‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 2)Chapitre 52 sur 93 · ETAT MORAL DE PARIS · texte numérisé non relu

ETAT MORAL DE PARIS

Nous avons parlé de l'état matériel, de l'état physique do Paris en énumérant ses forces naturelles et artificielles, en donnant un aperçu des hommes, des armes, des munitions, des vivres, des approvisionnements de toute sorte contenus dans son sein. . . Nous allons, en terminant ce rapide exposé, dire un mot de son état moral, de son état psychologique.

Au moment de l'investissement, Paris était peut-étro

« faires militaires, c'est-à-dire qu'il attendait l'ovéneinent heureux pour « me proclamer le plus graud honuiio des temps présonts, ou rOvûiioiuont a contraire pour m'en duciarcr le plus médiocre. »

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plus encore sous l'impression du 4 septembre que des événements de la guerre, dont il devait être le suprême et dernier acte.

L'imprévu, l'intensité de nos malheurs, eurent bientôt obscurci le sens moral d'une population mobile, changeante, inquiète, trop portée par instinct, vanité blessée, à rejeter sur autrui les malheurs qui peuvent l'accabler.

Dès nos premiers désastres, la crainte du péril, l'envie de s'y soustraire avaient tourné toutes les têtes ... — Paris était dans un de ces moments où la raison n'est plus rien, où les sensations physiques sont tout. — La terreur s'emparant des gens timides, des gens honnêtes, les avait rendus, à leur insu, l'instrument et les complices des turbulents, des audacieux, des agîtateurs, qui, s'erigeant de leur propre autorité en avocats du peuple, en contempteurs des gouvernants, voulaient tout savoir, tout régler, tout diriger.

Le 10 août, un député disait à la tribune :

« L'attitude du Gouvernement et de la majorité devient « telle que nous serons forcés de faire un appel au peu- « pie contre le pouvoir et la majorité. . . »

Vers le 11 ou le 12 août, le Corps législatif entendait ces paroles : « Il faut que nous fassions une guerre ré- « publicaine. . . Oui, cette majorité succombe sous le « poids de la honte et du mépris. . . (1) »

Tourné tout entier du côté de l'ennemi extérieur, lo Gouvernement Impérial ne peut, après Sedan, faire face à l'émeute. . . Les quelques forces dont il dispose, faiblement organisées, commandées plus faiblement encore, plient sous la multitude.

Affolée, surprise, la population laissa tomber un pou-

(1) Il eftl à remarquer ((u'ù ces deux dates, 9 et 12 août, correspondent

deux tentative» d'émeute

voir qui seul cependant pouvait donner à la défense torce et cohésion (1).

Le lendemain du 4 septembre, bien des gens qui se disaient, qui se croyaient bons patriotes, étaient joyeux comme si on avait jeté dans le Rhin le roi de Prusse et son armée. . .

Cet instinct révolutionnaire de Paris ne s'explique pas. . . il existe. . . et presque toujours il a été la cause de grands maux qui ont affligé le pays. . . Guibert,dans son Essai tactique, disait déjà au siècle dernier : « Où « se formèrent la Ligue, la Fronde?. . . Dans Paris, au « milieu de cette population corrompue, avide de nou- « veauté ... (2) »

Quant à l'ennemi, au blocus, au siège, on n'y crut réellement que lorsque nos troupes furent repoussées des positions avancées de la ville. « L'ennemi est en vue : » ce mot éclata tout à coup et se répandit comme une traînée de poudre. — Le premier instant d'étonnement passé, on envisagea assez résolument la situation, qui avait pour le Parisien l'attrayant côté de la nouveauté... Malheureusement l'ostentation, la mise en scène, jouèrent un trop grand rôle... On chercherait vainement, pendant les longs mois du siège, ce senti-

(1) Après la journée du 4 septembre, comme une voix amie s'élevait timidement à l'étranger en faveur de la France , M. de Bismark répondit : « La France, où est-elle? qui, aujourd'hui, est autorisé à parler en « son nom? Est-ce M. Jules Favre... — est-ce M. Gambetta... — est-ce a M. Crémieux?... »

(2) Guiberl a oublié de citer le soulèvement de Paris, après le désastre de Poitiers, en 1356 : le roi est fait prisonnier, l'armée est dispersée ou captive, la France envahie... les Parisiens d'Etienne Marcel chassent le Régent et proclament la Commune. A la vérité, la réaction ne se fait pas attendre. Deux ans après, Etienne Marcel, sur le point de livrer Paris à l'ennemi, est massacré, peut-être par les mtjmes hommes à la t6to desquels il avait envahi le Louvre et fait assassiner, aux pieds du Dauphin, les maréchaux de France

ment énergique et calme qui fait aimer sa patrie, dans ses bienfaits comme dans ses rigueurs.

L'exaltation s'empara de tous ; les hommes les plus éclairés ne se montrèrent pas toujours les plus raisonnables, et leurs récriminations ardentes donnèrent souvent beau jeu à tous les meneurs, à tous les fauteurs de désordre. . . (1)

Cette surexcitation générale causa les plus grands embarras : la diplomatie et presque toute la défense ont tourné autour d'une seule chose : La crainte d'une émeute... On fut constamment obligé de faire face à deux ennemis : l'un qui, nuit et jour, resserrait son cercle de fer et de feu, l'autre, qui à chaque instant épiait le moment de se jeter sur l'Hôtel de Ville. . . Et ce n'était pas toujours le plus éloigné que l'on redoutait le plus... Du reste, il est à remarquer que les attaques de l'ennemi du dedans et de l'ennemi du dehors ont presque toujours eu lieu en même temps... La tentative d'envahissement du Corps législatif le 9 août, l'émeute du 12 août, le A septembre, le 30 octobre, le 22 janvier. . . correspondent, à quelques heures près, aux plus sanglants événements de la guerre (2).

Les craintes constantes d'émeute reviennent à tout moment dans la déposition de M. Jules Favre :

• (1) On vit reparaître aux portes des mairies et dans les carrefours, l'autel de la Patrie , aux portiques enguirlandés , l'estrade à rideaux

rouges, où l'on recevait les enrôlements volontaires et, à défaut dn

canon d'alarme, on fit sonner aux oreilles de la grande cité, toutes les vieilles cymbales patriotiques de 1792... Généralement ces anciens clichés portèrent à rire, et l'impuissance de ces oripeaux révolutionnaires fut complète. Sur 344,000 hommes de la garde nationale, 6,500 seulement, ainsi que nous l'avons établi au Livre II, répondirent à l'appel de la patrie en danger.

(2) 6 août, Frœschwiller, Spickcren; — 14-1G-18 août, Borny, Rezonville, Saint-Privat; — 1*'' septembre, Sedan; — 28 octobre, capitulation de Metz ; — 19 janvier, Buzenval,

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« Lorsque M. Tliiers, dit-il, dut reveuir à Paris, après

« le 31 orlobre, il n'osa pas entrer dans la ville. M. Thiers

« est un hoinmo très-courageux, mais c'est aussi un

« homme très-prudent, et il a bien raison!... Eh bien,

« il n'a pas voulu revenir au ministère des affaires

« étrangères, et remarquez, Messieurs, que je ne veux

V point parler ici des gens de desordre, mais de loutc

« la population, de toute la garde nationale. L'esprit de

« la population était surexcité au dernier point à l'idée

« que l'on pût conclure un armistice et convoquer une

« Assemblée. . . »

Avant Champigny, M. Jules Favre disait encore : « La ville tout entière devenant , par un sentiment

« irréfléchi, hostile au Gouvernement, je désirais avec

« ardeur une action énergique. »

Enfin, le même M. Jules Favre, après la journée du 2 décembre, écrivait :

« Provoquer un déchirement, n'était-ce pas perdre la « patrie en nous déshonorant?... Le général Ducrot ne « pouvait méconnaître l'irritation générale causée à la « population de Paris et à la garde nationale par la « simple halte qu'imposaient d'impérieuses nécessi- « tés. . . »

Cependant, à Paris, tout le monde n'avait pas perdu son sang-froid, tout le monde n'était pas frappé de « la folie du siège. . . » Beaucoup d'honnéles gens, dont le dévouement, pour être plus résigné, n'en était ni moins grand, ni moins actif, songeaient, non sans crainte, au présent et à l'avenir; pour ces hommes de bien et de droit sens, le 4 septembre, loin do simplifier la crise, n'avait fait que la compli([uor. . . ils se demandaient comment ferait ce Gouvoruonionl improvisé, ce Gouvernement d'un coup d'Klat devant l'ennemi, qui avait la

France à rallier, Paris à contenir, l'ennemi à combattre, l'Europe à rassurer, . . L'avenir leur semblait plus sombre encore, car sachant, à n'en pas douter, que les révolutions enfantent les révolutions, ils pensaient avec terreur à ceux qui, de déchirement en déchirement, étaient destinés à s'emparer définitivement des affaires et du pouvoir.

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