IV
546 DBFBNSB DR PARIS.
que la ligne ferrée de Lyon à BêsançoBi par Bourg, n'a été utilisée pour aucun transport, qu'elle est restée constamment libre.
Enfin, nous examinons les ressources de Tannée et celks de la garnison. Ces ressources réunies, nous ne pouvions espérer qu'elles dureraient plus de 15 à 18 jours. Les approvisionnements sur lesquels je comptais n'étaient pas arrivés. Ou anit bien expédié des vivres , mais ces vivres étaient restés dws le Midi, et, par suite des embarras, de Tencombrement des gares, rien n'était parvenu à Besançon. Puis je recevais d'autres novveUes encore. Ce sont de ces choses que je n'aime pas à redire. mais enfin, à vous, il faut bien, ne rien dissimuler. La démoralisation des troupes était profonde, elle était la conséquence des circonstances, des misères supportées, de la satisfaction incoiaplète des besoins matériels , de la jeunesse des soldats, de leur manque d'habitude des choses de la guerre, de leur défaut d'instruction et surtout d'éducation militaire, du manque de cadres et d'anciens soldats façonnés au métier.
Je reçus une lettre du général Martineau-Deschenez, commaodant le 15^ corps, lettre dans laquelle il me disait que je ne devais pas me faire d'iUusion, qu'on s'organisait pour fuir et non [voar combattre, et cette lettre était accompagnée de pièces à 1 appui. Le général BressoUes me tint à peu près le môme langage, mais il m'annonça quelque chose de bien plus fort. C'est qu'il avail cessé d'occuper les monts Lomont , qu'il n'avait pas pu attendre mes ordres pour prendre ce parti, et qu'il filait jiisqu*à VerceL Je lui ordonnai de la façon la plus impéraiive d'arrêter son malencontreux mouvement de retraite et de reprendre immédiatement Toffensive. Il ne me répondit pas, et depuis je restai sans nouvelles de lui. Il n'avait rien tenté de sérieux pour se conformer à mes instructions formelles, il avait eontmué sa retraite.
Le 18« corps (général Billot), que j'avais appelé pour fecilîter l'offensive du Î4« eorps, avait employé 24 heures ft passer de la rive droite à la rive gauche du Doubs, en traversant Besançon. Il ne put, par suite de ce retard, être engagé utilement.
Quant à la division Dastugues que j'avais chargée d'occuper la gare de Mouchard, elle n'avait pas tenu dans cette position.
M. Ghapbr. --« C'était une division de cavalerie?
M. le général Bourbaki. — * Non. C'était une division d'infan* terie d'un faible effectif. Les choses en étaient A ee point lorsque je reçus du Ministère de la guerre la dépêche télégrq>hique qnt j'ai là. Vous voyes la position : le général Werder oœupaii les rives de l'Ognon; le général Manteuffel tenait la Saêoe et la partie inférieure du cours du Doubs. Or* cette dépêche m'e^joigaait d'aller au secours de Garibaldi à Dijon. Il fallait percer cette
masse de 150,000 hommes qu'on avait laissé s'agglomérer sur las deux rives de la Saône; il n'y avait qu'un seul point de passade, Âuxouue ; de façon que toute l'armée venant à s'engager dans ce cul-de-sac, dans ce coupe-gorge, se serait trouvée prise en flanc des deux côtés à la fois et acculée à la Saône sur cet unique point de passage I Je n'aurais sauvé ni un homme ni an canon.
Je refusai complètement de prendre cette route. Une seule chance de salut, puisque Garibaldi et le général Pellissitr n'avaient eu garde de se replier, pour défendre la forôt de Chaux, la gare de Mouchard et Quingey, était de descendre vers ie Midi, en côtoyant la frontière de la Suisse. J'avais plus de chance, d'ailleurs, malgré le peu de forces réelles qui me restaient, de battre l'ennemi à l'une de ses niles et de me frayer un passage de cette façon-là qu'en essayant de percer par son centre, où il pouvait réunir beaucoup plus de forces dans le même temps. Chacun voit cela, n'est-ce pas?
M. de Freycinet répondit à mes justes observations par un télégramme qui, tout en me laissant ma liberté d'action et ma responsabilité, me parut, je ne dirai pas injurieux, mais plus que dur. La crainte de voir mon armée internée en Suisse, le manque de vivres pour mes troupes, l'appréciation injuste que le ministre de la guerre faisait d'efforts si constants, si soutenus, si désespérés, tentés dans des conditions de température affreuses, toutes ces pensées m'assaillirent, et alors l'accident est
arrivé.
Je ne sais pas ce qui se serait passé s'il avait été donné à Tarmistice une autre interprétation que celle qu'il a reçue ; mais dans Tétat où l'on était, dès qu'eu sut qu'il y avait armis*» lice, on se dits Dieu soit loué I l'armée restera en place au lieu de gagner de vitesse et de prendre de meilleures positions. C'est ainsi qu'elle s'est trouvée dans l'obligation de se réfugier en Suisse 1....
Voilà, messieurs, le récit exact des événements sur la vuceos* sien desquels vous teniez à être édifiés.
M. Call£t. — Ainsi, l'opinion du général est qu'pn ne pouvait pas faire autre chose que ce qui a été fait ?
M. le général Bourbaki. — Oh I quant à cela, c'était imposai* ble. Songez à la situation ; nous voilà dans un pays couvert de neige, avec un verglas sans pareil, sans autre chemin de fer pour nous ravitailler que celui de Besançon par Glerval, eommuniquant seulement par les routes ordinaires avec Montbé*liard et Héricourt que nous avions attaqués le même jour. Il fallait donc envoyer à Glerval chercher des vivres. Avec les meiU
leurs moyens de transport réquisitionnés dans le pays on fait, sur ces routes, en temps ordinaire, une lieue par heure; le verglas se produisant, on employait alors trois heures et quelquefois quatre pour le môme trajet. Puis, Tencombrement se produisait en tôte des convois, les chevaux tombaient sur la route et quelques-uns mouraient dans les brancards mômes de la voiture à laquelle ils étaient attelés.
Il faut avoir vu ce que peut produire un froid de 18 degrés dans ces montagnes pour s'en rendre un compte exact.
Quant à la dépêche dont je vous parlais tout à Theure, elle est du 25 janvier.
< Télégramme du ministre de la guerre au général BoarbùL
c Vos dépêches chlorées d'hier .ne sont arrivées ici que ce matin après dix heures ; elles n'ont été déchiffrée, et je n'ai pu en prendre connaissance que vers une heures. Je m'empresse d*y répondre.
« Je suis tombé des nues, je l'avoue, à leur lecture. Il y a huit jours à peine, devant Héricourt, vous me parliez de votre ardeur
à poursuivre le programme commencé ; et aujourd'hui > —
J'en avais pourtant eu de l'ardeur ! — « et aujourd'hui, sans avoir eu à livrer un seul nouveau combat, après avoir fait des moav^ ments à peine sensibles sur la carte.. . »
On oublie que j'avais eu à faire une très-grande conversion pour opérer ma retraite des lignes de la Lisaine sur Besançon; on m'avait assuré qu'il n'y avait plus en Allemagne un seul homme qui pût être envoyé contre nous, au moment où le mouvement vers l'Est avait commencé ; or, nos prisonniers ont va chaque jour, à partir de cette époque, passer des trains entiers de troupes, notamment à Mayence. Pai* suite de cette nouvelle agglomération, je me trouvais arrêté et, pendant ce temps, les troupes chargées de garder le cours de la Saône ayant laissé franchir cette rivière par l'ennemi, ma gauche se trouvait tournée et je devais opérer un mouvement de conversion ayant la droite pour pivot. Le délégué à la guerre avait sans doute négligé cette considération, et basé ses appréciations sur l'étendue des mouvements de l'aile droite ; je continue :
« • . . . Vous m'annoncez que votre armée est .hors d'état de marcher et de combattre, qu'elle ne compte pas 20,000 combattants, que la marche que je vous conseille, vers l'Ouest ou le Sud, est impossible et que vous n'aves d'autre solution que de vouâ
diriger sur Pontarlier; enfin vous concluez par me demander mes instructions. Quelles instructions voulez- vous que je donne à un général en chef qui déclare qu*il n'y a pas d'autre parti à prendre? Puis-je. je vous le demande, prendre la responsabilité d'un de ces échecs qui suivent trop souvent la détermination qu^on impose à un chef d'armée ? Je ne puis que vous manifester énergiquement mon opinion, mais je n'ai pas le droit de me substituer à vous-même, et la décision en dernier lieu vous appartient.
< Or, mon opinion est que vous exagérez le mal; il me parait impossible que votre armée soit réduite au point que vous dites. »
— Mais cette armée , elle est restée soixante-deux jours dans la neige, le verglas, la glace; or, l'armée de l'empereur Napoléon I*' (500,000 hommes), soit dit sans comparaison, bien entendu, n'a mis que soixante jours pour se fondre, en 1842, dans dételles conditions; j'entends par là que les maux physiques sont les mômes pour les uns et pour les autres.
« Le commandement d'un bon chef ne peut pas en si peu de temps laisser une telle désorganisation s'accomplir. Je crois donc que, sous l'impression de votre dernier insuccès, vous croyez la situation autrement qu'elle n'est. En second lieu, je crois fermement que votre marche sur Pontarlier vous prépare un désastre inévitable. Vous n'en sortirez pas; vous serez obligé de capituler, ou vous serez rejeté en Suisse. >•
— Eh ! je savais bien que je risquais l'internement en Suisse, mais j'aimais encore mieux cela que de laisser prendre hommes et matériel par l'ennemi.
< Quelle que soit la direction que vous preniez pour sortir de Pontarlier, l'ennemi aura moins de chemin à faire que vous pour vous barrer le passage. . . »
— Oui, mais je le répète, j'avais plus de chance de réussir en attaquant une des ailes de l'ennemi qu'en essayant de forcer son centre.
< Ma conviction bien arrêtée, c'est qu'en réunissant tous vos corps, et vous concertant au besoin avec Garibaldi...
— Or, je n'avais eu aucune espèce de communication avec Garibaldi, ni par des hommes venus à pied, ni par cavaliers. »
«... vous serez pleinement en force , soit pour passer par Dôle..« »
— Pourquoi Dôle, plutôt qu'un autre point? Allez à Dôle!
iGO DÉPENSE DE PARIS.
Partez pour Dôlel on croirait vraiment qu'il n'y a qu'à éonre des instructions pour qu'elles soient exécutées.
t . . . soit par Dôle, soit par Mouchard, soit par Gray, soit par Poatarlier. Vous laisserez ensuite le 24* corps et le corps Cremer en relation avec Garibaldi, et vous continuerez votre moave- QienL en prenant autant que possible pour objectifs les points iodiqués dans mes dépêches précédentes, et si l'état de votre armée ne permettait pas réellement une marche aussi longue, vous vous dirigeriez vers jQhagny pour y stationner ou pour vous y embarquer. *
c Remarquez que dans la position que vous allez prendre, voss ne couvrirez pas xnôme Lyon.
« Telle est, général, mon opinion. Mais, je le répète» vous êtes s^ul juge en dernier ressort , car vous seul connaisses exactement i'état physique et moral de vos troiipes et de leurs chefs, ji
Un membre. — Quelle est la signature?
M. le général Bourbaki. — Toujours : deFreycinet; les signatures sont toujours de Freycînet.
Votei maintenant ce que je répondis :
c Besançon, le 25 janvier 1871.
a J'éprouve le besoin d'insister prés de vous sur les dangers que présenterait toute opération de la première armée sur Nevers, Auxerre ou Tonnerre, quelque désirable qu'en soit la réalisation.
c Lr'état «Mirtl de Farinée est tré^ipea solide; eHe ne poomit enlever Dôle. En e«tre, il nous faudrait passer entre deux mmns occupées par l'ennemi, exécuter ainsi use double aarths de flanc, passer la Saône à Auxonue, et peur peu que reunemi, profitant âc cette situation^ menaçât nos derrières, accepter le combat ayant la Saône à dos avec un seul point de passage.
« L'ennemi ne peut se concentrer aussi rapidement sur l'une de ses ailes que sur son centre, et plus il me suivra vers leSnd, plus il découvrira sa propre ligne de conimnnication.
< Si je puis le devancer à Salins, mon mouvement se trouvera réduit comme distance, comme difficulté des routes que couvre la neige, et comme temps.
t J'ai dirigé ce matin trois colonnes, la division Cremer, la réserve générale de l'armée et une division du 20* corps qtd s'arxMefx)nt oe soir «or les berds de la Loue à ûàénDU ^et Ointns, et
DÉPCINSE DE P\RIS. 651
qai continueront leur route demain, soit dans la direction de Salins, soit dans celle de Pontarlier, suivant les circonstances.
« Ma grande préoccupation est d'assurer la subsistance des hommes. »
— On m'avait promis des vivres à Pontarlier, et de les faire arriver jusqu'aux monts Lomont.
t Elle serait bien réduite, si Besançon possédait toutes les ressources que j'avais demandé d'y accumuler. L'intendant Frlant prétend vous avoir signalé à diverses reprises rimpossibllité d'atteindre le résuKat voulu, à cause de Tencombrement deis vgles ferrées.
«r II importe peu qu^il soit on non responsable de cet état de choses : il ne m'en cause pas moins une situation extrêmement difficile. Je reçois votre télégramme de cette nuit, réclamant des nouvelles, je vous ai télégraphié hier soir à t heures SO pt à 9 heures, et cette nuit à 12 heures 45.
c Quant à présent, je ne puis que chercher à me dégager et non à percer la ligne ennemie. »
-^ Et, en effet, comme vous le savez, la Saône était dégarnie et je me trouvais avec 150,000 hommes sur les bras.
M. le comte Daru. — Général, vous avez parlé de M. de Serres ; n'était«il pas un des secrétaires de M. Gambetta?
M. le général Bourbaki. — M. de Serres n'était pas secrétaire de M. Gambctta, il était plutôt lo délégué de M. de Freycine^,
M. LB Président. — N'avait-il pas ,ét^ attaché i YPiT^ Q^aimajor?
M. !• général Bour9^ki. -^ U y é&^il resté Aefï^ Ip cox«m«9« cément du mouvement 3ur TEst, U y «^vait été wvoy^, wm qu'un major autrichien Aommé i» lfoviti9p et un /oaj^i^ajjie f^m-» çais de cavalerie nommé }/LgxéQha}, Je ne m'inquiétai^ pas, 4'^* leurs, de rechercher si le Gouvernement me faisait ou non 3Mrveiller. Cette situation m'avait été faite pendant que j'^^ejcçais le commandement supérieur de la régioq du Nord» 4'fiXi ai acquis la certitude.
^. hsi PRÉsmsNT, — Vous a-4-on créé des dittoultès? -
M. le général Bourbaki, — Je n'ai eu qu'à vû^ louer de ^les rapports avec ces messieurs.
M. LR PRisiDSNT. — 118 no vous ont pas g^né âans von mouvements ?
M. le général Bourbaki. -*- Non, monsieur le Président.
M. !« comte de RESséauisR. — Quel a été leur rèlo datts votre état-majerT
M. le général Bourbaki. — M. de Serres, ancien élève des ponts et chaussées, s'occupait spécialement des voies ferrées.
M. DB RooBR. — Il n'était pas militaire?
M. le général Bourbaki. — Il n'était pas militaire; il entretenait des relations avec les agents des compagnies ; il a reconoo plusieurs fois lui-môme Pétat des voies, ce pourquoi il était trèscompétent ; il était inspecteur général des chemins de fer autrichiens. Il m'a toujours semblé fort zélé et quelquefois trèa-uUle. MM. de Serres, de Nordte et Maréchal me quittèrent après moa arrivée à Besançon, sur Tordre de M. de Freycinet, pour retourner à Bordeaux.
M. OE Roger. — Est-ce que M. de Senres est Français?
M. le général Bourbaki. — Je crois qp'il était Français, mais je ne puis rien préciser sur sa nationalité. Il était très-agréable dans ses relations.
M. Callbt. — N'y a-t-il pas eu un retard dans votre marche?
M. le général Bourbaki. — Oui, il y a eu un retard dans ma marche, retard causé par la difficulté de faire mouvoir les troupes de toutes armes sur des routes couvertes de verglas et d'assurer le transport du matériel de guerre, celui des vivres et des munitions dans d'aussi fâcheuses conditions.
De plus, de grands renforts, des renforts considérables sont arrivés aux Allemands que l'on croyait ne plus pouvoir lever on seul homme. Il ne leur est pas venu seulement des hommes de l'intérieur de l'Allemagne ; il leur a été fourni des renforts par les troupes occupant la Lorraine, par celles occupant l'Alsace, et il a été détaohé en outre, pour couper nos communications, deux corps d'armée, le 7«, rendu libre par la capitulation de Mézières et le 2« qui se trouvait sous les murs de Paris; ces deux corps, présentant un effectif total de 60,000 hommes, étaient sous les ordres du général Manteuffel. Il aurait fallu, sur la Saône, qu'on disputât le passage â l'ennemi, que l'on rompit les ponts, comme j'en avais donné l'oMre. Je {ne crois pas qu'on eût empêché les Allemands de passer, mais on aurait retardé leur mouvement et là était toute la question.
M. LE Présioent. — Garibaldi a-t-il cherché à vous rejoindre?
M» LE général Bourbaki. — Je ne le pense pas, et, quant à moi, je ne l'ai jamais désiré. Tout ce que je souhaitais, c'était que, ni lui ni ses officiers ne se trouvassent en rapport aTec mon armée ; mais j'étais en droit d*espérer que Garibaldi garantirait mon flanc gauche.
M. le PRBSinBNT. — A qui faut-il attribuer le fait de ne pas avoir fait connaître les conditions de l'armistice, et par conséquent d'avoir causé une partie des désastres de l'armée de VEbïI
M. le général Bourbaki. — L'armistice a été notifié par le Gouvernement sans qu'il ait été fait mention, dans cet avis, de Toxoeption relative à l'armée de l'Est. Je crois que c'est M . J. Favre qui, en signant l'armistice, en a fait excepter cette armée. On ne comprend guère le mobile qui l'a guidé en cette circonstance.
Voici cependant la seule explication qui me paraisse admissible. Gomme nous avions eu un succès à Villersexel, il se sera dit : a Ne traitons pas pour l'armée de l'Est, elle est en train de battre les Prussiens. » Je n'en sais rien positivement, mais je ne puis m'ezpliquer autrement cette clause dont les conséquences ont été si graves. Comment comprendre, en effet, qu'on exceptftt de l'armistice une armée en pareille situation? Nous avions obtenu un succès réel; l'imagination l'a grandi, et de là cette exclusion qui aurait été consentie ou demandée par M. Jules Favre lui-même.
M. LB Prbsidbmt, — Ainsi, cette condition, démettre en dehors de l'armistice l'armée de l'Est, ne viendrait pas, selon vous, des Allemands qui l'auraient imposée, mais des Français, qui en auraient fait la demande?
M. le général Bourbaki. — Je le crois sincèrement. On prétend même que M. de Bismark aurait dit au sujet «des succès de l'armée de l'Est : c En ôtes-vons bien sûr ? »
M. LB pRÉsioENT. — Avioz-vous quitté le commandement au moment de l'armistice?
M. le général Bourbaki. — J'avais quitté ce commandement.
Un Mbmbrb. — Que serait-il arrivé, suivant vous, si l'armistice avait été complet?
M. le général Bourbaki. — On serait resté à Pontarlier, et les troupes françaises n'auraient pas été dans la nécessité de se faire interner en Suisse.
M. LB PnésmBNT. — Croyes-vous que vous auriez pu passer à travers les troupes prussiennes?
M. le général Bourbaki. — Non, pas à travers le centre des forces de l'ennemi ; mais j'aurais fait en sorte de repousser son aile droite. Vous pourries, du reste, demander au général Clinchant des détails plus circonstanciés à ce sujet. On n'aurait probablement pas pu reprendre l'offensive, mais on aurait pu arrêter la marche des Prussiens.
M. le baron ub Vinols. — Je demanderai au général quelle importance il attachait au changement de position de Garibaldi. Garibaldi abandonnait des positions qu'il aurait dû garder, pour courir, disait-il, à une victoire facile*
M. le général Bourbaki. — Il n'y a pas eu pour Garibaldi et ses troupes de victoire facile ni difficile. Les gens de cette ar-
fi54 DÉFENSE DE PARIS.
mée ont écril, de tous côtés, qu'ils étaient Tiotorieux; on Taera un instant, niais les victoires n'existaient que dans les biilleiins.
Uif Membre. — Garibaldi n'a4-il pas, en «bandonnaat ses positions, rendu plus facile la marche des Prussiens sur vous?
M. le général Bourbaki. — J'admets qu'il ait connu le rnooTement du général Maateurfel ; il aurait pu s'y opposer, coarir à Gray, s'y battre, chicaner, disputer le terrain, se replier, s'il y était foroé, sur Dôle et la forêt de Ghausc, facile à défendre par des troupes irréguUères , je ne demandais pas d'autre victoire. Da reste, il y a des dépêches iélégraphiqaes qui montrent qu'au Ministère de ia guerre, on s'était rendu compte de le conduite da ûanbaldi et qu'elle avait excité dans le âeuveraementd'aWre aa ¥if méoontenicmânt
Uif MsMBRK. — Il a étéacousé d'être la cause du désastre piiacipal de l'armée de l'Est.
M. le générai Bouiibaki. *** Oui , jusqu'à un coriain point, puce que, s'il avait tenu ses positions, J'aurais «u du temps daYaot moi, le général Manteuffel n'aurait yas pu concentrer tous ses efforts sur nos troupes; il aurait dû assuMar ses eommimifiations.
Jo cherche mes dépêchas ; il y en a deux surtout qui pewrdeat vous intéresser. Je suis bien fâché de n'avoir pas été prévenu plus tôt; je vous aurais donné des détails plus complets.
M. LE Président. — Vous pourrez les compléter eo revoysii votre déposition. La Commission vous ea sera voeonnaissaote. Vous compléterez les dépêches que vous a'aves pas lues, que vous n'avez fait qu'indiquer. La sténographie de votre déposiltoa vous sera remise ; vous pourrez la corriger et la eompléter.
M. ie général Boubbaki. «^ Je nemerote la Gommissioa. ie le ferai volontiers.
Je tiendrais toutefois à tqus lire une dépêche adressée é Gtiibaldi par le Ministère de la guerre. Il est condamné par M. da Freycinet, et très-durement.
Un MBMBftE. — Est-ce à l'occasian de sa prétend«e viotoin^
M. le général Bourbaki. — Malheureusement nous n'étions pas victorieux; nous avions le sentiment profond que nous avions été battus. Nous n'avions qu'une prétention, celle de mieux aons y prendre une autre fois.
Voici la dépêche de M. Freycinet; elle est du 19 janvier. Vous voyez que c'est bien près du jour où rarmistice a été coudu.
« Je ne comprends pas les ittcessantes questions que voos iM pesez pour savoir qui commande» non fhu que les «ÛllleuMésqut surgissent toujeisrs au moment où, dites-vous, vous allés faire
quelque chose. La situation est bien simple : Voas commandez Tancienne armée des Vosges et les mobilisés de l'Isère; vous avez pleins pouvoirs de défendre tout le pays, et vous jouissez exactement des mêmes prérogatives que tous les commandants en chef. Vous êtes le seul qui invoquiez sans cesse des difficultés et des conflits pour justifier, sans doute, votre inaction. Je ne vous cache pas que le Gouvernement est fort peu satisfait de ce qui vient de se passer. Vous n'avez donné à F armée de Bourbaki aucun appui) et votre présence à Dijon a été absolument sans résultat pour la marche de f ennemi de ï Ouest h tEst. En résumé, moins é'expUeations M plus d'actes, voilà oe qu'on vous demande.
< Signé : Db Frisycim^t, 9
M. le baron de Vwols. — C'est sa condamnation.
M. LE PnésmENT. — Les dépêches que vous n*avez pas, vous les joindrez à votre déposition.
M. Maurice. — Ce n*est pas une question que je veux adresser au général, c'est la confirmation de ce qu'il vient de dire, que je veux faire devant lui.
J'ai été maire de Doi^ai, un peu av^nt Tépoque où M. )e géaé* rai Bourbaki nous Ht rhooneur de nous visijter. Je suis 4opc en position de vous dire combien nous ayons été l^eurpux de l'arrivée du général, et combien nous avons été doulQureuseiji^nt affectés de son départ,
RieA ne manquait dans le Nord pour y faire quelque chose d'utile au salut du pays. Le ponseii général 4u Nord ^vait voté 15 millions immédiatement souscrits; uous avious d^^ hommes autant que nous pouvions en désirer ( TiAdustriA du j^y» pouvait fournir aJboadamment tout ce qu'il fallait en piatériei, iM^biJiejneu^ et aampement, C'est avec désae^jtHr qpe 4M9us avoo« vu ces élémeats de force devenir inij^uissiMits par «léfaurt 4# direction utile et par perte de ten^ps.
Quand nous avons su que le général Bourbaki amvait, quand nous l'avons vu travailler d'une façon trèfr-utile à organiser Tefr fort de la résistance, nous avoas conçu des espérances, et nous avons espéré que le Noixl allait agir effioaoement.
Le général est arrivé à Douai : c'est à Douai surtout qu'on l'a insulté. Je tiens à dii*e quels éléments ont -été mis en jeu. Ce sont deux hommes déclassés, avec cinq ou six écoliers, «t quelques soldats débandés qui ont poursuivi le générai > qui ont 4oun6 des coopo de haïonnetto a jia portière de sa voiture. Tous ies g0D8 sensés, je ne 4is pus senloment les uetioopualenrB,
mais même les républicains sensés, étaient Indignés et déploraient ces faits.
C'est à la suite de cette manifestation dont vous voyez rinii' nité; c'est parce que dans deux ou trois villes quelques individus avaient dit que le général Bourbaki n'était pas un ancien républicain, (pi'on nous Ta enlevé, que nous sommes tombés de nouveau dans une quasi-inaction, et que nos 15 millions, nos 40,000 mobilisés, et les efforts de notre industrie ont été paralysés jusqu'à l'arrivée du général Faidherbe. Il est venu, et a payé noblement de sa personne. — Je dois dire, avec un souvenir de patriotisme indigné, combien nous avons souffert en voyant un département prôt à tous les sacriflces, paralysé longtemps dans ses efforts, et perdant un bon général par la faute d'une infime minorité.
M. Perrot. — Je désirerais adresser une autre question au général Bourbaki.
Dans le commencement de son récit, il nous a parlé de l'affaire Régnier. Je voudrais qu'il prît la peine de nous dire ce qu'il pense du rôle que jouait ce personnage.
M. le général Bourbaki. — Je crois qu*il avait vu M. de Bismark, et qu'il avait demandé à voir l'Impératrice, qui ne l'aurait pas reçu. Il était porteur de photographies que le Prince Impérial l'avait autorisé, sur sa demande, à remettre à l'Empereur. Le maréchal Bazaine le reçut comme un homme qui a perdu l'espoir de se tirer d'éffaire, et qui se raccroche aux moindres branches de salut s'offrent à lui. Le maréchal me dit que mon devoir était d'aller trouver rimpératrice, afin de connaître ses intentions, et il m'en donna l'ordre par écrit.
M. UE RsssÉouiBR. — C'était M. Régnier qui avait fait naître cette espérance dans l'esprit du maréchal ?
M. le général Bourbaki. — Oui. M. Régnier, à notre arrivée au chftteau de Borny, quartier général du prince Frédéric- Charles, me parut avoir ses entrées libres dans les divers bureaux de l'état-major général. Pendant que je me promenais sous les arbres, attendant qu'il nous fût permis de continuer notre route, M. Régnier vint me proposer de me présenter au prince, et il me dit que le chef d'état-major général avait manifesté le désir de serrer la main à un collègue. Je déclinai formellement l'une et l'autre invitations, et je fis comprendre à M. Régnier que, puisque nous étions en guerre, je n'avais d'autre sentiment qu'un sentiment de haine qui ne me permettait pas une semblable démarche. « Je vous en supplie, dis-je à M. Régnier, gardez-vous de me mettre en rapport avec ce général. • Ces circonstances me donnèrent à penser ; aussi, je vous Tacsure, si
à ce moment j'avais pu retourner à Metz, je l'aurais fait bien volontiers. (Séance du 5 août 1871.)