DISCUSSION DE L* ARTICLE PR^CIÉDENT
Oui, je verrai qu'A quitte les bons livres et les bons journaux pour les mauvais. Voilà ce que je verrai !
Comment voulez-vous qu'il en soit autrement ? Les bons écrivains voudront lui inculquer ses devoirs , lui prêcher le travail et Tamour du prochain ; tandis que les mauvais lui ont déjà dit que les autres sont des réactionnaires, n'ayant d'autre souci que de le réduire à l'esclavage ; de plus, ils excitent chez lui tous les mauvais penchants, qu'ils appellent ses droits. Dès lors, son choix n'est pas douteux. Quant à l'économie politique, il ne saisira que celle qui lui parle de Yinfdme capitaL
Ce que je viens de dire explique et démontre en même temps ma 22® anagramme. Oui, cette instruction incomplète que vous lui donnez — et je vous défie de la lui donner complète, à moins de le faire docteur es sciences — est un véritable danger : tandis que l'ignorance absolue le laisserait tranquille et content de l'état où il se trouve, et dont vous ne pouvez pas le tirer, à moins que vous ne lui donniez des rentes.
Un poëte anglais, qui était à mille lieues de prévoir l'usage que je ferais un jour de ses vers, l'a dit :
... Where ignorance is bliss, 'Tis folly to bewise (1).
Un autre poëte anglais, qui, en écrivant ce que je vais citer, n'avait en vue que la littérature et ne se doutait certainement pas de l'immense portée politique de son aphorisme, confirme mon anagramme en ces termes :
A little learning is a dangerous thing ;
Drink deep^ or taste not the Pierian spring (2).
(1) « Où Tignorauce est uo bonheur, c'e«t une folie que d'être savant. » Gray, Eton Collège.
(3) « Un peu de savoir est une chose dangereuse; bois à longs traits, ou bien ne goûte pas de la source des Piérides. » Pope, Essay on Crilieiam, part. II, v. 215-216.
. La vérité de cette proposition est universellement acceptée dans la vie joumalièrey à tel point qu'on lui a même donné la forme d'un proverbe :
Grof-Jean ne doit pas en remontrer à son curé.
Malgré cela, en politique, la matière la plus scabreuse du monde, on n'admet point quMl y ait des ignorants ; tout le monde est passé maître, tout le monde est à la fois ministre, général ou ambassadeur : il suffit de savoir lire son journal; il y va de la dignité de Thomme !•
Ah ! pour le coup ! celui qui a le premier su incorporer la dignité de V homme dans Tart de savoir lire le Père Duchesne^ a eu un trait de génie. Mais, en privant ainsi de dignité^ d'un seul coup, tout le genre humain antérieur aux temps bienheureux où l'art de lire est devenu le palladium de l'athéisme et de la révolution, il a aussi fait preuve d'un fameux toupet !
Du reste, sans recourir à des poètes anglais, pourquoi, à l'appui de mon aphorisme, ne citerais-je pas la Genèse?
« Puis rÉternel Dieu commanda à l'homme, disant : Tu mangeras librement de tout arbre du jardin.
« Toutefois, pour ce qui est de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n*en mangeras point ; car, au jour que tu en mangeras, tu mourras de mort (1) . »
Mes bons amis, vous vous moquez de la Bible, mais vous ne savez pas la lire.
Que de quolibets sur cette belle allégorie ! mais vous ne l'avez pas comprise. Permettez que je vous l'explique.
Elle vous dit que tant que l'homme ne sait pas lire, il n'empoisonne pas son esprit des maximes subversives du Bappel et du Corsaire ; dès lors, il sera content de son état et ne se repaîtra pas de chimères irréalisables : il
(1) Gen.,ii, 16, 17.
DISCUSSION DE L'ARTICLK PR]£câ)ENT. SOI
sera dans le paradis, c'est-à-dire heureux. Mais dès qu'il sait lire^ il apprend à son grand étonnement qu'il n'y a ni Dieu ni âme, qu'il est l'égal de tout le monde, et que par conséquent il doit être aussi riche que les autres ; que puisqu'il ne l'est pas, c'est qu'il y a des coquins qui lui enlèvent son bien, et qu'il n^ a que la Commune qui puisse le lui rendre. Alors, adieu le paradis I il sent naître en lui l'enfer, et il devient ouvrier de la MORT SOCIALE, qui l'engloutira le premier.
Quittons les allégories, et occupons-nous de la réalité ; la voici :
L'homme à qui l'on n'ouvre que l'horizon où ses moyens lui permettent de vivre, est heureux, car il ne voit pas au delà. Mais celui*à qui l'on ouvre des horizons auxquels il ne peut atteindre, est malheureux. De deux choses l'une : ou il né faut pas lui donner le savoir, ou il faut lui donner de quoi vivre dans la paresse.
L'art de lire sans être accompagné d'études profondes et sérieuses fait des demi-savants et des quarts de savants, que les habiles savent exploiter pour faire les révolutions.
L'instruction est une marchandise : qui la veut, qu'il la paye (1).
J'ai toujours pensé que l'art de l'imprimerie n'a pas
(1) Je trouve dans la Qa^eite d'Augsbourg {Allgemeinê Zeitung^ supplément da 5 octobre 187S] deux jolis mots, cités, bien entendu, avec blâme par l'auteur de l'article, mais démontrant clairement que je ne suis ni le premier, ni le seul à déplorer une instruction aveuglément répandue. En 1848, un D* M., médecin d'une cour d'Allemagne (on ne dit pas laquelle, et l'on ne donne que l'initiale du nom), s'écria avec angoisse, à l'occasion des troubles de Vienne : c Pauvre peuple viennois! on t'a donc appris à penser! » L'autre mot, le voici. Un homme d'État allemand encore vivant dit un jour k l'auteur de l'article :«Vou8 ne sauriez croire quelles braves g^ns étaient nos Poméraniens avant que ces maudits journalistes ne les poussassent à penser I »
Ces mots sont justes au fond ; seulement, au lieu de « penser t, il aurait fallu dire : c se mêler de politique. »
attendu un Gutemberg pour se présenter à T esprit de rhomrae. L'idée de faire des caractères mobiles est trop simple pour avoir pu échapper aux anciens, qui, leurs œuvres l'attestent, ne nous étaient en aucune façon inférieurs en intelligence, bien que les sciences modernes leur fussent inconnues. Voici sur quoi je me fonde pour soutenir cette opinion :
i * La xylographie a existé chez les Chinois depuis au moins le milieu du x" siècle de notre ère. D'autres prétendent qu'elle y fut pratiquée 200 ans avant Jésus-Christ. S'ils n'ont pas dès lors inventé les caractères mobiles, c'est que leur langue, qui n'est pas alphabétique, ne s'y prêtait que mal.
2^ La composition d'une encre visqueuse n'aurait pas offert des difficultés insurmontables à des gens connaissant Tart de la peinture.
3"* A défaut du papier, les anciens auraient pu se servir des tissus, connus depuis les temps les plus reculés, et des membranes (cuir, parchemin), qui datent au moins du temps d'Hérodote.
4'' A défaut de presse, un tampon, le plat de la main même, auraient pu suf&re.
5* Ils gravaient bien, ils se servaient de sceaux, ils frappaient monnaie, ils connaissaient le moulage et Tart du fondeur ; la reproduction par ces différents moyens d'impression leur était donc parfaitement familière.
Maintenant, avec toutes ces notions, tous ces matériaux à la main, voudrait-on me soutenir que, parmi tant de milliards de cerveaux qui se sont succédé pendant tant de siècles, il n'y en ait pas eu qui eussent conçu l'idée de la reproduction des lettres par des blocs mobiles? Et cela chez des nations qui nous ont laissé tant de' preuves de leur génie ?
DISCUSSION DE l' ARTICLE PRECEDENT. 203
« Mais alors, me demanderez- vous, pourquoi n*en trouvons-nous pas de trace ? »
Simplement parce que ceux qui en ont eu Vidée — et elle a dû se présenter à T esprit de beaucoup de monde — ne Vont pas exécutée :
1** Parce que, dans la société d'alors, où écrivains et lecteurs étaient clair-semés, on n'en éprouvait pas le \>esoin ;
2* Parce qu'il aurait fallu une mise de fonds, qu'un pauvre ayant eu une telle idée n'aurait pas pu faire, et à laquelle un riche n'auraitpas consenti, parce qu'elle n'aurait rien rapporté ;
3° Mais avant tout, parce que, si cette idée fût venue à un prêtre, dans la solitude et dans Toisiveté du temple, chose du monde la plus probable, il eût étouffé cette pensée, quelque séduisante qu'elle fût, en réfléchissant à l'immense danger qu'il y aurait à disséminer à l'infini toutes les mauvaises conceptions qui pouvaient éclore dans le cerveau de l'homme ; et peut-être aussi dans l'intérêt de sa religion, prévoyant bien que ses ennemis useraient largement de ce moyen formidable pour la battre en brèche.
Plût à Dieu que les inventeurs de l'imprimerie eussent été retenus par de pareils scrupules ! Nous n'aurions alors que des manuscrits à la portée d'un petit nombre d'élus, et nous n'aurions pas aujourd'hui à discuter l'existence de Dieu et la dissolution de la société humaine ! Je ne conteste pas à l'imprimerie son utilité : elle est devenue un rouage indispensable des administrations, des affaires, du commerce ; elle a puissamment aidé au progrès des sciences; elle nous a conservé les chefsd'œuvre de l'antiquité. Mais quand je vois l'usage qu'on en fait aujourd'hui, je ne puis me défendre de la convie-
tîon que c'est Timprimerie qui nous fournira la demëre preuve du PRINCIPE DE LA FIN NÉCESSAIRE (l).
Passons à une autre question.
On a vu dans ma préface, et ailleurs dans ce livre, que je définis la NATURE en disant qu^elle est une combinaison de FORGE et de matière.
Or, c'est là une définition acceptée par les athées.
Comment puis-je Tadopter, moi qui me déclare déiste (2) et spiritualiste ?
Je l'adopte, parce qu'elle est vraie ; ce qui me distingue des athées, c'est qu'ils ne veulent rien connaître au delà de la nature, et que moi je reconnais le MONDE SPIRI- TUEL.
Pour me faire bien comprendre, je me vois obligé de donner ici un extrait de ma première conférence publiée dans la Revue populaire (3), qui a sombré avec tant d'autres choses par la guerre. Qu'on veuille bien méditer cet extrait.