‹ La défense du paysChapitre 67 sur 78 · SUICIDE · texte numérisé non relu

SUICIDE

Si en effet nous ne sommes que matière, si nous ne sommes qu'un système nerveux tenu debout par une charpente osseuse revêtue de muscles, je ne vois réellement pas pourquoi nous resterions dans ce monde avec tous nos chagrins, toutes nos souffrances, nos haines et nos craintes. Il est si facile d'en sortir !

Si, d'autre part, pour démontrer l'existence de Dieu et de Pâme, je ne dois me servir que des arguments de mes devanciers, ce n'est vraiment pas la peine d'écrire.

Or, voici ce qu'ont fait mes devanciers . Ils ont tous commencé par nous montrer les merveilles de la nature. Lisez Bossuet, lisez Paley : ils vous montreront le mécanisme étonnant de notre corps : le cœur, centre du mouvement circulatoire, le sang noir qui prend de Tair dans les poumons pour redevenir rouge, le système nerveux qui se ramifie dans tout le corps pour aboutir au cerveau, les organes si délicats des sens, et enfin la correspondance de toutes ces parties entre elles. Puis, en descendant l'échelle, on fait voir que tout animal, quelque petit qu'il soit, a tous les organes nécessaires pour vivre, soit sur la terre, soit dans l'eau ou dans l'air, et Ton s'extasie, non sans raison, à la contemplation de ce tout si admirablement harmonieux, preuve indubitable d'une haute intelligence, d'une suprême sagesse dirigeant l'ensemble.

Or, en présence d'un pareil tableau, l'athée se trouve parfaitement à son aise. Il admire, tout comme ses adversaires, cette merveilleuse organisation; mais selon lui^

RÉFLEXIONS SUR LE PBJ^OlbENT EXTRAIT. â2â

cette haute intelligence n'a pas sa raison d'être, tout s'étant fait non pas par accident, mais par nécessité. La matière et le mouvement, seuls éléments de la nature, ont existé de tout temps ; si les molécules A, B, C se sont jointes aux molécules D, E, F pour faire un corps vivant, c'est qu'elles n'ont pas pu faire autrement, parce qu'il n'y avait pas là présentes les molécules G, H, I, dont l'intervention aurait déterminé la formation d'un gaz ou d'un liquide; si d'ailleurs chaque animal a tous les organes qu'il lui faut, c'est que sans eux il ne pourrait pas vivre. Tout cela est clair comme le jour, et il n'y a pas besoin de Dieu pour cela» puisque Dieu n'aurait pu y rien changer.

Alors les théologiens se fâchent, citent saint Augustin ou saint Bernard^ ou bien ils s'abandonnent au mysti^ cisme, à l'éloquence spéculative, et finissent par fulminer des anathèmes contre l'athée. Celui-ci se moque de saint Augustin, de saint Bernard, du mysticisme, des spéculations et de l'anathème.

Autre phase de la dispute : on objecte aux athées que le sentiment religieux fait partie de l'essence de l'homme et qu'il lui est en quelque sorte inné^ puisqu'il n'y a pas de nation au monde, même la plus sauvage, qui ne se soit fait une idée d'un Etre supérieur, immatériel.

Là-dessus les athées fouillent dans tous les recueils de voyages anciens et modernes pour trouver des peuplades absolument dépourvues de toute idée, soit de Dieu, soit d'un démon quelconque. Ils n'y ont pas réussi : l'Esquimau s'en va dans la lune après le trépas : il croit donc à une vie future ; l'Indien de l'Amazone a pour démon Junipari; leFuégien croit, selon Darwin, qu'en tuant certains animaux on soulève des tempêtes, preuve évidente d'une croyance au surnaturel ; Livingstone enfin avoue, contrairement à ce que d'autres ont dit, que les Boschi-

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mans et les Hottentots ont une idée de Dieu et de la vie future. Quoi qu'il en soit, cette controverse est encore en pleine activité.

Ici, je me sens autorisé à renvoyer le lecteur aux pages 195 et 196, où je démontre péremptoirement, et sans réfutation possible, que le sentiment religieux est une nécessité physiologique tant qu'elle n'est pas écartée par une violence physiologique^ semblable à celle qu'exercent les Chinois sur les pieds de leurs filles. La violence que se fait le savant pour se débarrasser du sentiment religieux par l'étude, est du même genre. Ainsi, quels que puissent être h l'avenir (car quant à présent il n'y en a pas) les témoignages négatifs des voyageurs, je ne les accepterai pas. Car, puisque la crainte de Vinconnu est le germe du sentiment religieux, il faudrait supposer des sauvages assez abrutis, assez au-dessous des bêtes de tout« espèce, pour ne pas ressentir cette crainte de [inconnu.

En voulant établir quand même l'absence du sentiment religieux chez certain^ peuples, les athées commettent évidemment une maladresse ; mais les théologiens n'en commettent pas une moindre, lorsqu'ils prétendent qu'il ne peut pas y avoir des athées par conviction. Il y en a, uniquement parmi les savants, ainsi que je l'ai expliqué à la page 196, et ce n'est que par le raisonnement qu'on peut les guérir.

Toutes les réfutations de l'athéisme qu'on a faites jusqu'ici, à ma connaissance, pèchent par la base, parce qu'on ne s'est pas mis sur le terrain des athées; on ne s'est pas servi de leurs propres armes pour les combattre.

Ceux d'ailleurs qui se donnent la tâche de réfuter l'athéisme semblent le faire plutôt par un sentiment de devoir que par conviction; on jurerait qu'ils ont peur de prendre le bœuf par les cornes, et qu'ils se disent : « Ces gens-là

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