quoi l'on pouvait craindre l'explosion des poudrières. Des sacs à terre se trouvaient sur place à un prix modéré ; le général commandant la 2* armée n'hésita pas à donner l'ordre de passer un marché séance tenante, et le travail fut commencé immédiatement.
Quelques jours après, l'état-major général du génie faisait savoir qu'il avait un approvisionnement de sacs à terre dans Paris, et que, par conséquent, on avait eu tort de passer ce marché c\ llosny.
Que n'avait-on suffisamment approvisionné les forts
de tout ce qui leur était nécessaire au point de vue défensif?...
Fallait-il^ par suite de la négligence apportée ... ne pas parer immédiatement au danger qui menaçait ces ouvrages et s'exposer à voir sauter l'un d'eux avec sa garnison (1)?
De tout cela, il résultait à chaque instant des conflits, des retards très-préjudiciables à la défense.
On peut voir, d'après cet exposé, que tout ne se faisait pas avec l'ensemble, l'unité de vues qu'aurait exigés une situation si grave, si compliquée. — Malheureusement le général ïrochu était, malgré lui, en dépit de tous ses efforts, plus occupé de la politique que de la défense. Les séances du Gouvernement, les conférences avec les maires, les audiences données aux délégués, aux pétitionnaires, aux inventeurs, etc.. prenaient tous ses instants... De plus, le grand nombre de personnages de toute sorte qui l'entouraient, le surveillaient , le soupçonnaient, étaient, il faut le dire, plus propres à créer des embarras qu'à résoudre des difficultés ... (2)
(1) Vice-Amiral ISaiaset à M. le Gouverneur de Paris et à M. le Général en chef de la 2" armée.
a Trois obus viennent de traverser les murailles des casemates du fort de Rosny; le feu est dans l'une d'elles. J'espère, dit le commandant, l'éteindre.
a J'ai quatre morts et des blessés. Que dois-je faire ? « 31 octobre 1870.
« Vice-amiral Saisset. »
Je réponds : « Enterrer les morts dans les fossés, t.
(2) Emmanuel Arago qui faisait partie du Comité de Défense, sans doute en qualité de stratège, soumettait à tout moment des plans de sortie; ses propositions, qualifiées par le général Trochu « d'insignes folies » éncrgiquement repoussées, il allait en conférer avec M. Picflrd, lequel trouvait le Gouverneur bien tiède : « 77 a l'air, disait-il, de mener le deuil du siège. » M. Jules Favrc faisait aussi partie du « camp des con- « seurs militaires. » « Il ne s'élevait pas, dit en parlant de ce dernier « le général Trochu, au-dessus de la compréhension bourgeoise des al-
âl2 DÉFENSE DE PARIS.
Ministères Bien quG toutes nos relations avec la province eussent
de lu guerre cl vi i
lie la marine, éiô IntciTonipues et qu il n y eût plus à imprimer une direction générale aux affaires militaires extérieures, le ministère de la guerre avait continué à exister tel quel... Il avait conservé ses nombreux bureaux, son immense personnel ; il retenait même beaucoup d'officiers jeunes, vigoureux, intelligenls. . .Ces derniers avaient peu à faire et très-certainement il eussent été plus utiles et plus à leur place dans les états-majors actifs ou à la tète des troupes.
Le ministère de la marine agit différennnenl, il n'iiésila pas à mettre à la disposition des armées actives tout son personnel d'officiers d'artillerie et d'officiers de vaisseau.