SCÈNE PREMIÈRE IIEXRI, AXDRK
Henri entre du fond. Il est en costume de route. André esi au second plan, lisant, accoudé à la table.
ANDRKj voyant entrer Henri.
Tu l'as conduite à la gare ?
J'en viens tout droit.
... Elle était très nerveuse ; elle m'a dit : « Il doit -
Avoir quelque raison sérieuse et secrète
Pour m'éloigner ainsi deux jours, brusquement «Prêle
A monter en wagon, elle hésitait si fort.
Disant qu'ainsi t'obéissant elle avait tort.
Que j'ai vu le moment où forçant l'aventure.
Elle allait avec moi reprendre la voiture
Et revenir ici.
ANDRÉ, souriant.
Depuis plus deux ans.
C'est la première fois qu'elle me quitte. Et dans
Cette surprise brusque où ce départ la jette
Je comprends que ce soit son cœur qui s'inquiète.
HENRI
Brusque?.. Depuis huit jours, je lis, moi, dans tes yeux Je ne sais quoi de triste et quoi de soucieux ; Or, la femme qu'on aime et qu'un mystère agace, De sagace deux fois, devient cent fois sagace ; Moi, je ne peux ni veux surprendre tes secrets ; Elle, de tout savoir est sans doute bien près.
ANDRÉ, gravement.
Non, mon secret n'est pas de ceux que l'on dépiste : C'est dans mon cœur fermé que ce mystère existe.
Une pause.
HENRI, sincèrement.
Je ne demande rien...
ANDRÉ, prenant un parti.
Et moi je te dis tout :
Souriant.
Ami sincère et sûr, écoule jusqu'au bout.
TJne pause.
Cliristine, dont j'ai fait et l'amante et l'amie, Christine, que tu sais de moitié dans ma vie. N'est pas la seule qui, me tenant par la main, Marqua prés de mes pas ses pas dans mon chemin: Quand le hasard me la fit trouver sur ma route Quand, émue et ravie, elle se donna toute, Quand, de cette maison où je vivais en deuil — Voilà déjà deux ans — elle franchit le seuil, Quand — pourquoi, je ne sais et, comment, je l'ignore - Un lien se forma si fort qu'il dure encore Et nous tient tellement l'un à l'autre enlacés Que, par le cœur unis, par la chair fiancés. Dans notre simple amour perpétuant l'idylle. Nous ne crûmes jamais un mariage utile, J'avais des souvenirs graves, chers et pieux.
HENRI
Ce que tu fis pour elle est simple et généreux : En assurant son sort, tu te donnas toi-même. Elle t'aime et tu mérites ])ien qu'elle t'aime.
ANDRÉ, plus mesuré.
J'avais aimé déjà, comme on aime à seize ans. D'un amour ingénu dont les sens sont absents... C'est dans cette maison si vieille et qui m'est chère Où, veillant près de moi, j'avais encor ma mère. C'est dans cette si vieille et si chère maison, Qui parlait à mon cœur autant qu'à ma raison, Qu'enfant encore, vers moi plus enfant qu'elle, Jane vint un matin de la saison nouvelle.
Fermant à demi les yeux.
Dans ce décor prédestiné
De prés, de bois et de valiées
Le premier amour, spontané,
Est né Pour nos âmes émerveillées.
Dans nos rêves réalisés, Gardant des puretés d'aurore.
Nous n'avons pas su les baisers
Osés Dont la chair lasse pleure encore.
Mais, comme au vent frais du chemin Frémit le feuillage du frêne, Je frémissais lorsque sa main,
Soudain, Se mettait à chercher la mienne.
J'ai découvert dans ses grands yeux, Miroirs bleus de magicienne, Des mirages plus merveilleux
Qu'aux deux Le nuage fol n'en promène
Et, d'un geste doux et fervent.
Caressant ses cheveux de soie.
Je restais muet, éprouvant
Souvent Le besoin de pleurer de joie.
LA DÉFENSE DU liONIIEUK 11
Tout passe!... quand, deux ans après, Christine franchit celte porte, Certes je cachai mes secrets
Regrets...
Pourtant Jane n'était pas morte...
HENRI
Et pourquoi finit-il, cet amour si profond?
ANDRÉ
Hélas, nos volontés se font et se défont.
Tels ces fils emmêlés qui, lorsqu'on les dégaf^e,
Formant de.s nœuds nouveaux, s'emmêlent davanta^^e.
Ainsi notre roman, notre roman divin.
Sans raison commencé, sans raison eut sa fin...
Venue en France avec sa mère, une créole,
— Son père résidant en une île espagnole
Dont la cour de INIadrid l'avait fait gouverneur —
Jane avait dix-huit ans quand nous vint ce Jjonheur
De sentir sourdre en nous l'effluve magnétique
Qui, d'un cœur généreux, fait un cœur frénétique.
Pâles de leur exil, pâles de leur souci,
Les deux femmes avaient pris domicile ici.
Car nos mères, enfants, avaient été liées. —
Pour nos âmes, en cet Eden réfugiées.
Ce ne fut qu'une extase et qu'un ravisseuient,
Une sérénité d'étoile au firmament.
Un cantique éperdu qu'avec nos âmes roses.
Deux ans, deux ans entiers, chanta ràuio des choses.
Nous écrivions des vers cliaruiants et hasartleux
Et comme nous avions do l'esprit tous les deux.
Nos vers, empanachés de rimes buissonnières, Nous paraissaient toujours très beaux, étant sincères. Pour maître, nous avions ces prés, ce val, ces bois... Son esprit et son cœur embauinaient à la fois El je voyais fleurir, chaque jour, fleur sacrée Dont la grâce ingénue était d'elle ignorée, Le charme exquis et pur de sa féminité.
HENRI, souriant.
Ce qu'il advint, je le devine en vérité. Mon ami ! Brusquement, quelque jour, affolées, Jane et sa mère sont près du père appelées, Du père seul et vieux, peut-être menacé ..
ANDRÉ
.... Déjà mort ! Une main amie avait tracé
Le triste et vain appel de ce billet funèbre...
Messe noire du deuil que la douleur célèbre!
Oui, tout se rompt lorsque certains fils sont rompus :
Jane partit avec sa mère et je ne pus.
Moi que ma mère en pleui's retenait auprès d'elle,
La suivre dans la vie incertaine et nouvelle
Que le sort leur faisait dans des pays perdus !...
HENRI
Et, depuis ce jour-là, tu ne la revis plus?
ANDRÉ
Dans l'adieu rougeoyant d'un soleil prophétique. Blessure qui saignait sur la vieille Atlantique, Le vaisseau l'emporta vers le rêve natal, Vers ces îles, confins du monde occidental Et personne, depuis, ne m'a plus parlé d'elle... Ah ! (ju'elle fut ail'reuse et qu'elle fut cruelle,
LA DÉFENSE DU liONHEUK 13
Celte heure où nous nous adressâmes nos adieux I
Le visage de Jane emplit encor mes yeux :
Elle me regardait, sans pleurer, grande et blême ;
Elle disait : « Je t'aime » et je disais : « Je t'aime »
Enfin, d'une voix basse et qui ne tremblait pas.
Elle ajouta, se dégageant d'entre mes bras:
« Lors({Me je serai loin, tu liras cette lettre ;
S'il faut qu'à notre amour l'un de nous deux soit trai-
Si la vie a raison de nos cœurs quelque jour, [tre,
Que cette lettre soit mon testament d'amour. »
Cette lettre disait....
ANDRÉ, prenant un papier dans le colfrct.
La voici : Quelle étrange Et folle émotion, depuis quelques jours, change L'homme un i)eu rêveur mais souriant que je suis, Tu vas le savoir par cette lettre. Prends. Lis.
HENRI, lisant.
« Puisque le sort nous clôt la iiorle Du beau jardin de notre amour, Gomme de ta foi je suis fo te, De ma foi sois fort ù ton tour.
» Ferme et frêle, je veux attendre Ne m'écris pas, ne m'écris pas!
L'oubli ne peut nous désapprendre Les uiots que tu m'appris tout bas !
» l'ourlant, si ce n'est là qu'un rêve Et s'il faut à ces cœurs fervents
Des lettres se suivant sans trêve, Pour qu'ils demeurent triomphants,
» Si, traversé d'une blessure Que chaque jour vient élargir, Il faut que notre amour abjure L'orgueil serein du souvenir,
» S'il n'est c^u'un doux et vain poème, Un jeu joué par deux enfants.
S'il n'est pas dans notre être même, S'il peut être usé par le temps,
» S'il n'a, cet amour, la puissance
De braver côte, rive et port,
De rire de la mer immense.
S'il n'est pas plus fort que la mort,
» Chère âme, si telle est la vie Que rien ne persiste ici-bas, Si s'aimer toujours c'est folie.
Courbons-nous, ne profanons pas !
» Ne m'écris pas. Sois fort ; sans doute Je reviendrai, je reviendrai !
Je te rejoindrai sur ta route.
Un jour de moi-même ignoré.
» Je suis à toi comme une meule Qui brûle est au feu dévorant; Je suis celle qui viendra seule Un soir, baiser ton front souffrant...
» Je choisirai l'anniversaire Du soir doux et triste où Je pars ; L'heure sera crépusculaire, Avec de fins et lents brouillards.
» Combien de mois? Hélas, le sais-je?
Viennent les hivers, les printemps.
Passent les étés en cortège.
Puisque je sais attendre, attends.
» Certes l'épreuve est redoutable; Mais il me semble, o mon amant, Que c'est mon âme impérissable.
Que je te confie en partant.... »
Un silence. Henri remet la lettre à André. ANDRÉ, gravement.
Voici, voici venir l'heure crépusculaire ; C'est aujourd'hui, c'est aujourd'hui l'anniversaire... Et, du fond des cinq ans du cher passé défunt, Cet amour m'étourdit comme grise un parfum.
Ah ! pour les jours de joie et pour ceux de tristesse, Ayant auprès de toi la constante caresse, L'étreinte des deux bras tièdes, souples et ronds De Christine, ayant ses yeux fidèles et bons, Ayant à tout instant et sans qu'on le demande Cet amour vers toi seul, tendu comme une ofirande, Pouniuoi songer encore au passé révolu?
ANDRÉ
Pour un plus noble amour, mon cœur était élu...
HEXRI.
Mais l'amour d'autrefois dans cet amour s'achève, Et l'on vit de sa vie et non pas de son rêve...
ANDRÉ
Quand ainsi l'on aima peut-on aimer deux fois? N'est-ce pas insulter à l'âme de ces bois, Au ciel serein, à tout ce qui sut nous comprendre?... Et pourtant, hier encore, à l'heure pâle et tendre, Où s'en vient le croissant s'argenter dans la nuit. Voyant debout Christine auprès de moi, sans bruit. Dans son peignoir blanc qui fait une tache blême, Surpris, je me disais que peut-être je l'aime, Soumise, tendre et sûre ainsi qu'est un ami, Et qu'à laisser mon rêve en ses bras endormi, A lui laisser le soin de fermer ma blessure, Il n'est rien du passé que je nie ou j'abjure. Et que j'eus bien le droit de refaire un bonheur Avec ce qui resta des morceaux de mon cœur.
HENRI. pRiisif.
Oui, mieux vaut-il chasser ce souvenir suprême!...
ANDRÉ, secouant la tète après un instant de réflexion.
Ce serait comme si je m'abdiquais moi-même ! C'est l'Amour, c'est l'Amour, que dans Jane j'aimais. C'est la femme en Christine. Et Christine, jamais, - Ne sera l'autre, que ma chair n'a point connue. L'autre, dont je n'ai jamais vu l'épaule nue. Je ressens de l'Amour le suave pouvoir Rien qu'en songeant à Jane assise ici le soir ! En vain je chercherais à me tromper moi-même...
LA DEFENSE DU IlONHEUR 17
J'aime Christine, soit ! — comme tout le monde
[aime.
Mais au cœur de uion cœur, oui, Jane seule entrait. Et nous communions par le même regret, Car nos âmes, malgré les mois et les années, Ont dû demeurer sœurs, s'étant ainsi données.
IIENUI.
Notre force est infirme et l'amour le plus sûr Ne peut ainsi rester héroïquement pur...
ANDUÉ, secouant la tùte.
Nos sens cèlent — qui sait? des fiertés infinies;
Parallèles ainsi, nous possédons deux vies:
L'une est toute servile et vulgaire ; elle fait
Du monde extérieur un fol et vain jouet ;
L'autre vie est voilée, idéale, héroïque ;
Belle et haute, elle tend le fruit d'or symbolique
Vers le mystique ciel de nos illusions
Elle seule, vois-tu, vaut que nous existions !
Rêve, ami I
ANDRÉ
Comme un son très affaibli de cloches.
Il me vient, des lointains, do lents et doux reproches ! N'est-ce pas qu'on dirait que les fleurs ont gémi.., ? Laisse-moi... Je voudrais être seul.
HENRI
Pleure, ami !
Henri remonte : arrivé au fond à droite, il fait un geste de burpriso en regardant vers la gauche, par delà la grille — Audro ne s'en aperçoit pas.