PREMIERS JOURS D 'OCTOBRE
Je suis arrivé à Tours pour me mettre à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale, vers le i ^ octobre. J'y fus parfaitement accueilli, et M. Gambetta me proposa le commandement en chef des troupes occupant les positions en avant de Tours et la ligne d'Orléans à Yierzon. Je fis remarquer qu'après l'échec d'Orléans le commandement avait été retiré au général de la Motterouge pour être confié au général d'Aurelle de Paladines, et qu'il n'existait aueun motif de l'eûlever à œt olfieier général.
Je crus devoir appeler l'attention des membres du Gouve^t^ ment sur les bandes informes qu'ils considéraient comme tue armée, bandes dans lesquelles on entendait tout le monde ener et chanter, excepté les officiers, qui, eux, marchaient avec leurs troupes d'un air résigné, mais ne semblaient nullement les eom* ' mander. J'ajoutai que, selon moi, l'intérôt de la France était de rassembler du monde, loais uniquement pour traiter plus afaatageusement de la paix pendant que l'armée de Metz était encore debout ; que Paris, grand centre de résistance, tenait encore, et que l'organisation de la province, quelque inoomplète qu'elle fût, pouvait être un sujet de crainte sérieuse pour rcnnemi. Je continuai en disant que si, en 1792, on avait résisté a rinvasioD de 30,000 Prussiens, il ne convenait pas d'en déduire que les mômes ohancas passent nous être réservées en 1810, contie an million d'Allemands très-bien organisés, et dont les institatioia étaient basées sur la nécessité d'une puissante action militaire.
Il me senble parfaitement me souvenir que M. Gambetta, tout en avouant ôtre de mon avis, déclara que les conditions de peiic revendiquées par l'ennemi étaient inadmissibles; qu'en prolon^ géant la lutte, nous bénéficierions de Tintervention des paissanees neutres ; que nos efforts et les ruines qui en seraient la conséquence ne seraient pas perdus, et que les mis et les autrve tourneraient à l'honneur et à l'avantage du pays.
Je die qiw .je ne me proposais pa« de discuter pins longuement la question de paix ou de guerre ; je me bornai à déclarrr que l'armée de Metz ne me semblait pas devoir tenir pins d'un mois au moment où je l'avais quittée, que le nombre des éfvaux livrés à la boucherie et de ceux mourant à la corde »e permettrait pas d'atteler nos pièces ; que les ressources en farines ne laisseraient pas la faculté de distribuer pendant plu^ de six semaines la ration de pain réduite a 300 grammes, renseï-
gnemenl que je tenais de M. Bouchotte, placé à la tête de la principale minoterie de Metz ; que, grâce à un effort auprème, une partie de cette armée pourrait gagner la Belgique, où elle serait internée, mais que, d*uue façon ou de l'autre, l'armée et la plaee seraient perdues pour la France.
4'ajoutai que, sUl pouvait être tenté quelque action pour lui venir en aide, c'était du côté du Nord, et que, pour ce motif, je préférais être envoyé dans cette région.
M. Gambetta donna satisfaction au désir que je lui avais ainsi exprimé, en me nommaiit au oommandameirt supérieur de la région du Nord.
Arrivé dans cette contrée le 90 octobre, j'y trouvai tontes les places tories dégarnies de leurs pièces rayées, ce matériel ayant été envoyé à Paris pour larmement de l'enceinte et des fortst Les dépôts des régiments avaient été épuisés et ne possédaient plus d'hommes, ni d'armes depuis qu'ils avaient concouru à l'or* ganisation de l'armée de la Loire. J'eus recours à l'amiral Fouriohon, ministre de la marine, qui m'envoya 50 pièces de gros calibre pour commencer la mise en état de défense des places. L'amiral mit, en outre, à ma disposition 3,000 fusiliers marins qui, répartis entre les points les plus importants, contribuèrent à relever le moral de chacun, à faire naître ou à développer l'esprit de résistance.
Je ne dissimulai pas à M. Gambetta les difflcultés avec le»* quelles je me trouvais aux prises. Je lui disais notamment, dans une lettre datée de Lille, le 21 octobre:
c J'ai éprouvé une bien grande déception en apprenant que, jusqu'au jour de mon arrivée, parorvlre du ministre de la guerre, on avait enlevé à la région du Nord toutes les forces armées qpii étaient à peu près organisées, qu'on avait fait refluer sur les différents pointa eu devait s'organiser l'armée de la Loire, canons, caissons et compagnies, et que ce mouvement n'avait pas discontinué jusqu^au 19, où les trois dernières compagnies organisées de la région du Nord avaient été envoyées à Bour-* ges.
c Je me trouve donc au milieu d'énormes dépôts sans cadres, de gardes nationales mobiles très^incomplétement armées et équi* pées. Je vous en donnerai une idée, en disant que nous n'avons que 300,000 cartouches de chassepots, que pour créer quelques batteries d'artillerie^ il faut que nous fassions construire les afMs, que nous achetions les chevaux, les harnais et que nous trouvions les artilleurs et les cadres d'officiers.
« Dans cette position, il n'y a pas d'iliusion à se faire : nous ne pouvons que nous défendre dans les plaees fortes plus ou
moins longtemps, car la plupart d'entre elles ne possèdent que rarmement de sûreté, et le nombre de projectiles à tirer est, pour beaucoup de ces places, simplement de 150 coups par pièce.
c Pour être à môme de créer quelque chose, il nous faut du temps ; et c'est suivant les forces dont l'ennemi disposera que nous pourrons espérer d'airiver à un petit résultat ; car s'il devient assez nombreux pour se mettre entre nos places avant que nous ayons pu créer un corps susceptible de tenir la campagne, toute création deviendra presque impossible.
« Dans l'état de la question, je me préoccupe d*assurer la défense de Douai, de Lille, d'Arras, de Valenciennes, de Gondé, de Bouchain, de Cambrai, de Maubeuge, de Ltandrecies, de Donkerque, de Gravelines, de Saint«Omer, d'A.ire, de Calais, de Boulogne, deRocroy, de Mézières, de 6ivet,de Montmédy,deLongwy et de Thionville.
a J'ai malheureusement acquis la certitude que dans toutes ces places, il n'y a presque que Tarmement de sûreté ; que pour assurer l'armement de Paris, on a dépouillé ce pays-ci de presque toutes les pièces rayées à longue portée ; que les fusils manquent dans beaucoup de localités, et que les cartouches devront être bien économisées, chose difficile à obtenir avec des soldats ou des gardes nationaux mobiles tout neufs et la garde nationale mobilisée ou sédentaire.
« Matériel , munitions , cadres , instruction tout nous manque. Nous n'avons que du patriotisme. Malheureusement il ne suffira pas pour repousser l'ennemi qui accable notre pauvre patrie. >
En faisant flèche de tout bois, je parvins à habiller et à armer les hommes au fur. et à mesure de leur arrivée dans les dépôts, comme à créer en très-peu de temps des bataillons, des escadrons et des batteries.
Le 1*7 novembre, c'est-à-dire moins d'un mois après mon arrivée à Lille, les résultats obtenus étaient tels que je pouvais écrire au Ministre ce qui suit :
« Je suis attelé à une besogne des plus ingrates, puisque, sans aucun aide, ayant besoin de tout, il m'a fallu armer aussi bien que possible les places du Nord, les approvisionner de munitions, créer avec six dépôts de régiment d'infanterie et quatre dépôts de chasseurs à pied, déjà épuisés, quatre brigades d'infanterie, et, avec quarante-cinq dragons tout un régiment, dont deux escadrons sont formés dès à présent.
c Je n'avais aucune batteiie d'artillerie; aujourd'hui, j'en possède cinq ; elles sont attelées et peuvent aller partout.
« Ce sont de petits résultats. Néanmoins, pour les obtenir, il m*a fallu surmonter bien des difficultés. Les cartouches chassepot me font défaut, j*en fais faire le plus possible , mais la moindre action de guerre suffirait pour épuiser mes approvisionnements actuels.
c ... Je vais me rapprocher d'Amiens avec trois brigades d*infan> terie» quatre batteries d'artillerie, doux escadrons de dragons et deux escadrons de gendarmes. »
Les ordi*es pour l'exécution de ce mouvement étaient déjà donnés ; j'espérais pouvoir surprendre Beauvais et peut-être Chantilly, que je savais être un des centres d'approvisionnement de Tennemi, lorsque je reçus , le 19 novembre , un télégramme me prescrivant de remettre le commandement au général Farre, on attendant l'arrivée de mon successeur, et de me rendre à Tours.
Je me mis en route sur-le-champ, et rencontrai à la station de Vaas M. Gambetta, qui se rendait au Mans. Je m'entretins quelques instants avec lui.
M. Gambetta ne me dissimula pas que j*avais été relevé de mon oommaudement par mesure politique, et que, tout en ayant la plus grande confiance en moi, il avait cru nécessaire de me déplacer pour m'envoyer prendre le commandement du 18" corps d*armée, s'organisant à Ne vers.
Je lui répondis que j'avais la certitude d'avoir conquis la confiance dés populations du Nord ; que si quelque club, plus préoccupé de billevesées politiques que d'un intérêt national , exprimait le regret de me voir investi du commandement supérieur à Lille, j'aurais du être soutenu par le Gouvernement ; que ma destitution était un signe de défiance à mon égard, et que, dans de semblables conditions, il m'était impossible d'accepter un cornmaudement.
Avant le départ des trains qui s'étaient croisés à Vaas, M. Gambetta m'invita à me rendre à Tours et à me présenter à M. de Freycinet, délégué au Ministère de la guerre ; il ajouta qu'aucune décision à mon sujet ne serait prise avant son retour au siège du Gouvernement.
J*allai voir le délégué de M. Gambetta, puis j'attendis le retour de ce dernier. Au bout de plusieurs jours, no recevant aucune communication, j'adressai ù M. Gambetta la lettre suivante :
« Tours, le 27 novembre 1870.
a Monsieur le Ministre,
c La bruit court, m'assure-t-on , que je refuse de servir la France dans la période douloureuse qu'elle traverse. J'ai eu Thon-