MONARCHIE. — SUFFRAGE
Au 10 décembre i 848 et au 20 décembre 1851, on avait tellement soif de se débarrasser de la république , qu'on se ruait littéralement sur les urnes pour y déposer le vote sauveur. Même phénomène le 8 février 1871, lorsque 1« besoin impérieux de sauver la patrie par la paix nous poussait au scrutin. Et il en est sorti une assemblée dont la composition n'a laissé aucun doute sur le sentiment éminemment conservateur du pays.
Mais le 2 juillet suivant, où il ne s'agissait que de combler les vides , à la stupéfaction de tous, le vote fut tout le contraire. Pourquoi? parce que les conservateurs, n'ayant plus de crainte, trouvaient ennuyeux d'aller voter, ou bien, renonçant à la discipline électorale, éparpillaient leurs suffrages ; tandis que les démocrates, marchant, comme toujours, en colonnes serrées, ne perdaient pas un vote.
Voilà le grand danger du suffrage universel direct : l'abstention. Il faut rempêcher.
Sur quoi fondez-vous l'origine de tout pouvoir législatif? Sur le suffrage, soit restreint, soit universel.
Dès lors, si la machine doit fonctionner, il faut que le vote se fasse.
Donc, si vous admettez l'abstention, vous présupposez le cas où la machine ne fonctionnerait pas, et S0 trouverait à ce qu'on appelle en mécanique le point mqrt.
Oui! dans la machine législative, le point mort, c'est l'abstention.
Supposez la France parfaitement assise, la tranquillité la plus complète dans les esprits, calme plat dans la marche des événements, rien enfin qui puisse passionner le public. L'heure arrive de dissoudre la Chambre : on doit procéder à de nouvelles élections.
Il peut arriver le cas extrême où personne ne votera,
chacnn se fiant à l'énergie du voisin. Alors le gouvernement entier sera ipso facto paralysé.
H peut arriver le cas moins difficile où quelques-nns voteront plutôt par acquit de conscience que par conviction. Alors le pouvoir public est abandonné aux mains d'un petit noyau de personnes qui, de plus, ne s'en soucient guère.
Mais il est arrivé, et il pourra arriver encore, le cas infiniment plus dangereux , formidable même, où , grâce à la négligence des bons citoyens, les mauvais Tont emporté. Cela s'est vu tout récemment encore, quoique sur une petite échelle, aux élections du 8 et du 15 octobre 1871 pour les Conseils généraux.
Alors le pouvoir tombe aux mains d'une minorité odieuse qui amène des bouleversements.
11 est vrai que même l'abstention peut servir à mesurer la force d'un parti. Ainsi^ dans les élections précitées, ce qu'il y a de certain, c'est que, si tous ceux qui ont voté ne sont pas républicains, en revanche tous les républicains ont voté : pas un n'a manqué à l'appel, car le sufirage, c'est bien réellement l'instrument essentiel de la République. Dès lors, très-certainement aucun des abstentionnistes n'était républicain, ce qui n'a pas empêché la majorité des élections d'être favorable au parti conservateur.
L'immense majorité du pays repousse donc laRépubli que, mais il eût valu infiniment mieux que tout le monde eût voté.
C'est pourquoi je dis : EMPÊCHEZ L'ABSTENTION!
L'empêcher — mais comment ? Est-ce par une mesure pénale ? Jamais : car, d'abord, ce n'est pas un délit, et, le fût-il, il serait insaisissable. Il suflirait du prétexte de maladie pour éluder la pénalité.
D'autre part, tout emploi de force pousserait les récal-
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citrants à voter par dépit contre le bien, ou au moins par bulletins blancs .
Il n'y a donc qu'un remède : celui que nous enseignent les dernières élections, où la masse énorme des abtentions, si elles avaient eu de la valeur, aurait toute seule assuré le triomphe des conservateurs. Le voici :
Ne reconnaissez pas l'abstention, et comptez au profit du souverain tous les votes non exprimés.
Ainsi, il y a, par exemple, 10,000 électeurs inscrits, 2000 votes donnés, le souverain met 8000 votes de plus à son conmte que ceux qu'on lui a mis dans Turne.
Aujourd'hui, notre souverain, c'est l'Assemblée. Qu'aurait-elle dû faire avant le 2 juillet^ elle, dont l'immense majorité est conservatrice? Elle aurait dû simplement voter un décret ainsi conçu :
« Dorénavant l'abstention est considérée comme un acte inconstitutionnel, nul et comme non avenu ; tout abstentionniste encourt la peine de voir son vote livré à la libre disposition de l'Assemblée. »
Puis, après la vérification de chaque élection^ elle aurait décidé à la majorité des voix, lequel des deux ou trois candidats en présence profiterait des abstentions.
Je ne m'arrête pas aux rouages que pourrait nécessiter ce système ; je me borne à prévenir les objections sérieuses qu'on fera. La première sera sans doute celle-ci :
« Vous n'avez pas moralement le droit de prohiber l'abj> stention. »
A quoi je réponds : Vous n'avez pas moralement le droit de vous abstenir. Vous êtes Français, vous jouissez de la protection que votre pays accorde à tous ses enfants, et vous prétendriez vous soustraire au devoir de lui rendre ce qu'il vous donne? c'est-à-dire, la sécurité, qui sera le fruit de votre vote, s'il doit servir de contre-poids à ceux que donneront les ennemis du bien? Que vous demande-
t-on après tout? un rien ; c'est de sortir de chez vous pour déposer votre bulletin dans Turne.
C'est un mince travail qu'on réclame de votts en retour de toiitle bien qu'on vous fait. Vous criez après vos droits, tnais n'oubliez pas qu'il n'y a pas de dtoits sans devoirs î or ma nouvelle loi, en vous imposant le devoir de toter» ne fait qu'exiger de vous un équivalent de votre droit d'électeur.
«: Mais^ obj ectera-t-ott encore, je ne puis me décider, j» et vous violentez dès-lors ma consciencCé »
Quand on ne sait pas sfe décider, répondrai-je. on s'abandbnne au sort, ott on laisse la décision à d'autres. TifeË k lé. couirte-paille, du laissez l'Assemblée voter pour Vous.
(( Si je votais contre vous?
Votez contre.
* Voici pourtant ce que va faire votre loi. Les conser- » Vateuts, sdebant que leurs suffrages compteront tout » de même, se dispenseront d'aller voter : il n'y aura » guère que les opposants qui iront au scrutin; dès-lors le » toté ne Sera plus secret, et les électeurs pourront être » exposés aux persécutions de la majorité pour leurs 1» opinions politiques. »
Je réponds qu'une majorité conservatrice ret)résentant les voeux du t>8tys, h'a pas de motifs pour persécuter; que d'ailleurs les notables d'un parti sont dans toutes les bouches, et ne font pas mystère de leurs opinions; que le ihénU fretin ne vaut pas la peine d'être persécuté; qu'enfin, précisément pout éviter cet inconvénient, tout bon et loyâi conservateur votera, et que, pout l'hotineur de la tause^ le candidat liii^même engagera ses amis à voter, ftfiftd'aUgnienterle prestige de son trlotophe.
« Vous parleriez bien autrement pourtant, si la majd- » jorité était du côté des radicaux. *