CHAPITRE IV
ENTREVUE DU PONT DE SÈVRES ET PROPOSITION d' ARMISTICE. * V 5 novembre.)
Petidànt que ces tristes événements se passaient dans >ègûLt»iirjnt Paris, M. Thiei[*s, à Versailles, discutait ^armistice. Les ^îu^tipr ffénerMi
ment... Là, le GARnfc des sceaux s'étonna que Ife préfet do police fis a t .c'est retpression dont il s'est servi) s'opposer à la mise en libei'Lt^ de FÉLIX Pyat..«
« M. le Procureur de la République Didier se présenta un jour diins mon cabinet. — Je venais d'ar^eiet• Eudes et Ton allAit arrGter LâvrauU. Ce magistrat me déclara qu'il était déplorable que je continuasëe cc^ arrestations. — Je demandai pourquoi? — il me répondit que cela hii' sait ûné ^itaatioù pdlitique ekcessiVetoetit DipriciLE aU parquet. .
« M. Didier me réclama les mandats qui n'avaient pU encore êire e\écatés... Je les refusai .. . M. Didier sortit mécontent en médisant iiu'il elait très-étonné que je lui refusasse des mandats qu'il obtiendrait /&t*fhtaént du jûj^è d'iosiructibn ^M» Querenot).
«... L'autorité judiciaire a cru pouvoir permettre à différentes repriaeiï des sorties à plusieurs prisonniers... Ranvier est sorti deux foJ8> cl il a profité de cette permission pour aller dans les clubs dôclàl^èr que It^ <iouvernèmeat n'avait pas le courage de le fusiller, mais qu'il aurait, lui, le courage de fusiller le Gouvernement.
« Après ces faits, je ^eçus Une lettre dli procureur génétalt M. Let^iond^ dans laquelle il me demandait la mise en liberté de Ranvier. »
(Déposition de M. Cresson, préfet de police |2 novembre au JO février], devant la commission d'enqUête pôriementaîre âUr les actifs du Gouvernement de la Défense nationale.)
Enirevue
du 1
pont de Sèvres CleZ-VOUS entre M. Tfaiers, M. Jules Favre
et le général Ducrot.
négociations étaient en bonne voie, tout faisait pressentir un dénoûment heureux, lorsque le jeudi matin, 3 novembre, M. de Bismark annonça la chute du Gouvernement de la Défense nationale et son remplacement par la Commune, à la tête de laquelle se trouvaient Flourens et Blanqui.
Devant Tétrangeté et l'imprévu de cette nouvelle, M. Thiers ne voulut pas y croire et demanda à envoyer son secrétaire à Paris.
M. de Bismark ayant consenti, le soir même M. Cochery rapportait un journal officiel prouvant que le Gouvernement venait d'être consolidé par un plébiscite.
Les négociations reprirent aussitôt, elles continuèrent dans la journée du lendemain, puis il fut convenu que M. Thiers se rendrait à Paris le 5 novembre pour s'entretenir avec les membres du Gouvernement de la Défense .
Dans la nuit du 4, M. Thiers avertit le général Trochu qu'il serait au pont de Sèvres le 5 à 9 heures du matin; il le priait d'y venir avec M. Jules Favre pour conférer avec lui, car il craignait, en traversant Paris, de provoquer de nouvelles agitations.
Cette mesure n'était pas inutile, la surexcitation des esprits était même telle encore, que le Gouverneur crut ne pas devoir quitter la ville pour se rendre à cette conférence ; il désigna le général Ducrot afin de l'y représenter.
A neuf heures du matin, M. Thiers arrivait au ren-
II commença par exposer qu'il avait fait connaître à M. de Bismark les conditions demandées par le Gouvernement de la Défense Nationale, que ces conditions avaient été assez bien accueillies, particulièrement celles relatives à la représentation des départements occupés par l'ennemi.
Le Chancelier ne s'était pas prononcé d'une manière aussi positive sur ce qui concernait Tarmistice avec ravitaillement ; cependant il avait laissé entrevoir que Ton pourrait également s'entendre sur ce point. Mais désirant prendre les ordres précis du Roi, il avait remis la solution de ce second point à une nouvelle cohférenC'e qui devait avoir lieu le 3 novembre.
Dans la nuit même du 2 au 3^ M. de Bismark avait fait demander M. Thiers pour l'informer des événements qui se passaient à Paris : c Je suis désolé, lui avait-il dit, il n'est plus possible de continuer ces négocialions, car vous êtes désormais sans pouvoirs, puisque le gouvernement que vous représentez n'existe plus ; son chef, le Gouverneur de Paris, est emprisonné, et un gouvernement insurrectionnel, dont la composition n'est pas encore connue, est installé à l'Hôtel-de- ViUe. »
M. Thiers fit observer t qu^ rien jusqu'alors ne prouvait l'authenticité des renseignements recueillis par les avant-postes allemands... qu'il pouvait y avoir eu une émeute, une tentative de révolte, mais qu'il était permis d'espérer que le Gouvernement de la Défense avait triomphé. En sortant de Paris il avait laissé la garde nationale dans d'excellentes dispositions, et, suivant toutes probabilités, elle ne pouvait manquer de venir à bout de l'insurrection. Il termina en insistant pour qu'on lui permit d'envoyer une personne de confiance à Paris. « Cette autorisation fut accordée, et M. Cochery ne tarda pas à apporter des pièces officielles constatant le rétablissement de l'ordre et le triomphe de l'autorité... Aussitôt les négociations furent reprises... Mais les dispositions des négociateurs allemands semblaient tout à fait modifiées; ce n'étaient plus les mêmes hommes ; autant le Roi et M. de Bismark avaient paru con-
cillants dans la pfc'emière ehti^evue, autant, après la nouvelle dôrinsupreolion, ils se montraient ititt*aitables. c II est certain qu ils n*avaient plus la même confiance dans la solidité et la durée du Gouvernement de la Défense nationale ; ils considéraient sa chute comme très-prochaine et comptaient sur l'anarchie qui suivrait pour avoir bon marché de Paris. . .
< Bref, ajouta M. Thiers, il ne faut plus songer à obtenir l'armistice avec ravitaillement, le Roi le repousse d'une manière absolue. Sa Msgesté concède la représentation des départements envahis, dans TAssemblée a élire pour traiter de la paix, et cela parce qu'on s'était déjà entendu sur ce point pendant la première conférence; elle accorde aussi l'armistice sans ravitaillemetit et d'une durée stHctement sufnsante pour pouvoir procéder aux élections et à la réunion d'une Assemblée...
< Je sens combien sont dures de pareilles exigences, et dans quelle 49ituation critique elles placent le Gouvernement qui va se trouver aux prises avec une population aveugle et exaltée. . .
€ Cependant, s'il m'était permis de donner un conseil, ou plutôt d'exprimer une opinion personnelle, je dli*ais que la sagesse et le patriotisme commandent d'accepter Ces Conditions, si dures qu'elles soient.
< L'armistice avec ou sans ravitaillement vous permet de nommer une Assemblée qui, j'en suis convaincu, sera amenée à conclure la paix, car je ne cfois pas, remarquez bien que. ce sont mes propres appréciations, — appréciations qui résultent de ce que j'ai vu sur mon passage , — je ne crois pas, dis-je, que la situation du pays et des armées soit telle que l'on puisse
« poursuivre là guerre avec quelques chances de succès. « Gcffitifluer la lutte, c'est amener infailliblement l'inva-
DÊPENSS DE PARIS. 15
siôn de là Noftnandie, de nos riches provinces du Nord, peut-être la destruction de nos forces navales... en un mol, c'est la ruine complète de la France, f Le Roi n'a pas fait connaître encore d'une manière précise à quelles conditions il accorderait là paix ; néanmoins j'ai lieu de penser qu'il n'ira pas au delà de la concession de notre Alsace et d*un subside de deux milliards... évidemment c*est beaucoup; c'est un lourd et douloureux sacrifice ! Mats si l*on ne sait pas s*arfétef , ce sacrifice ne fera que s'aggraver. De nouvelles invasions, de nouveaux désastres viendront s'abattfe sur nous, et les demandes de l*ennemi, astreint à de plus grandes châî*ges, iront toujours en augmentant. Peut-être flnifa-t-il par demander^ l'Alsace, la Lorraine, cinq milliards... ou plus encore!... DansTétat où nous sommes, je le répète, il serait prudent de iraitef , même avec ceê dures exigences. C'est une opinion personnelle, je ne veux l'imposer à pe^ sonne. . . croyeîs-le bien, je ne me dissimule pas les difficultés que rencontrera le Gouvernement â faire accepter par la population parisienne,de6 êonditions aui^si pénibles. *
M. Jules Favre répondit qu'en présence de Texaltafion de» espfils, il serait absolument impossible de proposer une semblable convention, qu'il ne fallait ttîénie pas songer à en paflét*.
Le général Ducfot fit obsèrVW qu'il connaissait aéséz le caractère et les idées du Gouverneur pour être cêf tain qu'il n'adhérerait jamais à de pareilles Conditions, lesquelles d'ailleurs n'étaient vralttient pa* acceptables dans la situation présente.
• L'armistice sans rdvltÉtilIement, ajoutait le général, • serait une sorte de capitulation, ou du ttiôing elle noiis t y eonduîttÉit fataléfttent ; or, hùaa àVûtiB ettcofë déè vl-
« vres pour longtemps, nous possédons des armes, des « munitions, un matériel puissant, des troupes nombreuses qui s'améliorent chaque jour, en un mot tout ce qu'il faut pour résister énergiquement ; — dans ces conditions nous n'avons pas le droit de capituler. . . Notre devoir est de faire durer la défense de^ Paris le plus longtemps possible, afin de donner à la FYance, le temps, les moyens d'organiser de nouvelles armées. Si, dans cette lutte suprême, les ruines matérielles du Pays augmentent, ses ruines morales diminueroril dans une proportion inverse. Nous sommes aujourd'hui sous l'accablement des épouvantables désastres de Sedan et de Metz... Eh bien! la continuation de la lutte peut nous relever de ces affreux malheurs! »
« Général, dit M. Thiers, vous parlez comme un soldat, c'est très-bien, mais vous ne parlez pas comme un homme politique. > — c Monsieur, je crois également parler en homme politique ; une grande nation comme la France se relève toujours de ses ruines matérielles ; elle ne se relève jamais de ses ruines morales. En continuant à défendre pied à pied le sol de la Patrie, notre génération souffrira peut-être davantage, mais nos enfants bénéficieront de l'honneur que nous aurons sauvé. >
— « Enfin, que croyez- vous ? qu'espérez-vous? Est-ce que vous comptez sur les armées extérieures pour délivrer Paris? » — c Non, je n'y compte pas le moins du monde. » — « Eh bien! vous croyez-vous donc assez forts pour débloquer Paris ?» — c Pas davantage. Je pense que nous pourrons peut-être faire passer un corps de 50 à 60,000 hommes qui, à un moment donné, ira prêter un énergique appui aux armées de l'extérieur ; mais quant à débloquer Paris,
< cela me semble peu-probable. Ce que je puis affirmer,
< c'est que nous combattrons honorablement, et que f nous chercherons à faire le plus de mal possible à « Tennemi. Et un jour viendra peut-être, où, fatigué, « épuisé, découragé, il finira par nous offrir des con- « ditions plus acceptables. Dans tous les cas, nous au- •i rons fait notre devoir (1). >
Après deux heures de pénible entretien, entretien qui eut lieu près du pont de Sèvres, dans une pauvre maison abandonnée, dévastée, où nous n'avions même pas trouvé un siège, M. Thiers nous quitta pour retourner au quartier général allemand. M. Jules Favre s'était chargé de prendre les ordres du Gouvernement et de les transmettre le lendemain à Versailles par l'intermédiaire fie M. Cochery.
Dans la soirée, sur la demande de M* Jules Favre, le général Ducrot fut admis à la séance du Gouvernement, les condiuons afin de corroborer par ses souvenirs personnels le récit quartier "gén^çai ael entrevue.
Le conseil décida à l'unanimité qu'on ne pouvait accepter l'armistice sans ravitaillement; ume note rédigée dans ce sens fut confiée à M. Cochery, qui la porta à M. Thiers dans la journée du 6 (2) ; celui-ci, après en avoir donné connaissance à M. de Bismark, devait quit-
\U « Osera-t-on nier, dît le général Ducrot dans son discours à la cé-
< rcmonie anniversaire de Champi^ny... que cette longue résistance de « Paris, si imprévue, si extraordinaire, ait sauvé l'honneur des armes, « nous ait mérité le respect de nos adversaires, nous ait conquis les sym-
< pathies de TEurope entière?... Comment avons-nous perdu le bénéflce -- de cette glorieuse défense, de ces lourds sacrifices?... Comment, en
on instant, notre malheureux pays est-il devenu un objet d'épouvante, « d'horreur pour le monde entier?... Par le crime abominable de miséra- * blés patricideSf oui, patricides, car il faut bien trouver un mot nou- « veau pour exprimer un forfait sans précédent dans l'hisloiro ! »
(2) Voir aux pièces justificatives, n* XI.
Le
Gouvernement refuse
ter Versailles , et se randre à Tours pour se mettre à la disposition de la Délégation (1), L'armistice Ainsi toules Ics négociatious se trouvaient rompues... M octobre, co qui était possible avant le 31 octobre était devenu impossible après cette néfaste journée.,.
€ Il est aujourd'hui de notoriété, dit le général Tro- « chu, dans une proclamation du 14 novembre, il est de « notoriété que la Prusse avait accepté les conditions « du Gouvernement de la Défense pour Tarmistice proc posé par les puissances neutres, quand la fatale jour- « née du 31 octobre est venue compromettre une situa- « tion qui était honorable et digne, en rendant à la « politique prussienne ses espérances et ses exigences ! »
Dans son rapport, M. Thiers affirme également que rinsurrection changea l'armistice avec ravitaillement en armistice sans ravitaillement...
Si Ton ne s'est pas fait illusion, si en réalité nous avions pu obtenir un ravitaillement proportionnel , il est évident que tout changeait de face... au point de vue militaire, au point de vue politique.. ^^^
Pendant ces vingt-cinq à trente jours de trêve, Paris achevait d'organiser, de compléter ses moyens de défense... le siège se trouvait en quelque sorte reculé d'un mois; la province avait tout le temps de fonner des soldats, d'acheter des armes, des munitions... N'étant plus obligé de s'en rapporter au moyen bien imparfait des messages par voie aérienne, les opérations entre Paris et la province étaient combinées, arrêtées à l'avance ; il y avait unité de vues, unité de commandement.
Enfin, la France se donnait un pouvoir régulier, également autorisé pour la paix ou pour la guerre... ce gouvernement quel qu'il fût n'étant pas enfermé dans Paris,
(1) Voir aux pièces juatiflcalives, le vapport adressa* par M. Thiers aux représentants des grandes puissancps, iK" XII.
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libfo d^agir, hon des atteintoQ de rennemi, devenait une force, une puissance avec laquelle il fallait compter.
A la reprise des hostilités, Paria n'était plus qu'une grande place assiégée... sa capitulation n'entraînait pas la capitulation de la France entière ! la faute commise par le Gouvern§(pent en qq laissant enfermer eût été réparée : c ces considérations étaient tellement décisives qu'elles ne pouvaient entrer en balance avec la facilité donnée aui^ assiégeants derenforoer leurs lignes d'in^ vestissement , de compléter leur matériel de siège et d'augmenter par de nouvelles levées leurs armées d'occupation. Quand on songe à la saison dans laquelle on entrait et qui a toujours été considérée avec raisoa comme plys favorable à la défense qu'à Tinvasion, les avantages de l'armistice semblent plus certains encore. »
Pendant cette trêve momentanée, notre situation politique se modifiait.
La France, tombée dans le piège que la Prusse lui avait tendu, était considérée, par le seul fait qu'elle avait déclaré la guerre, comme ayant recherché, voulu la guerre.
Avec l'armistice, les hostilités étaient arrêtées, une sorte de phase pacifique s'ouvrait pendant laquelle les rôles se trouvaient virtuellement changés...
En faisant de la cession de nos provinces, une question s/ne quâ non de paix, la Prusse semblait en quelque sorte déclarer une nouvelle guerre... et dès lors nous ne combattions plus que pour la défense du sol...
Sans faire trop de fond sur l'Europe, tout en étant convaincu qu'elle était résolue à ne s'occuper de la France que dans les limites où l'intérêt français se confondait expressément avec le sien propre... il y avait là un bénéfice de situation morale qui très-certainement aurait influencé en notre faveur.
Ainsi, avant le 31 octobre, une perspective honorable, avantageuse même, s'ouvrait pour nous... quand tout-àcoup la Révolution s'était jetée au travers des négociations et de sa main maudite avait tout compromis, tout renversé.
La Prusse, qui ne semblait plus espérer en la démagogie, reprit confiance et devint plus exigeante, plus dure que jamais ; rejetant l'armistice avec ravitaillement, elle ne nous accordait plus qu'une simple trêve de vingt-cinq jours.
Pendant tout ce temps nous ne devions recevoir aucun approvisionnement, vivre de nos seules et uniques ressources présentes... c'était nous livrer pieds et poings liés, nous faire captifs... Évidemment nous ne pouvions accepter de semblables conditions et ne devions plus songer qu'à nous défendre avec la dernière énergie.