La défense du Conventionnel Joseph Le Bon
Archives nationales, F ^ 4774 ^ Comité de Sûreté générale. Mission Le Bon. Le carton contient le manuscrit de la première partie des lettres publiées ci-après. Ces lettres sont inédites.
Il renferme également le manuscrit des lettres justificatives imprimées par ordre de la Convention. Ces lettres sont également inédites.
F '' 4774 *6. Comité de Sûreté générale (dossier Millet Henri). Émeute de prairial.
F ■' 7314. Police. Pièces de police. Affaires diverses.
Archives départementales du Pas-de-Calais. Collection Barbier. NO 932.
Sources imprimées :
Archives nationales, AD XVII * 43, contient les lettres justificatives imprimées par ordre de la Convention.
Bibliothèque nationale, L^ 3» 286, autre exemplaire des lettres justificatives comprises dans les rapports faits par les représentants du peuple à leur rentrée de mission.
Bibliothèque nationale, Lb *^ 4087. Les anneaux de la queue ou coup d'œil du moment.
Moniteur (réimpression), t. XXIV et XXV principalement.
Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution, t. XXXV, affaire Le Bon. p. 219 à 269. Paris, 1835-1838, in-8o. Bibliothèque de la ville d'Arras. N» 2346 :
Procès de Joseph Le Bon... Condamné à la peine de mort par le tribunal criminel du département de la Somme, recueilli au dit tribunal par la citoyenne Varié. Amiens, imprimerie des Associés, Grande rue, sans date, 2 vol. in-S", 371 p. et 196 p.
Courtois (E. B.), Rapport fait au nom de la Commission des 21 chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices. Paris, imprimerie nationale des Lois, 16 nivôse an III, in-80, 408 p., sur Le Bon, p. 63 à 69 et pièces justificatives.
Courtois, Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just... supprimés ou omis par Courtois, précédés du rapport de ce député à la Convention nationale. Paris, 1828, 3 vol., in-8o.
GuFFROY (A. B. J.), Censure républicaine ou Lettre aux habitants d'Arras et des communes environnantes, à la Convention... Paris, imprimerie de Rougyfï, rue Honoré, sans date, in-8o, p. 82,
GuFFROY (A. B. J.), Les secrets de Joseph Le Bon et de ses complices. Deuxième censure républicaine. Paris, de l'imprimerie
de Guffroy, rue Honoré, n° 35, in-S», 474 p. suivi de pièces justificatives, 'l33 p.
KusciNSKi (A.), DicUonnuire des Conventionnels. Paris, 191G, in-8», 615 p.
Ouvrages :
Le Bon (Emile), Lettres de Joseph Le Bon à sa femme... Chalonsur-Saône, 1845, in-8», 270 p. suivi de quelques lettres de Joseph Le bon antérieures à sa carrière politiijue, et de la réfutation du rapport sur la mise en accusation de Joseph Le Hon.
Le Bon (Emile), Joseph Le lion dans sa vie privée et dans sa carrière politique. Paris, E. Dentu, 1861, in-8", 375 p.
Pahis (A. J.), La Terreur dans le Pas-de-Calais et le Nord. Histoire de Joseph Le Bon et des tribunaux révolutionnaires d'Arras et de Cambrai. Arras, chez Housseau-Leroy, 1864, p. VIII, 674 p.
Paris a donné la môme année une 2» édition de ce volume en deux tomes, à Paris, chez Putois-Crette et à Arras, chez Rousseau- Leroy.
Le texte des deux éditions est semblable.
Journaux :
fiougyff ou le Frank en vedette, c'est le journal de Guffroy (Voir notre tlièse principale).
Bibliothèque nationale, 4» LC ^ 795.
Journal « La Montagne », 5 volumes, l«r juin 1793, 28 brumaire an III. Archives nationales, AD XX * 355.
Dans notre thèse principale consacrée au « Conventionnel Joseph Le Bon 1765-1795 », nous avons étudié la personnalité du maire d'Arras, du député à la Convention et du représentant du peuple en mission.
La débordante activité que J. Le Bon avait manifestée durant sa vie politique ne se ralentit pas durant les quinze mois de prévention passés dans les différentes prisons de Paris et de Meaux avant sa comparution au tribunal criminel de la Somme.
Le 21 messidor, Barère claironnait à la Convention la victoire décisive et libératrice de Fleurus. La voix de cette dangereuse sirène couvrait de lauriers le proconsul d'Arras et de Cambrai dont la vigilance révolutionnaire avait arrêté les ennemis sur la route de Paris. Quelques jours plus tard, craignant de se voir accusé de celer « les crimes » déjà imputés à Le Bon, avec la même phrase pleine d'enchantement hypocrite, le même Barère faisait planer un soupçon de reproche sur la sévérité de ce représentant. Il admettait un peu tardivement — il faut le reconnaître — que « les formes employées s'étaient avérées acerbes ». Ce ne fut pas cependant la raison qui mit fin aux travaux du tribunal révolutionnaire d'Arras, maintenu jusqu'alors par ordre spécial du Comité de Salut public. Jugé en effet indispensable aussi longtemps qu'avait subsisté le danger ennemi dans la région, le Comité décidait seulement sa suppression après le recul des autrichiens. Toutefois, malgré l'opposition tenace de Guffroy, Le Bon avait reçu un nouveau mandat pour rechercher et anéantir les nombreux complots fomentés sur ces malheureuses frontières. C'est là, au poste de combat, que vinrent le surprendre les événements du 9 thermidor.
Rentré immédiatement à Paris, Le Bon se vit sur-lechamp décrété d'arrestation comme complice « des tyrans
renversés ». Dès le 15 thermidor an II, il entrait en prison. Cette détention devait se terminer sur l'échafaud dressé pour lui sur la grande place d'Amiens, le 24 vendémiaire an IV.
Pourqroi ce long em}»risonnement, ce jugement sans cesse ajourné, alors qu'à cette époque thermidorienne les procès étaient expédiés avec autant de célérité que sous la Terreur ? Certes la valeur morale douteuse de Gufïroy, le jirincipal accusateur do Le Bon, l'implacable haine toute personnelle dont il poursuivait son adversaire déjà terrassé, employant pour le conduire au supplice les moyens les plus odieux, contribuèrent souvent à rendre Le Bon sympathique à bon nombre de ses collègues de la Convention. Mais, sans contredit, l'ardeur, l'habileté et l'intelligence ap})ortée3 par Le Bon dans sa défense furent les causes principales qui retardèrent sa condamnation et rendirent (lifTicilo. impossible presque, à ses ennemis, de donner à leur jugement une base équitable et une apparence de justice.
Peu d'accusés, enparticulier sous la Révolution, ont laissé une correspondance aussi importante que celle de Joseph Le Bon. Toutes ses journées de détention — aux Magdelonnettes comme «Aux Latrines de Meaux» — sont employées à un travail acharné. Il lit, il compulse les journaux celui « des Débats » et le « Rougyff » surtout ; il étudie les lois. Presque quotidiennement il écrit à sa femme pour la tenir au courant des moindres faits intéressant son sort. Par contre, il exige d'elle une correspondance aussi suivie, ])rétend connaître par elle les plus minutieux événements survenus à sa petite famille. Des lettres de sa « tendre Mimie », il fait un recueil cojtié de sa main dans le but évident de le léguer aux siens, pour en écarter, sans doute aussi, les tournures maladroites et les fautes d'orthographe laissées par sa jeune et peu instruite épouse.
Cette correspondance abonde en sentiments les plus nobles, déborde du plus pur amour familial et du plus profond patriotisme.
Après le 15 thermidor quand Le Bon est décrété d'arrestation provisoire par la Convention, traîné de cachots en cachots, Elisabeth Régnier devenue sa femme depuis deux ans à peine est elle-même emprisonnée. Appréhendée dans des circonstances tragiques, elle est transportée de Saint-Pol à Arras dans une charrette cahoteuse malgré une grossesse avancée, pour être internée dans un cachot
de cette ville. Aucuiio plainte, elle manifeste au contraire sa joie complète rl'êtro associée aux souffrances de son époux. Elle éprouve un seul regret, c'est d'être séparée de lui dans l'adversité : « si les prisons avaient pu nous réunir, loin d'être malheureux, jamais nous n'aurions pu trouver d'instant plus favorable pour donner à nos chers enfants tous les soins que la nature exige... Ah ! nous eussions eu trop de plaisir, nos persécuteurs n'auraient point rempli leurs vues ». « Tu me dis, lui confie-t-elle aussi le 7 brumaire an III, que tu n'as jamais été plus tranquille, j'en suis bien persuadée. En effet, quelles raisons pourrais-tu avoir de t'inquiéter ? Les remords ne sont point faits pour une âme comme la tienne.. Quant à moi, il m'est plus glorieux de t'avoir vu calomnier par une jjoignée d'hommes flétris, que de te voir assimilé à eux par les vices qui les dominent. Oui, je me fais une gloire de partager tes peines et je peux t'assurer que j'en suis digne. Dans le moment où ces vautours feignent de réclamer pour l'humanité, ils se conduisent de la façon la plus dure à mon égard. Mais je m'en moque, malgré toute la peine qu'ils veulent me faire, j'ai plus de tranquillité et de jouissance qu'aucun d'eux (1) ». Quelques jours plus tard, le 16 brumaire, avec la même fermeté, elle lui annonce la naissance d'un fds, un fds né en prison. Le Bon ne verra jamais cet enfant auquel en souvenir de Rousseau, il a donné le prénom d'Emile, et ce pauvre bambin passera les premiers mois de son existence au cachot. « Hier, à cinq heures, mon tendre Ami, je t'écrivais encore et je pensais à l'anniversaire de notre mariage. A onze heures, je donnais le jour à un fameux républicain. Comme tu vas rire en lisant ceci ! Il a les yeux comme les tiens et il est membre de façon qu'on le reconnaîtra pour le fds de son père (2) ».
Les lettres se suivent nombreuses de part et d'autre. Elles parlent sans cesse des deux enfants : Pauline et Emile. Le prisonnier de Paris donne des conseils, la captive d'Arras décrit jour par jour les progrès des petits, tous deux affirment continuellement leur union plus intime dans la misère. Un écrivain devant qui Le Bon ne trouve pas grâce, à la vue de ces lettres, demeure stupéfait ! Il avoue ingénuement son impossibilité de comprendre. « On n'y
(1) Archives nationales, F ' 4774 «. Lettres d'Elisabeth Régnier à son mari.
(2) Archives nationales, F ' 4774 «. Lettres d'Elisabeth Régnier à son mari.
rencontre que l'expression des sentiments du plus tendre des pères, du plus aimant des époux. Quelle sollicitude pour l'état de sa chère Mimie. Quelle joie en apprenant la naissance du petit Emile... quelle inquiétude de savoir si l'enfant prend bien le sein, s'il prospère, s'il ne fatigue pas sa maman... (1) ».
Les sentiments si nobles et si élevés exprimés par ces deux êtres emprisonnés loin l'un de l'autre ne provoquent chez cet auteur que l'étonnement, il n'éprouve aucune émotion, aucune commisération. Les injures, les tracasseries grossières auxquelles la jeune mère est journellement en butte de la part de ses ennemis, ne l'empêchent pas de lui réserver une complète réprobation. Les pires atrocités, en effet, sont réservées à Elisabeth Régnier ; elle les accepte avec sérénité, elle les conte elle-même avec bonhomie à son mari pour ne pas le mettre au désespoir : « Tu ne t'affligeras point d'une nouvelle scène que les aristocrates viennent de me faire. Pour moi, je l'ai reçue avec le mépris que l'on doit à des êtres aussi vils. Le 3 ventôse, vers trois heures de l'après-midi, des marchands de chansons faites sur ton compte et le-mien sont venus s'installer à la porte de la prison, avec un tableau où l'on avait voulu te représenter couvert de sang, enchaîné au cou, aux mains, aux pieds, et cette inscription au-dessus : Joseph Le Bon assassin du peuple... ils ont demandé à la directrice si j'avais une fenêtre sur la rue pour me donner ce spectacle, mais n'en ayant point, il a fallu se contenter de me faire entendre les chansons. Ne sois point surpris, c'est le règne de l'humanité et de la justice... (2) ».
Si les attaques des contre-révolutionnaires les laissent insensibles, les vilenies des soi-disant patriotes les atteignent profondément. « As-tu remarqué, ma chère Amie, écrit Le Bon, que les plus acharnés de nos persécuteurs ne sont pas les aristocrates décidés depuis 1789. Ceux-là sans doute nous haïsssent mortellement et ne peuvent nous pardonner la guerre que nous leur avons faite. Mais ils n'ont pas ces raffinements de haine et de fureur qui caractérisent les hommes avec lesquels nous avons autrefois couru la carrière du patriotisme et qui l'ont ensuite abandonnée, ou se sont arrêtés en route. Cette espèce de gens ne songe
(1) Lenotre, vieilles maisons, vieux papiers. Paris révolutionnaire, 3"> série, p. 23 et 24.
(2) Archives nationales, F ' 4774 «. Lettres d'Elisabeth Régnier î» son mari.
qu'avec rage que nous avons été les témoins de sa désertion, que nous avons suivi toutes les époques où elle a sacrifié à l'aristocratie et au crime, en conservant encore les apparences du civisme et de la vertu. La présence des gens de bien est peut-être le plus cruel tourment des méchants. Voilà pourquoi des êtres bourrelés de remords ne cherchent qu'à détruire cette censure vivante de leur conduite. Considère de nouveau, ma chère Amie, les hommes qui se sont jettes dans la révolutior, ceux qui l'ont embrassée comme une proye, qui s'en sont servi comme d'un instrument de fortune, voudraient pouvoir maintenant jouir en paix du fruit de leurs prévarications et de leurs intrigues. Mais comment y parvenir tant qu'il existera des républicains désintéressés et dévoués uniquement à la cause commune. Tôt ou tard, il faudra rendre compte, il vaut donc mieux se défaire de ces patriotes incommodes qui ont refusé de plier le genou devant l'idole et qui, se sentant intacts, sont toujours prêts à poursuivre les malversations de leurs voisins » (1).
La grandeur d'âme d'Elisabeth Régnier n'est pas inférieure à celle de son mari. A son exemple elle supporte courageusement les vexations dont elle est l'objet et méprise ceux dont elles émanent : « C'est une faiblesse qui n'est point pardonnable à un homme probe », écrit-elle en apprenant la fuite de Vadier pour se soustraire à une condamnation certaine. « Tu me disais, dit-elle aussi, dans une de tes lettres : « Mais aime, mais chéris un proscrit. Oui, mon cher Ami, j'aime ce proscrit plus que jamais. Ta personne m'est bien chère, mais ton âme, ton courage me ravissent... » Le Bon vient de lui apprendre la publication de la deuxième censure de Gufïroy. Elle de lui répondre aussitôt : « Le chef-d'œuvre d'imposture dont tu me parles ne m'est pas encore parvenu, mais je t'assure qu'il peut m'arriver. Il ne faut pas que j'aie sous les yeux les ouvrages de ce monstre pour savoir l'apprécier. Je ne suis point plus curieuse de voir ce qu'il dit de moi que des autres patriotes. Je dois cependant faire son éloge ; il me semble qu'il de-
(1) Archives nationales, F ' 7314 (ancien B < 5064). Cette lettre de J. Le Bon n'a pas été retrouvée par Emile Le Bon ; elle n'a donc pas encore été publiée. Il est difFicile de décrire en des termes plus nets et plus exacts l'époque de la réaction thermidorienne, dont un historien comme M. Thureau-Dangin a écrit : « Quand on franchit le 9 thermidor, on est pris de fatigue et de dégoût... Tout est diminué, les événements et les hommes... la scène est livrée à des comparses, on est si bas que des Tallien et des Barras sont devenus des personnages. » (Thureau-Dangin, Royalistes el Républicains, 1888, p. 1).
vient lionnêLe homme. Suis sa conduite, tu verras qu'il n'a pas dévié une seule minute depuis neuf mois pour soutenir les intérêts des payeurs... Ecrivez, Monsieur, achetez les calomnies, le vrai patriote trouve sa consolation dans le bien qu'il a fait » (1).
Le 22 ventôse, « le fameux volume de Rougylî » parvient à la prisonnière d'Arras : « Tu avais bien raison de me dire que je n'y suis point épargnée », écrit-elle à son mari. « Mais c'est un grossier menteur. Heureusement sa fortune est bientôt faite car ses pratiques l'abandonneraient. Les aristocrates ne seront pas contents de son ouvrage, pour leur argent il aurait dû leur donner quelque chose de mieux » (2).
Les perfides insinuations de Gufïroy, loin de détacher Elisabeth do son époux, font naître chez elle un plus vif désir de rapprochement, « puisque je suis comme toi prisonnière, ne pourrait-on pas par humanité nous réunir toi, Pauline, Emile et ta Mimie, et nous déporter ensemble. Si cela était possible, nous ne serions pas si malheureux... » (3).
Après la mort de son époux, Elisabeth Régnier resta fidèle à la mémoire de Joseph Le Bon. Elle vécut dans le continuel souvenir de celui qui avait façonné son cœur, développé son intelligence. En vendémiaire an VI, après le triomphe éclatant et complet que vient de remporter la république sur le royalisme « elle se permet, écrit-elle au ministre de la police générale, de sortir du silence cruel » pour réclamer les papiers de Joseph Le Bon. Elle rappelle qu'il est mort en criant « Vive la République ». Elle ajoute « Veuve d'un républicain qu'a perdu l'excès de son zèle et la fatalité des circonstances au milieu desquelles il s'est trouvé jette. Je ne viens point invoquer son ombre pour effrayer par de funestes souvenirs, il me suffit de savoir qu'il ait été la victime de son généreux dévouement à la révolution et que tous les ennemis du despotisme ont vengé sa mémoire et flétri ses bourreaux » (4).
La veuve Le Bon est surveillée, traquée « cent fois désignée aux poignards des assassins royaux depuis le 9 thermidor an II » affirme-t-elle au ministre le 10 vendémiaire an VI, elle n'a échappe « qu'avec peine à leurs fureurs
(1) .Vrchivcs nalionalcs, F ' 4774 «. Lettre du 18 ventôse.
(•2) Archives nationales, F ' 4774 «. Lettre du 22 ventôse.
(3) Archives nationales, F ' 4774 «. Lettre du 18 germinal an IIL
(4) .\rchivcs nationales, F ' 7314 (ancien B ' 5064).
homicides et la plus profonde retraite a dû être son seul recours contre eux ». Qu'importe, elle ne désespère pas, elle attend patiemment « non le jour de la vengeance, mais celui de la véritable justice ». Elle s'est vouée au culte du cher disparu dont elle essaye d'éveiller et de développer l'amour dans le cœur de ses deux enfants. Elle eut la joie de réussir. Son fds — Emile — consacra une grande partie de son existence à réhabiliter la mémoire de son malheureux père guillotiné. Chaque année, Elisabeth fait le voyage d'Amiens pour aller visiter « la tombe couverte de pierres du maudit ». Souvent, malgré les plus basses tracasseries, elle vient de Saint-Pol à Arras pour parler de lui avec les républicains restés ses amis. Alors la police secrète est en émoi, épiant ses moindres gestes, redoutant cette pauvre femme, gardienne vigilante du souvenir, comme une dangereuse ennemie de la chose publique. Môme sous l'Empire, le 29 fructidor an XII, quand elle se rend à Arras, le commissaire de la ville, par note spéciale, avertit le général de brigade, préfet du Pas-de-Calais : « Nous ne croyons pas devoir atte.idre,lui dit-il, l'heure ordinaire du rapport, pour vous informer que la veuve de Joseph Le Bon qui a couvert cette ville de sang ei 1794, est arrivée hier soir de Saint-Pol ». Il lui indique où elle est logée, lui annonce que « toutes les mesures ont été prises pour être instruit de ses démarches et de celles de ses bons amis », et il ajoute : « cette mégère n'a jamais paru ici que lorsqu'il était question de quelques trames contre le gouvernement ». Il a laissé « deux agents qui, jour et nuit, surveillent la maison de Taffîn-Bruyant » (1) et lui rendront compte de tout ce qui se passe. Quelques jours plus tard, avec un vrai soulagement, le commissaire déclare « on croit M me Le Bon partie d'Arras pour aller du côté d'Ecoivres et Saint-Eloy. Aucun mouvement ni rassemblement n'a eu lieu cette fois parmi un certain parti. L'arrivée de cette femme n'a produit aucun événement » (2). Le temps commence à faire son œuvre !
Les lettres de Joseph Le Bon à son épouse odt été publiées par Emile Le Bon, fils du supplicié d'Amiens. Celles d'Elisabeth Régnier sont demeurées enfouies dans les cartons des Archives Nationales (3).
C'est là cepeidant une toute petite partie de l'activité
(1) Ami de J. Le Bon.
(2) Archives départementales du Pas-de-Calais. Police secrète.
(3) Archives nationales, F ' 4774 *.
épislolii're (Je Joseph Le Bon. Plus importants en cfîet sont les écrits concernant sa défense, adressés à des p:irticuliers ou à la Convention nationale. Ces derniers sont en général compris sous le nom de « lettres justificatives à la Convention ». Notre pensée est d'en donner le texte intégral dans ce travail, d'y joindre aussi quelques-unes des plus significatives écrites en réponse aux attaques et aux accusations lancées contre lui.
L'intention de Joseph Le Bon, lorsqu'il demanda luimême son arrestation provisoire le 15 thermidor an II, était évif'emment de confondre au plus tôt ses détracteurs. Il espérait retrouver sa liberté après quelques journées de détention, au cours desquelles il désirait retracer les faits principaux de sa mission ; il se sentait capable d'imposer silence à Gufïroy et d'entraîner l'assentiment sans réserve de la Convention. Il comptait sans l'acharnement de son adversaire et sans la tournure qu'allaient définitivement prendre les événements.
Gufïroy, en efTet, encouragé par son premier succès, ne lâche pas prise. Presque journellement on voit à la barre (le la Convention des délégations du Nord et du Pas-de- Calais venir se plaindre des crimes atroces commis par le « satrape d'Arras ». Toujours sous l'instigation de Gufïroy, les adresses arrivent nombreuses pour accuser le « lieutenant de Robespierre et de Saint- Just » dans les malheureux départements « livrés à sa cruauté farouche » (1).
Le premier essai avait connu une éclatante réussite. Ce <[ue trois mois d'intrigues auprès de Robespierre avant le ^J thermidor (2) n'avaient pu déterminer, la seule dénonciation d'un chef du bureau de^ émigrés — le citoyen Asselin — l'obtenait sur-le-champ. Sa lettre à la Convention nationale, le 14 thermidor, déclarant « que Joseph Le Bon servait le tiran Robespierre dans les départements du Pas-de-Calais et du Nord », avait sufïî pour entraîner l'assemblée (3). La méthode s'avérait excellente, il suffisait de persévérer. Le 21 thermidor an II, les citoyens d'Arras réunis en assemblée générale, après avoir félicité les représentants « dont l'énergie a délivré la France d'un tyran », leur demandent de ne laisser impuni aucun de ses complices », ils réclament le deinier châtiment pour « Le Bon, -subalterne tyran, comme Robespierre, tout dégoûtant de
(1) I.cUrc justHicalive. N» 10.
(2)5Ciui-FnoY, 1" censure.
(3) Archives nalionak-s, F ' 4773. Mission Le Bon. Liasse E. Pièce 28.
,'Sang... )) (1). Cambrai, Béthune, Boulogne-sur-Mer, Saint- Pol font successivement ente idre les mêmes plaintes ; sollicitent également pour Le Bon la peine capitale. « Si le foyer de la conspiration était à Paris, écrivent les membres du Comité de surveillance de Cambrai, c'était dans Î03 départements du Nord et du Pas-de-Calais que les Lebas, tes Saint-Just, les Le Bon faisaient forger les traits qui devaient donner la mort aux patriotes » (2).
Que faire pour arrêter pareille avalanche ? La tâche semble surhumaine, impossible. Le Bon cependant ne désespère pas de faire éclater sa bonne foi. « Je n'ai point flagorné Robespierre vivant, dit-il à la Convention, je n'ai pas besoin de le frapper mort. Je laisse cette gloire facile au lâche, à l'hypocrite qui était encore à ses genoux quinze jours avant sa chute et qui le conjurait de servir ses vengeances... » (3).
Son intention n'est donc pas de nier son attachement .aux idées de Robespierre, cela en réalité l'occupe fort peu. Patriote convaincu, il a été au contraire, veut-il montrer, l'homme de la révolution lancé dans la mêlée à une époque terrible et placé dans un poste particulièrement menacé ■ot périlleux. Tout cela ressortira — il en a la pleine confiance — du compte rendu sincère de son œuvre dans le Nord, qu'il se propose de dresser au plus tôt pour ses collè- -gues de la Convention.
Cependant, pour faire ce travail, des documents sont nécessaires afin de répondre avec précision aux attaques dont il est le continuel objet. Surpris à Arras par le 9 thermidor, au moment où il réunit toutes les pièces de son administration dans le Pas-de-Calais, il abandonne aussitôt cette préoccupation futile dans un si grand bouleversement c^. regagne Paris aussitôt. Hélas ! il doit bientôt regretter cette funeste négligence. Ces papiers indispensables à sa justification : lettres du Comité de Salut public, arrêtés pris par lui, rapports des agents nationaux près des districts, renseignements secrets sur la situation... tout devient la propriété de son féroce ennemi, tout se trouve ■entre les mains de Gufïroy. Ce folliculaire haineux fait un choix subtil de ce qui, extrait de son contexte, arraché à son cadre et habilement distillé, peut empoisonner
(1) Archives départementales du Pas-de-Calais. Documents révolutionnaires. Collection Barbier. N" 932.
(2) Archives nationales. Mission Le Bon, F ' 4772. Liasse B. Pièce N° 2.
(3) Le Bon, Mémoire justificatif. N° 3.
l'opinion publique au sujet do sa victime. « Trois énormes paniers remplis de papiers (jue j'avais recueillis pendant ma mission et propres à démas({uer bien des traîtres^ auraient grandement servi à me justifier », dit Le Bon dans une lettre à ses concitoyens. « Tout a été enlevé sans inventaire en mon absence. Mes lettres et les assignats dont ma femme se trouvait dépositaire ont été également emportés sans procès-verbal et sans aucune forme. »
« Qui a conduit toutes ces manœuvres ? Un seul homme : Gulïroy ! C'est lui qui, depuis un an environ, a cherché successivement à me perdre comme éloigné des principes de Robespierre et comme robespierriste...
« Ce n'était pas encore assez. Accusateur acharné et sans pudeur, il a voulu être l'examinateur de mes papiers, da ces papiers intéressans dont j'ai parlé plus haut. Il s'est fait nommer adroitement membre et président de la commission créée à cet effet, que dis-je ? Il est devenu un de mes jurés dans la réunion des trois comités de Salut public^ de législation et de sûreté générale » (1).
Devant pareille monstruosité où l'accusateur par un habile subterfuge devient juge de celui qu'il poursuit,. Le Bon prend tout d'abord le parti de se taire. Il se contente de réclamer constamment ses papiers, refuse tout compte rendu de sa mission et remet à plus tard, à des temps où la justice sera moins méconnue, son ardent désir de réponse.
Il dut cependant rompre le silence plus tôt qu'il ne l'avait escompté dans le numéro X de son journal « L'Orateur du Peuple «, daté du 9 vendémiaire an deuxième^ Fréron rapportait une anecdote sur Le Bon. Elle lui avait été racontée, déclarait-il, par deux citoyens d'Arras à leur départ de Paris ; ils l'affirmaient très connue dans leur pays. C'était l'histoire de cette femme dont Le Bon avait sollicité les faveurs en lui promettant la liberté de son mari. Après avoir abusé d'elle, il lui avait remis, le lendemain, la somme de 25 livres et l'avait envoyée à l'échafaud.Pour corser le récit, Fréron ajoutait cette anecdote dont nous avons déjà parlé (2) que Le Bon avait assisté au supplice de sa victime, et « que le complaisant bourreau, enlevant le mouchoir de la malheureuse avec une indécence marquée, l'avait présentée en cet
(1) Archives nationales, Mission Le Bon, F ' 4774 \ Cahier de letlrc3 du 20 nivôse au 9 ventôse an III.
(2) Voir Thèse principale. Procès Lo Bon.
état assez longtemps aux yeux impudiques du bouc » (1).
Ces grossières allégations d'un journaliste à la dévotion de Gufïroy ne réussirent pas à transformer l'attitude prise par Le Bon. Mais il en fut autrement, quand dans son rapport du 16 nivôse, Courtois, à la tribune de la Convention, s'appuyant sur Fréron, parla « des lubriques fureurs et des embrassements homicides » de Le Bon (2). Attaqué ainsi ofriciellement à la tribune de l'Assemblée, Le Bon abandonne le silence qu'il s'est jusqu'alors imposé : « Je ne puis me taire toujours ! » C'est l'occasion d'une première série de lettres à la Convention, à Courtois et à ses concitoyens, dans lesquelles il s'indigne des odieux procédés employés pour le salir. « Quoi ! vous annoncez un homme couvert de tous les crimes, et vous êtes obligés 4e descendre à des moyens aussi bas, aussi déshonorants pour recueillir le fruit de vos accusations ! Depuis cinq mois il vous est libre de mettre sa scélératesse au grand jour, et vous aimez mieux l'assassiner moralement dans les fers ! Juste Ciel ! Quelle combinaison abominable ! » (3).
Ces lettres constituent un recueil intitulé « Cahier de lettres du 20 nivôse au 10 ventôse an III ». Elles se trouvent aux Archives Nationales — série F ' 4774 /7 — Mission Le Bon. Elles n'ont pas encore été ni publiées ni même mises à profit.
Avec une énergie incroyable, du fond de sa prison, Le Bon -entreprend alors une défense opiniâtre de sa conduite. Il rétorque toutes les atrocités dont on le couvre, si bien que l'accusation se voit obligée d'abandonner les plus odieuses en môme temps que les plus avilissantes, Ouirot, au nom vde la commission des 21, avoue ingénument dans son rapport du l^r messidor : « Nous avons eu dans cette affaire deux mille neuf cents pièces à analyser, et, dans aucune, nous devons le déclarer, nous n'avons trouvé la preuve d'un crime atroce dont un journaliste avait accusé Le Bon. Rien n'annonce que Le Bon ait arraché les faveurs d'une épouse éplorée qui venait lui deman 1er la liberté de son mari ; qu'il se soit avili au point d'ofïrir quelque
(1) Bibliothèque nationale, L «^ 392 a L'Orateur du Peuple, par Fréron. N° 1, daté du !«' fructidor an II. Ilcontinue l'Orateur du Peuple publié jadis par Martel.
(2) Rapport fait au nom de la commission chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices. Courtois, député du département ■de l'Aube, p. 64.
(3) Le Bon (Emile), Lettres de Joseph Le Bon à sa femme, p. 166-167.
argent à sa vicLime, et qu'il ait joui du spectacle de son supplice : ce fait n'est point attesté » (1).
Parfois les rigueura ('.e sa logicjue laissent e:i suspens les décisions des comités chargés de se prononcer sur sa conduite. Dans la nuit du 19 au 20 nivôse. Le Bon est amené devant eux : « Je ne crois pas rju'ils aient beaucoup à s'cii louer, écrit-il à sa femme le 2 pluviôse, surtout leur chef qui était présent ». ((juiïroy)... 11 lui expli(jue sa méthode de défense. En premier lieu, il a montré comment il avait toujours été, durant son temps de mission, l'esclave fidèle et obéissant de la Convention ; comment il s'était occupé de faire strictement et scrupuleusement observer les lois sévères votées par elle... Puis, saisissant tout à coup le Rougyfî, il fit à ses auditeurs ébahis d'édifiantes lectures. Je n'ai pas besoin de te dire, ajoute-t-il, que le piteux Guffroy «sans répliquer mot sortit incontinent » (2).
Journellement alors Le Bon proteste auprès de ses concitoyens, il en appelle à la postérité, il invoque la justice de la Convention. Guffroy lance-t-il son importante deuxième censure républicaine, argument massue, pour répandre partout et perpétrer « les crimes du dictateur d'Arras », Le Bon répond à «son infatigable persécuteur » qui a poussé le cynisme au point de ne pas signer ses accusations et deles lui adresser « sous le cachet du Comité de sûreté générale ». 11 dénonce à tous ses concitoyens les abominables machinations de celui qui se constitue juge et partie dans son procès (3).
Le silence rompu d'une façon si bruyante n'est pas sans troubler ses ennemis... les mois succèdent aux mois sans apporter de changement notable, tout au contraire. Au lendemain de germinal, certains pensent le moment venu de se débarrasser habilement d'un gêneur compromettant. En leur nom, Boudin, député de l'Indre, réclame la déportation de Le Bon. 11 est appuyé par Saladin, de la Commission des 21. Mais Bourdon (de l'Oise) trouve le châtiment trop doux pour celui « qui a fait guillotiner trois rues entières à Arras » (1). Le 16 germinal, Tallien renouvellela même proposition de relégation que Bourdon fait de^ nouveau écarter (5). Le Bon proteste do son côté vivc-
(1) Munitenr, rC-iniprcssion, t. XXV, p. 31.
(2) Le BoNiEniile), Lettres de Joseph Le Bon à sa femme, p. 171 et 172,
(3) Lettres des 8, 9, 15 ventôse.
(4) Moniteur, réimpression, t. XXI\', p. 124.
(6) Monilcur, réimpression, t. XXIV, p. 154 cl 155.
ment contre ce projet de le déporter sans lui permettre de se faire entendre (1).
La présence de Le Bon à Paris, selon l'affirmation de Saladin (2), paraissait cependant imprudente. Malgré toutes les calomnies répétées contre lui, le peuple était loin de lui être défavorable. Aussi, sous l'impulsion de Guiïroy^ le Comité de sûreté générale décida-t-il de l'écarter de la capitale et de l'exiler, avec quelques-uns de ses anciens partisans du Pas-de-Calais, à Meaux. Ils furent détenus dans un endroit infect : des latrines ! Contre cet éloignement et cet emprisonnement dans un local susceptible de compromettre gravement la santé des prisonniers, Le Bon ne cessa de protester auprès de la Convention, des administrations locales et de tous ses concitoyens. C'est le thème principal de la plupart de ses lettres écrites de Meaux.
Devant les réclamations incessantes de Le Bon et de ses amis, le Comité se vit dans l'obligation de ramener les prisonniers à Paris. Ils quittèrent Meaux et furent dirigés sur la prison du Plessis dans la soirée du 1^^ prairial. Gufîroy comprit alors tout le parti qu'il pouvait tirer de cette coïncidence de la réapparition de son ennemi au moment même de la terrible émeute qui avait failli être funeste aux thermidoriens. Un de ses complices — Le Bon se refusa, en efïet, à voir en Thibault autre chose que le porteparole de Guffroy — proposa, dans la séance du 5 prairial^ de casser la Commission des 21 et « de faire juger militairement l'infâme Le Bon ». Il faudrait, déclarait-il, « que nous eussions bien du temps à perdre pour souiller nos oreilles, notre mémoire, de faits plus atroces que ceux que l'histoire rapporte en frémissant des Néron et des Caligula » (3). L'artifice, Le Bon le montrera dans ses lettres, était vraiment trop grossier. Absent de Paris au moment de la préparation de la conspiration contre la Convention, il ne pouvait être englobé dans la répression d'un événement auquel, de toute évidence, il n'avait eu aucune parL Un indicateur du nom de Millet n'avait pas manqué cependant dans un rapport fait « à son protecteur » Courtois, d'impliquer Le Bon dans un complot dont il dénonçait la prison du Plessis avoir été le théâtre. Millet, ancien commis dans les bureaux du Comité de sûreté générale, avait été arrêté le 27 vendémiaire an III pour faux en écritures
(1) Lettre du 17 germinal à la Convention.
(2) Moniteur, réiaipression, t. XXIV, p. 124.
(3) Moniteur, réimnression, t. XXIV, p. 545.
Ion ianl à obtenir la libération do détenus par lesquels il avait été soudoyé. Dans l'espoir d'obtenir sa prochaine libération, il était devenu l'émissaire du Comité de sûreté générale et en particulier de Courtois pour le renseigner sur l'état d'esprit vrai ou imaginaire de la prison où il était enfermé. Aussi, dans son information sur les premiers jours «!c prairial au Plessis, il écrit : « Joseph Le Bon arriva à Il heures du soir, sa cour l'entoura bientôt — Citoyen Le Bon (iu(;lle nouvelle ? — il dit que tout allait bien, qu'on traversant Paris il avait remarqué (juc le peuple était bien disposé, qu'il n'y avait pas à douter ({ue nous serions délivrés et que l'on se ferait justice. Déjà il était porté en triomphe, distribuait des places et accordait sa protection aux satellites... qui étaient à ses côtés, ou applaudissait à l'assassinat du représentant du peuple qu'on disait être Fréron » (1).
L'accusation venait vraiment de trop bas.
Le Bon e.i montra toute l'inanité dans ses lettres du 7 et du 9 prairial. Et, malgré les efforts de Gufïroy, Le Bod ne put être compris parmi les émeutiers de prairial. Il échappa ainsi à la commission militaire chargée de punir les rebelles.
Les demandes sans cesse réitérées pour obt nir les pièces officielles de sa mission étaient restées toujours sans réponse. Le moment de la discussion de sa conduite en séance publique d^i la Convention approchait. Aussi Le Bon, tout en « n'étant plus en état de défense contre les perfides attacjues de Guffroy », se décida, comme il le lui avait écrit le 15 ventôse, « à confier au papier solitaire les premières réponses qui se présentaient aux mille calomnies et inductions affreuses disséminées dans les censures dites républicaines ». « Si un jour, ajoutc-t-il, ces réponses sont rendues publique?,, on sera à même d'apprécier ton âme et la mienne ».
Les terroristes étaient définitivoment terrassés. Prairial leur avait porté le coup fatal. Le Bon, en rappelant les différentes étapes de sa mission dans les régions du Nord, ne pouvait qu'activer l'empressement des thermidoriens à se débarrasser au plus tôt d'un collègue dont la présence et les paroles rappelaient trop de souvenirs sur les(iuels ils étaient bien décidés à jeter un voile discret.
Il le fit cèpe niant avec courage. Très crânement, il
(I) Archives nationales, Comité de sûreté iiénérale, F ' 4771 " dossier Millet (Henri).
déclara à Guiîroy qu'ayant toujours été partisan de la politique de Robespeirre, il n'aurait pas la lâcheté de la renier aujourd'hui. A tous les autres, il essaya de démontrer ([u'il n'avait pas été l'instrument d'un homme, mais le délégué d'une assemblée entière qui applaudissait alors unanimement son courage patriotique et son ardeur républicaine.
C'est l'origine des « Lettres justificatives » qui font l'objet de la seconde partie de notre publication.
Fin prairial et en messidor an III seulement, une année après être rentré de sa mission, Le Bon se décide à en donner le compte rendu. La situation a bien changé depuis son administration dans le Pas-de-Calais. Les accusations les plus horribles ont été portées contre lui. Ce n'est donc plus une narration pure et simple de ses actes qu'il lui faut présenter, mais une justification de sa conduite. Dans ce but, il adresse à la Convention une suite de lettres dans lesquelles, « avec l'unique secours de sa mémoire », il répond aux crimes dont on le charge.
Dès le mois de ventôse cependant, après la lettre du 8 où il explique à ses concitoyens les raisons de son silence, Le Bon se préoccupe de dresser le bilan de son action dans le Nord et le Pas-de-Calais. Mais il commence seulement deux mois plus tard « après neuf mois de détention et d'opprobres », à écrire ce qu'il appelle ses « Mémoires justificatifs à la Convention ». Il continue probablement ce travail aux « latrines de Meaux » et compose ainsi trois longues lettres. Elles ne furent pas envoyées et par là jamais imprimées. On en trouve, aux Archives nationales F " 4774 «, le brouillon surchargé de ratures et la copie au net. Tous deux sont entièrement de la main de J. Le Bon. Dans son premier mémoire, après des remerciements à ses collègues pour ne pas l'avoir déporté sans l'entendre, comme la proposition leur en avait été faite, et de lui permettre ainsi de se disculper des crimes étrangers aux mesures révolutionnaires arrêtées par lui durant sa mission, il reprend une partie des arguments développés dans la lettre à ses concitoyens. Mais il en tire des conclusions plus amples, mieux adaptées aux circonstadces. D'ailleurs il juge bientôt ces mémoires insuffisants et par trop incomplets ; c'est ce qui l'amène à les élargir tout e i mettant à profit ce qu'ils contiennent. Il transforme donc ce premier essai de défense et compose les lettres justificatives. Le second mémoire fait presque en entier l'objet des deux premières
lettres. Le passage où il dtk'lare qu'après s'être expliqué sur « les crinies pénibles » dont Gutîroy n'a pas hésité à le charger, il peut mourir en paix, est seul abandonné. Le troisième écrit toutefois est plus particuli(;r, il répond directement aux accusations portées par Gulïroy dans sa seconde censure. Le Bon y montre les contradictions de Gulïroy qui, avant thermidor, le peint comme partisan de Brissot pour le perdre dans l'esprit de Robespierre, et après cette date fait de lui « un afïidé du tiran » espérant l'englober dans la réaction qui emporte tous les alliés du dictateur. Cette campagne hypocrite avait à moitié réussi la première fois, elle obtenait un succès complet la seconde. Le Bon toutefois, sans insister, se plaint que Robespierre trompé sur son compte, lui ait fermé sa porte. Il n'a jamais auparavant noté la chose, il n'en parlera pas dans ses lettres justificatives. Il est assez difficile d'admettre que, si Robespierre l'avait traité de la sorte. Le Bon aurait à son retour à Cambrai tenu sur Robespierre les propos élogieux que Gufïroy lui reprochait si véhémentement quelques jours plus tard. Saint-Just d'autre part, s'il en avait été ainsi, aurait-il écrit dans son discours du 9 thermidor ce qui constitue le plus bel hommage rendu à l'œuvre de Le Bon : « la police redoutable survenue dans Cambrai a déconcerté les plans des alliés, elle a contribué à sauver la France « (1) ? Le Bon enfin après avoir reproché aussi à Robespierre d'avoir laissé Barère « faire son machiavélique rapport du 21 messidor », cause évidente de ses malheurs, ne cache pas son admiration pour Robespierre. Tout cela fut d'ailleurs écrit presque une année après les événements. Il semblait alors à Le Bon, ne connaissant pas toutes les roueries de Barère, qu'une certaine connivence ou une omission coupable de la part de Robespierre avaient seules pu permettre des paroles aussi regrettables à son égard. Ce passage du mémoire non envoyé ne fut pas repris dans la suite. Son abandon volontaire dans les pièces publiques et officielles n'est-elle pas caractéristique ? Nous avons jugé à propos de donner intégralement ce troisième rapport écrit à Meaux en prairial an III, à la suite des lettres publiques.
Les mémoires ne lui donnant point satisfaction. Le Bon rédige donc ses lettres justificatives. Il les envoie à la Convention qui les fait imprimer comme tous les rapports des
(1) Vellav, Œuvres de Sainl-Jusl, t. Il, p. 4SG
représentants du peuple à leur rentrée de mission. C'était pour Le Bon, dénué de toute ressource, le seul moyen pratique de faire connaître sa pensée, de réfuter les accusations portées contre lui. Mais ce procédé révéla un inconvénient assez grave. Quirot (1) en effet, rapporteur de la commission des 21 nommée le 18 floréal an III (2) pour examiner la conduite de Le Bon, présenta ses conclusions le 1er messidor an III (3), or Lebon n'en prit connaissance que le 9 messidor suivant, après l'impression de la plus grande partie de ses lettres justificatives. Il s'était surtout appliqué à rétorquer les arguments calomniateurs de Guffroy et il n'eut pas le temps de répondre longuement au réquisitoire de Quirot présentant l'accusation officielle.
Ce qui préoccupe avant tout Le Bon c'est de laisser une réputation d'honnêteté et de moralité sans tache. Les mesures révolutionnaires prises par lui passent au second plan, il n'a cure de s'en disculper. En conclusion de son second mémoire, il notait : « si les mesures révolutionnaires m'emportent, elles ea ont emporté bien d'autres et la postérité est là pour juger et ces mesures et ceux qui les ont provoquées, décrétées ou exécutées. Mais mourir, mais disparaître en laissant une réputation douteuse de probité et d'honneur, transmettre à ses enfants l'héritage de l'opprobre et de l'ignominie c'est ce qui doit faire trembler tout homme loyal et brave. Eh ! que m'importe, qu'importe à ma famille qu'on dise un jour que j'ai été guillottiné ou banni pour avoir cru à la liberté de la Convention Nationale et du peuple français, et pour avoir fait exécuter de bonne foi les décrets terribles portés par l'une, demandés et applaudis par l'autre, pourvu que jamais on ne puisse m'accuser de corruption, de friponnerie ou d'intrigue ? Les crises d'une grande révolution passent et se succèdent aussi rapidement que des orages, la probité cemeure toujours «. Aussi il établit (4) avec la plus grande minutie le bilan de ses dépenses qu'il peut reconstituer exactement grâce à la façon méthodique dont il les a notées sur les moindres bouts de papier qu'il a conservés dans son portefeuille. Certes la
(1) Quirot (Jean-Baptiste), né à Besançon, le 3 octobre 1757, mort à Mantoche (Haute-Saône), le 24 août 1820l II fut député du Doubs è la Convention.
(2) Non pas : An IV, comme le dit Kuscinski, DicHonnaire des Convcn- Uonnels, p. 514.
(3) Moniteur, t. XXV, p. 31.
(4) Lettre N» G.
révoluliou ne l'a pas enrichi. Le testament touchant ses biens matériels tient en quelques mots. Dans un dernier mot adressé à sa femme avant de monter à l'échafaud, il lui annonce l'envoi de menus objets, lui demande d'acquitter une dette légère faite par lui au gecMier de la prison d'Amiens et s'écrie : « Encore un coup la mort de l'homme de bien n'est pas inutile. Adieu à tous nos amis et vive la République ! » Honnêteté et probité reviennent constamment sous la plume de Le Bon. Il est particulièrement hanté par l'odieuse accusation portée contre sa moralité... Il apporte à se disculper à ce sujet une ténacité qu'il ne connaît point quand il veut montrer que le maintien du tribunal révolutionnaire est l'œuvre du Comité de Salut Public et ne doit pas être porté à son actif.
Les lettres justificatives constituent cependant la plus importante partie de la défense de Le Bon présentée par lui-même. La Convention qui lui avait permis de s'expliquer à son aise devant elle, se fatigue rapidement de la longueur du procès. Le Bon rappelait aux thermidoriens des souvenirs trop déplaisants. Gufïroy tremblait... les pages de son « Rougyfî » lues par l'accusé lui donnaient aujourd'hui la nausée. Aussi, malgré les protestations de Le Bon la Convention se déclara « en permanence jusqu'à ce qu'elle ait prononcé sur la question de savoir s'il y avait lieu ou non à accusation « (1). Le Bon dut se contenter d'observer : « vous avez pu vous instruire de tous les faits et de mes réponses dans les défenses que j'ai fait imprimer. Pour le reste, je m'abandonne à votre conscience » (2).
La cause était jugée. La logique des lettres justificatives ne pouvait rien changer au verdict. Gufïroy triomphait. Les thermidoriens en effet no pouvaient oublier les grands services rendus par ce caméléon jadis assidu aux ordres de Rob":;piorre. Les presse? de la rue Honoré avaient été à leur entière dévotion. Guiïroy lui-même, après la chute « d^!S tyran-, ;). (juand les esprits étaient hésitants, n'avait-il pas sonn"', le réveil, porté les premiers coups aux Carrier, Duhem... et dénoncé avec véhémence les jacobins d'où il avait été jadis chassé ? Gufïroy n'avait-il pas lancé partout cette salutaire brochure où il écrivait : « qu'en conclure, rien autre chose que la prompte nécessité de décider si la nation au bout de cinq ans de travaux, de combats et de victoires, doit continuer d'être dirigée avec sagesse par
(1) Monilcur, riiiu[)ression, t. XXV, p. 200.
(2) Moniteur, réimpression, l. XXV, p. 201.
ses roprésentants formant la Convention nationale, ou, si elle doit sacrifier la Convention qu'elle a nommée à la Société CCS jacobins qui veut usurper le gouvernement et succéder en masse et avec violence à la personne de Robespierre et de ses Bâchas. Si les représentants, élus et approuvés par le peuple, doivent être livrés aux poignards des jacobins, ou s'ils doivent continuer leurs glorieux travaux avec la puissance nationale qui leur est confiée, et l'employer contre les tyrans du genre humain » (1).
Le Bon fut décrété d'accusation.
Le brouillon des treize lettres justificatives (très inégales de longueur et aussi d'intérêt) se trouve aux Archives nationales : F' 4774/6 — comité de sûreté générale — Mission Le Bon. Il a été saisi avec les papiers personnels après l'exécution de la sentence du tribunal d'Amiens et ajouté aux pièces concernant la mission, enfermées dans les 9 cartons déjà mentionnés, dont le contenu a été une des principales sources de notre première thèse. On trouve également aux Archives, sous la même cote, le manuscrit recopié avant livraison aux presses de l'imprimerie nationale.
Peu d'exemplaires imprimés, à notre connaissance du moins, ont été conservés. Emile Le Bon, fils du conventionnel, avait réussi à s'en procurer un ; il dit en avoir fait don à la bibliothèque de la ville de Beaune (2). Mr Dubois, ancien maire do cette commune nous a confirmé la réalité du fait il y a quelques années. Les Archivas nationales en possèdent un exemplaire dans le carton AD XVI IP 43 ; on en trouve également un à la bibliothèque nationale, à la cote L« ^^ 286 « Joseph Le Bon à la Convention nationale ■ — Imprimé par ordre de la Convention nationale — les trois premières en prairial, les dix autres ei messidor an III » (3). Nous avons collationné le texte imprimé avec le manuscrit, il ne porte aucune variante.
Il nous a paru utile après une longue étude sur la vie et les missions du conventionnel Joseph Le Bon, de faire connaître les arguments présentés par le guillotiné d'Amiens pour la défense de son œuvre si farouchement révolutionnaire.
(1) Bibliothèque nationale, L b *i 4087. Les anneaux de la queue ou coup d'ceil du moment.
(2) Le Bon (Emile), Réfutation du rapport sur la mise en accusation de J. Le Bon, p. 2. Cette réfutation fait suif.e aux lettres de J. Le Bon à sa femme.
(3) Il en existe également un exemplaire aux archives départementales du Pas-de-Calais.