Scène IV. — Au Ministère de la guerre
Palikao, en entrant dans son cabinet de travail^ trouve le général Trochu occupé à lire.
Palikao.— Ah! mon cher général, désolé de vous avoir fait attendre.
Trochu. — 11 n'y a pas de quoi, général. Du reste je m'attendais à être appelé.
Palikao. — Le fait est que je viens de chez l'Impératrice qui m'a donné ses ordres.... Vous savez la nouvelle?
58 Ll A£££KS& DU PATS.
Tkochu* — Laquelle? Est-eUe inaiivAÎse?
Palikao {lui serrant la main). — ^Ah! mon pauvre àmiî Pauvre France' Tenez, lisez cette dépêche.
Tkochu {après un moment de silence). — Je ne m'attendais pas à cela.
Paurao. — Au milieu de tant de raines je me oonsole de pouvoir compter sur le concours dévoué d'ua camarade comme vous. Il s'agit de sauver la France , et cela dans les vingt-quatre heures.
Trochu. — Oh ! oh ! si vous ne me donnez pas plus de temps que cela..*.
Palikao. — Mon cher ami! mais asseyons-nous et causons tranquillement. Vous voyez cela d'ici. I>ea^in je vais à la Chambre apporter cette nouvelle. La gauche va se lever comme un seul homme, elle demandera la déchéance ; à Theure qu'il est je parie que ses séïdes sont déjà prêts à envahir le Corps législatif, et voilà la pauvre France aux mains de gens qui ne connaissent que leurs rancunes et leurs principes qui sont absurdes; ils ne savent pas un mot des affaires, et surtout de la guerre. Et tout cela en présence de l'invasion. Les Prussiens vont être ici dans quinze jours , et le temps presse. Tous comprenez que laisser accomplir une pareille folie , c'est ruiner la France.
Trochu. — Complètement.
Palikao. — Je suis donc allé chez l'Impératrice, qui m'a parlé du ton résolu «d'une femme pénétrée de ses devoirs envers le pays, et qui, prête à sacrifier la dynastie si cela pouvait sauver la France, reconnaît pourtant elle-même que tout changement radical du Gouvernement dans un moment comme celui-ci rendrait inévitable un naufrage ccasiplet de k natioa, qui ne s'en relèverait pas. Elle pense là*dessus comme vous et moi» Trochu {réfléchissant), — Elle a parfaitement raison.
SCÈNES IMAamAIRES. âd
- PiXiKAO, — Bref, eJle m'a donné , pour ainsi dire , carte blanche, en me disant de compter sur elle. J'ai exigé aJoxë la prorogation immédiate du Corps l^islatif , «t cela va se faire tout à l'heure en conseil des Ministres. Vous irez avec moi.
Trochu. — C'est très-bien, mais comment empêcherezvous cette nouvelle de pénétrer dans le public? Car à rheure qu'il est il a dû arriver, ou il arrivera «demain, des télégrammes, des lettres, des vojag^irs. . . .
Palieao. — Quant au télégrammes et aux lettnes» ces irons sont déjà bouchés* Les Parisiens diront ce qu'ils voudront, ils ne recevront pas une seule lettre demain du dehors. Quant aux vojageurs^ il ne pourra en arriver que lundi , et moi je ne prétends pas garder le secret au-delà de vingt-quatre heures. Que la mauvaise nouvelle se fasse jour peu à peu, je le veux bien, maie je compte ne l'avouer officiellement que lorsque tout le monde la sawra. Elle perdra ainsi son effet foudroyant,
Trochu. — D'accord ; mais réfléchissons bien : le Parisien^ comment prendra-t-il cela? 11 ne va pas être enchanté, je vous le promets,
Palikao. — Qu'entendez-vous par Parisien, d'abord ? Sont-ce les émeutiers? Ceux-là de seront pas ravis sans doute, car nous leur aurons gâté leur besogne. Mais si vous entendez parler de tous les honnêtes gens qui ne descendent pas dans la rue, eh bienl ils seront d'abord furieux comme vous et moi^ c'est naturel; ils pesteront contre l'Empereur pour avoir commencé une guerre sans y être préparé; puis, lorsqu'ils se seront calmés, ils compteront sur les doigts pour savoir ce qui leur offre le plus de chance : de changer de régime en présence de l'invasion, ou de garder ce que nous avons — et je vous promets que leur choix ne sera pas douteux.
Trochu — Soit. Et les moyens d'exécution ?
Palikao. — Voilà sur quoi j'ai besoin de m'entretenir avec vous. Avez-vous assez de troupes régulières pour garder le Corps législatif, le Sénat, les Tuileries et BelleviUe?
Trochu. — Oh! parfaitement; mais dans un cas comme celui-ci, j'aimerais bien le concours de la garde nationale. Il faudrait battre le rappel....
Palikao. — Gardez-vous en bien. Pour le service de cette nuit , il suffira d'une convocation à domicile d'hommes choisis. — Vous entendez ? Puis d'ici à fort peu de jours il n'y aura plus de danger, car les mobiles vont nous arriver en foule. Voulez-vous bien donner tout de suite les ordres nécessaires, et me rejoindre dans une heure aux Tuileries pour le Conseil?
Trochu. — C'est entendu. Sans adieu alors....
Palikao. — Ah ! une autre chose. Vous êtes gouverneur de Paris, et nous sommes en état de siège. Vous pouvez donc ordonner la suspension de tous les journaux jusqu'à nouvel ordre. C'est essentiel. Puis il ne faut plus permettre, ni les clubs, ni ces processions bruyantes de gens hurlant la Marseillaise avec une lanterne en tête. Enfin, nous arrangerons tout cela ce soir.
Trochu. — Oui, oui, nous verrons cela. Adieu. (// sort. )
Palikao {seul). — Ah! faisons vite le programme pour la séance du Conseil. (// écrit) : Prorogation , — moyens de défense, — ordres à transmettre aux autorités de province , — approvisionnement, — fortifications, — munitions, — marine. Voilà tout, ce me semble. Partons.
[Il sort.)