CHAPITRE XXV
Influence de la nature sur le monde moral. — Extrait
de ma première conférence.
En consultant Thistoire, j'ai vu que, sous une infinité de formes diflférentes, elle renferme un nombre très-restreint de faits amenés par des causes toujours semblables et quelquefois même identiques.
(1) Voir la page 102.
(2) En ce sens que je laisse de côté le dogme, quel qu'fl soit, pour ne parler que du ser^ment religieux.
(3) Juillet-août 1870.
S'agit-il d'une émeute populaite? les causes possibles, en définitive, se réduisent à quatre : un malaise physique, une idée fixe, Tesprit de vengeance, l'envie du pillage.
S'agit-il d'une guerre? les causes se comptent : la faiblesse d'une partie vis-à-vis de l'autre; une idée fixe (comme dans les guerres de religion) ; la nécessité de se prémunir contre un avenir menaçant ; les besoins du commerce; enfin, l'esprit de vengeance.
S'agit-il d'un assassinat politique, d'une intrigue de cour, d'une colonisation, d'une exploration de pays lointains, de toute chose enfin pouvant exercer une grande influence sur la marche de la société? on pourra toujours en ramener les causes à deux sources : Tordre physique, c'est-à-dire le malaise ou le bien-être matériel; l'ordre moral, c'est-à-dire les passions de l'homme.
Mais si tout se réduit à ces deux chefs, les a-t-on examinés? les a-t-on analysés avant de se livrer à ces luttes incessantes? Je ne le crois pas : les uns se sont jetés dans les bras de Loyola, d'autres dans ceux de Rousseau ; mais les hommes qui ont cherché la vérité par euxmêmes, sans se soucier de ce qu'ont dit ou pensé leurs devanciers ou leurs contemporains, sont fort rares.
Voyons maintenant si ces deux sources ne pourraient avoir une origine commune.
L'état matériel, qu'il soit en bien ou en mal, dépend de l'abondance ou de l'absence des choses nécessaires à la vie. Ces choses, c'est^ en définitive, la nature qui nous les fournit .
L'état moral résulte essentiellement de la tranquillité ou de l'inquiétude d'esprit de la plupart des membres d'une société.
Or, l'état matériel étant écarté, il ne reste, pour amener cette tranquillité ou cette inquiétude, que les passions humaines.
Tant qu'il y a partage égal entre celles-ci, de telle sorte qu'une même passion n'anime pas une partie prépondérante d'une multitude, il y a équilibre, tranquillité.
Mais dès qu^une masse prépondérante est animée d'une même passion, il y a mouvement, absence de tranquillité, inquiétude.
Prenons maintenant un seul individu de cette masse. Conmie sa passion individuelle est, par hypothèse, on élément de la passion générale, nous pourrons, en examinant la sienne, nous rendre compte de l'autre.
Cette passion, quelle qu'elle soit, lui a-t-elle été inspirée par quelqu'un? celui-ci, en lui parlant, a agi sur son système nerveux, outil essentiel de l'âme. La passion est-elle née spontanément chez lui? c'est encore au système nerveux qu'il le doit. Dans les deux cas, c'est du cerveau, comme d'un quartier général, que part l'ordre à telle ou telle partie du corps d'agir.
En un mot, le système nerveux animé (car mort il n'est rien) est l'homme tout entier en tant qu'organisme sensible et agissant.
Voulez- vous vous rendre exactement, quoique grossièrement, compte de ce que c'est que le système nerveux? Figurez-vous un clavier, dont les touches sont remplacées par une infinité de petites fibres, sur lesquelles viennent j ouer comme des pianistes les phénomènes extérieurs et les passions ou affections dites morales.
Or, l'homme que nous avons choisi est animé, disionsnous, de la même passion que toute cette multitude. Donc^ en ce qui regarde cette passion seule^ chaque individu de cette masse se trouve exactement dans la même condition que celui que nous avons pris au hasard dans le tas.
Nous avons donc ici une quantité de systèmes nerveux, qui tous, quant à cette passion, agissent à l'unisson.
Nous nous trouvons dès lors dans le cas prévu en mécanique, où un nombre indéfini de points sont animés de forces parallèles ; on cherche le centre de toutes ces forces, et leur résultante, qui passe par ce
centre.
Ne vous effrayez pas : je vais bien vite quitter ce terrain scientifique et rentrer dans le langage familier. Ce que nous avons appris jusqu'ici, c'est que, une passion dominante étant donnée, tout l'ensemble hmnain animé de cette passion agit, quant à celle-ci, comme un seul
homme.
Or, chers auditeurs, élargissons la question et examinons la société humaine. Ne voyons-nous pas une foule de groupes animés chacun d'une passion ?
Ces passions peuvent être plus ou moins semblables entre elles, plus ou moins différentes. C'est par la lutte perpétuelle de ces groupes entre eux (lutte souvent trèspacifique) que la société marche.
Mais nous avons vu qu'une passion qui anime un groupe ne fait que mettre en mouvement à Tunisson tous les systèmes nerveux qu'il renferme.
Mais d'où viennent-ils, ces systèmes nerveux ? De la nature^ de cette même nature que nous avons vue à l'œuvre pour les besoins matériels.
Donc, toute société marche en vertu de certaines lois physiques que lui a imposées la nature !
Libres à nous d'appeler morales celles de ces lois qui régissent le mouvement des systèmes nerveux : c'est même très-commode, — mais cela ne les empêche pas d'être essentiellement physiques.
Ëh bien, chers auditeurs, n'est-il pas vrai que dans tous les grands discours, dans tous les grands écrits où l'on débat le sort de l'humanité, jamais, au grand jamais^ vous n'entendez interroger les lois de la NATURE ? de
cette nature qui nous "a donné les systèmes nerveux moyennant lesquels nous marchons 7
Tâchons, chers auditeurs, de nous mettre sur un terrain plus pratique. Yoici deux systèmes : le monde physique et le monde moral. Entre ces deux mondes nous croyons voir un abîme. Eh bien, il s'agit de jeter un pont dessus (i).
Si je demande ce qu'est la NATURE, on me répond que c'est Tensemble de ce que nous voyons : les minéraux, les plantes, les animaux de la terre, de Teau et de l'air. Puis, si c'est un savant que j'interroge, il me dira qu'il existe dans la nature certaines forces, telles que le magnétisme et rélectricité, auxquelles s'associe la chaleur, pour faire marcher le tout. Il me conduira dans son laboratoire, où il me fera voir que s'il verse de Tacide sulfurique sur du zinc, il s'en dégagera immanquablement de l'hydrogène ; il me placera devant le télégraphe Caselli, où je verrai de quelle manière infaillible l'électromagnétisme obéit à ses propres lois ; enfin il m'expliquera une foule d'autres merveilles.
Mais tous ces faits surprenants n'ont de valeur pour moi qu'autant que je pourrai en tirer quelque enseignement général. Les faits par eux-mêmes ne sont rien, s'ils ne doivent nous apprendre quelque vérité utile.
Eh bien! ils nous en apprennent une que je trouve précieuse : c'est la fixité des lois de la nature^ leur invariabilité. Mais il en existe une autre encore, qui n'est pas moins importante .
A l'affinité de l'oxygène pour l'hydrogène, nous avons opposé Taffinité plus forte qu'il a pour le zinc.
Qu'avons-nous fait?
A une loi de la nature^ nous en avons opposé une autre!
(1) Voyez la même pensée à la page 179.
Donc:
Les lois de la nature sont fixes, et nous ne pouvons les changer ;
Mais nous pouvons chercher parmi ces lois celles qui nous conviennent, afin de neutraliser celles qui ne nous conviennent pas.
La recherche des moyens aptes à écarter ce qui nous est nuisible afin d'avoir ce qui nous est utile^ de ces moyens, enfin, aptes à opposer la nature à la nature, cette recherche, dis-je, s'appelle la Science.
La science est-elle toute-puissante? Non, car nous serions immortels.
Donc, quoi que nous fassions, quelque intelligence que nous mettions à démêler les lois de la nature pour les faire servir à nos fins, celle-ci garde toujours assez de secrets pour se mettre au-dessus de nous, — nous en sommes les esclaves.
Faisons maintenant l'application de tout cela à la société. Je vous ai démontré au début de la conférence que ce qui fait vivre et marcher la société, ce sont les passions humaines. Ces passions , la nature nous les a données comme éléments de vie , pour que nous ne soyons pas des blocs de marbre. Dès lors, la société, œuvre de la nature, est assujettie, comme elle, à des lois immuables.
Tout change autour de nous comme dans nous-mêmes; mais, d'après certaines lois fixes qu'il n* est pas en notre pouvoir de diriger, elles marchent sans nous et malgré nous, et nous n'en sommes que les instruments.
Etudier le mécanisme de la vie sociale, afin de l'expliquer par les forces physiques que nous voyons à l'œuvre autour de nous, voilà mon but. Comme je repousse toute communauté d'idées avec l'école positive, naguère réfutée par moi, je me vois obligé, pour éviter la confusion,
LA DBVBNSE DU PATS, 14
d'adopter pour mon système le titre de PHILOSOPHIE ABSOLUE.
Il est possible qu'il se trouve parmi vous, chers auditeurs, quelques personnes qui n'acceptent pas la proposition suivante :
a L'homme civilisé n' est pas à l'état de nature. ]>
Ou en d'autres termes :
(c L'homme à Tétat de nature, c'est l'homme sauvage, n
Mais je suis également persuadé qu'il s'en trouve ici qui l'admettent.
Or, c'està celles-ci que je vais4i .'adresserde préférence, parce que malheureusement je ne me trouve pas d'accord avec elles, et que je serais fier, bien fier, de pouvoir les convertir à ma manière de voir. Essayons.
Pourquoi, chers auditeurs, étant civilisés, vous croyezvous hors de l'état de nature ?
Pourquoi croyez-vous que, pour être à Tétat de nature, il faille être sauvage ?
Est-ce parce que le sauvage va tout nu, et que vous, vous portez un fi:tic ou un paletot ?
Mais, chers auditeurs, ce paletot, ce frac, c'est la nature qui vous l'a mis sur le dos !
Voilà, direz-vous, un fameux paradoxe, n'est-ce pas ?
Examinons pourtant la question de plus près,
La plante, l'animal, ce sont là des produits de la na« ture. Tout le monde est d'accord sur ce point.
Or, ces produits effectuent, à n'en pas douter , des changements sur la surface du sol. L'arbre perce la terre avec ses racines, l'animal se creuse un repaire»
Ces effets, causés par des produits de la nature, sontils ou ne sont-ils pas l'œuvre de cette même nature ?
Son action compte-t-eÛe pour rien, parce qu^elle s'est servie d'un instrument?
Si, toutes les fois que la nature se sert d'un instrument, vous niez que le résultat lui appartienne, alors il n'y a pas à balancer : le percement que fait la racine de l'arbre doit être une œuvre de l'art et non de la nature.
Et alors vous aurez à me dire où finit la nature et où commence l'art.
Eh bien! vous trouverez cela assez embarrassant, je vous en réponds.
Quelques exemples vont vous en convaincre.
Des vapeurs accumulées au sein de la terre se font jour en brisant tous les obstacles. Mendoza, Arica, Callao sont englouties ; des milliers de cadavres jonchent le sol tourmenté ; des arbres dix fois séculaires sont déracinés et transportés comme des plumes à une lieue de distance.
Est-ce la nature qui a fait cela ? — Oui.
Et pourtant elle s'est servie d'un instrument. Cet insment, c'est la vapeur emprisonnée.
Donc, ce que fait cet instrument est bien l'œuvre de la nature.
Voici maintenant la taupe.
Elle creuse la terre. Cette galerie qu'elle fait, la prenez-vous pour un produit de l'art? — Oui.
Mais pourquoi la taupe fait-elle cette galerie ? Parce que, poussée parla faim, elle veut arriver au ver blanc, dont elle se nourrit.
D'où lui vient cette faim ?
De son organisme.
Qui lui a donné cet organisme ?
C'est la nature.
Donc, si la nature n'avait pas donné un organisme à la
taupe, celle-ci n'aurait pas faim, et dès lors elle ne creuserait pas de galerie.
Il me semble donc qu'à tout prendre, c'est en définitive la nature qui a creusé la galerie.
Elle s'est servie pour cela d'un instrument qu'elle s'est créé : mais cette fois ce n'est plus du gaz , — c'est une taupe !
Et le tunnel du mont Cenis, lorsqu'il sera fini, sera-t-il Tœuvre de la nature ou de l'art ?
De l'art, dites-vous ?
Mais c'est le même art que celui de la taupe !
Celle-ci est remplacée par l'homme, qui, lui aussi , creuse pour gagner sa nourriture ! — Ver blanc ou salaire, cela revient au même.
Or, l'homme n'est-il pas l'œuvre delà nature ? n'est-il pas son instrument ? DONC , le tunnel du mont Cenis n'est pas moins l'œuvre de la nature que ne l'est la galerie de la taupe.
A ce compte, m'objectera-t-on, la machine à vapeur serait un produit de la nature ?
Précisément, répondrai-je; suivez bien mon raisonnement.
L'homme est non-seulement doué d'intelligence, mais aussi des moyens nécessaires pour en tirer parti, — c'està-dire qu'il a les mains et la parole.
Ceci est important, car c'est par là qu'il se distingue des autres organismes.
En effet, comment feriez-vous pour me réfuter, si je venais vous soutenir que l'intelligence du chien, par exemple, est de tout point égale à la vôtre? La seule chose que vous pourriez m'objecter, ce serait l'absence de preuves ; mais vous, en auriez-vous de votre côté ? Aucune. Vous ne pouvez me démontrer autrement l'infério-
INFLUENCE DE LA NATURE SUE LE MONDE MORAL. 2iâ
rite de l'intelligence du chien, qu'en disant qu'il n'en manifeste pas une égale à la vôtre ?
Et comment voulez- vous qu'il la déploie, s'il lui manque les mains et la parole ?
Avouez que, sans ces deux outils-là, Arîstote ou Newton n'auraient guère fait meilleure figure que lui! Son intelligence est nécessairement bornée par le fait de son organisation inférieure.
Or, rhomme possède non-seulement l'intelligence, mais aussi les instruments nécessaires pour la faire valoir.
Cette intelligence, et les mains, et Torgane de la parole, c'est la nature qui les lui a donnés.
Par son intelligence, il voit qu'un morceau de bois pointu peut devenir entre ses mains une arme redoutable : s'il n'avait pas de mains, cette connaissance lui serait inutile; mais comme il en a, il profite de la circonstance pour se faire cette arme qu'il désire.
Puis, comme il a le don de la parole, il communique son idée à ceux qui Tentourent, et le bâton pointu est adopté par tout le monde.
Voulez-vous maintenant que d'échelon en échelon je vous fasse voir le bâton pointu se transformer en javelot, puis en flèche lancée à l'aide d'un arc? Voulez-vous que, passant en revue toijs les arts mécaniques l'un après l'autre, je vous en retrace de même l'origine et le développement par rintelligence, parla main et par la parole, ces trois instruments donnés par la nature?
Il me sera facile, je vous en réponds, de grimper ainsi jusqu'à la machine à vapeur, ce chef-d'œuvre de notre époque.
Lequel d'entre vous, chers auditeurs, se sentira maintenant la force de se dire : « Je suis un homme civilisé ; je ne suis pas à l'état de nature? »
2iA LA DÉFENSE DU PATS.
Sachez-le bien, la nature ne vous lâche pas, — vous êtes son esclave, ou pour mieux dire sa proie.
Mais nous ne l'avons pas encore élucidée, cette nature. Essayons de la connaître.
La physique, la chimie et la physiologie nous tendent ici la main pour nous servir de guide dans la recherche scabreuse que nous allons aborder.
La physique nous montre d'abord que tout ce qui nous entoure se réduit à deux éléments : matière et force. Le premier, doué de deux qualités essentielles, impénétrabilité et inertie^ fournit la forme ; le deuxième produit le mouvem^ent» La physique nous enseigne aussi que la force, quelle que soit son espèce, obéit toujours à certaines lois qui peuvent se déterminer parle calcul.
La chimie, reprenant la question où Ta laissée la physique, nous montre d'abord qu'il existe deux forces principales, l'at^ractton et la répulsion. La première, se présentant sous les deux formes de cohésion et à^affinité^ sert à constituer les masses et à déterminer les combinaisons. La deuxième, agissant en sens contraire, transforme les solides en liquides, les liquides en vapeur; elle sert enfin à détruire ce que l'attraction a produit*
Vous sentez que ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans toutes les subtilités de cet immense sujet : j'ébauche à grands traits, pour ne pas trop compliquer la question.
La physiologie, enfin, nous fait voir que la nature s'est fait des laboratoires spéciaux, dans lesquels, se moquant de nos creusets et de nos cornues, elle élabore des tissus, des vaisseaux, des sucs que notre chimie est impuissante à reproduire. Tout ce qu'elle nous permet de faire, c'est de constater que, dans la fabrication mystérieuse à
laquelle elle s'est livrée, elle a constamment obéi aux lois de la physique et de la chimie.
Ces laboratoires étonnants que la nature s*est créés, et dont nous ne savons pas imiter les produits, nous les appelons corps organisés. Il en existe de deux sortes : ceux qui prennent leur nourriture sur place, sans bouger : ce sont les plantes; et ceux qui vont la chercher : ce sont les animaux.
Le règne végétal sert à nourrir le règne animal, et réciproquement. Cycle incessant de décomposition et de reconstruction, dans lequel se meut, sans jamais s*arrêter, cet ensemble de force et de matière, que nous appelons
la NATURE !
Pour nous, le mouvement perpétuel est irréalisable : elle seule en possède le secret. Le repos lui est inconnu, elle ne peut cesser d'agir sans cesser d'exister, et elle est immortelle vis-à-vis de l'homme.
Permettez-moi, chers auditeurs, de la personnifier, afin de mieux la caractériser.
Qu'elle soit donc pour nous une espèce de déesse, à laquelle nous prêterons une volonté, bien qu'elle en soit entièrement dépourvue, — car elle est inintelligente^ elle n'a ni sentiment, ni cœur, ni entrailles !
Et nous, nous en sommes les serfs, les joujoux, les poupées, qu'elle se plaît à détruire quand la fantaisie lui en vient.
Car, sachez-le bien, elle est tout occupée à créer, tf est-ce pas? eh bien, elle ne peut créer qu'en détruisant!
Elle n'a pas plus tôt fait une chose qu'il lui tarde de la défaire. Car elle n'a à sa disposition que tout juste tant d'oxygène, tant de carbone, tant de ceci, tant de cela; — elle ne peut en créer le moindre atome ; mais ceux qui existent, elle peut les manipuler comme elle l'entend. Et elle ne se fait pas prier, allez !
Il existe dans le monde tout juste autant de mal que de bien.
Et lorsque vous gagnez un bien, soyez sûrs que le mal vient bras dessus, bras dessous avec lui !
En voulez-vous une preuve ? Voici :
A force d'étude et d'observation, les médecins sont arrivés à augmenter de trois ou quatre ans, depuis le commencement du siècle, le chiflFre de la vie moyenne.
C'est là un précieux triomphe, et nous leur devons toute notre gratitude .
Mais par quel moyen Font-ils réalisé^ ce triomphe? N'est-ce pas par Tintelligence ?
Mais rintelligence est le fruit d'une série de vibrations du système nerveux de l'encéphale ;
Ce système, c'est la nature qui l'a donné.
Donc, par l'intermédiaire des médecins, la nature nous a fait don de quatre années de vie moyenne.
Vous croyez qu'elle a été bien généreuse ? Attendez,
Ce n'est pas chez les médecins seulement qu'elle a développé TintelligenceL; c*est chez tout le monde.
Dans ce tout le monde sont compris aussi les officiers d'artillerie .
Or, pendant que la nature faisait vibrer le système nerveux de Jenner pour lui faire trouver le vaccin, de Laënnec pour le mettre sur la voie de l'auscultation, des chirurgiens pour leur faire exécuter des opérations de plus en plus étonnantes, — elle faisait aussi vibrer les systèmes nerveux d'un Minié, d'un Dreysse, d'un Suider, d'un Chassepot, pour multiplier les morts sur le champ de bataille !
Ainsi, ce que la nature vous a donné d'une main, elle vous l'a retiré de l'autre l
Et par le même moyen, en aiguisant Tintelligence.
Car tout lui est bon pour opérer la destruction de ses œuvres !
Elle n'a pas d'entrailles !
a Gomment, ô naturel tu veux me faire mourir? s'écrie le roi. Mais sans moi mon peuple sera plongé dans la guerre civile l Les grandes améliorations que j'ai entreprises resteront inachevées ! l'invasion étrangère est imminente ! »
<« Nature! s'écrie l'artiste; laisse-moi, je t'en prie, accomplir mon chef-d'œuvre, destiné à me rendre immortel ! »
«c Encore un tout petit alcaloïde, chère nature, dit à son tour le chimiste, et je suis à toi ! Un tout petit, entends-tu? Cela va être l'aflFaire d'une Ininute ! »
« Y songes-tu? s'écrie les larmes aux yeux le père de famille. Comment, ô nature ! tu veux m'enlever à ma femme et à mes enfants ! Mais ils mourront dans la misère ! nature, aie pitié de nous I »
« Je vous trouve tous plaisants ! répond à son tour l'ogresse, vous paraissez oublier que je vous aï prêté tant d'oxygène, tant d'hydrogène, tant d'azote, tant de carbone, et que je n'ai que tout juste ce qu'il me faut de ces drogues-là! Vous oubliez que j'ai dépouillé d'autres organismes pour nourrir les vôtres; et maintenant que je vieùs reprendre mon bien, vous pleurnichez, vous ne voulez pas! Mais ce qui est encore plus, drôle, ce sont vos arguments! Votre Majesté prévoit la guerre civile, l'invasion étrangère? Mais c'est une véritable fête à laquelle Votre Majesté me convie! Le sang va couler à flots, les rivières vont être remplies de cadavres, — Teau débordera, — quel bonheur ! . . . Comme je vais bien faire pousser avec cela les choux et la salade !
218 LA DIÉFENSE DU PATS.
« Et vos améliorations auxquelles vous tenez tant, ces marais que vous voulez dessécher pour empêcher les miasmes, ces rues que vous voulez élargir pour anéantir les épidémies? Vous croyez que cela me fait plaisir de me voir ainsi paralysée dans mon action par vous? Que vous êtes naïf, Sire!
m Et toi, mpn brave artiste, qui demandes à finir ton tableau, je ne tiens pas à ce que tu te fasses immortel; il y en a déjà trop comme cela ! — Quant à ton alcaloïde, mon savant chimiste, tu crois que j'aime à me voir arracher mes secrets? C'est bien ingénu de ta part. — Quant à ta femme et tes mioches, mon excellent bourgeois, tu parais oublier que je ne demande pas mieux que de rentrer dans mes avances? Tu me parles de misère et de mort, eh bien ! tout cela rentre dans mes prévisions. Allons l trêve de bêtise, et marchons, plus vite que ça! »
Voilà, chers auditeurs, la nouvelle danse macabre que j*ai rhonneur de vous présenter.
L'activité de la nature est prodigieuse ! Ces monceaux de cadavres que nous venons de voir seront dans quelques jours transformés en d'autres organismes, qui eux-mêmes serviront de pâture^ à d'autres. Rien ne se perd, tout sert à nourrir quelque être vivant, plante ou animal, qui lui-même se transformera ensuite, dès que son rôle sera épuisé.
C'est Saturne mangeant ses enfants.
Mais de quelle manière la nature agit-elle sur les sociétés, qui, nous l'avons vu, ne sont que des agglomérations de systèmes nerveux? Ici, j'éprouve une espèce d'effipoi quand je songe à l'immensité de la tâche que j'ai devant moi, et j'avoue que tout ce que j'ai dit jusqu'ici n'est qu'une table des matières! Tout ce que je puis faire, c'est de vous esquisser en peu de mots, avant de terminer cette conférence, déjà trop longue, les moyens dont se
sert la nature pour agir sur les sociétés, car c'est une erreur de croire qu'il n'y en ait qu'une seule.
Le premier de ces moyens, c'est, comme le dit fort bien Montesquieu, le climat, auquel j'associe, avec M. Trémaux, la condition géologique du pays.
Il est clair que les Esquimsrux, nés et demeurant au milieu des neiges, ne peuvent avoir ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes idées que les nègres sous l'équateur. C'est élémentaire.
Le deuxième moyen dont se sert la nature pour insuffler la vie aux sociétés embrasse les passions humaines. L'ambition, l'amour, la haine, l'avarice, l'orgueil, sont autant de ressorts sans lesquels il n'y a pas de mouvement possible. On en a si peu étudié les effets, qu'on est allé jusqu'à les condamner ; on n'a pas vu que si elles étaient supprimées, nous ne serions que des automates. Viennent en troisième et dernier lieu les iUusions qui flattent nos passions. C'est d'elles que naît l'espérance, le plus fréquent et le plus puissant aiguillon du mouvement social. Trompeuses le plus souvent, les illusions dont il est ici question font notre bonheur; l'homme qui n'en a plus est atteint d'une maladie mortelle, car elle le conduit directement au suicide. 11 arrive, mais assez rarement, que par un concours de circonstances particulières une illusion se réalise; ce cas sert à nous raffermir dans celles qui ne se vérifient pas; de même que le joueur, en gagnant quelquefois, croit pouvoir s'enrichir par le jeu.
J'ai eu bien soin de dire qu'il s'agit ici des illusions 9ttî flattent nos passions. 11 en existe d'autres, hélas ! qui, au lieu d'être une source de vie, nous inspirent du dégoût pour le monde. Je l'ai dit et je le répète : A côté du bien se trouve toujours le mal.
Entre les mains de la nature^ les passions et les il-
lusions jouent, selon son bon plaisir, tantôt un rôle conservateur, tantôt le contraire.
Je viens de vous tracer, chers auditeurs, un portrait bien laid, bien horrible de cette nature tant chantée par les poëtes. A m'entendre, nous ne serions que les jouets inertes d'une puissance sans bornes, sans jugement, sans sentiments, d'une cruauté inexorable, et dont les arrêts sont inévitables.
Et quelles ressources avons-nous pour nous soustraire à son pouvoir ? Quand nous avons bien épuisé notre petit répertoire de sciences, nous nous trouvons tout à coup pris entre Charybde et Scylla, et la nature nous regarde avec un sourire ironique : « Pauvre Pygmée, s'écrie-telle, comme tu t'es débattu! Et tu croyais m*échapper, n'est-ce pas? »
Et nous tombons dans le goufire, et de notre intelligence, dont nous sommes si fiers, il ne resterait que du carbone, de Thydrogène, de Tazote et de T oxygène?
Voilà pourtant cette nature, dont quelques-uns voudraient faire le Dieu de l'humanité !
A vous de choisir : d'un côté, un despote inintelligent, aveugle et impitoyable ; — de Tautre, un Être infiniment sage, infiniment juste, infiniment bon^ en qui nous pouvons espérer !
Pour moi, je ne balance pas. A ceux qui prétendent que cet être n'existe pas, qu'il n'est qu'une illusion, il n'y a qu'une réponse à faire : si cette illusion rend l'homme heureux, à quel titre voudriez-vous la détruire pour le mettre aux prises avec le désespoir que doit lui inspirer cette nature inexorable qui, selon vous, remplace la Divinité?
RÉFLEXIONS SUR LE PRÉCÉDENT EXTRAIT. 22l
Le sentiment religieux^ qu*il soit chrétien ou bouddhiste, juif ou mahométan, idolâtre ou fétichiste, est une des FORCES de la nature. Voilà, ô philosophes, chers confrères, ce que vous n'avez pas compris !
Comment oserions-nous nier Texistence de cette force, quand l'histoire nous la montre incessamment à Tœuvre pour transformer les sociétés ?
Comment ! ce ne serait pas une force, et des plus puissantes, l'idée religieuse qui a engendré les persécutions les plus sanglantes et les plus nobles dévouements? qui a fait crouler les empires et aggloméré les nations? qui a poussé Charlemagne à vaincre les Saxons, et les Arabes à envahir la moitié du monde connu ? qui a créé Ignace Loyola et Calvin, et envoyé Jacques II à Saint-Germain ?
Sachez-le bien, ô philosophes ! le monde sans religion que vous rêvez est une impossibilité physique; la société athée que vous appelez de vos vœux restera comme curiosité dans quelque fiole de votre laboratoire, et le jour où vousaiirez supprimé TEtre suprême, vous aurez inauguré le culte des tables tournantes I