PREMIER DIALOGUE- — HOLBACH
bonnes choses dans ce livre, je ne saurais le nier. Écoute un peu ce passage :
« La diversité qui se trouve entre les individus de a l'espèce humaine met entre eux de l'inégalité, et cette « inégalité fait le soutien de la société. Si tous les « hommes étaient les mêmes pour les forces du corps et « pour les talents de l'esprit, ils n'auraient aucun be- « soin les uns des autres : c'est la diversité de leurs face cultes et l'inégalité qu'elles mettent entre eux qui <t rendent les mortels nécessaires les uns aux autres ; « sans cela, ils vivraient isolés. D'où l'on voit que cette ce inégalité, dont souvent nous nous plaignons à tort, « et l'impossibilité où chacun de nous se trouve de trait vailler efficacement tout seul à se conserver et à se « procurer le bien-être, nous mettent dans Vheureuse <c nécessité de nous associer, de dépendre de nos sem- « blables, de mériter leurs secours, de les rendre favo- « Tables à nos vues, de les attirer à nous, pour écarter, « par des efforts communs, ce qui pourrait troubler « l'ordre dans notre machine... Ainsi la diversité et a l'inégalité des facultés tant corporelles que men- « taies, ou intellectuelles, rendent l'honmie nécessaire à « l'homme, le rendent sociable, et lui prouvent évï- « demment la nécessité delà morale (1). »
El. Eh bien, tu vois : il n*est pas si terrible. Gcethe a eu bien tort d'en avoir peur.
Ar. Et qu*aurait-il dit, Holbach, lui qui a écrit cette belle page, s'il avait vécu pour voir la guillotine faucher les hommes les plus éminents ali nom de cette égalité dont il démontre l'impossibilité î
El. Mais je crois qu'il aurait flétri comme elle le mérite cette soif de sang, cette folie meurtrière.
(1) Sysihne de la nature, 1* partie, chap. ix.
228 LA PÉFENSB DU PATS.
Ar. Et il ne se serait fait aucun reproche d'avoir, lui, contribué par son livre à toutes ces saturnales ? Tu le vois : voilà un athée qui était éminemment conservateur : il voulait la société telle qu^elle était, il aurait reculé d'horreur s'il eût, comme nous, entendu proclamer que <r la propriété, c'est le vol. d Mais il avait une idée fixe : détruire Dieu, et dès lors il fut, bien contre sa volonté, un des artisans les plus acharnés de la démolition sociale, à laquelle nous devons quatre révolutions, quatre invasions et la Commune ! Car, il n'y a pas dMllusion à se faire, tout cela se tient : sans Dieu, pas de lois, pas de gouvernement, pas de société possible !
El. Je crois que tu vas un peu vite en besogne. Moi, par exemple, je ne crois pas en Dieu, mais je ne descends pas dans la rue faire des barricades.
Ar. Évidemment, parce que tu ne pourrais qu'y perdre ; mais tu les prépares sans le savoir. Tu es de ces âmes douces qui réclament contre la peine de mort, qui voient une différence entre l'émeutier et l'assassin, qui demandent toujours l'amnistie pour les crimes politiques, et qui prêchent toujours ces trois choses si douces : la liberté, l'égalité et la fraternité; puis, de temps à autre, un petit sarcasme contre Dieu. D'étage en étage, ces jolies maximes finissent par descendre chez les vauriens, qui ne veulent pas travailler, qui seraient enchantés de voir les crimes impunis, et qui par conséquent ne demandent pas mieux que de n'avoir pas à craindre Dieu.
El. Je te ferai observer, toutefois, pour ne pas sortir de la question, que, dans tous les cas, Vutilité de l'idée de Dieu, que je conteste d'ailleurs, n'est pas une preuve de son existence.
Ar. C'est vrai, c'est une digression. Feuilletons notre Holbach.* Ah! voici un passage charmant. Dis donc, comment l'entends-tu cette discîussion que nous allons en-
PKEMIER DULOGUE. — HOLBACH. 229
tamer? Est-ce d'après des hypothèses, ou d'après les faits que nous devons raisonner?
El. Pour moi, il me faut des faits . Je suis positiviste.
Ae. Comme Auguste Comte? comme Littré?
El. Précisément.
Ab. Dans ce cas-'là, je crains bien que tu ne sois pas fort méticuleux en matière de faits, car jamais je n'ai vu des assertions aussi gratuites que celles qu'ont débitées ces messieurs dans leurs ouvrages.
El. {ironiquement). Vraiment? c'est que tu ne les auras pas compris.
Ab. Toi, plutôt, tu ïie les auras pas contrôlés. Mais point de digressions. Je te dirai seulement que, moi, j'adopte la Philosophib absolue.
El. Connais pas.
Ae. Elle repose sur des faits, rien que sur des faits.
El. Eh bien alors, c'est du positivisme.
Ae. Avec cette petite différence qu'elle conduit à des conclusions diamétralement opposées.
El. Alors elle est absurde !
Ae. Si les faits sont absurdes. . .
El. Va toujours, nous verrons.
Ae. Voici une page où Holbach répond à la question « d'où l'homme est venu? » Sais- tu ce qu'il répond?
El. Je ne m'en souviens pas.
Ae. Voici :
« Nous répondrons que l'expérience ne nous met pas « à portée de résoudre cette question, et qu'elle ne « peut nous intéresser véritablement : il nous suffit de « savoir que l'homme existe, et qu'il est constitué de « manière à produire les effets dont nous le voyons sus- « ceptible, »
El. Eh bien, il a raison : ce sont des faits.
2â0 LA DIÉFENSE DU PAYS.
Ab. Attends :
ce Mais, dîra-t-on, Thomme a-t*il toujours existé? (c L'espèce humaine a-t-elle été produite de toute éter- « nité? ou bien n'est-elle qu'une production instantanée « de la nature? Y a-t-il eu de tout temps des hommes « semblables à nous, et y en aura-t-il toujours? Y a-t-il ce eu de tout temps des mâles et des femelles? Y a-t-il eu ce un premier homme dont tous les autres sont descendus ? ce L'animal a-t-il été antérieur à Fœuf, ou Tœuf a-t-il (c précédé l'animal? Les espèces sans commencement ce seront-elles aussi sans fin ? Ces espèces sont^Ues indes- « tructibles,ou passent-elles comme les individus, etc. ? »
Sais-tu ce qu'il répond? Voici :
(c II parait que Ton peut prendre sur toutes ces que&cc tiens, indifférentes au fond de lachose, tel parti que l'on ce voudra (1). »
El. Mais il me semble qu'il a raison. : que veux-tu qu'il réponde?
Ak. Comment! voilà un homme qui prend l'engagement de me prouver que Dieu n'existe pas, il me fait une leçon de physique et de physiologie qui, au bout du compte^ ne me démontre que ce que je savais déjà, c'està-dire qu'il règne dans la nature un ordre admirable ; puis, quand nous arrivons à la question fondamentale, celle de V origine de toute chose, il me congédie avec une fin de non-recevoir, en me disant que tout cela « est indifférent au fond de la chose d ? Ah çà, mais voilà un toupet renversant I
El. Je ne vois pas en vérité de quoi tu te scandalises. Il a pris l'engagement d'expliquer les phénomènes de la nature sans se servir de l'hypothèse de Dieu. Il le fait, et admirablement. Quel intérêt y a-t-il à savoir d'où vient
(1) Syst, de la nat., V* partie, chap, yi.
PBEMIER DIALOGUE. — HOLBACH. 281
l'homme, d'où vient le germe, et toutes ces bêtises-là? C^est de la curiosité de bonnes femmes, et voilà tout.
Ar. Ab ! tu le prends aussi sur ce ton-là? Alors ce n'est pas la peine de discuter. Tu ne vois pas que c'est précisément là le nœud, de la question ? Peut-être cela te paraît-il indifférent, parce que tu ne sais pas y répondre?
El. Mais il y répond, lui, si je ne me trompe. Fais donc voir. (Il prend le volume. )Yoici ce qu'il dit, en effet :
« Au défaut de Texpérience, c'est & l'hypothèse & « fixer une curiosité qui s'élance toujours au delà des « bornes prescrites à notre esprit. Cela posé, le contem- <c plateur de la nature dira qu'il ne voit aucune contradic- « tien à supposer que l'espèce humaine, telle qu'elle est a aujourd'hui, a été produite^ soit dans le temps, soit de « toute éternité ; il n'en voit pas davantage à supposer « que cette espèce soit arrivée par différents passages ou ce développements successifs à l'état où nous la voyons. La « matière est étemelle et nécessaire, mais ses combinai- <c sons et ses formes sont passagères et contingentes ; et a l'homme est-il autre chose que de la matière combinée, « dont la forme varie à chaque instant (1)? »
Voilà ce qui s'appelle raisonner, ou je ne m'y connais pas. Y vois-tu déjà poindre cette belle théorie de Darwin?...
Ae. Que nous sommes des singes perfectionnés ? Ma foi, en entendant ce passage, je serais tenté d'y croire. Voyons, toute plaisanterie à part, où sont les faits? El. Les faits? mais...
Ae. Tu es positiviste, tu ne veux que des faits. Moi je suis philosophe absolu, je ne demande que des faits. Où sont*ils, les faits? Je ne vois là que des hypotiièses. El. Très-plausibles toujours.
(1) Syst. delà nat,^ V* partie, chap. vi.
. Ar. Où sont les faits? Je te mets au pied du mur. Lui qui avoue cent fois dans son livre qu'il n'y a pas d'effet sans cause, il voit l'effet homme et il nie qu'il ait une cause?
El. Mais pas du tout !
ÂB. Si, il le nie : il veut que la nature soit à la fois cause et effet, ce qui est scientifiquement absurde. £t quand on lui demande Toriginedes choses, ce qui est le vrai problème, il hausse les épaules et nous traite de curieux indiscrets. C'est extrêmement commode, je l'avoue. Hé, crois-tu qu'une fois le point de départ donné, je me trouverais embarrassé à tout démontrer comme lui ? C'est le point de départ que je veux ; et comme il ne peut me le donner autrement qu'en m'accordant Dieu, il me laisse nonchalamment la liberté de choisir moimême telle hypothèse que je voudrai, hormis celle-là I Evidemment, là où les faits s'ai*rêtent, notre savoir s'arrête aussi ; mais alors on avoue son ignorance, et l'on ne bâtit pas des; échafaudages sur le vide. L'origine de toute chose, c'est là où je l'attends, mais il n'a garde d'y répondre.
El. Dans tous les cas, ton hypothèse de Dieu est aussi difficile à comprendre que les effets sans cause.
Ar. Ce serait alors partie remise, dis- tu? Je ne me contente pas de si peu ; mais c'est un aveu dont je prends acte. Mais revenons à d'Holbach. Dans le passage que tu viens de lire, il est dit que la matière est éternelle et nécessaire. Où prend-il cela?
El- Mais du moment que je ne puis la détruire ? . Ar. Toi, je le veux bien; mais sais-tu positivement, toi positiviste, que tu es au sommet, et qu'il n'y a personne au-dessus de toi ? .
El. Je m'arrête aux faits : je ne puis pas détruire la matière, c'est un fait; je ne vois rien au delà.
PBEMIER DULOGUE. — HOLBACH, 23â
Ab. Il y a pourtant un autre fait : tu ne sais pas faire une feuille ni un insecte, par exemple ; et cependant les voilà, et il n'y a pas d'effet sans cause.
El. La cause, c'est la plante, c'est l'œuf.
Ab, Et la cause de la plante, de l'œuf?
El. Eh bien, c'est le germe.
Ab. Et la cause du germe?
El. Ah ! va te promener !
Ar. (souriant). Toujours l'origine; je suis indiscret, n'est-ce pas? Et : « la matière est nécessaire::f> où prendil cela? C'est ime pure assertion : tu ne peux pas la prouver.
El. J'en suis convaincu toujours.
Ab. Cela ne prouve rien. Ailleurs, notre auteur, en parlant du mouvement, demande d'où la nature a reçu son mouvement, et il vous répond que c'est d'ellemême (1). Voilà encore l'effet qui est sa propre cause : a la matière se meut par sa propre énergie. » Demandezlui-en la preuve, il n'en donne pas, et pour cause,
El, Et pourquoi cela ne serait-il pas?
Ab. Démontre*moi que cela est : Affirmanti incumbit onus probandij non negantù C'est la même histoire que l'origine du germe : tu ne peux pas la prouver. Voici maintenant une bourde colossale de ton d'Holbach. Ecoute :
<ic On nous dira sans doute que la nature renfermant et « produisant des êtres intelligents, ou doit être intelli- « gente elle-même, ou doit être gouvernée par une cause « intelligente. Nous répondrons que l'intelligence est une « faculté propre à des êtres organisés, c'est-à-dire cons- « titués et combinés d'une manière déterminée. .. Nous <t ne pouvons appeler la nature intelligente à la manière
(1) l** partie, chap. ii.
« de quelqu'un des êtres qu'elle renferme, mais elle « peut produire des êtres intelligents (1). »
EL. Eh bien?
Ar. Conçois*tu la nature donnant, de Taveu de l'auteur, une chose qu'elle n'a pas? Congois-tu, toi cMmiste, que l'acide sulfurique puisse donner de l'azote qu'il n'a pas?
El, Voilà, par exemple, une manière un peu matérielle d'envisager la chose.
Ak. Puisque tout est matière, mon ami, n'est-ce pas ? [Il feuillette.) Ici encore, après avoir voulu démontrer que, lorsqu'un homme a commis un crime, il n'a fait que céder à une nécessité, mais qu'on n'en a pas moins le droit de le punir, bien qu'il ne soit pas libre (sophisme monstrueux), il arrive à dire ceci : que la loi doit montrer aux crimes nécessaires des hommes toute l'indulgence compatible avec la conservation de la société (2). Dis donc : si nous ne sommes que chair et os, des machines inconscientes, quoi? je ne vois absolument pas pourquoi nous nous gênerions en fait de punition, — et punition n'est même pas le mot, — de revanche, si tu veux. Est-ce que nous hésitons, par exemple, à tuer un bœuf ou un poulet, qui pourtant ne nous ont rien feit?
El. Voudrais-tu comparer ces bêtes à l'homme, voyons ?
Ar. Et pourquoi pas ?
El. Il me semble que sa dignité comme être intelligent...
Ar. (^e levant avec animation) . Ah çà ! tu perds donc la boussole ? Ne sommes-nous pas partis de l'hypothèse qu'il n'y a ni Dieu ni âmes? que nous ne sommes que matière ?
(1) Syst. de la nat., V* partie, chap. y.
(î) 1" partie^ chap . xii.
PREMIER DULOGUE. — HOLBACH. . 235
El. Matière intelligente !
Ar. Inintelligente^ jnonsieur ! inconsciente ! C'est ton auteur qui le dit : « Toutes les actions de l'homme sont nécessaires, > et les crimes sont nécessaires aussi, nous venons de le voir. Non, non, nous ne sonmies que chair et os, tout comme le bœuf et le poulet, et dès lors la loi, ou n'importe qui, est en droit de tuer le monsieur qui a commis un crime nécessaire. De l'indulgence pour la matière? pour ce qui n'est que muscles et tendons ? Allons donc ! L'anthropophagie elle-même est permise , car, bœuf, poulet ou homme, n'est-ce pas la même chose? El. [avec dépit). Tu exagères.
Ar. Voilà un monsieur qui a tué mon firère ou ma sœur ; mais c'était une nécessité chez lui ; il a ce traverslà, le pauvre homme ! Soyons indulgents ! Encore un peu, nous le prierons à genoux de nous assassiner aussi.
El. Du reste, mon cher, notre d'Holbach est un peu vieux. La science a marché depuis, nous savons par exemple maintenant par la géologie ce qu'il ne savait pas : c'est qu'il y a des espèces éteintes et que l'homme a paru sur la terre longtemps après la formation de celleci. Holbach Ta un peu prévu, mais il ne le savait pas. Si tu veux revenir demain, je te ferai voir, dans l'ordre physiologique surtout, des choses qui peut-être ébranleront ta conviction.
Ar. Ala bonne heure ; je serai enchanté de voir les progrès dont tu me parles. Mais au moins tu en conviendras, ton prophète d'Holbach est fiircî de contradictions.
El . Nous verrons cela demain.
Ar. a demain donc! El. Adieu, à demain.
{Même endroit. Sur la table, des microscopes et appareils divers.)
El. Je viens de te faire voir, mon cher, la cellule albuminoïde sous sa forme la plus élémentaire ; ta l'as vue se propager par bourgeonnement, par fissîparité. Voilà le commencement de toute chose vivante. Chez les plantes, ces cellules se trouvent rangées les unes à côté des autres, ou bien en masses, pour constituer ces formes plus ou moins élémentaires que nous voyons flotter ou nager dans les eaux stagnantes. C'est aussi le cas des algues. Dans le champignon, la cellule donne naissance aux spores ; dans les organismes plus élevés enfin, où se rencontrent des radicelles, des feuilles et des fleurs, nous assistons, le microscope à la main, à la conception et au développement de la graine qui produira un jour une plante pareille. C'est toujours la fécondation de la cellule primaire. Dans le règne animal, c'est encore la même chose ; seulement la cellule élémentaire, lorsqu'elle est fécondée, s'appelle un œuf. Toujours albuminoïde, la cellule renferme un noyau dont il est impossible, même avec le microscope, de reconnaître la nature avant un certain temps nécessaire au développement. Toujours est-il qu'on voit les cellules s'agrandir et se multiplier continuellement, jusqu'à ce que l'ensemble ait pris une forme reconnaissable, particulière à quelqu'un de ces êtres qui nous environnent.
Ar. C'est merveilleux en effet, mais jusqu'ici ce n'est pas nouveau pour moi . Je t'ai écouté attentivement, et
sans fînterrompre, parce que j'espérais toujours que tu finirais par me montrer d'où est venue la première cellule.
El. Oh ! ça... je te demanderai alors d'où vient la matière? Elle est éternelle, et douée de certaines forces qui l'obligent à se grouper de façon à produire des formes données.
Ak. Hum! alors tu admets l'éternité?
El. Pour la matière, oui.
Ar. Tu sais que c'est un des attributs dont, selon nous, Dieu est investi.
El. Oh! je n'en suis pas gêné.
Ar. Tu n'admets pas la création.
El. Non, parce que la création supposerait un néant antérieur ; or : Ex nihilo nihil fit.
Ar. C'est vrai pour toi, c'est vrai pour moi ; mais s'il V avait quelqu'un de plus fort que nous ?
El. Je ne l'admets pas, car s'il existait un Créateur, il faudrait qu'il fât libre ; or, il ne le serait pas, puisqu'il serait forcé de se soumettre à de certaines lois immuables.
An. Ah ! explique-moi donc cela.
El. C'est facile. Tu admets bien qu'il y a dans la nature deux forces contraires, l'une appelée altraclion^ l'autre répulsion ?
Ar. Accepté.
El. Ces deux forces sont nécessaires , entends- tu î nécessaires. Dans la création, on ne saurait s'en passer.
Car, s'il n'y avait ni l'une ni l'autre, la matière resterait immobile, eUe ne se grouperait pas ; ce serait un chaos d'éléments disjoints et divers, sans forme ni ordre. Or, cela n'est pas.
S'il n'y avait que Tattraction seule, tous ces éléments se réuniraient en une masse informe et impénétrable. Ceci n'est pas non plus.
2â8 LÀ DÉFENSE DU PAYS.
S'il n'existait que la répulsion seule, tous ces éléments s'éparpilleraient dans l'espace, se fuyant les uns les autres, sans pouvoir jamais se réunir. Or, ce n^est pas là ce que nous Toyons.
Donc, l'attraction et la répulsion existent, et se manifestent sous les différentes formes de cohésion, d'affinité et de ce que nous appelons magnétisme, gravitation universelle.
Dès lors, ton Créateur ne saurait se passer de ces deux forces, qui donnent à la matière, sans lui, toutes les formes que nous voyons : par conséquent, ce n'est pas la peine qu'il existe.
Ar. C'est très-bien. Passe-moi donc la plume et Tencre : je vais verbaliser.
El. Voilà, je ne demande pas mieux.
Ak. Maintenant^ permets-moi de te faire deviner une matière à laquelle je pense dans ce moment-ci.
El. Hum! c'est un peu vague. Tu me diras au moins si elle eét solide, liquide ou gazeuse?
Ar. Solide.
El. Et la couleur?
Ar. Rouge. Figure- toi de Tavoir entre les mains.
El. Je lui donnerai d'abord un coup de marteau^ pour voir sa cassure.
Ar. Elle n'est pas cassante ; le marteau l'aplatira plus ou moins.
EL. Serait-ce un corps mou?
Ar« Assez dur au contraire.
El. Alors cela doit être dans les métaux. J'emploierai la lime....
Ar. Elle s'empâte.
El. C'est probablement du cuivre. Je prends de Ta* cide azotique...
Ar. 11 s'en dégagera des vapeurs rutilantes.
El. C'est du deutoxyde d'azote, alors. Décidément, 3^aî affaire à du cuivre*
Ar. Peut-être. L'azotate que tu as fait est bleu.
El. C'est cela. Je me décide à fondre la matière.
Ar. Elle fondra à la chaleur rouge.
El. C'est du cuivre. Je retire du bain une goutte de métal 9 elle se solidifie ; je lui donne un coup de marteau, elle ne se gerce pas. Je coule en lingot: il se forge à froid. J'essaye l'ammoniaque, je fais des sels, enfin toutes les opérations que je tente me confirment dans la pensée que ce métal est du cuivre.
Ar. J'accepte toutes ces opérations et les résultats que tu me dis. Mais il te reste encore, ce me semble, quelque chose à faire. As-tu déterminé le poids spécifique de ce métal?
El. Il est entre 8 et 9.
Ar. Pardon, il n'est que de 2.
EL. Deux?
Ar. Deux.
El. Eh ! alors ce n'est pas du cuivre !
Ar. Cela t'a pourtant donné tous les composés du cuivre; tu les a analysés, tu les a essayés de toutes les façons, et tu t'es avoué que c'est du cuivre.
El. Mais une densité de 2, tu compr^ads I ce n'est même pas du soufre !
Ar. Alors, bien que tous les autres caractères existent, le seul fait d'une densité qui n'est pas celle du cuivre te suffit pour rejeter l'idée que ce soit du cuivre ?
El. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? Il n'est pas à ma connaissance qu'un corps pareil existe ; si tu veux m'en apporter, je serai enchanté de garder cette Tara avis dans mon laboratoire. . .
Ak. Alors, plaisanterie à. part, pow: toi ce n'est pas du cuivre, et pourquoi î
El. Parce qu'il lui manque une qualité essentielle.
Ar. Si c'est là ton raisonnement, , tu devras pareillement admettre que, Dieu étant donné, il ne serait pas Dieu s' il lui manquait un attribut essentiel?
El. Je ne sais pas trop où tu veux en venir ; mais Dieu étant donné, je n'ai aucune difficulté à reconnaître qu'il doit avoir tous ses attributs.
Ar. Dieu, privé même d'un seul de ses attributs, c'est le cuivre sans sa densité ?
El. D'accord.
Ar. Seulement, il faut que tous ces attributs soient légitimes. Si je te disais que le cuivre doit fondre dans l'eau bouillante, tu me répondrais que ce n'est pas là le caractère du cuivre ?
El. Evidemment.
Ar. Eh bien, alors, examinons quels doivent être légitimement les attributs de Dieu. Doit-il être ÉTERNEL? Cela est-il bien nécessaire? Ne pourrait-il pas être sujet à la mort ?
El. (réfléchissant). Cela me paraît inadmissible, car alors il pourrait y avoir un monde sans Dieu, ce qui est contre l'hypothèse.
Ar. Effectivement. Donc, un de ses attributs essentiels, c'est l'ÉTERNITÉ. Il n'y a pas à revenir là-dessus, n'est-ce pas?
El. Non certainement.
Ar. Est-il OMNISCIENT? Peut-il arriver quelque chose sans qu'il le sache ?
El. Puisque, par hypothèse, il doit être le régulateur, le gouverneur de l'Univers, il faut qu'il sache tout; autrement, il n'aurait pas le moyen de remplir ses fonctions.
Ar. Par la même raison il lui faut une SAGESSE IN- FINIE: il doit être summe sapiens. Peat-il s'en passer?
Él. Du moment que tu en fais Tlntelligence universelle, il faut bien lui accorder cela. C'est un attribut nécessaire au système.
Ar. Est-il PARTOUT?
El. L'omniprésence est également une condition essentielle à rÊtre que tu supposes, car, s'il n'était pas partout, il y aurait des endroits où il ne pourrait pas agir, ce qui serait contre Thypothèse.
Ar. Est-il IMMUABLE?
Él. Autrement il serait capricieux ; Thypothèse s'y oppose*
Ar. C'est entendu. Maintenant, est-il tout-puissant? Él. Aussi.
Ar. Eh bien, non!
Él. (surpris) . Comment !
Ar. Non, il n'est pas tout-puissant. C'est un attribut qui lui a été donné par irréflexion, par ignorance, ou plutôt parce qu'on ne s'est pas rendu compte du sens de ce mot.
Él. Je tombe des nues. Toi, tu nies la toute-puissance de Dieu? Alors, à quoi bon?
Ar. Il est TRÈS-PUISSANT, il n'est pas tout^-puissant. Car, par exemple, son éternité étant donnée, il ne peut pas se suicider.
ÉL. Ah!
Ar. Mieux encore : il ne peut pas renoncer à un seul des autres attributs que nous lui avons reconnus. Car, du moment qu'il s'en serait dépouillé, il ne serait plus Dieu. Les attributs d'éternité, d'omniscience, de suprême sagesse, d'ubiquité et d'immutabilité lui sont aussi inséparablement inhérents que l'est au cuivre sa densité naturelle.
ÉL. Tu crois?
Ar. Tu en es convenu toi-même : j 'ai tes réponses
LA DéFSNSB DU PATS. 16
par écrit. Tu m'aurais même, toi, accordé la toutepuissance; c'est moi qui n'en veux pas. C'est là l'unique point oh d'Holbach aurait eu raison, s'il n'avait dit, au pluriel, que les attributs de Dieu sont en contradiction les uns avec les autres (1). Un seul de ces attributs, la toute-puissance, est en contradiction avec les cinq autres; c'est que l'impossibilité où il se trouve de ne pas être éternely omniscient^ infiniment sage^ omni-- ^présent et immuable oppose une limite infranchissable à sa toute-^'puissance.
El. Eh bien, je n'aurais jamais cru qu'un déiste voulût nier la toute-puissance de son Dieu.
Ar. C'est une fatale erreur dans laquelle on est tombé que de donner à Dieu cet attribut incompatible avec les autres qualités que nous venons d'énumérer; et l'entêtement des théologiens d'y tenir n'a pas peu contribué à jeter du discrédit sur la religion. Réfléchis-y bien : les cinq attributs auxquels j'adhère, loin de s'entredétruire, comme le prétend d'Holbach, se complètent les uns les autres : ils font un tout, solide^ inattaquable^ et si fortement amalgamé, qu'aucun de ses termes ne saurait se séparer des autres sans faire crouler tout l'édifice. Tu as toi-même donné d'excellentes raisons pour démontrer qu'aucun de ces attributs ne peut manquer au Dieu que je -substitue à ton matérialisme.
El. (ironiquement). Reste toujours à prouver que ton Dieu existe.
Ar. Une chose à la fois ; il faut d'abord que je détruise ton argument de l'attraction et de la répulsion. En attendant, ma formule est celle-ci : Dieu est toutpuissant en toute chose non contraire aux cinq attributs de
l'ÉTERNITÉ, de l'OMNISCIËNOE, de la SAGESSE INFINIE, de r UBIQUITÉ et de l'iMMUTABILITÉ- (1) Syst, de la mU,^ S^ partie, ch. ni, eipatstmi
Et comme il peut m'arriver d'avoir souvent besoin de cette formule, je TappeUerai LE PRINCIPE DES CINQ ATTRIBUTS.
El. Tu oublies la justice^ la bonté^ la miséricorde. Je ne suis pas très-ferré sur la théologie, mais je crois que vous autres, vous accordez cela à votre Dieu.
Ar. Ces trois attributs-là sont compris dans la sagesse infinie. Je maintiens ma formule. Arrivons maintenant à ton grand argument. Tu dis que puisque Dieu ne pourrait pas créer de la matière non douée d'attraction et de répulsion, forces indispensables, il se trouverait là en présence d'une impossibilité, que sa puissance divine serait incapable de surmonter?
El. Précisément.
Ar. Et que dès lors on peut se passer de lui?
El. Efiectivement .
Ar. Tu invites Dieu à faire de la matière n'ayant ni attraction ni répulsion, et, au cas où il ne le pourrait pas, tu te moquerais de lui ?
El. Absolument»
Ar. C'est un défi?
El. Comme tu vois.
Ar. Descendons un peu du Pégase scientifique, et représentons l'attraction par quelque chose qui coUe : cela te va-t-il?
El. (riant). Je n'y vois pas d'inconvénient.
Ar. Alors la répulsion, ce sera quelque chose qui ne colle pas, le sable par exemple ?
El. Soit : ça va être drôle.
Ar. Maintenant, si je te demandais de me coller ensemble ces deux feuillets de papier, comment t'y prendrais-tu?
El. Je prendrais de la colle.
Ar. Et si je t'engageais à les coller avec du sable?
El. Je te rirais au nez.
Ar. Et pourquoi me rirais-tu au nez ?
El. Parce que ce serait absurde.
ÂB. Eh bien alors, quand tu demandes à Dieu d'établir de la cohésion entre deux matières qui ont de la répulsion l'une pour l'autre, c'est absurde aussi^ n'estce pas?
El. Mais puisque Dieu est tout-puissant...
Ar. Il est infiniment sage, donc il ne peut pas commettre une absurdité.
El. (vexé). Cest une fin de non-recevoir.
Ar. C'est si peu une fin de non-recevoir, que c'est moi qui ne te lâche pas : à mon tour le défi. Tu me prouves fort bien que sans attraction et sans répulsion rien ne marcherait, que la cohésion serait un mythe, que Taffinité n'existerait pas, que les corps célestes ne sauraient bouger, qu'enfin le mouvement moléculaire serait nul, que dès lors il y aurait atonie partout, et que le groupement des atomes moyennant lequel on voit se former plantes et animaux, ainsi que le monde inorganique, n'aurait pas lieu...
El. i^ivement) . C'est bien ça !
Ar. Et maintenant, en t'adressant à Dieu, tu lui dis: t( Dieu, puisqu'on prétend que tu es tout-puissant, je vais te mettre à l'épreuve : je veux que tu me fasses tout ce monde que je vois, mais par des moyens contraires à ceux que le sens commun indique : ainsi, tu me feras du mouvement en clouant toutes les choses à leur place j tu me feras de la stabilité sur une mer agitée ; tu mouilleras avec ce qui est sec, et tu allumeras le feu avec de la glace ; tu feras en sorte que les animaux soient le fruit des arbres, et que les arbres sortent du sein des animaux. Et si tu ne peux pas faire tout cela, je te déclare que tu n'es pas Dieu et que je puis me passer de toi. »
DEUXIÈME DIALOGUE. — PHYSIOLOGIE ET DIEU. 2ft5
El., {riant). C'est absolument ce que je lui dirais. Ar. (se levant et se promenant les mains derrière le dos) • Alors, si Dieu te faisait Thonneur de te répondre, il te dirait : « Mon fils, puisque tu peux te passer de moi, apparemment tu sais faire toutes ces choses-là toimême. Quant à moi, je ne le puis pas, parce que ce sont des absurdités, contraires à ma sagesse infinie, qualité qui fait tellement partie de mon essence, que je ne puis pas, même pour un instant, m'en séparer. Et puis à quoi bon ? Ce que tu demandes guérirait-il le monde de ses folies? Cela Tengageraifr-il à consulter les faits avant d'établir des principes? à préférer une sagesse fructueuse à cette chose stérile qu'on appelle de l^esprit? à ne jamais oublier les leçons si dures de Texpérience? h regarderies révolutions comme des crimes? à en punir les auteurs, au lieu de les exalter? à se laisser gouverner par d'honnêtes gens? à ne pas écouter les charlatans, les brouillons et les bavards? Cela pourrait sembler mériter que je chauffasse ton poêle avec delà glace.
ce Mais tout d'abord la sagesse me dit qu'un tel miracle serait indigne de ma majesté, et que j'ai de meilleurs moyens entre les mains, lesquels, employés à propos, à répoque où la sagesse me dira qu'ils atteindront le but, produiront un efiet durable et salutaire ; et ensuite cette même sagesse me fait voir que pour convertir tout simplement un petit-maître en science comme toi, ce n*est vraiment pas la peine que je me mette en frais de miracles. Car la sagesse veut que toute action soit proportionnée au but, et il serait ridicule de prendre la massue d'Hercule pour tuer une mouche. Or, que me demandestu? De prendre des moyens contraires au but à atteindre, et cela seulement pour satisfaire un de tes caprices. Mais alors j'aurais à obéir aux caprices de tout le monde! Ce serait un joli désordre ! Et tu voudrais que je le
2/i6 LA DÉFENSE DU PAYS.
fisse , moi qui suis la perfection de Tordre ? Tu le vois, mou fils, tu radotes. Sache une bonne fois que je ne suis tout-puissant qu'à la condition d*être la suprême sagesse. Si je cessais d'être sage, je n'aurais plus de raison d'être. Va , mon enfant : quand ta prétendue science t'aura révélé tous les mille secrets devant lesquels tu t'arrêtes interdit, et que tu t'avoues à toi-même de ne jamais pouvoir sonder, alors tu auras le droit de venir me dire que tu peux te passer de moi. »
El. (irrité). Tous les théologiens disent que Dieu est tout-puissant : si tu changes les conditions du problème..,
Ae. Si le problème a été mal posé, ce n'est pas ma faute : je le rétablis tel qu'il doit être. Ah I cela te vexe ? Je conçois cela. Tu t'étais déjà préparé à défiler tout un chapelet d'axiomes de mathématique et de physique, comme des choses en dehors de la puissance de Dien, n'est-ce pas? Elle est connue cette rengaîne-là, va! Te voilà maté, mon ami !
El. Oh I si tu espères que je me rende si vite, tu te trompes. Il te plaît de nier la toute-puissance de Dieu, libre à toi : seulement je me demande alors comment tu te tireras d'affaire quand nous serons sur le chapitre des miracles et des traditions, où la toute-puissance de Dieu joue le rôle principal ?
Ae. Halte là! C'est sortir de la question. C'est parce que l'on a toujours voulu mettre en cause la foi avec la simple question de Y existence de Dieu^ qu'on a fait ce labyrinthe inextricable d'où est sorti l'athéisme. De la crainte de l'inconnu et de notre impuissance à expliquer les secrets delà nature, est sortie l^ connaissance de Dieu; de celle-ci est sortie la /bt , qui prend chez différents individus des formes diverses. Les idolâtres partagent entre plusieurs les pouvoirs d'un seul Dieu : bonne ou mau-
vaise, c'est là une forme de la foi ; les Juifs, Chrétiens, Mahométans, Bouddhistes croient tous à un seul Dieu, mais la foi est diflferente dans chacune de ces religions. Heureux r homme qui en a une, car, quelle qu'elle soit, elle lui donne V espérance^ la force de supporter ses maux, la sympathie pour ceux d' autrui. Mais la foi n'existe que chez ceux qui reconnaissent un Dieu: toi, tu le nies, ce Dieu; il est donc inutile de faire entrer dans notre discussion la foi, car elle ne se discute pas. Elle est une conviction intime qui porte le bonheur et la consolation à celui qui la possède, mais elle ne se prête pas aux démonstrations. Je crois que tu es mon ami, mais je serais fort embarrassé pour démontrer cette croyance par A+B, Bestons dans la question. Lorsque nous avons commencé cet entretien, tu n'as pas touché aux articles de foi : tu as tout de suite nié l'existence de Dieu. Je m'en tiens là. Si les arguments d'Holbach paraissent si séduisants, c'est qu'il a su les affubler d'une quantité d'injures et de sarcasmes contre les prêtres et les autels. Donne-toi la peine un jour d'en effacer tous les passages de ce genre, qui sont à côté de la question, et tu verras ce qui en reste : fort peu de chose, que j'ai déjà réfuté ici devant toi.
El. Eh bien, même en me mettant sur ton terrain, je ne vois pas que tu m'aies le moins du monde démontré Texistence de Dieu. Nous avons fait un Dieu hypothétique, muni de cinq attributs essentiels, et d'un sixième, que tu déclares subordonné aux autres, mais cela ne prouve nullement qu'il existe.
Ar. J'avoue que jusqu'ici je ne t'ai prouvé que la possibilité de son existence, possibilité que tu prétends encore nier, malgré l'évidence; mais toi, as-tu pu me prouver qu'il n'existe pas? Pas le moins du monde.
â&8 LA DÉFENSE DU PATS.
Ne Toublie pas :
Tu n'as pas su me dire d'où vient la première cellule, et tu t'es réfugié dans Thypothèse d'une matière faisant tout parfaitement bien sans intelligence, contradiction flagrante*
Moi, en admettant Dieu, je me sens parfaitement à mon aise pour expliquer l'origine de la cellule ; dès lors, je renverse ta théorie de VinuHlité d'un Dieu, et j'ai établi la possibilité de son existence.
Le reste à demain.
El. Il y a au moins une chose que tu n'as pas faite, c^est de me convaincre ; je n'ai pas pu, il est vrai, te dire d'où vient la première cellule ^mais, d'autre part, tu t'es servi d'un argument que tout théologien repousserait : celui de refuser à Dieu la toute-puissance.
Ar. Tu te trompes : cette proposition est implicitement contenue dans beaucoup d'arguments des meilleurs théologiens. Ainsi, Bossuetfait un syllogisme établissant que Dieu hait le péché. Aussitôt après, il en fait un autre pour prouver que Dieu ne change jamais ses résolutions (1). Il en résulte implicitement que si Dieu hait le péché aujourd'hui, il faut qu'il l'ait haï de toute éternité, et qu'il le haïsse à l'avenir : il ne peut pas l'aimer. Tu vois donc que, même d'après Bossuet, il n'est pas toutpuissant en ce qui concerne le principe des cinq attributs. Eh bien, cela suffit à mon argumentation.
El. En attendant, tu avoues que, quant à présent, Dieu n'est encore qu'une hypothèse ?
Ae. D'accord ; mais tu avoues que V éternité existe?
El. Pour la matière.
Ar. C'est bien, nous verrons demain si elle appartient à Dieu ou à la matière. Adieu !
El. Au revoir, à demain !
(1) Connaisiance de Dieu et de soi-même, chap. i, § 13.
TROISIÈME DIALOGUE. — GlÉOLOGIE, 2ft9
Eleuthère. Mon bon . ami, lorsque, hier, je n'ai pas su répondre à ta question du premier germe, j'étais frappé de cécité, d'aliénation mentale.
Ar. Vraiment? lit tu en es guéri aujourd'hui?
El. Radicalement : je vais t'en donner la preuve.
Ar. Je t' écoute avec empressement.
El. Voyons d'abord, car il faut commencer par le commencement, quelques-unes des opinions de nos chercheurs les plus illustres.
Ar. Des opinions? Et pourquoi pas des faits?
El. Opinions fondées sur des faits. Tu acceptes cela, n'est-ce pas ?
Ar. C'est selon. Les faits probants se passent d'opinions.
El. Enfin, écoute-les toujours. Cela n'engage à rien.
Ar. Ecoutons.
El. Je te citerai, pour commencer, feu Bronn, professeur à Heidelberg.
Ar. Celui qui a dit que la théorie darwinienne renfermait la clef de l'origine des espèces, mais qu*il lui manquait encore certains jeux pour pouvoir ouvrir la serrure ?
El. Oui, oui, il a dit cela; mais il n'en a pas moins exprimé son admiration pour cette théorie. Il a dit qu'elle était l'œuf fécondé d'où devait sortir la vérité , la larve destinée à produire l'insecte parfait.
Ar. Ce serait déjà quelque chose.
El. Il est vrai qu'il admettait encore en 1857, dans
son traité des Lois du développement du monde organique^ uae force créatrice; mais il ajoutait aussitôt que cette hypothèse se trouvait en opposition formelle avec tonte la marche, toutes les opérations de la nature.
Ab. Singulière manière d'admettre une hypothèse.
El. Il n'avait pas tort, va I Car, ce qui Ta frappé surtout dans ses recherches paléontologiques, c'est cette tendance incontestable, qui ne se dément jamais dans toute la série de nos couches terrestres, cette tendance constante, dis-je, qu'a la nature à toujours perfectionner les formes ; de telle sorte que les races éteintes sont toujours inférieures aux suivantes, sans toutefois jamais s'écarter de cette loi de parenté que l'on constate partout entre le monde passé et le présent. Dès lors, la force créatrice n'a jamais pu enfreindre, même dans le courant de milliers de siècles, certaines règles, certaines lois, dont on reconnaît partout l'existence. Puisque donc, en supposant un Créateur, celui-ci a toujours obéi à ces lois (ce qui est un fait^ entends-tu, toi qui ne veux que des faits) j il est rationnel de conclure qu'il n'a pas pu s'en affranchir, qu'il ne jouissait donc pas de sa liberté, et que dès lors ce Créateur, s'il existe, n'est qu'une machine inintelligente, et par conséquent un rouage inutile, puisque la nature, inintelligente elle-même, se suffit à elle seule.
Ar. (ironiquement). Me voilà désarçonné !
El. Et Bronn en conclut fort sensément que tous les mouvements qu'on constate dans le monde organique sont assujettis à une seule grande loi qui suffit à expliquer tous les phénomènes organiques : loi de développement et de propagation, régissant le monde vivant actuel, comme elle en a déterminé la naissance et tout le développement géologique.
Ar. Est-ce tout?
Él. Pour le moment.
Ar. Il y a donc toujours eu progrès?
El. Les organismes se sont toujours perfectionnés.
Ae. Prenons richthyosaure ; en quoi trôuves-tu que ce poisson reptile fût plus parfait que notre phoque, par exemple ?
Él. (hésite).
Ab. Mangeait-il?
Él. Évidemment.
Ar. Procréait-il ?
Él. Je m'en doute.
Ar. y voyait-il ?
El. Il avait des yeux énormes.
Ar. Son squelette présente-t-il, en le comparant aux êtres analogues de nos jours, quelque imperfection de nature à nous faire supposer que son appareil viscéral fut inférieur au leur ?
Él. Pas, que je sache.
Ar. Eh bien, en quoi alors était-il au-dessous de n'importe quel animal marin de nos jours ? Même question pour le plésiosaure.
Él. Les formes sont laides, les mouvements detaient être lourds
Ar, Tu radotes. Ces animaux, et tous les autres que nous révèle la géologie, n'étaient pas plus laids que les nôtres, car la laideur dépend d'un idéal. Si nous étions toujours entourés de ces animaux-là, nous les trouverions beaux. Leurs mouvements étaient conformes à leurs besoins ; leur état physiologique ne laissait, dans la limite de leurs espèces, rien à désirer» Ce perfectionnement progressif, je ne le vois pas. Je pourrais même te citer tel animal mieux conformé que ceux d'aujourd'hui : le ptérodactyle par exemple, à la fois oiseau, chauvesouris et reptile.
Él. Et rhomme donc? N'est-il pas supérieur à tous ces organismes qui Font précédé ?
Ab. Tu feras bien de ne pas me citer l'homme ; car s'il y avait quelque chose qui, plus qu'une autre, pouvait démontrer l'existence d'un Créateur, c'est justement lui. Du reste, nous devrons forcément y revenir. Eh bien, ce cher M. Bronn, qui nous parle d'une /brce créatrice, d'une loi unique.. .. mais tout cela, c'est justement ce que nous appelons Dieu !
El. Oui, mais pas un Dieu immatériel comme le tien, ayant des attributs absurdes ...
Ar. Tu as reconnu toi-même que, dans l'hypothèse d'un Dieu immatériely ils ne sont pas absurdes. Tout au plus la question pourrait-elle se restreindre à ceci : y a-t-il quoi que ce soit d'immatériel ? Eh bien, là-dessus ta négation n*a guère plus de poids que mon affirmation. Il y a équilibre, — quant à présent au moins. Nous y reviendrons.
Él. Veux-tu savoir ce qu'a dit le professeur Ch.-A. Zittel, de Munich, dans une leçon toute récente? « Si certains philosophes veulent nous faire accroire que tous les êtres sont sortis parfaits de la main du Créateur et qu'ils n'ont dégénéré que peu à peu par le péché, le naturaliste doit formellement s'opposer à une pareille manière de voir (1). » Ce professeur, d'ailleurs, est un des disciples les plus convaincus du progrès perpétuel.
Ar. Je la connais cette leçon, où il a la franchise de proposer lui-même une objection fatale à sa théorie. Si ce progrès existe, dit-il, pourquoi, à côté des plantes et des animaux de la plus haute organisation, en trouvonsnous des millions d'autres qui vivent encore tout à fait au bas de l'échelle ? Et sais-tu comment il y répond?
(l) Leçon du 3 mai 1873.
Él. Mais certainement, sa réponse est même excellente : Ou il faut admettre qu'il se forme encore de nos jours de ces organismes inférielirs. .• Ar. Tout seuls ?
El, Tout seuls ; ou bien il faut nous résoudre à voir dans ces êtres imparfaits les derniers rejetons d'une famille précédente encore moins développée .
Ar. Des hypothèses alors ?
EL. {hauszani les épaules). Faute de mieux. .. Ar. Mais des hypothèses, je t'en apporte autant que tu voudras. Où sont les faits î Moi, philosophe absolu, je veux des FAITS ; toi, positiviste, tu veux des FAITS, — ton école s'en vante du moins.
Él. Nous en trouverons un jour. . . la science marche... Ar. a reculons. Ton professeur Zittel s'est fourré dans la tête qu'il y a toujours progrès vers la perfection^ il le dit expressément. Or, tout d'un coup il se trouve en présence d'ime difficulté inexplicable; alors, au lieu de courber la tête et d'avouer qu'il est à la fin de son rouleau, il imagine des hypothèses. Et voilà la science! Or, l'idée de la perfectibilité progressive dans la nature est radicalement fausse. Le polype d'aujourd'hui n'est pas mieux constitué que celui d'autrefois ; le saurien d'il y a dix mille ans était aussi bien conformé pour ses besoins et pour le milieu où il vivait que les nôtres, et ainsi de suite. Qu'entends-tu par une organisation plus élevée? En quoi l'insecte le plus infime est-il moins merveilleusement organisé pour son état que l'homme? Ces petits vaisseaiuc capillaires qu'il a sont-ils moins étonnants que nos artères ?
Él. Et nos facultés intellectuelles donc ?
Ar. Ah I effectivement : que tu es aimable de me les rappeler toi-même ! Explique-moi donc ça : tu analyses le corps humain et celui des insectes ou d'autres anî-
254 LA DIÉFENBE DU PATS.
maux ; tu trouves chimiquement les mêmes substances. Et pourtant Tintelligence n'appartient qu'au premier. Comment cela se fait-il ? L'intelligence ne dépend donc pas de la matière ?
El. (contrarié). Si, si, pardon... mais nous n'en sommes pas encore là. Laisse-moi te parler des dernières publications d'Ernest Hœckel.
Ar. Va toujours, j'écoute volontiers.
El. Dans son Histoire de la création naturelle (1), ce zoologue distingué a émis des théories fort concluantes sur le sujet qui nous occupe. Il part de ce principe que, dans les temps les plus reculés, — je te parle de millions d'années, lorsque notre écorce terrestre n'était encore qu'imparfaitement refroidie, et lorsque la vapeur d'eau qui remplissait l'atmosphère jusqu'à une hauteur immense se condensait à grand'peine, — il a dû y avoir à l'état libre cette immense quantité de carbone que nous voyons maintenant emprisonnée dans les couches de houille inépuisables que Ton exploite aujourd'hui, et où se trouvent comprimés les restes d'une végétation illimitée qui recouvrait jadis notre planète. Or, que faisait-il tout ce carbone ? Était-il, comme c'est probable, répandu dans l'atmosphère d'alors à l'état d'acide carbonique? Ou bien concourait-il à la formation de quelque matière albuminoïde contenant en elle-même le germe de la vie animale? Ces deux hypothèses se tiennent et se complètent. Dans tous les cas, l'atmosphère d'alors devait être diflEérente de la nôtre : les conditions de densité et d'électricité n'étaient pas les mêmes. On peut en dire autant de la constitution de l'Océan, qui couvrait à peu près toute la surface terrestre. La température, la salure, la densité étaient-elles les mêmes ? Il est permis d'en dou-
(1) NaiuirUche Sehëpfungsgeschichtet 4« éd. Berlin, chez G-. Reimer, 1873.
ter ; et nous pouvons dès lors supposer que, sous l'empire de conditions totalement diflFerentes de celles d'aujourd'hui, il ait pu exister une force créatrice donnant lieu au phénomène de la vie (1).
Ab. C'est là ce que dit Ernest Hœckel?
El. C'est là son idée fondamentale, étayée d'arguments fort savants, qui appartiennent au domaine de ces FAITS que tu réclames toujours.
Ae. Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus. Si je t'ai bien compris, l'atmosphère d'alors contenait beaucoup plus d'acide carbonique qu'aujourd'hui ? El. Cela paraît indubitable.
Ab. L'air de notre atmosphère actuelle ne contient qu'environ six dix-millièmes d'acide carbonique, et nous savons que lorsque l'air en est surchargé, il devient impropre à la respiration.
El. Cette circonstance n'est pas concluante pour la vie végétale.
Ae. N'oublie pas que tu me parles d'une époque où la mer a dû couvrir à peu près toute l'écorce terrestre, selon toi, à peine un peu refroidie. En admettant l'immense température d'alors, la mer devait être bouillante, de sorte que la condensation de la vapeur aqueuse suspendue dans l'atmosphère n'était pas possible* Dès lors, toute vie animale ou végétale a dû être ajournée jusqu'à la formation silurienne. Encore cette vie se réduit-elle à celle de quelques mollusques, de quelques crustacés et de fort peu de plantes marines. Je ne vois pas que ton acide carbonique surabondant ait pu trouver beaucoup d'acheteurs à cette époque.
El. Qui te dit que la mer d'alors n'en absorbât beaucoup plus qu'aujourd'hui ?
(1) SeUpfmgsgesehichtey pages 303 et 304.
Ar. 11 est permis d'en douter ; une absorption considérable de carbone sous une forme quelconque ferait supposer une faune et une flore marines plus développées que celles de l'époque silurienne ; dans tous les cas, notre Océan actuel, si peuplé, doit être bien plus riche en matière albuminoïde que ne pouvait l'être une mer à laquelle tu attribues une température tellement élevée, que la vie organique n'a pu y trouver place que vers la fin de l'époque, et encore dans une mesure fort restreinte.
El. Admets-tu qu'il y ait eu à. cette époque-là de l'azote, du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène?
Ak. Je crois ne rien risquer en admettant cela.
El. (triompliant) . Eh bien alors, il a dûy avoir de l'albumine, ou au moins un protoplasme albumineux.
Ak. Nego consequentiam. Ce sont des formes protéiques qui ne résistent pas à une haute température.
El. Mais nous sommes convenus que la température a déjà baissé assez pour permettre la naissance des polypes, des mollusques et des plantes marines.
Ar. Soit, seulement l'existence seule des quatre éléments que tu cites n'entraîne pas nécessairement la formation de l'albumine. Or, ton Dieu, c'est la nécessité.
El. C'est égal ; il a pu y en avoir, tu admets cela?
Ar. Sans doute.
El. Eh bien, as-tu entendu parler du Challenger?
Ar. C'est le navire qui s'occupe actuellement de dragages à de grandes profondeurs? Si fait. C'est le capitaine Maury qui a inauguré, il y a bien longtemps, ce système de dragages.
El. La science peut s'attendre à de grandes découvertes par ce moyen. Nous touchons à la révélation du grand secret de la nature : la vie organique.
Ar. Vraiment? Cela va être curieux.
El. Moque-toi autant que tu voudras ; c'est un fait.
Les dragages ont ramené à la surface une matière organique qui se trouve en masses énormes aux grandes profondeurs. C'est une substance gélatineuse, ou plutôt albuminoïde, qui s'est formée sous Tinfluence de la haute pression de la mer. Tantôt on la trouve en mottes, tantôt en grumeaux, ou en filets de mucus enveloppant les caib loux et les coquillages du fond de la mer. Huxley, zoologue anglais, Ta appelée bathybius, c'est-à-dire « vivant dans les profondeurs y> .
Ar. Et ces bathybius donnent-ils des signes de vie? possèdent- ils des facultés? celle de se mouvoir par exemple, de changer de forme, de se multiplier par scissiparité ou autrement?
El. a vrai dire, mon ami, nous n'en sommes pas encore là ; on n'a pas encore pu y reconnaître une organisation quelconque ; seulement, quant à la reproduction, elle me paraît démontrée par l'immense quantité de ce mucus, de cette gélatine, de cette glaire, comment l'appellerai-je, qui tapisse tout le fond de POcéan.
Ab. Hum!... Et si, par le plus grand des hasards, ce mucus, cette glaire, comme tu l'appelles, ne vivait pas?
El. Ah ! voici : c'est peu probable, parce que cette substance albumînoïde ressemble, à s'y méprendre, aux monères découverts par Ernest Hœckel.
Ar. Qu'est-ce que c'est que ces monères ?
El. Je vais te l'expliquer. Partons d'un principe solide, et admettons que la vie organique soit inhérente à la matière, et éternelle comme elle. ..
Ar. Pardon : tu appelles cela un principe solide, mais je n'en vois pas la solidité. Tu commences par dire : Admettons; ce n'est donc qu'une hypothèse ?
El. Infiniment probable.
Ap. J'avoue que je n'en vois pas la probabilité. La
^ LA DÉFBMSB DU PATS. 17
258 LA BlÉFENSE DU PATS.
vie inhérente à la matière.. •• il y en a alors dans l'argile, dans les métaux ?
El. (impatienté). Tu m'ennuies ! je ne te parle que des substances albuminoïdes.
Ab. Alors la vie ne serait inhérente qu'au carbone, à l'oxygène, à l'hydrogène et à Tazote?
El. a leurs combinaisons albuminoïdes.
Ar. Fallait le dire. La vie n'est donc pas iuhérente à la matière en général, mais seulement à l'albumine.
El. C'est ça.
Ar. Mais alors l'albumine est étemelle?
El. La matière, en général, et Talbumine en particulier.
Ar. C'est bien embrouillé, tout cela. Avant d'arriver à l'albumine y il a fallu de la matière pour la former.
EL. Eh bien?
Ar. Or, comme, d'après ta manière de voir, la vie n'appartient qu'à l'albumine, et que celle-ci, postérieure à la matière, n'a pas existé de toute éternité, la vie elle-même n'a pu se manifester qu'à une époque encore plus récente.
El. Voilà toujours ton idée^ radicalement fausse, qu'il y a eu un commencement. Il n'y en a pas eu, entends-tu ? Et l'albumine a existé de tout temps, et la vie avec.
Ae. C'est un peu difficile à admettre, puisque notre terre a jadis eu une température infiniment plus élevée qu'elle n'en a maintenant; tellement élevée, en effet, que tu afi&rmes que l'eau n'existait qu'à l'état de vapeur lancée au loin dans l'espace. Or, l'albumine de l'œuf, la seule qui concourt à la formation de l'être organisé, se coagule à 75 degrés. Dès lors, il y a eu un temps où elle n'a pu se former et où^ par conséquent, la vie n'a pas existé.
El. Erreur !v. Il y a d'abord des albumines qui ne se coagulent pas par la chaleur : ce sont, par exemple, celles des œufs des oiseaux de proie.
Ar. Soit. Comme alors cette albumine des oiseaux de proie a pu braver toutes les températures,. ..
El. Mais je ne dis pas ça I
Ar. Tu ne dis pas cela ? Alors à quoi te sert cet argument?
El. Jeté fais seulement remarquer qu'il y a des variétés d'albumines. «.
Ar. Ces variétés ont-elles pu être vivantes à une époque où la terre était incandescente ?
El. {impatienté). Je n'ai jamais dit cela.
Ar. Alors ne compliquons pas inutilement la question par l'albumine non coagulable des œufs des oiseaux de proie : parlons de l'œuf des gallinacés. Son albumine étant coagulable par la chaleur, il est évident que la poule n'a pu naître qu'après que la température dé notre planète fut descendue au-dessous de 75 degrés, et même 60 degrés. Nous voilà encore en présence de cette éternelle question : le premier œuf^ (foie est-^il venu ? Car maintenant tu ne peux plus nier quHl y ait eu UN premier ŒUF !
El. (irrité) . Pour moi, ce n'est pas là la question^ Nous ne disons pas qu'àl'époque d'incandescence la vie ait existé sur la terre ; nous ne prétendons pas que l'albumine se soit formée sous une température de fusion. La vie organique a pu exister n'importe où dans l'espace, à des distances où la chaleur rayonnée par notre planète n'a pu atteindre. Voyons ce qui se passe sur notre terre même. Si nous montons jusqu'à la crête d'un volcan, nous ne chercherons certes pas la vie organique dans la lave qui bouillonne à nos pieds au fond du cratère, mais son bord n'en est pas moins tapissé de cryptogames et même
d'autres plantes. Dans certaines sources thermales, ayant plus de 80 degrés de chaleur, on a trouvé des infusoires vivants ; or, la mer primitive n'a guère, je pense, eu plus de chaleur que cela.
Ar. L'eau salée? Je te demande bien pardon.
El. [avec volubilité). Loisse-moi finir. Nous ne connaissons aucune zone terrestre, aucune élévation au-dessus d'elle, où la vie organique n'existe pas. A toutes les profondeurs où Ton a dragué, même à une profondeur de 8000 mètres, on a trouvé la vie organique.
Ar. Une seule fois le Challenger si, réussi à faire un sondage approchant de ce chiffre, et...
El. Ne m'interrompspas. A quelque hauteur que nous nous élevions dans l'atmosphère, nous y trouvons la vie organique. Au-dessus de là gueule fumante du cratère du volcan Pichincha, près de Quito, et bien plus haut que le mont Blanc, on trouve non-seulement des mousses, mais aussi le culàtium nivale, plante laineuse découverte et admirée par Bonpland. Sur la cime du Chimboraço, Boussingault a remarqué une saxifrage en pleine floraison. D'autres plantes particulières, qu'on ne retrouve pas ailleurs, ont été observées à l'intérieur du cratère du Picbincha, par le D^ Jameson, de Quito, au milieu des vapeurs chaudes sortant de ce cratère. Dans les régions les pins élevées, on a vu non-seulement des infusoires, des spores microscopiques, mais même des insectes, des diptères, à la hauteur de 6,000 mètres, sur les crêtes des Cordillères des Andes, où un petit colibri leur fait la chasse. Dans les neiges étemelles des Alpes, on a reconnu des infusoires et d'autres organismes microscopiques. Même en ballon, on n'a pas pu atteindre une hauteiu* cù la vie organique fît défaut. Le condor vole tranquillement, malgré la raréfaction de l'air et le froid glacial, à des hauteurs que nos aéronautes n'ont jamais atteintes. Que notre atmos-
TROISIÈME DIALOGUE. — GEOLOGIE. 261
phère est pleine d'ionombrables organismes microscopiques, c'est une vérité banale. Eh bien, lorsque la terre encore incandescente était enveloppée d'une couche de vapeur s'étendant dans l'espace à d'énormes distances, et retenant infiniment plus de chaleur que notre air actuel aux plus grandes hauteurs, nul doute que dans les couches extrêmes il n'y eut de ces inAisoires, de ces monères que nous trouvons aujourd'hui dans les profondeurs delamer(l).
Ak. Et tout cela pour prouver que la vie organique est inhérente à la matière?
El. {essoufflé). Absolument,
Ab. Tout ce que tu as dit me rappelle bien ce mot charmant de M"' de Sévigné : que « quand les gens coupables tiennent une pauvre petite vérité pour eux, ils la retournent de cent façons (2). » Tu es justement ce coupable, car tu sais que tu défends une mauvaise cause ; tu sais que j'arriverai tôt ou tard au mot de la fin, auquel il n'y a pas de réplique ; tu le crains ce moment, et uniquement pour le retarder, avec une mauvaise foi insigne, tu t'accroches à quelques vérités dont tu exagères la portée, pour arriver à quoi ? A dire : « Niil doute que, etc. » Je te le demande : est-ce là ta manière d'affirmer un FAIT? Veux- tu que j'accepte comme un fait probant ton assertion ,que : Nul doute^ etc. ?
El. Nous ne savons pas tout encore, mais la science s'enrichit tous les jours, et nous sommes déjà assez savants pour pouvoir prévoir par analogie ce qu'elle va nous révéler tôt ou tard.
Ar. Si je voulais écarter la discussion, je pourrais dès
(1) Tous ces arguments d'Éleuthère sont empruntés à des articles du professeur Moritz Wagner, publiés dans la GmbUb unwerUlle d'Augsbourg (suppléments des n<" 301 et 302, oct. 1873).
(a) Lettre du 10 février 1672.
maintenaat te répondre valablement : t Quand la science t'aura révélé cela, je Taccepterai, » Mais j^aurais tort de me contenter de la partie simple quand je puis faire capot. Parlons d'abord de tes infusoires» de tes spores, dans des régions bien au-dessus de celles qu'ont atteintes nos aéronautes.
EL. Tu le nies?
Ar. Non sans quelque raison. Glaisher s'est élevé à 11,000 mètres, mais au prix d'un évanouissement. Heureusement son compagnon, M. Coxwell, plus jeune et plus robuste que lui, a pu, presque mourant lui-même, faire descendre le ballon à 8,000 mètres, ce qui lui a permis de ranimer son ami. Mais je me garderais bien d'accorder une foi entière à des observations faites dans des conditions pareilles ; c'est à peine si Ton peut lire le baromètre : on est engourdi de froid, la respiration se fait difficilement, et les sens sont troublés. Non-seulement, du reste, Glaisher ne dit pas qu'il ait trouvé des spores h 8,000 mètres, mais, s'il le disait, on serait encore en droit de penser qu'elles eussent été apportées par le ballon. Or, les exemples de vie organique que tu me cites sont à 2,000 mètres au-dessous. Admettons qu'à 7,000 mètres un ballon trouve des ^spores, des infusoires ; qu'est-ce que cela pourrait prouver, sinon que des courants d'air les auraient transportés des hauteurs des Andes ou de l'Himalaya... et pourquoi pas du mont Blanc, pourquoi pas des plaines? Les tourbillons et les ouragans produisent des effets bien autrement étranges. Même réponse pour tes neiges du mont Blanc, où se trouvent tes germes. Bref, ces raisonnements par lesquels tu veux prouver que les organismes vivants peuvent exister à toutes les hauteurs de l'atmosphère, ne méritent pas qu'on s'y arrête : ils sont même entachés de mau- • vaise foi, ou tout au moins d'exagération. Le condor n'a
jamais atteint dans son vol même la moitié de la hauteur à laquelle s'est élevé Glaisher, le 5 septembre 1862. Tes 6,000 mètres sont jusqu'ici Yultima ThulédLeh. vie organique ; tu ne me cites que cela pour tes diptères et pour ton petit colibri, et je te défie d'en trouver plus haut. Les înfusoires ne résistent pas à un froid d'un degré audessous de zéro. Ta prétention de soutenir qu'on a trouvé la vie à toutes les hauteurs est simplement une de ces fanfaronnades dont vous autres athées vous vous donnez le raonopole.
El. Ah ! des fanfaronnades ?
Ak. Eh ! que veux-tu? La PHILOSOPHIE ABSOLUE que je professe ne connaît que les FAITS, Où sont-ils ? As-tu des échantillons de cette fiiune, de cette flore des hautes régions ? Ou peux-tu m'indiquer quelque musée où ils se trouvent étiquetés dans quelque fiole ? Glaisher en a-t-il rapporté de sa grande ascension du 5 septembre? Et ce pauvre Pouchet qui, dans ses recherches sur la géné^ ration spontanée, se croyait à l'abri des spores à la hauteur des Pyrénées et du mont Blanc I Mais admettons que tu m'en apportes d'une hauteur — voyons, je suis bon prince — de 7,000 mètres; admettons que sous le microscope ces germes ne répondent à aucune forme terrestre connue, et qu'il soit dès lors légitime d'y voir une faune ou une flore aérienne, cela ne suffira pas à la PHILOSOPHIE ABSOLUE : il faut encore m'en apporter des fossiles ! appartenant à ces temps dont tu parles, où la terre incandescente chassait au loin cette vie organique inhérente à la matière. Et il faut encore me prouver que ces animalcules fossiles microscopiques vivaient dans cet air si surchargé d'acide carbonique dont tu m'as parlé. Il faut que tu me prouves que cet acide carbonique d'alors ait pu être un élément de respiration au lieu d'un élément d'asphyxie, comme il l'est aujour-
d'hui! Tu sais que Dujardin dit expressément que les infusoires ont besoin de trouver dans Teau de Tair respirable (1). Les infusoires d'alors auraient-ils pu respirer l'acide carbonique? Réponds donc!
El. {vexé). Et les monères d'Ernest Hœckel ?
Ar. Au fait, nous les avons perdus de vue. Que sontils, ces monères ?
El. Ce sont de petites masses de mucosité albumînoïde, qui nagent dans les mers, plus rarement dans les eaux douces, et qui ont la faculté de changer de forme, de se développer et de se propager ?
Ar. Sans organes ?
El. Sans organes. Tiens. (// apporte des livres, et en étale une planche. ) Tu les vois ces corpuscules agrandis ? Voilà les monères.
Ar. {contemplant la planche). Écoute : je ne veux pas parler de ce que je ne connais pas. Veux-tu me prêter ces volumes jusqu'à demain?
El. Tu lis Tallemand?
Ar. Comme le français.
El. Eh bien, emporte-les, ces livres ; à demain la réponse .
Ar. a demain, adieu !
Ariste. Me voici avec ton Ernest Hœckel.
Éleuthèrb. Tu as dû être étonné de sa profondeur. Ar. Cela dépend du point de vue où Ton se met. Commençons ; voici ce qu'il dit :
.« Dans ma, Morphologie générale des organismes^ j'ai
(1) Dujardin^ Hist. nat. des zoophytes, InfusoireSf page 109.
c( appelé MoNÈRES des êtres vivants placés au plus bas ce de réchelle de Torganisatioii, et dont tout le corps, à « rétat parfaitement développé et librement mobile, a consiste en une masse complètement homogène et sans <( structure, en une petite motte d^albumine pouvant se (L nourrir et se propager. ... 11 est impossible de concecc voir des organismes plus simples, plus incomplets que « les monères. Leur corps ne représente autre chose a qu'un seul corpuscule albumineux, absolument homoa gène, à Tétat mou. La forme extérieure est tout à fait c( incertaine, incessamment changeante» contractée en Gc boule à rétat de repos. Nos plus forts microscopes « sont impuissants à y révéler une structure intérieure, ce une réunion de parties de formes inégales. Comme, a dans la masse homogène du monère, on ne distingue « pas môme un noyau intérieur différent du plasma ft extérieur, et que plutôt le corps, dans sa totalité, ne « se compose qu^ de plasma ou de protoplasma homo- « gène, la matière organisatrice n* atteint même pas, a comme forme, la valeur d'une cellule des plus sini- 4 « pies (1). »
EL. C'est bien ; après ?
Ar. Plus loin, il y insiste encore : « Je fais remar- « quer, dit-il à ce propos, que je me borne exclusive- « ment à parler de vrais monères, c'est-à-dire de corps ce plasmatiques i^us, sans noyau et sans autres organes ; « et que je ne tiendrai compte ici ni des protoplastes « possédant un ou plusieurs noyaux (Amibiens, Ar- < celles, etc.), ni des Rhizopodes, Siphonées, etc. , qui « se distinguent par une coque ou membrane différente « du reste (2). »
(1) Studien iiber Moneren und andtre Proiisten, Leipzig^ Wilb. Engelmann, 1870, page S.
(2) lUd.f page 5.
S66 LA D^ËNSE DU PATS.
Él. C'est entendu. Qu'as-tu à dire là-dessus ?
Ab. Simplement, que ton auteur semble s'arroger l'honneur d'avoir été le premier à découvrir ces êtres. Il annonce évidemment ce qu'il croit une nouveauté : « La plupart des observateurs, dit-il, ne seront pas dis- « posés à reconnaître à première vue un organisme in- « dépendant et complètement développé dans cette a petite parcelle de mucus dépourvue de forme et ho- « mogène dans toute sa masse (1). » Il y a d'ailleurs une foule d'autres passages où cela se voit.
El. Mais les monères sont bien à lui !
Ar. Il pourrait se faire qu'ils ne le fussent pas. Passemoi donc les Infusoires de Dujardin, que tu as là sur tes rayons. C'est un observateur dont tu ne saurais refuser le témoignage.
El. Oh ! je l'accepte.
Ar. Bien. Voici d'abord ce qu'il dit à la page 26 :
a Les Infusoires les plus simples, comme les Amibes et les Monades, se composent uniquement, au moins en apparence, d'une substance charnue glutineuse, homogène, sans organes visibles, mais cependant organisée, puisqu'elle se meut en se contractant en divers sens , qu'elle émet divers prolongements, et qu'en un mot elle a la vie (2). d
El. Il ne parle pas des monères, voyons I il ne les connaissait pas !
Ar. Pardon ! je trouve qu'il les connaissait, puisqu'il parle d'une substance sans organes visibles j et, par conséquent, sans noyau. Or, Hœckel exclut très-particulièrement les Amibes et les Arcelles, qui ont, selon lui, des noyaux; les Ehizopodes, qui ont une coque ou une membrane. Voici ce que dit Dujardin à la page suivante:
« Les expansions des Amibes, des Difflugies et des Arcelles,
(1) Studien uher Moneren und andere Protisien, page 9.
(3) Dujardin, Hitt. naU des goophytes. Infusoires, Pam, 1841,
comme celles des Rhizopodes^ ne sont formées que d^une substance glutlneuse vivante, sans fibres, sans membranes extérieures ou intérieures. Gela est prouvé suffisamment par la faculté qu'ont ces expansions de se souder et de se confondre entre elles^ ou de rentrer dans la masse commune qui en produit de nouvelles sur un point quelconque de sa surface libre. »
Tu vois que Dujardin est en opposition flagrante avec HsBckel. Du reste, quelques passages de Tauteur français nous permettront de mieux comprendre Tautre. A la page 28, Dujardin dit :
a Les divers Infusoires appartenant au type des Monades, c'est-à-dire ayant le corps nu, de forme variable, sans bouche, sans tégument et sans cils vibratiles^ sont susceptibles de s'agglutiner temporairement, soit entre eux^ soit à la plaque de verre du porte-objet ; il en résulte deg prolongements irréguliers qui s'allongent à mesure que l'animalcule s'agite, jusqu'à ce que, leur adhérence cessant, il reste comme une queue qiii se raccourcit en se contractant peu à peu, et finit par disparaître. Ces prolongements accidentels sont quelquefois aussi déliés que les filaments moteurs. Dans tous les cas, ils ont eux-mêmes une certaine motilité. Ce sont des prolongements de cette sorte... qui donnent aux Monades de certaines infusions des caractères qu'on a crus suffisants pour établir des genres, mais qui n'ont rien de constant. »
El, Mais tout cela n'est pas contesté !
Ak. Continuons toujours. Ici, à 1 A page 18, après avoir parlé des Infusoires ciliés, Dujardin nous dit :
a D'autres enfin n'ont aucuns filaments ou cils, et ne se meuvent que par des extensions et contractions d'une partie de leur masse... Tous les Infusoires peuvent, en outre, présenter une ou plusieurs cavités sphériques ou vacuoles remplies d'eau, lesquelles sont essentiellement variables quant à leur grandeur et à leur position, et disparaissent en se contractant, pour être remplacées par d'autres vacuoles creusées spontanément dans la substance charnue vivante, et n'ayant rien de commun avec les précédentes que leur forme et leur mode de production, d
Kt plus loin, page 20 *
c Quand, par suite de Taltération chimique du liquide soumis au microscope ou de son évaporatiou^ ou par toute autre cause, un Infusoire n'est plus dans des conditions favoi^ables à son existence, il se décompose par diffiuence^ c*e8t-àdire que la substance glutineuse dont il est formé s'écoule en globules hors de la masse, laquelle^ si les mêmes circonstances continuent à agir, se décompose tout eptière, en ne laissant, pour dernier résidu^ que des particules irrégulières ou des globules épais ; maissi^ par une addition d'eau fraîche ou d*un liquide convenable^ on change ces circonstances funestes, le reste de Tanimalcule^ reprenant sa vivacité primitive, recommence à vivre sous une forme plus ou moins modifiée. »
C'est sur cette diffluence qu'il s'étend longuement aux pages 32 et 33. Ehrenberg, qui a aussi observé ce phénomène, regarde cela comme la ponte de l'animalcule. Dujardin dit encore, à la page 40, — écoute bien ceci ;
< Malgré de légères variations dans la manière de se comporter avec Testu, il me semble que cette substance est bien analogue à celle des embryons de mollusques, quand la vie commence à s'y manifester ; à celle de très-jeunes articulés, et même à la substance que dans les poissons on trouve entre la peau et la chair, et que, chez plusieurs vertébrés, on fait sortir par expression de l'épaisseur des membranes muqueuses. Le vitellus des œufs d'articulés et des poissons est en partie formé d'une sorte d'albumine peu soluble dans Teau, et susceptible de se creuser des vacuoles comme la substance des lûfusoires, mais bien moins consistante et moins élas* tique. »
Nous pouvons maintenant nous occuper utilement des monères de Hœckel. Voici d^ abord son Protogenes prir mordialis (l) . Ce petit être, ayant un millimètre de diamètre, fut trouvé par lui près de Nice, en 1864, nageant librement dans la mer : « Un tiers seulement de a ce diamètre appartenait à la masse centrale intérieure « du corps, qui était une boule de sarcode homogène,
(1) Studien uber Moneren^ page 6.
« tandis que les deux tiers extérieurs formaient une « zone périphérique consistant uniquement en de milc( liers de fils muqueux minces et rayonnants. i> (Ariste regarde Éleuthère . )
EL. Eh bien?
Ar. Cela répond-il bien à sa définition du monère ?
El. Je ne vois pas...
Ar. S'il y aune masse centrale, c'est un noyau ; si Ton distingue des fils, où est Thomogénéité ? « Ces fils, que « l'on appelle pseudopodes, qui se dirigeaient vers la « périphérie, tantôt solitaires, tantôt enchevêtrés et « s'anastomosant, rayonnaient immédiatement de la pé- « rîphérie du corps central albuminoïde. » Eh ! qu'en dis-tu?
El. Malheureusement je n'ai pas observé ce monère moi-même...
Ar. Tu dois pourtant t'en rapporter au texte de ton grand-prêtre. Cela te paraît-il la description d'un Infusoire sans organes? Tu n'as qu'à feuilleter dans les micrographes, tu y trouveras de ces descriptions-là par centaines.
El. Va toujours : nous trouverons bientôt du nouveau.
Ar. Dans la suite, nous avons une description de la diffluence dont parle Dujardin...
El. Il explique la manière de se nourrir, tu vois.. .
Ar. Cela n'est pas nouveau non plus ; il le dît luimême : c'est comme chez les Rhizopodes. De petits végétaux, comme les diatomées, les algues à une cellule, etc. ^ restent attachés à la surface gluante de l'animal, lequel se met à couler tout autour, entraîne lentement sa proie dans l'intérieur de son corps albuminoïde, puis rejette les restes non assimilables .
El. Eh bien, c'est merveilleux pourtant !
Ar. C'est merveilleux, mais c'est suspect.
El. Comment suspect ?
Ar. C'est que j'ai trouvé dans un article de Cienkowski (1) quelque chose qui ressemble fiirieusement à ce monère. Lui, il maintient à ses infusoires le nom de monade; Haeckel, qui en parle, les appelle monères. Mais ces messieurs me paraissent, tous les deux, aller un peu vite en besogne lorsqu'ils regardent cette absorption de corps étrangers comme un acte de nourriture. Voyons ! ont-ils pris la précaution de peser exactement ces diatomées et ces algues avant le repas, et de repeser ensuite les restes non assimilables ?. . .
El. (se récriant). Comment voudrais-tu qu'on fît cela avec des atomes, des riens qui échappent à nos balances les plus délicates ?
Ar. Alors où prennent-ils que ces riens aient servi de nourriture?
El. Pourquoi Tanimal les aurait-il entraînés ?
Ar. Toute nourriture suppose une assimilation ; et il me semble que l'assimilation ne puisse pas se faire sans organes ?
El. {hésite) .
Ar. Le corps de l'animalcule étant albuminoïde et sans organes, c'est donc de Talbumine toute pure ? du blanc d'œuf tel quel?
El* Il est bien difficile dans des êtres si petits...
Ar. C'est vous autres qui avez choisi ce terrain-là : ce n*est pas moi. Du moment que vous fondez vos arguments sur des infiniment petits, c'est que vous y êtes chez vous, et que vous avez des réponses pour toutes les objections. Brefj as-tu quelque preuve que Talbumine
(1) Archiv fur mikroshopische anatomict édité par Mâx Schultze, 1*' vol. 1865, pages SOS et sUiv.
QUATEIÈME DIALOGUE. - LES BARNUMS SCIENTIFIQUES. 271
sans organes ait par elle seule la faculté d'assimiler des végétaux ?
El. Singulière question !
Ar. Ce n'est pas là une réponse. Cienkowski et HsBckel me disent qu'un corps albuminoïde vivant sans organes a pu se nourrir de végétaux microscopiques, appelés diatomées : ils ont vu rejeter les restes non assimilables de ce repas. Or, comme l'assimilation est une fonction physiologique fort complexe, où certains organes élaborent des sucs destinés à agir chimiquement sur les aliments, tandis que d'autres organes s'emparent du produit pour le transformer en sang, en muscles, et que sais-je encore ? je te demande d'abord comment tout cela se fait sans organes? Et comme il n'y en a pas, et que dès lors nous en sommes réduits à une action purement chimique, je te demande, moi, s'il est à ta connaissance que l'albumine puisse per se décomposer un végétal, en modifier, sans secours aucun ^ certaines parties, en les transformant en albumine, et puis rejeter le caput mortuum? El. {réfléchit).
Ar. {après quelques instants de silence). Cette difficulté a aussi embarrassé Dujardin, qui ici, à la page 229, en parlant des Amibes ^ dit qu'il est « fort difficile à croire » que les objets ainsi engloutis doivent leur servir de nourriture; toutefois, il « ne nie pas » qu'elles ne trouvent un moyen d'absorber les éléments nutritifs en engloutissant les corps étrangers.
El. Ahl Eh bien alors...
Ab. Oui, mon ami, mais je n'accorde d'autorité à Dujardin qu*autant qu'il affirme positivement ; car, visà-vis de sa pure supposition, prononcée encore avec hésitation, mon objection reste tout entière. On n'absorbe utilement des éléments nutritifs qu'autant qu'on peut les assimiler; or, pour assimiler, il faut des organes* Qu'on
me dise avec Dujardin qu'un corps muqueux peut se nourrir par endosmose, jouer, pour ainsi dire, le rôle d'épongé, je répondrai que je n'en sais rien, et que par conséquent je n'ose pas nier ; mais quant à l'assimilation par déglutition, sans organes, je la nie absolument.
El. Pourtant, si tu as lu ce que dit Haeckel sur la Proiomyœa aurantiaca
Ar. Justement, arrivons-y : voici la planche. Ce monère (j 'emploie son terme) , il l'a trouvé sur la côte de rile Lanzarote, une des Canaries, attaché, sous la forme d'un point rouge, à une coquille de Spirula Peronii. Voici la biographie de cet animalcule. Le point, composé d'une membrane et d'une gélatine intérieure, présente des granules intérieurs, qui, en grandissant, finissent par déchirer la membrane. Ils en sortent sous forme de poires, lesquelles se déchirent et prennent le caractère d'Amibes. Celles-ci se collent ensemble, forment un réseau présentant les caractères de la diffluence ; ce réseau se remplit de vacuoles non contractiles. Notre auteur n'hésite pas ici à supposer que celles-ci peuvent devenir contractiles, c'est-à-dire se transformer en organes phylogénétîquement, par leur action propre, en un mot par génération spontanée. A l'état diffluent, cet animalcule se nourrit, comme toujours, de diatomées et d'isthmies : cet état n'est donc plus la mort, comme le pense Dujardin, ni là ponte, selon Ehrenberg : c'est la vie. Car peu à peu les rameaux retournent au centre, il se refait une boule qui s'encyste, et l'on revient au point de départ (l).
El. Eh bien, ne trouves-tu pas cela étonnant?
Ar. Pas nouveau toujours, à part l'explication, que je crois au moins hasardée. Quant au reste , compare la
(l) Studien ûher Monereny pages 10 à 39.
description de VAmiba diffluens de Dujardin et mieux encore le Monas amyli, et généralement toute la description des monades donnée par Cienkowski, avec ce monère de HsBckel, et tu auras bien de la peine à les distinguer Tun de Tautre.
EL. Allons donc!
Ar. Je puis, sans nuire à ma thèse^ admettre que Haeckel ait trouvé quelques variétés d'Amibes, mais jamais ni des genres ni même des espèces nouvelles. Il n'avait donc aucun droit de leur donner un nom nouveau, beaucoup moins de le donner, comme il le fait (p. 8), au Jfonos amyli et à la V ampyrella àe Cienkowski. Quant à la question de la nourriture, si je soutenais que Pacte d'embrasser ces corpuscules étrangers était un acte de fécondatioriy par exemple, comment ferait-on pour me prouver le contraire ?
El. Mais la fécondation suppose des organes. . .
Ar. La nourriture aussi. Ajoutons que ton Hœckel, après avoir vu son monère se nourrir ^ le voit aussi ientAjster^ pour briser ensuite sa membrane afin de donner issue à de nouveaux spores. Voilà donc un cas de mu/^tp{tca<i6n ; or, celle-ci suppose une fécondation. Tu le vois : ma supposition n'est pas absolument gratuite, mais je ne soutiens pas qu'elle soit vraie.
El. Je te ferai observer que Thistoire naturelle des Infusoires est pleine de mystères. . .
Ar. De mystères? je le crois bien ; mais pour des gens qui veulent expliquer le phénomène de la vie par les In-' fusoires, il ne doit pas y avoir de mystère : tout doit être clair comme le jour. Or, le microscope est un instrument des plus fallacieux . .
El. Je ne dis pas non : il y a le mouvement brow* nien. . .
Â.R. Et les affections des yeus , et les poussières dans
LA D8FBNSB DU PATS. 18
Pair, et Tapparence du creux et du relief, et mille autres circonstances.
El. Oh! mais les bons observateurs savent tout celai
Ar. D'accord ; mais quand on pense que même Ehrenberg s'est souvent trompé, lui qui a passé sa vie à observer ! Et pourtant, il se mettait en garde contre les erreurs. C'est lui qui dit, par exemple, que le mouvement n'est pas une preuve de vie; que si l'on n'observe pas rigoureusement, on est tenté de prendre pour des essaims de monades les fragments de branchies et les parcelles de mucus qui tourbillonnent et se meuvent de mille manières dans l'eau trouble (1). Dujardin aussi s'étend longuement sur le chapitre des illusions.
El. Oh! mais il y a des circonstances où l'iDusion n'est pas possible : la scissiparité par exemple...
Ar. Dujardin en parle beaucoup, surtout pour faire ressortir la difficulté qu'on éprouve à distinguer les espèces. Voici ce qu'il dit (2) :
« Les Infusoires en voie de multiplication par fissiparité ou division spontanée, et mieux encore ceux qu'un accident a dilacérés^ montrent la substance charnue, étirée, transparente, et sans traces appréciables d^organisation intérieure... Les déformations qui en résultent ont donné lieu à rétablissement de plus de trente espèces de MûUer ; car les vrais Infusoires, déjà si remarquables par leur fissiparité, ont la propriété de continuer à vivre, tout mutilés qu'ils aient été, pourvu que le liquide n'ait pas changé de nature, soit par Paddition de quelques nouveaux principes , soit par la privation d'oxygène. -»
Él. Les monères aussi.
Ar. Mon Dieu, tu sais bien que ce que Haeckel appelle monère n'est autre chose que ce que Dujardin appelle
(1) Ehrenberg, InfuHonsthierchen^ page 36;
(2) Infusoires^ page 80*
QUATRIÈME DULOGUE. - LES BARNUMS SCIENTIFIQUES. 275
vrai infusoire; c'est la même chose que Ciènkowski appelle monade^ nom qui date déjà de O.-F. Miiller : il a juste un siècle. Je persiste à penser qu'il est de bonne foi impossible d'accorder aux monères de Hœckel autre chose qu'une place fort subordonnée comme variétés d'une espèce déjà connue, et qu'il n'a aucunement le droit de leur donner le nom de genre ou de famille.
El. Ce nouveau nom de monère t'agace beaucoup, à ce que je vois?
Ar. Non sans quelque raison. Je constate d'abord que ton auteur a un but qu'il veut atteindre per fas et nefas.
El. Est-ce que tu lui ferais un crime d'avoir un but?
Ar. Un but à atteindre scientifiquement est autre chose qu'un parti pris. Or, M. Hœckel a une marotte qui prime tout chez lui : celle de supprimer Dieu ; elle ressort de mille passages, mais surtout du suivant :
« J'ai montré, dans ma Morphologie générale^ que a l'acceptation d'une génération spontanée ou archim gonie arrivée une ou plusieurs fois e§t devenue maince tenant un postulat logique de la science naturelle « philosophique. La plupart des naturalistes qui ont ce traité cette question raisonnablement avaient cru de* « voir admettre que la cellule était le plus simple de « tous les organismes nés par génération spontanée, et « d'où se sont développés les autres. Mais toute vraie flc cellule présente déjà une composition de deux parties a différentes : noyau et plasma. Évidemment, la naisa sance immédiate d'un tel composé par la génération « spontanée n'est pas facile à concevoir ; d'autre part, a celle d'une substance organique parfaitement homocc gène, comme le corps albuminoïde sans structure du <c monère, se conçoit beaucoup plus aisément (1). *
(1) SUditu aher Moneren^ page 5. .
276 LA DJÉFEN8E DU PATS.
El. Je ne vois rien encore qui me choque. Hœckel se fonde sur un ouvrage antérieur pour établir qu'une génération spontanée d'un protoplasme vivant est possible, voilà tout.
Ab. Eh bien! c'est assez. Quand on veut se débarrasser de Dieu au moyen des infusoires, c'est bien le moins que l'on ait des preuves solides et qu'on ne commence pas par invoquer un postulat! Mon Dieu! la filiation de ses idées est bien facile à suivre : « Si je dis qu'un bœuf est venu tout seul, on ne me croira pas; mais, si je puis faire voir une petite boule de gélatine tremblotante, et si après j'affirme que c'est de là qu'est venu le bœuf au bout de quelques millions de siècles, on est capable de me croire. » Voilà le fond de sa pensée.
El. Tu traites, ce me semble, assez légèrement une question d'une si haute importance.
ÂR. {se levant et se promenant de long en large). Mais, dans notre monde si éminemment logique, c'est le nom qui fait tout : sans nom, pas de salut. Quand l'épicier veut vendre un vieux cirage qui ne va plus, il l'appelle mélanocire, ou baume de Nigritie, ou n'importe quoi; alors, ça va conmie sur des roulettes. Hssckel l'a bien compris, et voilà pourquoi il a inventé le nom de monère^ dont le besoin ne se faisait pas sentir ; voilà aussi pourquoi, non content de ses propres découvertes, il a emprunté celles des autres pour en faire des familles, des genres, des espèces.
M. Hseckel est un homme fort savant, et je le crois de bonne foi; mais il est très-fSàcheux qu'emporté par ses idées préconçues, et alléché par la fausse gloire de se faire le chef d'une école scientifique, il ait voulu inventer un nom inutile pour des êtres dont la nouveauté est fort contestable; et qu'il Tait pris d'un ton si haut pour sou-
tenir des théories absolument dépourvues de preuves, qu'involontairement je me suis senti entraîné à voir, à tort sans doute, dans ses procédés, une certaine analogie avec ceux du célèbre Barnum.
El. (furieux). Allons donc!
Ar. Ne te scandalise pas : la race des Bamums scientifiques est déjà ancienne : Paracelse, Cardan, le docteur Dee, Mesmer et bien d'autres l'ont illustrée; mais c'est depuis une trentaine d'années qu'elle a pris un nouvel essor, et à peu près dans toutes les sciences. Le Barnum scientifique est un homme qui a fait des études sérieuses et qui est très-savant dans la science qu'il a cultivée ; seulement, il lui manque la sincérité. Perdu au milieu d'une foule aussi savante que lui, il voit deux moyens de se faire connaître : le premier, fort honorable, qui consiste à travailler mieux que les autres; le second, celui d'entrer dans la carrière des Banmms, c'est-à-dire de profiter du goût qu'on a pour le merveilleux pour mettre en avant quelque proposition insoutenable, afin de faire parler de soi. Voilà le moyen qu'il préfère, parce qu'il est le plus court pour arriver à la renommée. L'art des Bamums présente diverses ressources : tantôt on attaque quelque théorie bien établie en la chicanant avec talent ; d'autres fois, on s'en crée une fort creuse, mais que l'on étaye habilement de quelques observations ou expériences faites de parti pris, pour soulever des discussions, autant de réclames pour le rusé inventeur; ou bien on prend l'idée d'un autre, on en fait la critique sur un point insignifiant ; en la corrigeant, on la travestit, et on s'en dit alors l'auteur ; mieux encore, on s'empare des découvertes d'autrui et ou leur donne un nom nouveau. Bref, le Barnum est un poseur, et autant je respecte la vraie science honnête et sincère, autant je déteste les Barnums scientifiques.
El. Où prends-tu que Hœckel ne soit pas sincère ? Dis qu'il a pu se tromper, mais
Ar. Dieu me garde de vouloir rien insinuer contre la sincérité de M. Hœckel; je dis seulement que ses convictions sont si fortes, pour ne pas dire violentes, qu'elles exercent sur son jugement une influence fôcheuse, à tel point qu'il croit avoir découvert des mines de Golconde sur un terrain déjà épuisé par ses devanciers. Lorsqu'il nous dit que le corps des monères n'est autre chose qu'une petite motte albuminoïde homogène, et qu'il ajoute : so befremdend dies auch klingen mag (1), « quelque étrange que cela puisse paraître » , en parlant à tout un monde de micrographes qui ont vu et décrit à satiété le même phénomène, que veux-tu que j'en conclue? De deux choses Tune : ou il faut admettre qu'il se fait illusion, ou bien il faut le soupçonner de barnumisme.
El. Tu n'en as pas le droit.
Ar. Ce serait un postulat^ comme le sien. L'a-t-il démontré, le sien ?
El.' Les postulats ne se démontrent pas; mais le sien est fondé sur l'opinion des meilleurs penseurs....
Ar. S'il en était ainsi, j'en serais vivement fâché, dans l'intérêt même de son postulat^ que je voudrais voir établi sur des bases plus solides. Car, que signifie aujourd'hui un penseur? Pas comme autrefois, un homme cherchant la vérité. Un penseur est un homme qui eut tive le sophisme, qui veut faire éclat par la singularité des maximes qu'il débite, et qui, faute de mieux, demande à renverser la société et à mettre en haut ce qui est en bas. Eh bien I tout cela^ c'est du barnumisme.
El. Alors, en un mot, pour toi, Hœckel est un Barnum?
(1) Studien ûher Monerên, page 3.
Ab. {se rasseyant)» Nullement ; je voudrais seulement pouvoir le mettre en garde contre Técueil qui l'attend s'il persiste dans la même voie. Je lui objecte qu'il se hâte trop de créer des familles, des genres, des espèces, là où Dujardin et d'autres après lui ont déclaré avoir de la peine à distinguer même les individus (1). Je trouve que ses arguments manquent souvent de solidité. Où at-il démontré, par exemple, V indépendance de ses monères, lui. qui veut qu'ils soient nés tout seuls, par archigonie (2), autrement dite génération spontanée ? Il prétend que ce ne sont pas des œufs, parce qu'il n'y voit pas de noyaux et parce que leur cycle de développement est complet. Mais a-t-il démontré qu'il ne puisse pas y avoir des œufs sans noyau, puisqu'il y a des animaux sans noyau ? Est-il bien sûr que ce ne soient pas des œufs d'entozoaires, de poissons ou de crustacés mis accidentellement en liberté ? A-t-il obtenu plusieurs générations de ses monères ? Il ne le dit pas. Mais ce qui l'intéresse avant tout, c'est d'établir sur ces données plus que douteuses la théorie du protoplasme, qui consiste à admettre que la matière peut se grouper ab initio de telle façon qu'il en sorte spontanément le phénomène de la vie. Et avec quelle conviction encore ! « L'exactitude de « cette théorie n'est nulle part démontrée à un si haut « degré, ni en même temps d'une façon si simple et si a irréfutable que par les phénomènes vitaux des moa nères (3). » Au moins lui conserve-t-il quelque part la <jualité d'hypothèse? Nullement; il en raisonne comme d'une chose démontrée; il nous parle (p. 22) d'une
(1) Dujardin, InfttsovreSy p. 116.
(2) C'est l'orthographe adoptée par Hœckel, dérivée probablement d'àpx^Y^'^^^v qui se trouve dans Eschyle ; mais alors il faudrait dire archigénie. Il me semble préférable de dire archégonie, du mot également existant àpxélfovoÇ.
(3) Studien ûber Monerên, page 48.
« animation organique {organische Beseelung) ]», c'est toujours la vie donnée à son monère par voie organique spontanée ; de même (p. 19), « il est très-probable (tou- « jowrsleL probabilité I) que les simples vacuoles deviena nent phylogénétiquement (par création naturelle) des c vessies contractiles ^ . Enfin, comme couronnement, après avoir si minutieusement décrit la voracité et les mouvements si agités de son monère, il déclare (p. 22) qu'il est tout aussi possible que cet être soit une plante qu'un animal.
El. £h parbleu! dans le monde microscopique, tout est possible.
Ar. Pardon! Ou le monde microscopique est une fantasmagorie, ou il faut admettre qu'un être visqueux ou gélatineux, doué de mouvements rapides, et qui entoure sa proie, qui Tassimile et puis en rejette les parties non assimilables, doit appartenir au règne animal, car, dans le règne végétal, l'assimilation se fait autrement. Ce doute qu'Use permet n'a d'autre but que celui d'expliquer d'un seul coup par son monère l'origine de la vie végétale en même temps que celle de la vie animale. Il veut que son monère puisse dire :
Je suis oiseau, voyez mes ailes
Je suis souris, vivent les ratsl
El. Eh bien ! mais tu sais que les deux règnes se confondent....
ÂR. De grâce, mon bon ami, ne touchons pas à ce chapitre, qui nous conduirait trop loin. Dans le cas spécial qui nous occupe, l'assertion de Hssckel ne laisse que le choix entre une inconséquence puérile ou une arrièrepensée comme celle que je viens d'indiquer.
EL. Ah ! mais, soyons juste enfin ! Ces descriptions qu'il fait ont pourtant tous les caractères de la véracité ?
Ak. Pas de la nouveauté à laquelle il prétend. Du reste, une chose que je ne conteste pas, c'est le talent de l'auteur, et, si j'avais l'honneur de le connaître personnellement, je le prierais de vouloir bien, comme faveur, me dire, d'abord de quelle façon lui, darwiniste, arriverait à expliquer les facultés intellectuelles dont il est si largement doué, par une échelle commençant au monère et finissant à l'homme, et ensuite comment cette conception essentiellement darwinienne pourrait se concilier avec sa proposition 1 , ainsi conçue : ce Tous les monères restent des cytodes leur vie durant : jamais ils ne passent à l'état plus élevé de cellule, puisque jamais il ne se forme des noyaux dans leur protoplasme (1). » Du reste, ses monères n'ont pas été acceptés par les micrographes.
El. Ah ! par exemple !
Ak. Je n'en veux pour preuve que le cri de détresse lancé par son acolyte Moritz Wagner, qui s'exprime ainsi : oc La haute importance de cette découverte de (( HsBckel relativement au transformisme ne nous paraît « pas avoir été appréciée à toute sa valeur, ni par les « naturalistes ni par les philosophes. La pleine recon- « naissance du mérite d'un contemporain a été de tout « temps difficile à atteindre (2). » Lisez entre les lignes : « Ça ne mord pas !» J'en ai, du reste, d'autres preuves. (// tire des fascicules de sa poche.) Voici une publication de MM. Dallinger et Drysdale sur certaines monades observées par eux. Ils disent ici de l'une de celles-ci « qu'ils n'ont pu y remarquer aucun corps défini pouvant être considéré comme un noyau à aucune époque
(1) Studien iiber Moneren, p. 64. Comparez avec Protogenes^ page 368 ci-dessus.
(S) Neueste Beitrage zu den SPreitfragen der Entwicidungslehre, article publié dans VAllgemeine Zeitung d'Augsbourg, suppl. n» 301, année 1873.
du développement (1). » Et pourtant ils n'adoptent pas pour cela le nom de monère. D'ailleurs, dans tout le cours de leur écrit, de Hœckel ne verbum quidem.
El. Oh ! il a assez d'adhérents, va !
Ar. Je le crois bien ; et puis tous les journaux ne Tappellent-ils pas « un des penseurs les plus hardis du jour » ? Cela veut dire un de ceux qui savent braver la logique et la vérité avec le plus de conviction. (// arpente le labora^ toire en gesticulant.) Et puis, n'a-t-il pas inventé un nom? n Ta fait innocemment, lui, emporté par la fougue de son esprit. Mais que de gens font cela uniquement pour se donner de l'aplomb ! Car quand on a inventé un nom, on arrive à Tétat de Bamum adulte. Alors commence le phénomène de la reproduction. Les petits Barnums se font par fissiparité : arrivés à Tâge de Tadolescence, ils lancent dehors leurs petits écrits ou pseudopodes^ puis les uns s'agglutinent aux autres comme les amibes, ils font cercle autour du Bamum leur père commun, et alors ça s'appelle une école. C'est ainsi que s'établissent les théories les plus saugrenues. Quand elles ont passé par cinq ou six mains, elles sont sauvées. Et plus une théorie est saugrenue, plus elle a de chances de réussite.
El. {yeooé). Ce qu'il y a de certain, c'est que tu as une franchise qu'on n'accusera pas d'un excès de politesse.
Ar. Mon cher ami, sous ce rapport-là il me reste encore beaucoup à apprendre de mes adversaires. Je ne suis pas encore arrivé à cette divine grossièreté, cette gôttliche Grobheit dont ils ont eu jusqu'ici le monopole. Permetsmoi de te lire quelques fleurs de rhétorique cueillies dans leur jardin à l'adresse des idiots qui pensent comme moi. {Il sort son carnet de la poche.) Y oici d'abord le docteur Charles Zittel :
« Si certains philosophes veulent nous faire accroire
(1) MonthVy microscopioàl Journal^ London. Numéro de févr. 1874, p. 69.
« que tous les êtres sont sortis parfaits de la main du c< Créateur... la science naturelle doit décidément s'op- « poser à de pareilles manières de voir (1). »
Tu le comprends, ce certains ironique et méprisant ? et veulent nous faire accroire? C'est nous qui sommes les Bamums alors ? Tu yois que nous sommes quittes. Voici maintenant Moritz Wagner :
a Ce ne sont pas seulement les adhérents zélés de la « foi du charbonniei^ mais malheureusement aussi certains « écrivains plats libéraux^ qui, en toute occasion, se « servent du mot matérialisme comme d^une expression « à effet, pour insulter et mettre en suspicion, aux yeux « d'une multitude bornée^ qui ne comprend pas Téqui- « voque insidieuse de ce mot, les partisans d'une concept « tion religieuse (!I) de la Divinité et de l'Univers un peu (( différente de la leur.. . L'accusation de matérialisme est « souvent jetée si généreusement et si légèrement à la (( tête d'une conception du monde fondée sur la philoce Sophie naturelle, et ayant la conscience de sa dignité (( morale, qu'en lisant sans parti pris certaines critiques, ce on ne sait vraiment pas si cette perpétuelle confusion « qu'on voit faire de deux choses totalement différentes, (( et cette invocation, souvent pas plus justifiée, de ce « qu'on appelle idéalisme ou spiritualisme, sont unique- « ment dues à un engourdissement nébuleux et au tem- (( pérament bilieux d'un auteur très-honoré ; ou bien s'il a ne s'y mêle pas aussi peut-être un peu à^gnorance et « àe stupidité (2) . d
El. Eh bien, ma foi, il a raison !
Ar. Il a raison d'accuser ses contradicteurs d!igno^ rance^ de stupidité^ à^ engourdissement nébuleux? Il a raison de parler de multitude bornée j de plats libéraux^
(1) Allgemeine ZeitunÇf supplém. du 6 juillet 1873.
(2) Allgemeine Zeitung^ supplém. du 25 oct. 1873, p. 4523, col. 2.
28/il LA DÉFENSE DU PATS.
de foi du charbonnier ? £h bien, qu'on me pardonne alors mon Bamum I
El. On n'a qu'à ouvrir la bouche sur les sciences naturelles, pour être tout de suite traité de matérialiste !
Ar. Il parait que ce mot vous offense, vous autres; car Moritz Wagner, dans ce que je viens délire, se permet de l'appeler une conception religieuse! et encore seviement un peu différente de la nôtre ! Après cela, il faut tirer Féchelle.
El. Hœckel a très-bien montré qu'il y a deux espèces de matérialisme
An. Effectivement , tu fais bien de me rappeler ce passage ; le voici : il y distingue le matérialisme scientifique (c'est celui que nous discutons ici), et le matérialisme moral ou éthique^ lequel n'a, dit-il, rien de commun avec l'autre : il est sermiel^ c'est-à-dire, d'après la description qu'il en fait, il est tout simplement la crapule sous toutes ses formes. Celle-là, il ne faut pas la chercher chez les naturalistes, ni chez les philosophes, mais, — et ici il place une de ces insolences dont les fanatiques comme lui ont seuls le secret. Voici ce qu'il dit :
« Ce matérialisme, on doit le chercher chez les princes (( de l'Église et chez tous ces hypocrites qui, sous le ce masque extérieur d'une pieuse adoration de Dieu, « n'ont exclusivement pour but que la tyrannie hiérar- (( chique et l'exploitation matérielle de leurs semblables. « Insensibles à la noblesse infinie de la matière brute et « du monde magnifique de phénomènes qui en ressort, dc inaccessibles aux attraits inépuisables de la' nature, et « ignorant ses lois, ils accusent d'hérésie et de péché (( toutes les sciences naturelles, ainsi que la civilisation « qui en découle, tandis que ce sont eux qui pratiquent
QUATRIÈME DIALOGUE. - LES BAfiNUMS SCIENTIFIQUES. 285
ce ce matérialisme coupable sous la forme la plus a odieuse (1). »
Qu'en dis- tu?
El. Quel langage mâle ! Comme il écrase ces gens-là !
Ab. (ironiquement). On peut en citer, en effet, de ces princes de l'Église crapuleux, dont il parle. I/un s'appelait Aflfre, Tautre Darboy. En fait d'ignorants livrés à la sensualité, nous avons le père Secchi. La foi du charbonnier est bien représentée par cette multitude bornée qui se faisait naguère tuer sur le champ de bataille pour ramasser les blessés , et par ces engourdies nébuleuses qui attrapent journellement le choléra et la fièvre en s' obstinant sottement à soigner les malades dans les hôpitaux. Les philosophes éclairés, ceux qui savent reconnaître la noblesse infinie de la matière brute^ sont bien éloignés d'imiter cette crapule !
El. (veœé). Comme tu parlerais d'or, s'il n'y avait eu les persécutions, les guerres de religion, les horreurs de l'Inquisition !
Ak. Mon bon ami, sache-le, le jour où tes Hœckel et Wagner auront le dessus (ce qui sera un symptôme de l'approche de la MORT SOCIALE), on les verra renouveler toutes les atrocités dont tu me parles, et les prisons de l'Inquisition seront rouvertes pour y recevoir les scélérats qui croiront en Dieu !
El. (indigné). Allons donc!
Ar. {se promeruint). Tout se tient par une logique inexorable. De même qu'au nom de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité, nous avons vu fusiller les otages, de même aussi, au nom de la libre pensée, on verra un jour brûler ceux qui professeront une croyance religieuse.
El. {en colère). Exagérations abominables!
(1) Schopfungsgeschichte, 4« édition, page 33.
Ar. Mais revenons à M. Hœckel, lequel, s'il est hautement doué du côté de Tintelligence, paraît Têtre moins du coté du caractère. Voici de quelle façon il parle d'un adversaire :
« Keichert, professeur d'anatomie humaine à Berlin, a et qui fut appelé en i 858, pdr un bizarre acddentj à « succéder à rimmortelJean Millier, etc. (1). »
El. Eh bien! quoi?
Ar. Que signifient ces mots : par un bizatre accident? Et bizarre n'est même pas la traduction exacte de wunderlich^ qui a ici le sens de cocasse. Or, que M. Haeckel dise : ce Reichert a tort, » c'est tout naturel ; qu'il mette Reichert en contradiction avec lui-même., s'il le peut, c'est de la bonne guerre ; mais qu'il trouve bizarre ou cocasse que Reichert ait été nommé professeur, cela veut dire en toutes lettres ; ce Cet homme-là ne mérite pas sa place : cherchez à vous en débarrasser. »
El. (décontenancé). Je ne dis pas C'est un peu
raide
Ar. Oh ! il n'y a pas deux manières d'envisager cela. Je ne le condamne pas pour avoir dit des impertinences au professeur Riitimeyer, de Bâle, parce que celui-ci a déclaré que la Schœpfungsgeschichte n'a aucune valeur scientifique (2). Qu'il s'étonne, si tel est son plaisir, de Faveuglement du professeur His, de la même ville (3), ou de la déraison hautement comique (ft) de Tethnographe Bastian, de Berlin, parce que ces messieurs ne veulent absolument pas reconnaître combien cela serait commode pour la science si le darwinisme était une vérité. Toutes ces excentricités, on peut les lui pardonner,
(1) Studien iiber Moneren, page 48.
(2) Schôpfungsgesch.j p. xxiii.
(3) Ihid,f p. xxYi.
(4) Il>td.,p. xxviil.