‹ La défense de Paris (1870-1871) (volume 5)Chapitre 84 sur 98 · IV · texte numérisé non relu

IV

neur de vous voir trois fois, et j'espère que vous ne partages pas l'opinion de ceux qui pensent ainsi.

« Pour expliquer ma pensée, je suis obligé de remonter un pea haut. Je commandais la garde impériale, lorsqu'une mission me fut confiée par le commandant en chef de Tarmée ; je me trouvai dans Tobligation de sortir de Metz. Je n'ai point à revenir sor cet incident, au sujet duquel j'ai déjà eu l'occasion de donner des explications qui ont été jugées entièrement satisfaisantes par vous-même , puisque, sur ma demande, vous avez bien voola me confier le commandement de la région du Nord. Je me suis rendu à mon nouveau poste. Me voyant constamment occupé à faire armer les places, à me procurer les hommes, les canonsi^a poudre, les projectiles nécessaires, à habiller, à éqpiiper, à armer, â instruire les troupes, à créer de toutes pièces un corps d'année apte à manœuvrer , soit dans le réseau des places fortes, soit en dehors de la région du Nord, certaines personnes, animées contre moi de préventions fâcheuses, ne tardèrent pas à me rendre justice, en me témoignant toute la confiance à iaqueUe mon caractère et mes actes me donnent droit.

« J'avais bien éprouvé, pendant ce temps, un déboire, celai de me voir observé ; mais avec la tranquillité d'esprit que procure Taccomplissement consciencieux du devoir accompli, je m'étais facilement habitué à cette situation. J'allais, d'ailleurs, commencer les opérations que les forces que je venais d'organiser me permettaient d'entreprendre, lorsque me parvint, de la façon la plus inattendue, par dépêche télégraphique, l'ordre de remettre le service à mon chef d'état*major général, et de prendre, après m'ètre arrêté à Tours pour y recevoir vos instructions, le commandement d'un des corps de l'armée de la Loire.

€ Des consolateurs bien informés m'assurèrent que ce changement subit de situation devait être attribué à des menées poliques, auxquelles le Gouvernement me savait étranger, mais qu'il valait mieux, dans mon propre intérêt, m'éloigner de la région du Nord.

€ Pendant la route, comme à mon arrivée de Tours, de nouveaux renseignements sont venus corroborer les premiers. Aussi, n'ai-je pas manqué de vous dire, Monsieur le Ministre, pendant notre court entretien à la station de Vaas, que cette mesure devait avoir pour conséquence de faire naître, dans l'armée comme dans le public, les soupçons les moins justifiés. J'ai ajouté que, SI je devais rester condamné à un véritable état de suspicion, ce serait agir contrairement aux intérêts de la France, à ceux du gouvernement et âmes intérêts personnels, que d'accepter le nouveau commandemenl auquel vous veniez de m'appeler.

« J'ai émis ces mêmes pensées près de M. de Freycinet, en le priant de vous en transmettre l'expression et d'attendre votre retour du Mans avant de provoquer une décision quelconque à mon sujet. Depuis lors, je n'ai reçu, de vous aucune communication.

c Je vous serai bien reconnaissant, Monsieur le Ministre/si vous jugez opportun de protester contre l'accusation d'indifférence aux maux de la patrie que plusieurs journaux semblent vouloir porter contre moi.

« J'ai la conscience d'avoir toujours servi la France avec la plus grande loyauté, d'avoir mis constamment à sa disposition, en dehors de toute préoccupation politique, sans le moindre souci de mes intérêts personnels, tout ce que je possède d'intelligence et d'expérience.

c Je n'ai, dans les circonstances présentes, d'autre désir que de me consacrer à la défense de la patrie, de demeurer au nombre des Français appelés à combattre l'étranger.

a Je vous dis, Monsieur le Ministre, avec une entière franchise, tout ce que je pense. Je serai oa ne peut plus honoré de continuer à prendre part à la lutte de la France contre l'ennemi, mais je ne dois, me semble-t-il, accepter de commandement qu'à la condition expresse que toute méÛance à mon égard disparaisse et m'en rende l'exercice possible.

c Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance, etc. »

A la réception de cette lettre, M. Gambetta me fit appeler et s'exprima dans des termes non équivoques à l'endroit de la con« fiance que j'inspirais au Gouvernement.

Je me décidai alors à accepter la nouvelle destination qui m'était affectée.

RAPPORT ADRESSÉ PAR LB OÉNÉRAL BOURBAkI AU MINISTRE DE LA

GUERRE, LE 3 MARS ISli*

Arrivé le 3 décembre à Bellegarde (Loiret) pour y prendre le commandement du 18» corps d'armée, je reçus l'ordre de me rabattre, dès le lendemain 4, sur Orléans avec mon corps d'armée et avec le20«, dont je devais diriger les opérations, que le Ministre avait envoyées par le télégraphe.

N'ayant reçu aucun ordre , aucun renseignement , pendant la route, je me décidai à pousser de ma personne jusqu'à Ghûteauneuf-sur-Loire, afin d'être à portée d'un poste télégraphique. J'y appris, à neuf heures du soir, que le 20« corps avait rencontré

56i DÉFENSE DE PARIS.

des forces ennemies peu importantes, qu'il avait soutenu avec 'elles un léger engagement, que l'évacuation d'Orléans s^effectuait, que l*armée de la Loire était percée par son centre et coupée en deux.

Il ne me restait qu'à assurer la sécurité des 18* et 20* corps, en les faisant passer en toute hâte sur la rive gauche de la Loire; il était urgent de les soustraire au danger qui les menaçait, car ils pouvaient se trouver aux prises avec la totalité de l'armée ennemie, en ayant un fleuve à dos. Cette opération s'exécuta pendant la nuit et dans la journée du lendemain 5, en utilisant les ponts de Jargeau et de Sully, que je fis couper aussitôt après. Il ne m'avait pas été ^possible de faire passer de troupes à Ghâteauneuf ; le pont de cette ville n'avait pas été^ réparé.

Je manifestai alors l'intention de me replier sur Nevers, en passant par Gien, afin d'y prendre des vivres. Les 18* et 20" corps étaient dans un état de désordre résultant du fait d'une retraite précipitée, de l'absence de cadres suffisants, d'une organisation incomplète, d'une inhabileté à toutes les choses de la guerre, de marches longues et pénibles exécutées par une température de 12® au-dessous de zéro ; le 15*' corps était dans des conditions encore moins bonnes, car il avait effectué une retraite rapide jusqu'à Salbris.

La situation était telle, lorsque je reçus du ministre, le 5 au soir, à Sully, l'ordre de me diriger sur Melun et de- me jeter dans la forêt de Fontainebleau.

Je ne pouvais me charger de l'exécution d'un tel ordre ; j'étais persuadé que toute tentative de cette nature aurait pour résultat de faire périr, soit par la faim, soit par le feu de l'ennemi, les hommes qui seraient ainsi livrés sans moyens de défense. Quelques heures après, je reçus heureusement le contre-ordre, mais il me fut prescrit de m'arrôter à Gien et d'occuper fortement ce point.

J'y arrivai le 6. Dès le 7, l'ennemi se présenta devant la ville, il fut repoussé, mais des forces plus imposantes le suivaient. En outre, les ponts d'Orléans n'ayant pas été coupés, ma ligne de retraite pouvait d'un instant à l'autre se trouver compromise. Je me décidai donc à me replier sur Bourges, dans le but d'échapper à ce nouveau danger, de concentrer nos forces et d'essayer d'apporter un peu d^ordre dans ces éléments confus qu'on appelait une armée.

Pendant ce temps, le 15* corps était placé sous mes ordres et jû cessai d'exercer le commandement direct du 18^«

Les conditions morales et physiques dans lesquelles se trouvaient les troupes» la rigueur du temps, le faux mouvement du

15« coiT)s, qui, en se portant de Salbris sur Aubigny, contrairement à mes instructions, avait complètement découvert les routes d'Orléans à Vierzon et à Bourges, rendirent cette concentration très-difficile. Elle s'effectua cependant malgré le déplorable état des routes, qui étaient couvertes de verglas, .mal gré Tabsence de fers à crampons et de clous à glace pour les chevaux. En quittant Gien, j'avais prescrit de faire sauter le pont en pierre de cette ville et de couper les ponts plus en amont sur la Loire, au fur et à mesure que Tennemi se présenterait en forces suffisantes pour s'en emparer. Mon attention, au lieu d'être partagée, n'était fixée, dès lors, que du côté d'Orléans où de fortes colonnes ennemies avaient franchi la Loire. Quelques mouvements d'une importance moindre avaient lieu dans l'Est et causaient de l'inquiétude du côté de Nevers. Je me proposais de donner aux troupes, soit autour de Bourges, soit encore plus en arrière tout à fait à l'abri d'une attaque sérieuse de l'ennemi, quelques jours de répit.

Je tenais à mettre de l'ordre dans les divers éléments, à remplir les vacances existant dans les cadres, à refaire les hommes, à leur procurer des souliers, à les mettre un peu à l'abri des souffrances qpie la neige et le froid intense leur faisaient endurer^ à protéger également les chevaux contre les intempéries qui en faisaient périr chaque jour un bon nombre.

M. le ministre Gambetta, qui était venu à Bourges, m'autorisa à prendre ces diverses mesures. Mais, à peine cette autorisation était-elle accordée, que je reçus l'ordre de marcher sur Blois au secours de l'armée du général Ghanzy, qui se trouvait du- côté de la forôtde Marchenoir, et qui battait en retraite devant l'ennemi.

Pour aiTiver de Bourges à Blois, il m'aurait fallu marcher pendant six jours en offrant le fianc droit aux 70,000 Prussiens qui avaient franchi les ponts d^Orléans et dont les éclaireurs venaient jusqu'à Vierzon.

Cette opération, qui aurait été de plus longue durée si, aux difficultés des routes, s'était jointe la nécessité de combattre chemin faisant, aurait eu pour conséquence de nous faire courir les plus grands risques, puisque nous aurions trouvé la Loire occupée par l'ennemi quand nous y serions arrivés, et que nous aurions pu subir l'obligation de combattre avec le Gher à dos.

Je déclarai que, dans de semblables conditions, il me paraissait impossible de prêter au général Ghanzy un secours efficace en temps opportun. J'ajoutai que les risques courus par la première armée seraient de nature à occasionner un désastre et que, dans le cas où il ne serait pas tenu compte de mes représentations, la tâche devrait être confiée à un autre que moi.

En môme temps, je conseillais au général Chanzy de battre en retraite sur Vendôme et le Mans ou sur Blois et Tours. Malgré cela, pour lui venir en aide, je fis une démonstration en me portant en avant et en ordonnant Voccupation de Vierxon. Je disposai mes trois corps d*armée comme si je devais exécuter le mouvement demandé, ^e fis connaître au ministre que s'il entrait dans ses combinaisons de me faire rejoindre le général Chanzy, je devrais le faire en suivant la rive gauche du Cher, afin de mettre ainsi personnel et matériel à Tabri pendant cette marche de flanc.

Le général Chanzy battit en retraite» et vingt-quatre heures après, Blois était abandonné comme je Tavais prévu. C'est alors que je reçus Tordre de me rendre à Nevers, afin d'y passer la Loire , de descendre ce fleuve sur la rive droite et de marcher sur Montargis.

Quoique très-inquiet de ce qui pourrait advenir si les troapes du général Werder venaient à menacer pendant ce temps mon flanc droit et ma ligne de retraite , je pris mes dispositions pour exécuter ce mouvement audacieux. Il me fallait répondre à Tintention formelle du ministre de venir en aide , sans délai , aux défenseurs de Paris, en attirant de ce côté une partie des forces ennemies.

Arrivé à Baugy le 19 décembre, j'y reçus la proposition de substituer à ce mouvement un autre plan. Il s*agissait de forcer Tennemi à évacuer Dijon, Gray et Vesoul, de débloquer Belfort; puis, si ce résultat était obtenu, de me porter sur Langres et de tâcher de couper les communications de Tennemi. Ce noaveao plan me souriait beaucoup plus que le premier, il me semblait plus fructueux.

Malgré la neige qui couvrait la terre, le verglas des routes, le froid intense qui causait des souffrances réelles, je me mis en devoir de faire continuer le mouvement des troupes» en les dirigeant par les voies ferrées sur Chalon-sur-Saône. L'emploi de ce mode de locomotion ne donna pas des résultats aussi satisfaisants qu'il était permis de Tespérer, au point de vue de la rapidité d'exécution.

La concentration de l'armée était à peine effectuée que féiacuation de Dijon en était la conséquence.

Je me transportai de ma personne dans cette ville, pendait que les colonnes suivant les voies ordinaires, gagnaient fOgnoo et franchissaient cette rivière.

On m'avait promis que si j'obtenais ce premier succès, 100,000 hommes (gardes nationaux, mobilisés ou autres) seraient chargcs, afin de me permettre de poursuivre le plan oonveno, àt

garder le cours de la Saône ; que le général Pellissier et Garibaldi occuperaient solidement Dijon et Gray, que je me trouverais ainsi garanti sur mon flanc gauche et mes derrières et que Besançon serait approvisionné de façon à me permettre de m*y appuyer si je me trouvais dans la nécessité de me replier.

D'après ces données, après avoir fait évacuer Dijon par une simple manœuvre, j'obtins de la même manière Tévactiation de Gray et de Vesoul.

Le 9 janvier, j'enlevai Villersexel; le 13 Arcey. Ces deux villages occupent des nœuds de route importants : le premiar, situé sur la route de Montbéliard à Vesoul, sur les bords de l'Ognon, commande la route de Lure à Besançon et celle qui de Belfort conduit à Besançon, en suivant les pentes septentrionales des hauteurs entre Doubs et Ognon.

Le second est à Tintersection de la route- de Vesoul à Montbéliard avec celle qui, partant de Belfort, permet de se rendre soit à risle-sur-Doubs , soit à Baume-les-Dames , et par suite à Besançon, en longeant les pentes méridionales do ces mêmes hauteurs.

Le surlendemain du combat d' Arcey, je fis attaquer les lignes de la Lisaine comprenant Montbéliard, Béthoncourt, Bussurel, Iléricourt, le mont Vaudois, Couthenans, Ghagey, Ghenebier.

Afin de faciliter cette attaque et de diviser l'attention de l'ennemi, je prescrivis au général Rolland, commandant la 1* division militaire , de faire entrer simultanément en action toutes les troupes dont il pouvait disposer, de les faire déboucher par la rive droite du Doubs, de façon à menacer Montbéliard du côté d'Exincourt et de Sochaux.

Mais, depuis que nos opérations dans l'Est étaient commencées, Tennemi avait reçu des renforts considérables, venus de la Lorraine, de l'Alsace et -du duché de Bade.

J'avais choisi pour pivot de mon mouvement Montbéliard, où le 15« corps était entré dès le premier jour, s'eroparant de la ville, moins le château.

Le 24* corps était devant Béthoncourt et Bussurel;

Le 20* Rêvant Iléricourt et le mont Vaudois.

Enfin le 18* corps, grossi de la division Gremer, possédant plus de 100 pièces de canon, devait exécuter le mouvement tournant destiné à faire tomber les fortes positions occupées par l'ennemi , et tenir en échec, avec une partie de son monde, les forces qui tenteraient de menacer son flanc gauche.

J'avais fondé de grandes espérances sur lés résultats de cet effort exécuté par près de 40,000 hommes à mon extrême gauche, quoique ce chiffre de 40,000 hommes fût biea supérieur à

Teffectif des combattants. Les difficultés do terrain et les retards apportés dans l'exécution des ordres que j'avais donnés au 18^ corps, rendirent infructueux les efforts tentés de ce côté.

Après trois jours de lutte, pendant lesquels nous n'avions gagné du terrain que pied à pied, la fatigue morale et physique de chacun m'était signalée par les officiers généraux ; j'éUis averti, en outre, que des troupes étaient en marche avec Hqtention de me tourner.

Pendant ce temps, les forces réunies à Dijon se laissaient amuseï' par un rideau de troupes ennemies n'ayant d'autre mission que de les occuper.

Je me décidai à me replier sur Besançon. J'opérai ma retraite sans trop de hftte pour ne pas accroître le trouble causé dans l'armée par les combats livrés, par les nombreux cas de congélation, par l'état des routes, par la rigueur de la saison, par l'irrégularité et l'insuffisance des distributions de vivres. J'accomplis ce mouvement sans abandonner à l'ennemi un seal canon ni une seule voiture.

Après avoir ordonné au 24' corps de passer sur la rive gauche du Doubs afin d'occuper Pont-de-Roide, Clerval, Baume-Ies-Dames et les défilés du Lomont, je prescrivis au commandant de ce corps de se porter sur Besançon, en abandonnant aux troupes, dépendant directement de la 7« division militaire et ayant déjà opéré sur la position de Blamont, le soin de défendre cette position ainsi que celle de Pont-de-Roide, mais de continuer a garder les autres points desquels il répondait.

J'espérais trouver des vivres et des munitions, de façon a pouvoir me maintenir quelque temps au besoin autour de Besançon. Ces vivres et ces munitions m'avaient été promis, et dès le 4 janvier, j'avais appelé de nouveau sur ce point l'attention du Ministre.

Quelle fut ma douleur quand j'appris que les chemins de fer n'avaient pas fourni les transports néeessaires et que nous possédions à peine sept jours de vivres I

En ajoutant aux ressources de l'armée celles constituant l'approvisionnement de la garnison, j'aurais été réduit, au bout de vingt jours, à laisser périr mon armée de faim et à la livrer pour ce motif à l'ennemi avec la place de Besançon. J'apprenais en même temps que Quingey et Mouchard étaient tombés aux mains de l'ennemi, malgré l'envoi en chemin de fer d'une division du 15* corps qpie j'avais chargée d'occuper ces points, afin de maintenir mes communications avec Lyon.

Les troupes avaient souffert depuis deux mois tout ce que l'on peut soufprir de fatigue et de privations.

Les ponts de la Saône n'avaient pas été détruits comme je Tavais ordonné.

Je me décidai à essayer de me replier du côté de Salins, ou, subsidiairement, sur Pontarlier, afin de garder la vallée du Rhône.

Le Ministre de la guerre, avisé par moi du projet que je cherchais à mettre à exécution, me fit connaître que, tout en me laissant la responsabilité des mesures adoptées, il pensait que je devais renoncer au parti que j'avais pris. Il m'engageait fortement à marcher sur Auxonne, à secourir Garibaldi, qui s'était laissé tromper par les Prussiens et qui m'avait laissé couper la retraite en ne retardant pas d'une heure la marche de flanc qu'ils avaient dû exécuter devant lui pour traverser la Saône.

En supposant, ce qui est tout à fait invraisemblable, que cette opération fût praticable, il m'aurait fallu trois jours pour faire passer sur la rive droite du Doubs toutes les troupes de l'armée qui étaient déjà sur la rive gauche, ainsi que l'artillerie et les convois de vivres.

L'armée se serait alors engagée entre deux rivières occupées par l'ennemi (l'Ognon et le Doubs) ; elle se serait enfoncée dans le cul-de-sac formé par ces rivières et par la Saône, en suivant deux routes qui longent précisément ces rivières ; elle aurait été attaqpiée sur ses deux flancs et sur ses derrières au fur et à mesure qu'elle se serait portée en avant; elle se serait alors trouvée dans la nécessité de faire face à l'ennemi pour le coiÂbattre, avec la Saône à dos et un seul point de passage, Auxonne !

C'eût été se préparer une catastrophe à la suite de laquelle, hommes, canons, matériel de toute nature auraient été entièrement perdus et seraient tombés au pouvoir de l'ennemi.

Je persévérais donc dans mon projet de me glisser le long de la frontière de Suisse, lorsque je reçus du commandant du 24* corps une lettre m'annoncent qu'à la suite d'une attaque exécutée par des forces insignifiantes, il avait abandonné les positions que je l'avais chargé de garder; que la S* légion du Rhône s'était retirée de Baume-les-Dames à la débandade, et qu'elle avait communiqué la panique aux autres troupes. Pendant ce temps, j'avais mis en route la division Cremer, une division du 20^ corps et la réserve commandée par le général Pallu, afin d'occuper les routés par lesquelles la retraite me semblait encore possible. J'ordonnai au commandant du 24* corps de reprendre, coûte que coûte, le lendemain 26, les positions perdues et d'exiger que chaque général se tînt à la tète de ses troupes. Je le prévins, en outre, (pie je lui viendrais en aide, en marchant moi-môme avec le 18* corps.

Mais, hélas ! le 18* corps employa toute la nuit et toute la journée du 26 pour passer de la rive droite sur la rive giucbe du Doubs, en traversant Besançon. Quant au 24*, il continua sa retraite au delà de Vercel!

Je vis clairement, dès lors, que cette armée courait le risque d'être internée en Suisse. Les événements ont prouvé depuis que cette nécessité même n'aurait pas été subie par ]a i'" armée, « l'armistice n'avait pas eu lieu, ou s'il n'avait été donné à mon successeur aucun ordre de l'observer avant que le commandant des forces ennemies eût reçu les mômes instructions.

Les dépèches ministérielles que je recoTais n'appréciaient nul* lement le sacrifice immense que j'avais fait en acceptaut ose tâche impossible pour venir en aide à la garnison de Paris, en attirant sur moi un total de 140,000 hommes environ, dont 50,000 avaient quitté l'armée de blocus dès les derniers jours de dé« cembre. Elles ne tenaient aucun compte du rôle d'abnégation au» quel je m'étais voué dans le but d'arriver, en périssant an besoin, sur les lignes de communications de l'ennemi, si un hasard inespéré nous venait en aide. Elles rejetaient, au contraire, sar moi, toute la responsabilité des faits douloureux qui se prodoisaienty sans reconnaître le peu de valeur des éléments placés entre mes mains, les effets de la température affreuse à laquelle l'armée avait été soumise, ceux de la continuité des marches qu'elle avait exécutées, ce qui n'empochait pas d'ajouter à tous les autres reproches, celui de lenteur. Elles ne tenaient aocon compte, non plus, ni du manque si fréquent de vivres, ni de la non réalisation des promesses faites de garder solidement le cours de la Saône, pour couvrir mon flanc et mes derrières et de remplir Besançon de vivres et de munitions*

Dans ces conditions, je donnai les derniers ordres nécessaires pour continuer le lendemain le mouvement de retraite, puis je reculai devant la pensée que des appréciations injustes de» causes de mon insuccès seraient la récompense de meç efforts.

DOCUMENTS OFFICIEI^,

LETTRE ADRESSEE PAR LE GlÊNéRAL BOURBAKI A M, l'AMIRAL MINISTRE

DE LA MARINEi AUTOURS.

« Lille, 25 octobre 1870.

ff Monsieur le Ministre et cher ami,

« Je reçois votre lettre me pHposant d'aller prendre le commandement de Tarmée de Tours. J'abandonne pour un instant le travail d'organisation d'une petite division de 10,000 hommes qui est en très-bon train» et celui de rétablissement le plus rationnel de la défense des places du Nord, et cela pour vous dire ce que vous savez depuis longtemps, que je me soumettrai aux ordres donnés par le Gouvernement de la Défense nationale, et ,que, quelle que soit la position qu'il m'assigne, je ferai de mon mieux.

< D'après votre lettre, je crois que vous destinez l'armée de la Loire à passer sur la rive droite de la Seine, et à essayer, en forçant la ligne de circonvallation des Prussiens, de faire pénétrer un convoi de bestiaux et autres denrées dans Paris.

€ Si, comme je le suppose, l'armée de la Loire est toujours à Vierzon, à La Ferté et à Blois, c'est donc une marche offrant le Qanc droit de 75 lieues avant d'arriver à Rouen. Parvenu à ce point, je crois qu'en rappelant un peu de troupes du Pas-de^alais, du Nord, et usant de celles de la Seine-Inférieure, on pourrait se créer un masque qui rendrait le passage moins difficile. Mais jusqu'à Rouen, l'ennemi pourra se concentrer bien facilement sur Chartres, sur Dreux^ sur Evreux, et ce sera miracle, s'il m'a été possible de m'enlever à une action pendant une marche qui demandera quinze à seize jours.

c II est donc plus que probable que pour accomplir le meuvementy nous serons obligés d'accepter la bataille dans les environs de Mezidon, Bemay ou Lisieux.

< L'armée que vous venez de créer est-elle apte à disputer avec ténacité le terrain?

c II faudrait, à ce sujet, consulter les divisionnaires qui doivent commencer à la connaître.

c Avez-vous pensé aux points qui doivent se trouver approviaioiuiés en pain, sucre et café, car il ne faut pas songer, en marchant avec vivacité, à pouvoir faire faire le pain tous les soirs et les distributions le matin.

ff A ce jeu-là, noos ne ferions pas deux lieues par jour.

« Votre armée ost-elle déjà organisée de manière à porter quatre jours de biscuit dans le sac et quatre jours de provisions avec des voitures de réquisition ?

« La discipline est-elle devenue assez bonne pour que vos troupes ne se rebutent pas devant la pluie, la boue qui les attendent dans cette marche? Car, rapprochés de Tennemi comme nous le serons quelquefois, il ne faut pas penser à cantonner les soldats ; il faudra que la plus grande partie bivouaque.

« Vous avez sans doute auprès de vous M. Thiers. Si vous pouviez avoir son avis au sujet de ce grand mouvement toamant, s'il était favorable, ce serait d'un grand poids dans la confiance qu'apporterait à son exécution l'officier général que vous en cha^ gériez. t

« Si votre armée a pris des qualités de solidité, si elle a trois pièces de 12 par mille hommes, de bons artilleurs, et qu'on ne craigne pas le combat, il serait peui^tre possible de beanoonp raccourcir la route à faire en côtoyant de plus près la ligne de ciroonvallation de l'ennemi.

c Je termine ma lettre, mon cher ami, en vous disant que dans

l'état désespéré de résistance où se trouve la France, j'essaierai

. avec courage et dévouement tout ce que l'on m'ordonnera de

faire; mais si aru lieu d'être un agent de combat, j'étais un agent

de pensée, je voterais pour un armistice et pour la paix.

« C'est peut-être un défaut d'éducation ; mais autant j'ai confiance dans les soldats qui ont le respect et la crainte de leurs chefs, l'amour de leur drapeau, autant je me défie des ramassis d'hommes qui, sans discipline, sans connaissance de leurs officiers, doivent combattre en rase campagne.

« Dieu, qui protège la France, infligera peutr-être un démenti à mes croyances, et j'en serais fort heureux.

« A vous de tout cœur. »

« P. iS. — Je suppose que Troohu doit bien penser qu'au jour convenu et sur l'endroit convenu, l'effort de l'armée de Paris doit être formidable, car, si ce que l'on nous dit est vrai, il pourrait, en laissant 300,000 hommes dans la place, sortir avec une armée de 200,000 hommes bien encadrés, avec une artillerie nombreuse et une connaissance complète des éléments qui doivent combattre ensemble.

€ L'armée de l'Est, le ^e\i de troupes du Nord, l'armée de la Loire peuvent aider à la victoire en se compromettant, mais elles n'offriront jamais l'élément de succès que Paris présente à lui seul.

« Je raisonne, comme vous le voyez, dans l'hypothèse d'on

mouvement s'effectuant par étapes nonnales. Si vous avez à Tours le matériel nécessaire pour transporter toute l'armée de la Loire par le chemin de fer, le mouvement de concentration sur la rive droite de la Seine pourrait s'effectuer peut-être en cinq ou six jours. >

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