JANE, CHRISTINE
JANE
Vous savez qui je suis ?
CHRISTINE
Oh! j'ignore, madame, Votre nom, mais je sais que vous êtes la femme Qui fut pour lui l'idole, au temps de ses seize ans ; L'absence a la vertu de rendre séduisants Les souvenirs; ainsi, pour lui, l'idole -V pris, par distance, une neuve auréole ; Vous êtes, à ses yeux, l'amour ennoblissant. Dont l'apparition est un rayonnement.
Je vous vois, devant moi, hautaine et résolue... Madame, vous êtes belle — et je vous salue !
JANE, avec emportement.
Que ne l'aimez-vous donc, comme je l'aimais, moi !
CHRISTINE
Je parle, vous voyez, madame, sans émoi...
JANE, 80 calmant.
Oh !lce n'est point du mal que je voudrais vous faire... Pourtant, madame, ici vous êtes l'étrangère, Dans l'ombre de ce parc, ma place se gardait... Et je reviens chez lui comme un frère cadet Rentre pieusement dans la maison natale. Tout ici — pardonnez si ma phrase est brutale —
Vit l'éyeil de nos cœurs rayonnant de clartés^ Là, notre âme s'ouvrit, pleine de charités Et, comme des joyaux enchâssés de topazes. Nous ciselions du rêve, ici, dans des extases I Un voile se tendait entre la vie et nous : Rien de vil, rien d'impur, de bas ou de jaloux Ne troublait notre orgueil farouche et solitaire Et nous ne savions rien des choses de la terre. Vous qui vîntes depuis dans ce jardin fermé. Est-ce ainsi, dites-moi, que vous l'avez aimé?
CHRISTINE, simplement.
Non, rien n'est héroïque en la simple aventure Que peut-être le Sort à cette heure rature : Nous deux, pour nous aimer, nous n'avons rien voulu ; Nous nous sommes croisés et nous nous sommes plu. Vous, votre amour naquit et grandit dans la fièvre; Le nôtre, André le prend tous les jours sur ma lèvre; Vous donnâtes votre âme et moi, dans mes transports, Offrant mon âme aussi, j'ai fait don de mon corps.
Elle s'anime.
Et je l'aime! et je l'aime, entière et sans la honte Que la Faute répand, dit-on, quand on l'affronte; Je l'aime... je ne sais... — je ne puis dire, hélas... Car je cherche des mots que je ne trouve pas — Ainsi qu'était aimé Jésus par les apôtres! Mes droits à cet amour sont bien égaux aux vôtres Et, tel que je l'ai fait, et telle qu'il me fit Je le veux, je le veux et vous mets au défi...
Se calmant.
Pardon, madame...
Elle pleure.
JANE) surprise, ot duucomoDt.
Allez, VOUS l'aimez mieux peut-être Que moi...
GHUISTINE.
Le Sort souvent nous est cruel et traître : Heureuse, triste et douce en mon humilité. Le mal qui vient de vous, l'ai-je bien mérité? Pourtant, si vous devez être, madame, celle Qu'il lui faut aux instants où la force chancelle. Si vous pouvez porter, surtout, les faix trop lourds De cet obscur ennui dont l'on pleure, les jours Où l'heure ne vient pas que le cœur se pavoise, Car l'amonr se rebelle encor qu'on l'apprivoise. Si d'un destin borné vous vous accoutumez. Eh bien, eh bien, madame...
JANE
Oh I comme vous l'aimez I
André descend sansqu elles le voient et les écoute. CHRISTINE.
Mais ne vous grisez pas par des mots dérisoires ! Mais ne bâtissez pas de projets illusoires! Il faudra vous sentir la force de souffrir, De souffrir pauvrement, vulgairement, d'aigrir Au contact du réel un sentiment superbe! Car ce n'est pas assez d'offrir des lys en gerbe Non, ce n'est pas assez d'escalader les monts Pour aller y cueillir les fleurs que nous aimons; Madame, il est aussi bien des jardins moroses Où ne croissent jamais les lotus et les roses. Qu'ombragent tristement des massifs de sapins :
Les traverserez-vous avec lui, ces jardins? Je l'y conduisis^ moi ; souriant au poète, J'écartais les buissons d'une main toujours prête... Serez-vous à la fois et l'amante et la sœur? Aurez-vous, pour l'aimer, l'attentive douceur? Oh ! si vous le pouvez, madame, je vous cède: Qu'à mon affection votre règne succède ! Prenez-le si, par vous, il doit être adoré : Vous ni lui ne saurez le jour où je mourrai Et, quand je dormirai sous une humble pelouse, Mon ombre de vous deux ne sera point jalouse...
JANE, comme en un rêve, à mi-voix.
Non, ce serait souiller tout ce passé de foi,
Je ne veux pas d'un cœur qui ne soit tout à mot!
CHRISTINE
Eh bien! vous hésitez? Quoi! votre orgueil tress.iille ?
Tristement.
Ce feu dont vous brûliez n'était qu'un feu de paille?...
JANE
Non, mais il se dévore lui-même, ce feu! Je ne veux pas aimer comme le sort le veut ! Ailé pour les azurs éclatants et sublimes, Mon rêve ne veut pas redescendre des cimes.
CHRISTINE
Adieu, madame.