‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 5)Chapitre 80 sur 98 · IV · texte numérisé non relu

IV

la bataille de Goulmier^et larésolutioa prise de restera Orléans, des raisons qu'on avait fait valoir pour ou contre cette résolution. Je voudrais vous demander si, à rôtat-major, Toasarei eu connaissance de ce fait, que j'ai vérifié moi-même à Rain* bouillet. C'est que» peu de jours après la bataille de Coolmien, le 15, je croisi les Prussiens ont fait partir de Versailles un corps d'armée» qui est arrivé à Chartres. Avez-vous eu eonnaissancs de ce fait? On disait que nous aurions pu nous porter en snnt pour attaquer le duc de Mecklembourg et récraser, avant ip'il ne reçût des renforts. Or, on aurait rencontré ce corps d'snnèe qui venait à son aide.

M. le général Borbl, -«- Je doute qu'on ait su d'une manière exacte l'envoi de ce corps. Nous étions asses mal renseignés, et tout ce que nous savions» c'était qu*il y avait un corps à Ghs^ très. Je sais que, plus tard, il était venu des renforts de Paris, ^e ne peux pas préciser davantage.

Il y a eu un mouvement que je ne puis m'expliquer encors par* faitement: c'est un mouvement de l'ennemi» pendant que nons étions à Orléans» et que le prince Frédéric-Charles arrivait svfc son armée. Ses tètes de colonnes commençaient à peine à arriTer du côté de Montargis que vous avec vu ce grand monvemiBt exécuté par le prince de Mecklembourg qui s'est prolongé josqM du côté du Mans.

M. Pbrrot. — Môme à quelques lieues de Tours.

M. le général Borel. — En effet» il y a eu des reoonsaissanoes jusqu'à quelques lieues de Tours. Il a fallu qu'on emroyAt des renforts au prince de Mecklembourg pour qu'il pût exécoternu pareil mouvement.

M. PsRROT. — J'ai été moi«m6me trouver le maire de Ranbouillet, parce que j*avais eu connaissance du mouvement» etqne, sur ses registres» il avait consigné tous les mouvements qoi se sont faits. Eh bien, le 15» il y a eu un corps d'armée qui a eos« ché à Rambouillet; il se composait de 10 a 12,000 hommes venant de Versailles» marchant sur Chartres.

M.^ le général Borbl, — Je ne m'explique pas ce mouvement^ là. Etait^il pour nous attirer de ce côté» pour nous empècèer d'approcher de Paris et nous prendre par les deux flancs fie ne le sais pas. Mais ce qui est certain pour moi» c'est que le prince de Mecklembourg a dû nécessairement recevoir des renforts penr l'exécuter.

M. Perrot. — Maintenant» après l'expédition de Beamie-la- Rolande; il y a eu une proclamation qui avait pour objet d*exalter la conduite qu'avait tenue le 18« corps» sur un rapport dont je n'ai pu trouver la trace. Le général Crousat» qui commandsil en

chef, nottB a parlé de ce rapport. En avez-vous eu connaiBsance?

M. le général Borel. — Ce rapport n'est pas venu à l'étatmajor général. A-t-il existé ? je n*en sais rien.

M. Pkrrot. — - M. de Freycinet, dans les appendices' de son livre, dit qull a existé.

M . le général Borbl. — Ce rapport n*est pas passé par Tétatmajor général; je ne me rappelle pas en avoir eu connaissance.

M. Pbrrot. — J'ai transcrit un extrait de ce rapport officiel^ et M. de Freycinet dît qu'il a existé.

M. le général Borel (après avoir lu). — Je n'ai aucun souvenir d'avoir lu un pareil rapport. Le général Grouzat nous a écrit plusieurs fois, je me le rappelle, pour rendre compte de ses opérations ; mais je no me rappelle pas avoir reçu ce rapport du 18® corps.

M . Perrot. — Le général Grouzat a déclaré ne pas l'avoir fait.

Maintenant, le 30 novembre, le jour où on a pris l'offensivei il y a eu une conférence à laquelle vous assistiez avec quelques généraux.

M . le général Borrl. •» Oui, avec le général en chef, le général Chanzy, M. de Freycinet et M. de Serres.

M. Perrot — Il y a eu, dans cette conférence, une discussion sur le danger que pouvait présenter l'entrée immédiate en action ?

M. le général Borel. — L'entrée immédiate en action, d'après la situation qui nous était faite, ne pouvait guère être re-^ tardée.

M. Perrot. •» Il est évident que de la part de l'élémeilt militaire, il y a eu une résistance à agir dans les conditions où aes affaires ont été menées.

M. le général Borel. — Je vous ai dit les observations qui avaient été faites. En somme, lorsqu'on est dans un conseil ainsi formé, chacun émet son opinion. Je ne puis dire que le gé<^ néral en chef ait fait de la résistance ; à la suite de l'expositioil (le chacun des plans, chacun a fait ses observations et on est revenu à celui dont je viens de vous parler. Tous les généraux ont pris part à la discussion. Le danger de ce mouvement tour^ nant n'échappa pas au général Ghanzy. Il est incontestable que si ou avait pu réunir toute l'armée eu masquant le mouvement (ie manièie à n'être pas dérangé, nous aurions eu davantage de chances de réussite; mais dans notre situation, ce mouvement de concentration présentait un très-grand danger que nous pressentions, maift dont nous ne voyions pas toutes les conséquences.

M. Perrot. — Est-ce que vous n'aviez pas le sentiment que Pithiviers était le centre de réunion des Prussiens?

M. le général Borbl. — Pithiviers est évidemment un point stratégique important, c'est lo nœud de toutes les roules; mais je le répète, Pithiviers se trouvait mal placé à cause de la forèl d'Orléans, dont toutes les routes étaient impraticables.

M. LB Président. — Nous n'avons plus de questions à adresser au général, et nous savons qu'il est obligé de retourner immédiatement à Paris. Nous ne voulons pas abuser de son temps et nous le remercions des renseignements qu'il vient de nous donner. (Séance du 4 juin 1812.)

Déposition de M. le général Bonrbaki.

M. LE Président. — Veuillez, général, nous dire comment vous êtes sorti de Metz. Vous nous parlerez ensuite des opératioos militaires auxquelles vous avez pris part comme commaQJant d'un des corps d'armée.

Le général Bourbaki. — Le 24 septembre 1870, j'étais alic au fort Saint-Julien, dans le voisinage duquel avait eu lieu un petit engagement dont je voulais me rendre compte.

Je rentiai chez moi vers six heures. Au moment où je descendais de cheval, on me dit que le maréchal Bazaiue me faisait chercher partout depuis midi, pour une affaire qui paraissait très-pressée, mais qu'on n'avait pas voulu laisser de lettre. « H y a, me dit-on, un ofiicier d'ordonnance qui court après vous. » Pendant que j'étais à me demander ce que cela pouvait signifier, je reçus un télégramme m' appelant chez le maréchal. J'allai' chez lui; j'y rencontrai le colonel Boyer, son aide de camp, q«i me dit: « Voilà un monsieur qui se promène avec le maréchal; le connaissez-vous? — Non. — Vous ne l'avez pas vu aux Tuileries? — Non. Quoique n'y ayant pas connu tout le monde, j'ai assez l'habitude de me rappeler les figures que j'ai ^'ues, pour affirmer que j'ai, ou que je n'ai pas rencontré telle ou telle personne. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur? — Je "'' veux pas vous le dire, le maréchal vous le dira. > Le maréchal vint ù moi avec cet étranger ; il me dit: « Ecoutez M. Hêgnier. • C'était son nom. M. Régnier me développa le projet par lequel l'Impératrice pouvait traiter do la paix.

M. le comte Daru. — Pouvez-vous nous dire ce quclaii M. Régnier ?

M. le général Bourbaki. — C'est l'autour d'une brochure bUt*

un projet do traité de paix. Pour les uns, c'est un agent de M. de Bismark; pour les autres, c'est un fou. Je l'écoutai; il rae dit: « L'Impératrice est seule ; elle a besoin do quelqu'un pour exécuter ce projet; le maréchal Canrobert doit partir, ou vous. Le maréchal Bazaine vous demande si cela vous convient. »

A cette époque, Varmée de Metz était déjà perdue, elle n'avait presque plus de vivres, la ration de pain était réduite à 500 grammes ; il mourait déjà des chevaux à la corde. Nous espérions bien que la fin ne serait pas aussi triste qu'elle Ta été ; nous comptions percer les lignes prusiennes, nous ouvrir un passage, et au besoin nous réfugier en Belgique. Mais dans tous les cas, notre armée était perdue pour la France.

Le maréchal rentra ; il me dit : c On a beaucoup parlé politique; ce n*est pas notre affaire. Je ne vois à cet homme aucune espèce de qualité pour traiter. Mais enfin, il y a peut-être quelque petite chose à faire, Seriez-vous disposé à accepter une mis> sion auprès de Tlmpératrice ? — Parfaitement, mais à trois conditions : c'est que vous me donnerez Tordre écrit de partir, comme étant mou chef; c'est que vous mettrez à Tordre de la Garde demain, que je pars pour un temps limité, d'après vos ordres ; de plus, je vous demanderai de ne pas faire donner les troupes placées sous mon commandement jusqu'à mon retour. » Le metréqjial Canrobert était là. Le maréchal Bazaine s'engagea, accepta ces trois clauses, et je partis.

Je n'étais pas arrivé en Belgique que déjà toutes ces espérances me semblèrent des rêves. Je me dis : — Il n'y a rien à faire, cependant il me faut aller jusqu'au bout. — Je me rendis à Chislehurst près de l'Impératrice qui ne m'avait pas fait demander le moins du monde, contrairement au dire du maréchal.

Au récit que je lui fis de Tétat de l'armée et de l'occupation de la Lorraine, elle pleura beaucoup. Elle me dit qu'elle ne pouvait rien faire parce qu'elle paraîtrait entraver la défense nationale. Je reconnus la justesse de ses observations et je me décidai à rentrer à mon poste. Pour ne pas avoir d'obstacle, j'écrivis à lord Granville, le priant d'écrire au roi Guillaume que c'était par un subterfuge qu'on m'avait fait sortir de Metz et que je demandais instamment à y rentrer. Je disais par un subterfuge, parce que je croyais que ce M. Régnier avait des rapports avec M. de Bismark. Lord Granville obtint ce que je demandais. Dès que je me trouvai à Bruxelles, je priai le ministre do France, M. Taschard, de faire passer à Tours l'avis de mon voyage, d'informer ïa Délégation que j'allais rentrer à Metz. Je crus devoir prévenir le Gouvernement de Tétat dans lequel se trouvait l'armée de Metz, et la lettre relative à cet objet fut enregistrée à la chan-

cellerie. Je ne manquai pas de dire qu'on avait mangé quantité de chevaux, que ce qu'il en restait ne pourrait pas permettre d'atteler les batteries de combat, que les soldats n'avaient plus que 500 grammes de pain par jour et qu'on ne pourrait pas leur continuer cette ration plus d'un mois. La veille de mon départ de Metz, j'avais vu le général Changarnier et il m'avait dit : c Soyez sans inquiétude, on percera les lignes prusiennes, on s'ouvrira un passage. »

IjO gouvernement de Tours étant ainsi prévenu par moi du péril extrême que courait Metz, je me hâtai de continuer ma route.

En arrivant dans le voisinage des lignes prusiennes, je fas obligé de m'arrèter ; le général commandant à Trêves me prévint qu'il avait ordre de ne pas me laisser passer. Je lui fis remarquer que le roi Guillaume m'avait autorisé à retourner à Metz, que l'assurance m'en avait été donnée en son nom par le premier ministre de la reine d'Angleterre, que le prince Frédério-Gharles était invité non-seulement à permettre mais à faciliter mon retour à mon poste. Le prince à qui j*en référai, me lit répondre qu'il allait écrire à ce sujet à Versailles. De Luxembourg, je lui adressai plusieurs autres télégrammes, sans plus de succès.

J'attendis ; puis voyant qu'il y avait mauvaise volonté, je fia semblant de m'en aller. Je m'arrêtai à Bruxelles, où je reçns l'ordre de rejoindre à Tours la Délégation du gouvernement.

Après m'être assuré qu'aucune réponse favorable n'était arrivée à Luxembourg depuis mon départ, et qu'il me devenait dès lors impossible de rentrer à Metz, je me décidai à répondre à cette invitation.

Je fus parfaitement accueilli par les membres de la Délégation du gouvernement, y compris M. Gambetta.

Je leur racontai comment les choses s'étaient passées. M. Gambetta me dit : < Vous allez prendre le commandement de Tannée de la Loire. — Je refuse, lui répondis-je, parce qu'il y a trois joura vous avez donné ce commandement au général d'Aurelle, mon ancien colonel. Je ne le désire pas d'ailleurs, d'autant plus que j'ai vu passer de côté .et d'autre les éléments de cette année. Elle m'a paru dans un état déplorable d'indiscipline ; les soldats marchent en désordre et les officiers semblent les suivre avec tri-^tesse. Je vous demande autre chose, c'est d'aller dans le Nord. Là, j'aurai l'avantage de me rapprocher de l'armée de Metz, et s'il y a quelque chose à faire, je serai prêt.

Me voici arrivé à Lille. Je trouvai le pays dans une triste situation. On avait retiré des places fortes tous les canons rayés, susceptibles d'être utilisés pour la défense de Paris.

U n'existait plus d*armeTnent pouvant répondra à celai de Vennemi, en cas de siège. On avait puisé dans les dépôts tous ce qui s'y trouvait, jusqu'au dernier homme, jusqpi'au dernier habit, jusqu'au dernier fasil pour organiser l'armée de la Loire. Les arsenaux et les magasins étaient complètement vides.

Je me mis tout de suite à la besogne, et au bout d'une vingtaine de jours, j'avais formé mon petit corps d'armée. J'avais créé six batteries d'artillerie, deux escadrons de cavalerie et trois brigades d'infanterie aptes à marcher, enfin les places fortes se trouvaient à peu près armées et en état de défense, grâce au concours de l'amiral Fourichon, qui m'envoya soixante pièces de marine et trois mille fusiliers marins.

M. le comte Daru. — Quel était l'effectif de votre armée?

M. le général Bourbaki. — A ce moment, il pouvait être de 15,000 hommes.

J'oubliais un détail : pendant que j'étais dans le Nord, je reçus une nouvelle offire de venir prendre le commandement d'un ou de plusieurs corps, avec mission de les rapprocher de Rouen, et de marcher de là sur Paris. Je répondis que j'étais prêt à le faire, seulement je demandai si Ton avait bien réfléchi à ceci : c'est qu'on me proposait une marche de flanc de soixante-quinze lieues avant d'arriver à Rouen, et que Ton avait dû préparer sur la route les ravitaillements nécessaires ; qu'il fallait, en outre, que ces hommes fussent assez disciplinés pour supporter les fatigues et les privations, comme pour accepter le combat dans ces conditions. Enfin je demandai si l'on s'était bien entendu avec la garnison de Paris pour qu'elle ftt une sortie. Il ne fallait pas, disais-je, se dissimuler une chose : c'est que quelque effort que la province essayât de faire, elle ne produirait pas une puissance aussi grande que celle qu'on pouvait trouver dans Paris ; que cet effort devait être fait par 200,000 hommes qu'on pouvait prendre sur les 500,000 qui se trouvaient dans Paris. Dans la lettre que j'écrivis à ce sujet, je disais que si, au lieu d'être un agent de combat, j'étais un agent de pensée, un homme d'État, je voterais pour l'armistice et pour la paix pendant qu'il y avait encore un simulacre de force en France. J'ai là cette lettre.

M. le Président. — Veuillez la lire, général.

M . le général Bourbaki. — La voici :

Lille, 25 octobre 1870.

c Monsieur le ministre et cher ami, M Je reçois voire lettre me proposant d'aller prendre le com-

g36 DÉFENSE DE PARIS.

mandement de l'armée de Tours. J'abandonne pour un instant le travail d'organisation d'une petite division de 10,000 hommes qui est en très-bon train, et celui de l'établissement le pins rationnel de la défense des places du Nord, et cela pour voos dire ce que vous savez depuis longtemps que je me soumettrai aox ordres donnés par le Gouvernement de la défense nationale, et que, quelle que soit la position qu'il m'assigne, je ferai de mon mieux.

c D'après votre lettre, je crois que vous destinez rarmée de la Loire à passer sur la rive droite de la Seine, et à essayer, en forçant la ligne de circonvallation des Prussiens, de faire pénétrer un convoi de bestiaux et autres denrées dans Paris.

0 Si, comme je le suppose, l'armée de la Loire est tovgonrs à Vierzon, à La Ferté et à Blois, c'est donc une marche offranl le flanc droit de soixante-quinze lieues avant d'arriver à Rouen. Parvenu à ce point, je crois qu'en rappelant un peu de troupes du Pas-de-Calais, du Nord, et usant de celles de la Loire-Inférieure, on pourrait se créer un masque qui rendrait le passage moins difQcicile. Mais jusqu'à Rouen, l'ennemi pourra se concentrer bien facilement sur Chartres, sur Dreux, sur Évreux, et ce sera miracle, s'il m*a été possible de m'enlever à une action pendant une marche qui demande quinze à seize jours.

« Il est donc plus que probable que pour accomplir ce monvement, nous serons obligés d'accepter la bataille dans les environs de Mézidon, Bernay ou Lizieux. L'armée que vous venez de créer est-elle apte à disputer avec ténacité le terrain? Il faudrait à ce sujet consulter les divisionnaires qui doivent commencer à la connaître.

« Avez-vous pensé aux points qui doivent se trouver approvisionnés en pain, sucre et café ; car il ne faut pas songer, en marchant avec vivacité, à pouvoir faire faire le pain tous les soirs, et les distributions le matin?

c A ce jeu-là, nous ne ferions pas deux lieues par joar.

ff Votre armée est-elle déjà organisée de manière à porter quatre jours de biscuit dans le sac et quatre jours de 'provisions avec des voitures de réquisition?

c La discipline est-elle devenue assez bonne pour que vos troupes ne se rebutent pas devant la pluie, la boue, qui les attendent dans cette marche ? Car, rapprochés de l'ennemi comme nous le serons quelquefois, il ne faut pas penser à cantonner les soldats; il faudra que la plus grande partie bivouaque.

c Vous avez sans doute auprès de vous M. Thiers. Si vous pouviez avoir son avis au sujet de ce grave mouvement tournant, et s'il était favorable, ce serait d'un grand poids dans la

confîance qu'apporterait à son exécution Tofficier général que vous en chargeriez.

ff Si votre armée a pris des qualités de solidité, si elle a trois pièces de 12 par mille hommes, de bons artilleurs, et qu'on ne craigne pas le combat, il serait peut-être possible de raccourcir beaucoup la route à faire en côtoyant de plus près la ligne de circonvallation de Tennemi.

m Je termine ma lettre, mon cher ami, en vous disant que, dans l'état désespéré de résistance où se trouve la France, j'essaierai avec courage et dévouement tout ce que l'on m'ordonnera de faire ; mais si, au lieu d'ôtre un agent de combat, j'étais un agent de pensée, je voterais pour un armistice et pour la paix.

< C'est peut-ôtre un défaut d'éducation, autant j'ai confiance dans les soldats qui ont le respect et la crainte de leurs chefs, l'amour du drapeau, autant je me défie des ramassis d'hommes quif sans discipline, sans connaissance de leurs officiers, doivent combattre en rase campagne.

» Dieu, qui protège la France, infiigera peut-être un démenti à mes croyances, et j'en serais fort heureux, c A vous de tout cœur.

ff Signé : Bourbaki. »

< P. 5. — Je suppose que Trochu doit bien penser qu'au jour convenu et sur l'endroit convenu, l'effort de l'armée de Paris doit être formidable ; car, si ce que l'on nous dit est vrai , îi pourrait, en laissant une armée de 300,000 hommes dans la place, sortir avec une armée de 200,000 hommes bien encadrés , avec une artillerie nombreuse , et une connaissance complète des éléments qui doivent combattre ensemble.

« L'armée de l'Est, le peu de troupes du Nord, l'armée de la Loire peuvent aider à la victoire en se compromettant, mais elles n'offriront jamais l'élément de succès que Paris présente à lui seul.

< Je raisonne, comme vous le voyez, sur l'hypothèse d'un mouvement s'effectuant par étapes normales. Si vous avez à Tours le matériel nécessaire pour transporter toute l'armée de la Loire par chemin de fer, le mouvement de concentration sur la rive droite de la Seine pourrait s'effectuer peut-être en cinq ou six jours. »

M. GALLirr. — C'était un commencement d'exécution du plan Trochu.

M. le général Bourbaki. — Oui« mais je n'étais pas dans le secret.

M. LE Président. — A qui adressiez- vous oette note?

M. le générât Bourbaki. — A Tamiral Fourichon.

Au moment où j^achevais de mettre en état de défense mes places fortes du Nord et d'organiser mon petit corps d'armée, je me proposais d'enlever la garnison ennemie qui se trouvait à Beauvais. Je me trouvais de force pour exécuter cette entreprise; je voulais en une marche me porter ensuite sur Chantilly en essayant de détruire les approvisionnements qui y auraient été réunis.

M. Pkrrot. -^ Voua aviez là un sentiment bien exaet des choses, car j'étais au milieu des Prussiens, et» a ce moment, un pareil coup de main pouvait réussir,

M. le général Bourbàki. — C'était, en effet, un coup de main que je voulais tenter; je me serais, jusqu'à ce qu'une nouTelle occasion me fût offei*te, retiré ensuite dans mon réseau de places fortes.

A ce moment , je reçus un télégramme qui m'ordonnait de me rendre à Tours on attendant l'arrivée de mon suooesseur qni était désigné. Je me mis en route immédiatement, et le S9 novembre, à la station de Vaas, je rencontrai M. Gambetta. Je descendis de mon train et j'allai à lui. Je lui demandai pourquoi il m'avait envoyé l'ordre de me rendre à Tours et de remettre mon commandement.

Il me dit qu'il avait la plus grande oonfianoo en moi, qn'il m*estimait, mais que j'étais devenu impossible dans le Nord, que ma présence y avait fait concevoir des craintes, des méfiances politiques, c En fait de politique, repris-je, j'ai cherohé des effets d'équipement, d'habillement et des armes. Dans ces conditions, je n'ai pas besoin de vous le dire, si j'avais constaté la moindre répugnance à mon égard dans la population honnête, je me serais rendu justice moi-même, à tort ou à raison ; mais je constate, au contraire, que toute la population honnête m'était favorable.

ff Quelques gamins de Douai» à propos de la capitulation de Metz, ont, il est vrai, vociféré contre moi; mais j'ai recules excuses de la garde nationale aile-même,

« Si je ne suis pas appuyé par le Gouvernement, le moindre soldat me manquera. C'est une guerre au bonapartisme que Ton me fait. Pour que jaccepte un commandement, il faut que tonte méfiance disparaisse; rendez -m'en l'exercice possible! i — M. Gambetta me répondit : c J'y ai été obligé; c'est votre intérêt, c'est l'intérêt de la chose publique. Enfin, je vais revenir» Tours et je ne déciderai rien jusque-là. »

A Tours, j'attends l'arrivée de M. Gambetta : il ne me fit donner aucun avis. Dans les journaux comme dans les oonvaraations, on disait que je ne voulais pas servir mon pays au momeol oâ

tout le monde marchait. J'écrivis à M. Gambetta. A la réoeptioa de ma lettre, il me fit appeler; il me répéta toute la confiance que j'inspirais au Gouvernement, et il insista pour que je prisse un commandement. Je me décidai alors à accepter la nouvelle destination qui m*était offerte, à savoir le commandement du 18* corps qui se trouvait dans oe moment à Textrôme droite de Tarmée du général d'Aurelle de Paladines. Je pris possession do ce commandement le 3 décembre à Bellegarde. Je reçus, le soir môme, l'ordre de me rabattre, dès le lendemain 4, sur Orléans, et d*y concentrer les 20^ et 18* corps, oar on m'avait déjà chargé, d'après les instructions que le ministre avait envoyées par le télégraphe, de diriger les opérations du 20* corps ; je me mis en route. Le mouvement s'exécutait sur une grande étendue. N'ayant aucun renseignement, je poussai jusqu'à Ghâteauneufsur-Loire afin d'être à portée Td'un poste télégraphique. Là, je reçus du général d'Aurelle l'avis qu'il évacuait Orléans. L'année de la Loire était percée par son centre et coupée en deux.

Pour assurer la sécurité des 20* et 18* corps sur lesquels le prince Frédéric -Gharles pouvait se jeter avec le gros de son armée et se ménager ainsi un succès facile et complet, il était indispensable de les couvrir immédiatement de la Loire.

Je les fis passer en toute hftte sur la rive gauche, le 20* corps moins ses pièces de 12 à Jargeau, le 18* corps et les pièces de 12 du 20* à Sully. Après notre passage, je fia couper les ponts de ces deux localités. Gelui de Ghâteauneuf étant déjà détruit, c'était œ qui noua avait empêché de traverser la Loire à Ghâ-* teauneuf.

Nous étions fort contents de nous trouver derrière la Loirq, au lieu d'ôtre restés au milieu de la forêt d'Orléans, puisque nous étions coupés et sans ligne de retraite assurée; nous nous esti-* mlona très-heureux d'avoir échappé à un danger très- sérieux, lorsque tout à coup je reçois l'ordre do m'en aller à Melun et de me jeter dans la forêt de Fontainebleau.

Un membre. — L'ordre était signé de M. de Freyeinet?

M. le général Bourbaki. — ^ Il était signé par Gambetta. J'ai remis cette dépèche au général Billot, mon chef d'état-major, qui doit l'avoir encore entre les mains.

Cela n'a pas d'importance.

M. DE DuRFORT DB CrvRAG. ** Cela a de l'importance eomme démonstration d'incapacité militaire 1

M. le général Bocrbaki. «** Je ne pouvais pas exécuter un tel ordre. C'eût été livrer sans défense l'armée que je commandais. Quelques heures après, heureusement, je reçus contre-ordre. Il me fut prescrit d'aller à Gien et d'occuper fortement ce point. Je

m'y dirigeai, mais j'avais demandé à ne pas m'y arrêter, à n'y passer que pour prendre des vivres.

Gomme les ponts d'Orléans n'étaient pas coupés, ma ligne de retraite pouvait, d'un instant à l'autre, se trouver compromise. C*est à Gien que je cessai d'exercer le commandement direct (iu 18« corps, pour le remettre au général Billot, et que je reçus le commandement supérieur de ce corps et du i&^ qui était à Salbris .

J'écrivis plusieurs fois que nous ne pouvions pas rester en l'air de cette façon, d'autant plus qu'une partie du 15* corps s'était encore plus rapprochée de Bourges. Malgré le froid, la neige et le verglas, il fallait se concentrer et essayer d'apporter un peu d'ordre dans ces éléments confus qu'on appelait une armée.

M. le général b'Aurelle de Paladines. — C'est à la date dn 6 décembre que vous m'avez remplacé.

M. le général Bourbaki. — C'est à cette date que je pris le commandement de la première armée.

Je me rendis à Bourges; j'y ralliai le ib^, le 18* et le SO'corps d'armée.

Vierzon se trouvait occupé déjà par les Prussiens ; toute la ligne d'Orléans avait été envahie par eux.

Je dis à M. Gambetta qui était venu à Bourges : « Il faut laisser « âmes hommes quelques jours de» repos dans des cantonnec ments pour les refaire, pour leur procurer des souliers, des ff vêtements, et pour protéger un peu les chevaux contre les « intempéries qui en font périr chaque jour un bon nombre. • L'habillement surtout était dans un état déplorable; certains effets ressemblaient à des toiles d'araignée, et l'on voyait le jour au travers.

Je répétai à M. Gambetta qu'il fallait donner à ces hommes le temps de connaître leurs chefs et d'acquérir le sentiment de leurs obligations, la notion de leurs devoirs ; il y en avait un grand nombre qui n'en avaient pas l'idée.

M. Gambetta y consentit. Quelques heures après, —je recevais l'ordre d'aller par Blois au secours de la deuxième armée placée sous les ordres du général Chanzy qui battait en retraite dans la forôt de Marchenoir.

Je répondis que le mouvement qu'on m'assignait était impossible par deux raisons. La première, parce que, pour me rendre à Blois et me mettre en communication avec le général Chaniy, il me fallait au moins six jours de marche depuis Bourges; i» seconde, c'est qu'on me disait de passer à Blois qui serait probablement occupé par les Prussiens dans vingt-quatre heures

(ce qui eut lieu en effet), tandis que je n'y serais guère que dans cinq jours; j'ajoutai que si j'étais surpris dans cette marche de flanc par Tenuemi débouchant d'Orléans, il me fallait combattre avec le Cher ù dos et que, par suite, si j'étais battu, je ne sauverais absolument rien de cette armée. Je me refusai donc à exécuter ce mouvement, prévenant le ministre que s'il n'étaii pas tenu compte de mes représentations, il faudrait me donner un successeur.

Je dis encore que si l'on voulait me faire rejoindre la deuxième armée de la Loire, il me faudrait suivre la route de la rive gauche du Cher de manière à avoir mon flanc droit constamment couvert par cette rivière.

Pendant ce temps j'écrivais à Chanzy qu'il avait tout le temps de battre en retraite ou sur le Mans ou sur Tours et qu'il devait comprendre qu'il m'était impossible d'aller le rejoindre sans rester sept jours en marche.

Malgré cela, pour lui venir en aide, je ûs une démonstration en me portant en avant de manière à faire croire aux Prussiens que j'allais continuer dans cette direction. Je fis occuper Mehunsur-Yèvre par le 1B« corps, AUogny par le 20« et Saint-Martin d'Auxigny par le 18*. Une brigade fut chargée, le lendemain, de chasser l'ennemi de Vierzou et de s'installer dans cette ville.

Il était impossible de demeurer dans ces positions, qui présentalent de graves inconvénients au point de vue militaire. Je ne pouvais donner, de la sorte, aux troupes le repos complet dont elles avaient besoin. M. Gambetta, qui était venu à Bourges, m'autorisa à cantonner l'armée sur la rive gauche de l'Yèvre, sur un espace assez étendu pour qu'elle fût à l'aise, tout en restant assez à portée de Bourges pour pouvoir s'y concentrer rapidement et défendre cette ville au besoin. Le jour môme où ce mouvement commençait à s'exécuter, M. Gambetta me déclarait qu'il était indispensable de renoncer au repos projeté, qu'il était urgent d'opérer une forte diversion sur la rive droite de la Loire.

M. Callet. — Avez-vous les dépêches relatives à ce fait?

M. le général Bourbaki. — J'ai toutes les dépêches, et dès qu'on le voudra, je les produirai.

Je ne vois pas pourquoi on était si pressé d'agir ; l'imagination était montée, M. Gambelta voulait faire marcher des hommes qui n'étaient pas organisés. A peine la toile était-elle tissée qu'elle était employée ; aussi s'en allait-elle en charpie. Je le lui ai dit. « A la guerre, ou fait quand ou croit réussir; on ne s'expose pus bénévolement à démoraliser une armée eu la faisant

64e DÉPENSE DE PARIS.

battre. » Malgré toutes mes observations , on ne cessait de me dire : a II faut faire, »

M. le comte Daru. — C'était le mot.

M. le général Dourbaki. — Ils croyaient qxi* il fallait faire.

Je consentis donc à me rendre à Nevers, voulant essayer de m*élever jusqu'à Montargis en descendant la Loire sur U rm droite, et de prendre à revers les Prussiens qui étaieut veinu jusqu'à Gosne.

Il existe, dans cette contrée, une rivière coulant au milieu d'un terrain asses accidenté, le Loing ; c'est un afflaeat de k BeinCé J'avais pris mes dispositions pour marcher sur Montar* gis, en couvrant mon flanc gauche au moyen de cette rivière.

Ce mouvement ne me plaisait pas beaucoup, parce que les Prussiens, occupant Ghaumont, Ghâtillon-sur-Seine, Auxerre, pouvaient me couper la retraite. Mais il fallait tenter quelqae chose.

Le premier jour, j'avais établi mon quartier général à Baogy, entre Bourges et Nevers, lorsqu'arriva M. de Serres, envoyé par M. Gambetta, pour me demander si jo ne préférerais pas essayer dans TËst une diversion ayant pour objet de faire évacuer Dijon, Gray, Vesoul» et de débloquer Belf ort . Il ,m*assura que l'évacoation seule de Dijon exciterait un grand enthousiasme dans le Midi, et nous donnerait tout de suite derrière nous une armée de 100,000 hommes (gardes nationaux mobilisés ou autres).

Je répondis que je n'ôn demandais pas tant. Tout ce que je désirais, c'était une armée pour garder mon flanc gauche, une fois Dijon évacué, afin de pouvoir me porter en avant. Quant à Dijon, je disais que je ne tarderais pas à le faire évacuer, et que si les conditions étaient telles qu'il venait de me les expo* ser, je croyais que je ferais également évacuer Gray, Vesoul, et lover le siège de Belfort. J'ajoutai que , ceci fait , ou pourrait faire marcher Parmée sur Langres, afin d'essayer de couper les communications de l'ennemi, et qu'en définitive si l'armée périS' sait dans cette entreprise, elle périrait utilement, car elle aurait empêché, pour un temps donné, le ravitaillement des Prussiens devant Paris.

Il fut donc décidé que je renoncerais au mouvement sur Mon' targis et que je partirais pour l'Est. 11 me fut promis qu'un corps d'armée se trouverait débarqué â Chagny, uù aotri^ à Chalon-sur-Saône, et un autre encore que je ne connaissais pas, venant de .Lyon, à Besançon, dans l'espace de trois ou quatre jours. Ces prévisions furent bien loin d'être réalisées. Au lieu de quatre jours, il nous fallut onze jours pour opérer le transport des 18* et 20* corps ; les trains ne se trouvaient pas formés

avant d*ètre envoyés aux points d'embarquement; on n'avait pas môme procédé au triage du matériel , les wagons vinrent en retard; il y eut peu d'ordre et beaucoup de confusion dans les gares. Le résultat fut que nous n'arrivâmes à Chaguy et à Chalon-sur-Saône qu'au bout de onse jours. Une fois rendus là, et la concentration de ces deux corps d'armée opérée, Dijon fut évacué. J^employai la même manœuvre pour faire évacuer Qray et Vesoul. L'un des corps d'armée devait traverser l'Ognon. à Pesmes; le pont était rompu, je fus obligé de le faire rétablir. L'Ognon, franchi par les deux corps d'armée, je leur fis continuer leur marche de manière à tourner Qray et Vesoul. Pendant la marche sur rOgnon , J^allai de ma personne passer vingt» quatre heures à Dijon. J'examinai les environs; je demandai renvoi de pièces de position. C'était un point important. Il me fut assuré que Garibaldi l'occuperait, avec le général Pellissier» ancien officier d^artillerie, et que l'ensemble des forces placées sous leurs ordres serait chargé de garder mon flanc gauche. Il me fut, en outre, promis que Besançon serait abondamment approvisionné, de façon à satisfaire non-seulement à tous les besoins de la garnison, mais, en outre, à ceux de l'armée.

Gray avait été évacué en môme temps que Dijon. Mon mouvement continuant, nous menaçâmes les communications de l'en* nemi de Vesoul à Montbéliard.

Ce dernier, comme je l'avais indiqué dans un télégramme adressé au ministre de la guerre le 6 janvier, nous présenta la bataille le 9 janvier à Villersexel, petite ville située sur l'Ognon, à l'intersection des routes de Vesoul à Montbéliard, de Luro et de Belfort à Besançon.

Je Tacceptai avec erapresdement. L'affaire commença â huit henred du matin et dura jusqu'au lendemain matin à la môme heure. L'ennemi fut mis en complète déroute, et laissa un grand nombre de prisonniers entre nos mains. Ce combat eut pour coUi* séquence l'évacuation de Vesoul.

A ce moment, j'avais trois corps d*armée, le 18*, le 20^ et le 2i*, ce dernier très-incomplet ; le 15* commençait à me rejoindre, mais avec une lenteur désespérante, due à la mauvaise organisation et au mauvais emploi des chemins de fer, auquel M. de Freycinet, le délégué à la guerre, s'était réservé de présider lui-même. On avait mis, en outre, â ma disposition, une division dont le noyau avait été constitué au moyen d'une légion du Rhône; cette division était commandée par un capitaine d'état-major nommé Gremer, elle était appelée à inquiéter l'ennemi, à le menacer en dehors du rayon de l'armée. I..es Prussiens occupaient encore Montbéliard et Arcey; ce

village est situé à Fintersection des routes de Vesoul à Montbéliard, et de Belfort à TIsie-sur-Doubs, à Baume-les*Dames, et, par suite, à Besançon .

Je me dii'igeai sur Ârcey le 13 janvier; je ménageai aa 15* et au 24® corps le succès de cette journée. Ces deux corps coachèrent sur le champ de bataille ; leur moral se trouva relevé.

Là , j'opérai un changement de front pour attaquer les positions d& la Lisaine, depuis Montbéliard jusqu'à Héricoort, an mont Vaudois, à Ghagny et à Ghenebier.

Je connaissais le pays, je l'avais bien étudié. La configuration du teiTain, le cours de la Lisaine, le remblai du chemin de fer, paralliBle à la Lisaine, facilitaient beaucoup la défensive de l'ennemi. Je pris mes dispositions en conséquence. Le 15 janvier, je fis attaquer simultanément Montbéliard, Béthoncourt, Bossurel, Héricourt, le mont Vaudois, par les 15«, 24® et 20® corps, ré8e^ vaut à mon aile gauche, composée du 18® corps et de la division Gremer, constituant ensemble un effectif supérieur au tiers de l'eiTectif total de Tannée, le rôle capital consistant à tourner les positions attaquées par les autres coi*ps, de manière à les faire tomber. Malheureusement, le 18® corps (général Billot), grossi de la division Gremer, qui aurait dû être en ligne dès 9 heures du matin, n'y arriva que vers 4 heures du soir. Le moufoment de l'aile gauche ayant manqué, nous ne réussîmes qu'à gagner un peu de terrain. Nous campâmes cependant sur place. J'ordonnai pour le lendemain le renouvellement de l'attaque; mais l'ennemi avait renfoi*cé sa droite, et les efforts de Taile gauche qui auraient réussi la veille, s'ils avaient été faits en temps opportun, demeurèrent sans succès. L'armée du général Werder n'avait, au début de mes opérations, que 35,000 hommes; mon effectif était plus considérable, mais en fait d'hommes pouvant réellement se battre , je n'en devais guère compter que 35,000 ; nous étions donc à peu près à i^orces égales. L'armée allemande, dès que mon mouvement vers l'est s'acceatua, reçut tous les jours des renforts de l'Alsace, de la Lorraine, du duché de Bade et de plusieurs autres parties de l'Allemagne. Elle avait atteint le chiffre de 90,000 hommes, le jour oùXat* taquai les lignes de la Lisaine.

Je fis attaquer encore le troisième, jour, et j'aui^ais de nouveau tenté le sort des armes si je n'avais reçu de tous mes chefs de corps l'assurance que les hommes en avaient assez. C'étaient de jeunes troupes, qui depuis trois jours se battaient coDstamment, qui passaient les nuits au bivouac et dont la subsistance n'était qu'à demi assurée.

J'avais encore un autre sujet d'inquiétude : j'apprenais en loème

temps que du côté de Dijon, de légers engagements avaient eu lieu aux avant-postes. Pendant ce temps, en effet, le général Manteuffel se portait avec 60,000 hommes sur mes derrières. Il ne me restait plus , dès lors , qu'à me replier sur Besançon.

J'ai à peine besoin de vous dire combien je m'étais préoccupé de Besançon. Dans un télégramme en date du 4 janvier, j'avais réclamé Texécution des promesses faites; il m'avait été promis que cette place serait bondée de vivres. Vous verrez tout à l'heure ce qui avait été fait dans ce but.

Je me mis en route pour Besançon, en suivant les i*outes entre Doubs et Ognon. Les rives de la Saône, Dijon et la forêt de Chaux n'étaient pas encore tombés au pouvoir de l'ennemi; mes communications avec le chemin de fer de Bourg, par Quingey et Mouchard, me semblaient ne pouvoir être coupées avant que je m'y trouvasse avec mon armée; le moindre effort des troupes chargées de protéger mes communications aurait suffi pour me donner le temps nécessaire. Je battis donc tranquillement en retraite sans subir la moindre perte ; l'ennemi m'enleva quelques traînards, mais pas une seule pièce, pas une seule voiture.

Ceci se passait. Messieurs, avec un froid de 15 degrés en moyenne, avec un verglas épouvantable. Nous avions demandé des fers à crampons et des clous à glace, on ne nous avait envoyé que des clous ordinaires.

Les chevaux d'artillerie tombaient tous les quatre pas ; il fallait, les relever, ils retombaient; on les relevait, ils retombaient encore ; et cela durait toute la journée.

Avant d'arriver à Besançon, j'avais pris mes dispositions pour protéger mes communications; j'avais envoyé en chemin de fer une division occuper Quingey et la gare de Mouchard; les défilés des mont Lomont étaient gardés par le général Bressolles avec le 24^ corps ; le io« corps avait été envoyé au sud-ouest de Besançon pour occuper les positions entre le Doubs et la Loue, appuyant la division envoyée à Mouchard ; ce corps était chargé d'occuper les ponts de la Loue les plus rapprochés. Je pensais avoir paré ainsi aux plus sérieuses éventualités.

Arrivé à Besançon, ma première demande à l'intendant Priant fut la suivante : « Eh bien! nos distributions, où en sont-elles? Pour combien de temps avons-nous de vivres? — Nous avons des vivres pour cinq jours » , me répondit-il.

Ce fut le commencement et la cause principale de nos malheurs. L'administration de la guerre n'avait pas accru d'une seule ration, depuis le 15 décembre, les approvisionnements de réserve à Besançon. Et cependant« rien ne lui aurait été plus facile, puis-

Page 1