DÉSORDRES INTÉRIEURS DANS PARIS
L'ennemi ^ Tcxlérieur Taction militaire engagée de tous côtés
arrêtait Tennomi au pied de nos retranchements... mais cet ennemi n'était pas le seul que nous eussions à com-
battre... A rintérieur, derrière nos remparts, nous avions la Révolution , adversaire non moins redoutable , car le Gouvernement de la Défense nationale qui en était issu, après s'en être difficilement séparé, ne pouvait se résoudre à Tanéantir.
Sans parler des mille faits qui se produisaient chaque jour, des pillages commis par des francs-tireurs, gardes nationaux, mobiles; laissant de côté les arrestations illégales, ordonnées et opérées par le premier venu, nous allons dire un mot de quelques manifestations popidaires dont la journée du 31 octobre n'a été que la suite et la conclusion.
Au milieu de cette masse ouvrière de Paris , probe , L'iDsurrcction
-, et l'ennemi in-
honnète,' travailleuse, qui a supporte avec tant de patrio- léricur. tisme les rudes privations du siège , existe , trop nombreuse malheureusement , une populace , lie des basfonds de la grande ville , où bouillonnent sans cesse des ferments de paresse et de haine... aux gages de tous les fauteurs d'çmeute, de tous les entrepreneurs d'insurreclion, cette tourbe est constamment prête à se jeter dans la rae.
M. de Bismark comptait beaucoup sur cette partie de la population parisienne ; dans Tentrevue de Ferricres , il avait dit à M. Jules Favre : « Si dans quelques jours « nous n'avons pas pris Paris, vous serez emportés par « un mouvement populaire. »
Les journaux allemands, commentant les paroles du Tirand Chancelier, répétaient sur tous les tons : « Paris < deviendra plus faible chaque jour..., le prolétariat fi- « nira par se soulever contre les riches... »
On ne peut s'empêcher de reconnaître que nos ennemis ont vu juste. Du reste, les révolutions enfantant toujours de nouvelles révolutions, il était facite de prévoir
i]Q DÉPENSE DE PARIS.
que celle du 4 Septembre ne serait pas la dernière (1). ManifesiaUons, Chaque jouF avait sa manifestation : tantôt c'était c une promenade patriotique » à la statue de Strasbourg, tantôt on se rendait à THôtel-de-Ville, au Louvre, pour demander, au nom de la volonté du Peuple, une mesure militaire ou civile...
Le 22 septembre, des bandes armées viennent offrir leur appui au Gouvernement, à condition que vis-à-vis de la Prusse, on aura une attitude énergique, qu'on organisera * In lovée en masse, les barricades (2). »
A la même date (22 septembre), Vermorel et un autre citoyen, suivis d'une foule nombreuse, demandent au Gouvernement, représenté dans la personne de M. de Rochefort, la destruction de la Préfecture de Police : « Si on ne leur obéit pas, ils brûleront la Préfecturg le lendemain. »
Le 26 septembre, les Maires de Paris et 180 chefs de bataillon de la garde nationale réclament la levée en masse, et l'envoi en province de commissaires civils.
Une autre fois on manifesta pour manifester... « c'était € POUR mEN, » au dire des procès-verbaux du Gouver-
(1) Depuis longtemps, M. de Bismark pensait à mettre la Révolution dans son jeu... jeu oii, suivant sa propre expression, il manie si habi- Irment « les dés de fer du Destin. »
Tout le monde se souvient de son mot caracti^rîslique, lors de m visite d'adieux à l'hôtel du quai d'Orsay, en septembre 1862 : « I.c Jibé- « ralisme n'est qu'une niaiserie qu'il est toujours facile de mettre à la
« raison; mais la révolution est une forée H faut savoir s'en
« servir,,. »
(2) MM. Simon, Ferry, Arago, Rochefort, haranguèrent cette députalion conduite par Gaillard père et Lermina : « Nous ménageons aux « Prussiens, dit M. Jules Simon, une guerre qu'ils ignorent, la guerre « des barricades; (en montrant Rochefort) nous avons choisi Phomme « que voilà, dévoué à la République et au Pays. » M. Arago ajoutait : a Si Paris a été la Sodome de FEmpire, il sera la Saragosse de la Ré- « publique, et si la Saragosse ne suffît pas, la torche en main, nous « ferons, moi à votre tête, de Paris un Moscou... ^ (Extrait du rapport de M. Chapcr.)
nement... « M. Jules Ferry constate que Paris s'ennuie ; f il faut Toccuper... »
D*abord plus ridicules que menaçantes, les manifestations ne tardèrent pas à prendre un caractère fort inquiétant.
Le 5 octobre, le major Flourens, sorte de fou dangereux, ayant la monomanie de l'émeute, vient, à la tète de dix bataillons de la garde nationale de Belleville, demander au Gouvernement de la Défense :
1* de faire exécuter des sorties à la garde nationale ; 2^ d'armer ses bataillons de chassepots ; 3* de changer le personnnel réactionnaire dans les administrations publiques; 4' de procéder aux élections municipales...
Les membres du Gouvernement, parlant à tour de rôle, qui pour la question militaire, qui pour la question politique, discutèrent longuement chacun de ces points, et ce ne fut pas sans peine que Ton parvint à se débarrasser des Bellevillois et de leur chef...
Dans la séance du 7 octobre, le général Trochu appuie * Devant ces sur la gravite de la situation : < Le Gouvernement, si souvent
,. ., . i 1 -A . % répétées, le G»'
« dit-il, a reçu une atteinte de la manifestation de jrochu
demande
€ M. Flourens; il ne peut continuer à rester sous le coup ""^Jressfor® € des menaces; il lui faut démontrer sa fermeté, car il ' sera abandonné sans cela, et de ceux qui veulent int directement le renverser et de ceux qui veulent le dé- « fendre... » Le général Trochu constate que M. Flourens s'est fait, de major de rempart qu'il était... colonel et qu'il aspire maintenant à se faire Gouverneur de Paris. Si M. Flourens persiste dans ses prétentions, il cassera sa prétendue élection de colonel (1)...
Malheureusement aucune décision ne fut prise...
,1) Espérant en finir avec les demandes de Flourens , qui voulait à t-julr force être « colonel , » le Gouverneur lui avait donné , quelques juiir? auparavant, le titre do « major de rempart, »
répression.
La cammunc. Lgs élccUons municipales demandées par tous les organisateurs de manifestations, étaient devenues le mot d'ordre des émeutiers. Ces élections municipales, en donnant la Commune, devaient tout simplifier, tout sauver...
Avec la Commune, disaient les sectaires du Jacobinisme et du Socialisme : les Blanqui, les Hourens, les Minière, les Eudes, les Ranvier, les Razoua, etc., etc.. on aurait des généraux, des hommes, de la poudre, des canons, des approvisionnements, on ferait lever le si égo, on chasserait les Prussiens, on ramènerait dans les murs delà grande cité le travail, la prospérité, la paix...
Et toute la foule de répéter... < La Commune! il nous faut la Commune!.., i
En imaginant cette idée de Commune, les chefs de factieux avaient fait un coup de maître... Inutile de dire qu'ils ne tenaient nullement au principe de la représentation municipale. Mais ils voulaient la Commune parce que c'était le chemin le plus court, le plus sûr pour arriver au Pouvoir... Convaincus d'avoir la majorité dans ces élections, ils savaient, à n'en pas douter, que le (îouvernement de la Défense, né d'un coup de main et d'une acclamation de la rue, ne pourrait durer un jour, une heure, devant une Co/w/w«77e sortie d'élections régulières... et lorsque le Gouvernement de la Défense, sentant tout le danger, refusait de consentir à cette Commune, les Blanqui, Flourens, Milliére etc.. leur répondaient : € Au temps où vous étiez dans l'opposition, « vous-mêmes, vous déclariez que c'était une iniquité « de refuser à Paris un Conseil municipal librement « élu. ...»
Le Gouvernement, on le voit, était très-embarrassé, il l'était d'autant plus, qu'il avait la prétention « d'offrir « au Monde un spectacle sans analogue dans ses mu-
€ railles, une multitude de près de deux millions cinq i cent mille hommes en proie aux privations les plus f dures, à d'indicibles souffrances, à de fiévreuses agi- € talions, et à laquelle cependant toute liberté de pen- « ser, d'écrire, de parler, de se réunir, était laissée (1). » Les membres de la Défense, voulant administrer une , Affaire
.du 8 octobre
forteresse assiégée comme une ville en temps de paix, faisant de la politique au lieu d'appliquer la loi militaire, trop occupés à présenter c au Monde » toutes les beautés d'un Gouvernement et d'un peuple libres, oubliant presque la Patrie pour la République y devaient voir grandir chaque jour les difficultés et les périls... Le 8 octobre , ils faillirent être emportés par la tourmente.
Quatre mille gardes nationaux en armes descendent de Charonne, Belleville, Ménilmontant et envahissent la place de rHôtel-de-Ville... aux cris de Vive la Commune !
Les membres du Gouvernement sont bloqués, le rappel est battu de tous côtés, le hasard fait que les bons bataillons de la garde nationale arrivent les premiers sur la place de l'Hôtel-de-Ville ; ils s'entendent avec un régiment de mobiles bretons qui se trouvait là : tous marchent en avant ; en \m instant la place est balayée et les membres du Gouvernement sont délivrés.
Dans le public on était irrité de ces troubles toujours indignation p«renaissants, de ces tentatives criminelles de quelques ^^*^"®' misérables... on voulait un exemple, on demandait à grands cris une répression prompte, énergique...
Malgré l'opinion, le Gouvernement ne peut cependant L'arresution de encore se décider à agir ; il ne paraît même s'émouvoir et de^Vanqui que sur de nouvelles et graves révélations de M. de Ké-
[\) J. Favre, Gouvernemem de h Défense nationale^ p. 187.
ratry, préfet de police, venant annoncer, au milieu de la séance du 10 octobre au soir : « que, dans une réu- « nion présidée par Flourens, Blanqui... douze chefs « de bataillon ont signé une résolution tendant au ren- € versement du Gouvernement, à la constitution de la c Commune.... Le Préfet de police réclame énergique- € ment Tarrestation de Flourens, Blanqui, Millière. » Le général Trochu appuie avec vivacité celte motion. « Il ne peut, dit-il, faire face aux combinaisons et aux « fatigues militaires et se voir chaque jour exposé à des « menaces, à des algarades intérieures, qui rendent « toute défense impossible... il rappelle la série d'ennuis € suscités par ce qu'il appelle la faiblesse du Gouver- « nement, il en conclut qu'il faut mettre un terme à une € situation qui le forcerait à se démettre de la Prési- € dence du Conseil... »
M. Jules Favre demande grâce pour Millière, MM. Ferry, Arago, Simon intercèdent en faveur de Blanqui... néanmoins, Tarrestation de Flourens est décidée à l'unanimité moins la voix de Rochefort; celle de Blanqui Test également moins les voix de Rochefort et d' Arago...
Nouvelle Malheureusement, le lendemain on n'osa faire ces
^*'vl?nement.°"" arrcslations. Le général Tamisier, commandant de la garde nationnalc, ne crut pas devoir prêter main-forte au Préfet de police, et, après un échange de lettres entre le Gouverneur; le général Tamisier et M. de Kératry, il fut décidé qu'on ne ferait rien, malgré les pressantes sollicitations de ce dernier... qui, voyant ses efforts inutiles, donna immédiatement sa démission... M. Edmond Adam le remplaça...
La crainte d'une collision avait arrêté le Gouvernement... on savait les bataillons de Flourens les mieux armés de Paris, on les croyait dévoués à sa personne,
et, polir éviter un conflit intérieur, on résolut de ne rien faire...
« Après une bataille perdue ou gagnée dans la rue, « disait-on au Louvre, l'ennemi entrerait dans Paris... » Perdue, cela était possible, très-probable même... mais une victoire sur l'insurrection ne faisait qu'augmenter nos forces en diminuant d'autant celles de l'ennemi... on n'hésitait pas à reconnaître en plein conseil t que « l'argent de la Prusse était pour beaucoup dans l'agi- « talion qui tourmentait Paris » et on refusait d'anéanlir ces alliés stipendiés de l'ennemi que l'on avait sous la main !
Après la journée du 8 octobre, Paris fut relativement tes émeutiers
n'attendent
calme ; il n'y eut plus de manifestations, ou du moins qu'une occasion
* ^ pour
elles cessèrent d'avoir ce caractère provoquant, hostile, ^^^y^^^^ll^ des manifestations antérieures. . . Le Gouvernement se j^^ p^fenge. félicitait de sa clémence... et dans la. séance du 29 octobre, MM. Rochefort et Arago déclaraient que jamais la population n'avait été plus tranquille et animée de meilleurs sentiments... « Quant à la Commune, disaient- « ils, personne n'y songe plus. »
Sans doute ces deux membres du Gouvernement n'avaient pas eu connaissance de la grande réunion publique tenue la veille, 28 octobre (rue Aumaire) et dans laquelle Ledru-RoUin, jetant le feu de son éloquence à un immense et fébrile auditoire, s'écriait : « Je me € rappelle que c'est la grande Commune qui a sauvé de « l'étranger le sol sacré de la Patrie... Lyon l'a déjà « instituée... Resterez-vous en arrière de Lyon, vous < Parisiens, qui avez toujours marché à la tète de la Ré- « volution?... »
Le calme n'était donc môme pas apparent; du reste, tous les promoteurs, les organisateurs d émeute n'attendaient qu'une circonstance, qu'une crise favorable ])Our
a6 DEFENSE DE PARIS.
renverser le Gouverment de la Défense nationale. Le 4 septembre, les hommes de l'ancienne gauche avaient trouvé Voccasion bonne pour renverser l'Empire; les hommes de la nouvelle gauche étaient bien décidés à profiter de Toccasion qui se présenterait pour renverser le Gouvernement de la Défense.
Nos malheurs, toujours de plus en plus grands, n'allaient pas tarder à leur fournir cette crise si impatiemment attendue.