CINQUIÈME DIALOGUE. - ATTRACTION MOLÉCULAIRE
à qui j'emprunte ces expériences (1), explique ces effets par la lutte entre la cohésion de Tessence et l'attraction moléculaire de l'eau.
El. (réfléchissant). Alors, selon toi, les mouvements du sarcode ne seraient pas la vie , mais résulteraient d'une lutte analogue ?
Ar. Suis bien mon raisonnement. De quoi s'agit-il? D'une masse minime sans organes et même sans fibres musculaires. Dans ces conditions, Texistence de la vie serait contraire à toutes les lois, que dis-je? aux axiomes mêmes de la physiologie.
El. Je ne dis pas non, mais enfin nous y voyons les phénomènes de la vie.
Ar. Quelle est, sous le microscope, l'ampleur d'une contraction ou expansion d'un amibe d'un dixième de millimètre, par exemple?
El. Eh ! sous le microscope, un mouvement sarcodique, avec un grossissement de 600 à 700 diamètres, peut bien avoir l'ampleur, voyons, d'un quart de pouce.
Ar. Soit 6 millimètres environ. Prenons une moyenne de 600 diamètres ; l'ampleur réelle ne serait alors que d'un centième de millimètre ?
El. a peu près.
Ar. Or, crois-tu qu'un pareil mouvement imperceptible ne puisse pas se produire par la simple attraction moléculaire du verre ? Le sarcode semi-fluide; visqueux, tend par son attraction moléculaire propre à se contracter en boule. L'attraction du verre s'y oppose : comme il n'est pas absolument homogène dans toute sa masse, il étire le sarcode irrégulièrement ; de là les pseudopodes : il y a lutte. Deux amibes, également gluants, se rencontrent sans se chercher': ils se collent mécaniquement l'un à
(1) Voir le Philoso'phicdl Magasine de Londres, octobre 1861) mars 1862^ juin et novembre 1864.
Vautre ; nouvelle lutte , où le plus fort remporte et entraîne Tautre dans une nouvelle forme globulaire... ÉLè Et la diffluence ?
Ar. Je l'explique, comme Ehrenberg, par la putréfaction. Ce n'est peut-être pas vrai; mais toi, tu n'en sais pas plus long que moi à ce sujet.
El. Et les rhizopodes ?
Ar. C'est autre chose : je ne te parle que des amibes, des trop célèbres monères de Hœckel, et de leur prétendue génération spontanée.
El. Tu as beau dire, quant à cette dernière, nous avons des preuves irréftitables. Tout dernièrement, le docteur Bastian a obtenu des bactéries dans une infusion de navets contenant des rognures de fromage...
Ar. Oui, et Pouchet et d'autres ont pris du foin et diverses autres matières organisées. Mais les ont-ils faiU les navets? Tont-ils créé eux-mêmes le foin?
El. {se récriant). Allons donc !
Ar. 11 faudrait cela pourtant. S'ils veulent que je croie à la génération spontanée, ce n'est pas en me montrant des transformations de matières organisées qu'ils y parviendront. Non ! il faut qu'ils me fabriquent de toutes pièces, au moyen de la chimie minérale, des navets, du foin, du fromage.
El. C'est excessif, cela.
Ar. Comment I excessif? Vous niez un Créateur : faites donc voir que vous savez faire des plantes et des animaux sans aïeuls.
El. Je t'y attendais : ce que tu demandes est fait Voici la dernière recette publiée par M. Huizinga, de Groningue. Il prend 25 parties en poids de sucre de raisin, 2 de nitrate de potasse, 2 de sulfate de magnésie, 4 de peptone, et 967 d'eau distillée additionnée d'une petite fraction de phosphate de chaux. Ayant fait bouillir
CINQUIÈME DIALOGUE. — GIÈNIÉRATION 3P0NTAN1$E. 293
ce liqnide pendant dix minutes, il a aussitôt bouché le ballon avec une plaque de terre réfractaire préalablement exposée à un feu très- vif ; il a laissé refroidir, puis il a mis le tout à digérer à une température de 30^ centig. Trois jours après, il trouve le ballon rempli de bactéries (1). Qu'en dis-tu î vas-tu me répondre par la vieille rengaine des spores dans Tair ?
Ar. C'est curieux ! très-curieux ! Dis donc, où a-t-il pris le sucre de raisin et le peptone ? Car l'un est tiré du règne végétal, l'autre du règne animal.
El. Le sucre de raisin? Ma foi, il ne le dit pas : c'est peut-être celui du commerce; peut-être Ta-t-il fabriqué lui-même, par l'amidon...
Ae. Il savait donc faire l'amidon? je veux dire, le créer de toutes pièces? comme l'urée, par exemple ? El. Oh ! l'amidon... c'est autre chose.
Ar. Ah ! Et le peptone ?
El. Le peptone, il le dit. Il a traité l'albumine d'œuf dans du suc gastrique artificiel fait avec l'extrait de pepsine.
Ar. A-t-il fait l'œuf? a-t-il fait la pepsine ? El. {impaiimlé). Quelles demandes l Ar. Elles ne sont pas hors de propos ; car tant que vous opérerez sur des substances organisées, comme l'ont fait Fouchet, Bastian, Huizinga et tant d'autres, la génération spontanée ne sera pas acceptée par moi. La matière organisée a des propriétés particulières que nous ne connaissons pas : entre autres celle, dans les petits organismes surtout , de résister à des températures incroyables, fort au-dessus des 100^* de ton M. Huizinga. Comment veux-tu, en présence défaits pareils inexplicables, que j'ajoute foi, ici, à la naissance spontanée
(1) Monthly microscopical Journal, n© de janvier 1874, pages 24 et 25.
294 TJi Dl^FENS» DU PAY8.
d'un Penicillum yiaucum; là, à celle de bactéries? Non, non l si vous opérez sur du foin, ]sur des navets, sur de Talbumine, faites-les d'abord par la chimie minérale toute seule, et alors le doute ne sera plus permis. Yoilà comment j'entends la génération spontanée*
El. {vexé). Tu voulais dire quelque chose sur le 6athybiiÀS^ je crois ?
Ab. Ah I justement : j'ai trouvé dans ton ami Hœckel tout l'historique de l'affaire. Voici : lors de l'exploration du fond de F Atlantique en .1857 pour la mise du câble télégraphique, le professeur Huxley, de l'Ecole des mines de Londres, crut voir, dans une espèce de mucus ou de glaire retirée du fond de la mer par des dragages à des profondeurs variant entre 1,500 à 4,000 àiètres, quelque chose de vivant, et, sans se donner la peine de vérifier si ce quelque chose vivait réellement ou non, il lui donna crânement, avec ce sans-façon dont nous avons vu chez MM. les micrographes d'éminents exemples, le nom de bulhybius. Sans entrer dans de plus longs détails, disons qu'en 1868 Huxley reprit ses observations, en examinant surtout les corps étrangers qui se trouvaient mêlés, presque incorporés à cette masse muqueuse. Il les appela coccolithes et coccosphères : ils ne nous intéressent pas.
El. Pardon si je t'interromps, mais tu oublies de dire que le docteur Carpenter et le professeur WyviUe Thomson, d'Edimbourg, ont reconnu du sarcode vivant dans cette masse : on pouvait donc très-bien l'appeler baihyhius.
Ar, Où est la preuve que ce sarcode vivant soit venu du fond de la mer ? Car, ne l'oublie pas, c'est là pour ces messieurs le point important, attendu qu'ils veulentfaire passer le bathybius pour le père de tous les êtres, né lui-même par spontéparité sous l'influence de l'énorme pression de la mer. Un vertu de quel principe de physique cette
pression puisse devenir un élément générateur, manet aUa mente Hœckelii repostum ! Quoi qu'il en soit, où est la preuve, je le répète, que le sacorde vu par Carpenter et Wyville Thomson soit venu du fond de la mer? La charge a bien pu, en remontant, attraper quelque atome vivant, quelque polype microscopique à la recherche d'un rocher où planter son polypier. Mais peu importe, car le bathybius examiné par Hœckel n'était certainement pas vivant, puisqu'on le lui avait envoyé conservé dans de Fesprit-de-vin.
El. Mais il y a appliqué les réactifs du protoplasme. . . Ab. Les réactifs peuvent montrer que le corps est albuminoïde, mais jamais qu'il a vécu. Mais notre monéromane ne s'est pas arrêté à si peu de chose : il a aussitôt rangé le bathybius dans ses monères, d'autant plus que Huxley lui a fait le compliment assez équivoque d^appeler sa trouvaille Bathybius Hœckelii (1).
El. Eh bien, c'était reconnaître les éminents services de ce savant...
Ar. Oui, si le bathybius vivait : mais je possède, sans plus y perdre mon temps, la preuve la plus convaincante qu'il ne vit pas. Car voici le professeur Moritz Wagner, le séide, le pedissequus de Haeckel, qui a la franchise, étonnante pour un athée, de s'exprimer ainsi : « Ernest Hœckel appelle aussi ce bathybius un mo- « nère, mais inexactement, je pense; car on n'a pas « encore observé chez lui les apparences de vie de tous ce les monères, savoir: le mouvement, les changements (( de forme, la propagation par fissiparité (2). »Tu comprends qu'un aveu pareil, venant d'un adversaire acharné, me dispense de faire d'autres recherches.
(1) Yoïr Studien uher Afoneren, pages 86 à 106.
(2) Allgémeine Zeitung d'Augsbourg, supplém. du 28 oct. 1873, p. 4362, l'* colonne.
Él. Mais enfin, ce bathybius, que serait-il alors, selon toi ?
Ar. Mon Dieu, c'est très-facile à expliquer. C'est du détritus animal et végétal accumulé depuis des siècles, voilà tout. Dans un immense charnier comme TOcéan, ce n'est pas étonnant. Au lieu d'être du protoplasmey mon cher {il frappe Éleuthère sur F épaule) , c'est de VhystaloplasmCf c'est le dernier mot de la décomposition, c'est la mort et non pas la vie (1) !
Él. {se résignant). C'est possible : cela n'empêche pas le reste d'être vrai.
Au. Il faudrait pour cela que là logique de M. Hœckel fût un peu plus solide qu'elle ne l'est. Ici, par exemple, après avoir dit que Darwin déclare ne pas devoir en aucune façon s'occuper de l'origine de la vie, il fait remarquer que « tout penseur qui aura lu cet ouvrage a doit se faire la demande d'où est venue la première « forme la plus simple (2). » Il avoue donc que le penseur doit trouver hautement intéressante cette recherche de l'origine. Que dit-il maintenant dans sa Schœpfungsgeschichte ? a Tout le monde organique- a-t-il une origine
(1) Au dernier moment, je trouve cette opinion confirmée par le professeur Wyville Thomson lui-même, dans une lettre datée de Melbourne, le 17 mars 1874, et résumée dans U Nature, de Londres, n* du ^5 juin de la même année. Elle contient un récit détaillé du voyage du Challenger^ et entre autres le passage suivant : « M. Murray a eu l'idée, par suite des données recueillies dans l'Atlantique, de combiner avec les sondages l'emploi du filet à différentes profondeurs comprises entre la surface et 150 brasses, et d^examiner les échantillons obtenus par ces deux moyens. Et ce double travail l'a fait arriver à cette conclusion (à laquelle je 8t4is maintenant forcé de me rallier complètement^ bien qu'elle soit certainement contraire à mon opinion antérieu>re) : que la masse de la matière qui tapisse le fond dans les eaux profondes est toujours dérivée de la surface » (p. 143, 2« colonne). Donc, comme le dit fort bien Ariste à la page 294, le sarcode vivant ne provenait pas du fond, mais de la surface. Ailleurs, le professeur W. Thomson avoue que le fond contient des masses de cadavres de foraminifères, etc.
(2) Studien iiber Moneren, p. 177.
ce commune, ou est-il sorti de plusieurs actes dé gêné- Ci ration spontanée ? Cette question généalogique fonda- « mentale paraît tout d'abord avoir une importance « extraordinaire. Vous verrez toutefois bientôt, en y ce regardant de plus près, qu'elle n'en a pas, et qu'au c contraire elle n'a au fond qu'une signification trèscc subordonnée (1). » Voilà la recherche de l'origine tombée à zéro. Le penseur de tout à l'heure n'est qu'un idiot !
El. Si tu vas éplucher comme cela un auteur... Dans deux ouvrages différents, il est presque impossible qu'il n'y ait çà et là quelque légère contradiction.
Ae. Légère? sur un point fondamental? Tu es bien indulgent. Mais chez vous autres athées, c'est un parti pris de nier l'importance de la question de l'origine. Holbach, nous l'avons vu naguère, n'a pas fait autrement (2). Ailleurs, page 8, Hœckel est même plus explicite : ce La création, comme origine de la matière, ne « nous concerne en aucune façon. Cet événement, s'il ce est jamais arrivé, est entièrement en dehors de la « connaissance humaine, et ne peut donc être jamais « l'objet des recherches des sciences naturelles, » C'est carré, comme tu vois.
El. Mais c'est bien mon avis aussi !
Ar. Comment! c'est ton avis aussi? Mais tu oublies alors la prétention de ton école de tout prouver, absolument tout, par la science seule ? Vous niez Dieu, vous lui substituez la science : il faut alors que là science puisse être Dieu. Vous devez pouvoir tout démontrer, et il ne vous est pas permis de nous dire : a Telle chose ne nous regarde pas ; elle est en dehors des connaissances humaines. » Vous êtes tenus de remplir votre programme jusqu'au bout!
(1) Page 369.
(2) Voir ci-dessus, la
page 239.
Él. {haussant les épaules). J'aurais donc à répéter ce que je t'ai dit l'autre jour?
Ab. C'est justement ce que fait Hœckel : il apporte les mêmes arguments que tu m'as présentés, et que j'ai déjà réfutés (1). Mais le premier œuf^ que diable I il a existé, lui (2) ! Il ne nous est pas venu d'une autre planète, voyons !
ÉL. C'est la loi de révolution qui explique cela I
Ab. Justement. Et ton auteur est un darwinien à tous crins.
Él. Je le crois bien, ma foi !
Ab. Mais sans admettre de réplique. Point de ces fades réserves qui laissent poliment une échappatoire à l'adversaire aplati. C'est rasoir ! Vous n'êtes pas darwinien? Vous n'êtes pas homme. Ma foi! il me semble entendre Pancrace : <c Oui, ignorant que vous êtes, c'est ainsi qu'il faut penser ! »
Él. Je suis bien curieux de savoir ce que tu vas me dire là-dessus.
Ab. Ohl je sais bien que le darwinisme, c'est votre grand cheval de bataille. Voyons comment le traite notre Hœckel. Il répond ici à l'objection qu'on lui fait, savoir : qu'au fond Darwin n'a émis qu'une hypothèse^ et que dès lors on est en droit de lui opposer une autre hypothèse^ celle d'après laquelle les espèces se sont développées non pas d'un pèrei commun, mais chacune séparément. Voici sa réponse : a Mais tant qu'on n'a pas « montré comment cette origine est à concevoir et quelle « est cette loi de la nature ; tant qu'on ne pourra pas « même faire valoir des explications probables pouvant ce militer en faveur d'une origine indépendante des es^ « pèces d'animaux et de plantes, cette contre-hypothèse
(1) Voir le chap. xxviii, et passim, ,
(2) Voir la page 259*
« ne sera en réalité pas une hypothèse du tout, mais « nne manière de parler qui ne dit rien, vide de <c sens (1). »
El. Je suis de son avis.
Ar. Tu ne vois pas alors que c'est là absolument ce que Ton peut répondre mot à mot à l'endroit de votre théorie darwinienne? C'est vous qui ne montrez pas comment Torigine que vous supposez est possible; c'est vous qui ne savez pas expliquer cette loi de la nature que vous proclamez ; c^est vous qui ne nous donnez pas des explications probables d'une origine commune des espèces ; c'est vous enfin qui allez contre Texpérience des siècles! Mais, en vérité, là-dessus vous avez, vous autres, un toupet renversant! Hœckel ne dit-il pas effrontément, quelques lignes plus bas, que « la doctrine « de Darwin n'accepte pas ces sortes de relations incon- « nues ; qu'elle se fonde sur des propriétés générales des « organismes, depuis longtemps reconnues? »
El. Eh bien, c'est vrai I
Ab. Ah ! c'est vrai? Écoutons alors encore une fois ton auteur : ce L'hypothèse de la génération spontanée « n'est pas démontrée positivement, en ce sens qu'on « n'a jamais encore vu naître des organismes sans le <t concours d'aïeux (2). »
El. C'est de la génération spontanée qu'il parle ici, et nullement de l'évolution darwinienne.
Ar. Les deux se tiennent, monsieur Èleuthère : Tune ne va pas sans l'autre. Du moment qu'il n'y a eu besoin de créer qu'un seul organisme pour les avoir tous, on peut très-bien supposer un sarcode venu tout seul, par spontéparité ; et réciproquement, si le pigeon peut devenir un épervier, il n'y a pas de raison pour ne pas
(1) Schôpfungsgeschichte, page 27.
(2) Studien ûher Monererif page 178.
âOO LA DÉFENSE DU PAYS.
admettre que le bœuf soit le descendant du rat, et le rat celui du monère né tout seul. Eh ! c'est bien là la grande vertu du darwinisme aux yeux de Hœckel ; il ne cesse de s'extasier sur la beauté du système, sur Texplication si simple qui en ressort de l'origine de toutes choses. Y a-t-il rien de plus clair? Le carbone donne la vie : <c Les propriétés particulières chimico- physiques du a carbone, et plus spécialement l'état d'agrégation semia fluide et la décomposition facile des combinaisons car- <c boniques albuminoïdes si compliquées, sont EXCLUa SI VEMENT les causes mécaniques de ces phénomènes a caractéristiques de mouvement, par lesquels les orgaa nismes se distinguent des anorganes, et que l'on < appelle ordinairement la vie dans son sens le plus ce restreint (!)•»
El. C'est pourtant ce qui résulte des faits!
Ar. Vraiment ? C'est un fait que le carbone donne la vie? Tous vos arguments sont de cette force-là. (5e promenant. ) Voici le sarcode. Sous la protection du divin Haeckel, il devient un monère, puis ses vacuoles deviennent des cellules, et puis, ma foi, tirons à la courte paille pour voir si nous en ferons une plante ou im animal. Une plante ? Voilà le brin d'herbe qui devient une carotte, laquelle se transforme en pomme de terre, en betterave; de là au rosier il n'y a qu'un pas : il en sort le bouleau, le marronnier, le chêne. Ah! vous voulez un animal? Vous n'avez qu'à demander : le monère se fait polype, celui-ci devient poisson^ lequel se fait des ailes et finit par devenir passereau. Celui- ci se transforme en chauve-souris, laquelle probablement fait la bifurcation : d'un côté un rat, de l'autre un dindon, qui pourra devenir vautour. Quant au rat, évidemment il en sort un âne ; de là au
(]) Sehôpfungsgeschichte, page 39S.
CINQUIÈME DIALOGUE. — DARWINISME. 30i
singe, la transition est facile^ et nous voilà à rhomme ! Ah ! que c'est beau, que c'est beau, que c'est beau ! !
El. {veœé). Il est facile de se moquer de la science, et, ce que tu viens de me débiter pourra faire rire un auditoire ignorant, mais n'empêchera ni le physiologiste ni le paléontologue de continuer chacun ses recherches. ÂE. A propos de paléontologie, sais-tu ce que dit ton auteur sur la descendance de Thomme du singe ? (// ouvre le volume.) Ecoute : « Ici, je veux nettement mettre en « évidence ce qui au fond va de soi, savoir : que pas un c seul de tous les singes actuellement existants, et dès « lors aucun des anthropoïdes nommés ci-dessus, ne sauce rait être l'ancêtre de la race humaine (1). »
Éïi. Tu sais qu'ici (p. 57ft) il a démontré que l'homme est l'évolution de la famille des Catarrhins^ selon la division de Huxley.
Ar. Démontré ? par la formation du nez et des mâchoires encore? Tais-toi donc, et admire avec moi le haut escamotage qu'il fait du corps du délit ! « Oui, messieurs, « nous- dit-il d'un air de Robert-Houdin, l'homme vient « du singe, mais le singe père n'existe plus! » C'est magnifique ! parez-moi celle-là, si vous pouvez ! ce Peut- « être, ajoute-t-il naïvement, trouverons-nous ses osse- « ments fossiles dans les terrains tertiaires de l'Asie ou « de l'Afrique méridionale. t> Il n'est pas difiBlcile lui : pourvu qu'on les trouve ; où, ça lui est bien égal ! Et cela s'appelle de la science ? Grand Dieu, que le monde est niais! Et, ce qu'il y a de plus comique, bien qu'il avoue à contre-cœur que ce singe est encore à trouver, il déclare qu'il faut lui assigner une place (2) I Après cela, il faut tirer l'échelle.
El. Ce n'est pas sa faute, à lui, s'il manque un chaînon
(1) Schôpfungsgetchichte, page 577.
(2) Ibidem.
à la série des êtres ; et si le vide qtd en résulte est évident, pourquoi ne pas y marquer la place de cet être pour le moment inconnu, mais que des recherches ultérieures pourront d'un jour à Vautre mettre h découvert ?
Ak. Commençons par dire que ce vide n'est pas évident du tout et qu'il faut l'œil intéressé des darwinistes pour le découvrir. Je ne vais pas ici me lancer dans le dédale de la question des genres et des espèces : je me contente, quant à celles-ci, de l'excellente définition de Cuvier, savoir : que Vespèce est la réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs, auxquels ils ressemblent comme ils se ressemblent entre eux (1). Avec cette définition basée sur la fécondité, tout ton darwinisme s'en va en fumée. La pierre de touche de la véritable espèce, c'est la féconditié ne s^éieignant pas au bout d'une série indéfinie de générations.
El. Et pourquoi cette limitation ?
Ab. Parce qu'elle exclut les métis. Alors, sans nous occuper de la conformation physique, nous appellerons GKNSE la réunion de toutes les espèces capables de se croiser entre elles et de produire des métis. C'est là le seul caractère infaillible. Bufibn reconnaît implicitement cette vérité, lorsqu'il s'écrie : a: Comment pourra-t-on connaître autrement que par les résultats de l'union, mille et mille fois tentée, des animaux d'espèces différentes, leur degré de parenté (2) ?» Et depuis, la capacité de propagation a toujours été reconnue comme le réactif, pour m' exprimer chimiquement, par lequel on distingue les types. Darwin n'a jamais pu franchir les limites entre lesquelles sont restés les éleveurs. Quant aux mulets qui sortent des croisements entre espèces d'un même genre, je n'ai qu'à te citer Faivre, que tu as là-bas. (// prend le livre.)
(1) Cuvier, Règne animait introduction.
(2) Buffon , Dégén^aUon des animaux.
« Les espèces congénères peuvent être aptes à se féconder ; il en naît alors une postérité hybride, dont les produits se succèdent pendant quelques générations ; mais les descendances ont un terme, Thybridité ne formant pas d'espèces intermédiaires et permanentes (1). » As-tu quelque fait à citer en réfutation de cette vérité ? Ton professeur d'Iéna en cite-t-il ?
El. Si, il en cite : regarde sur ces planches de la Schopfungsgeschiehte^ page 272, les fœtus, d'une part, de la tortue et de la poule ; de T autre, du chien et de Thomme : y trouves-tu des différences appréciables entre les figures de la planche II ou entre celles de la planche III ? Eegarde surtout la petite queue de rhomme, absolument pareille à celle du chien dans la quatrième semaine de la gestation, et dis alors s'il n'a pas pu descendre du singe ?
Ar. {souriant). Du chien plutôt. Ton grand physiologiste d'Iéna ne sait pourtant pas expliquer par quel mystère cette diversité s'opère dans la suite? S'il croit pouvoir tirer un argument de cette ressemblance, le seul valable serait celui-ci : que le zoosperme de l'homme pût féconder l'œuf de la chienne. Or, cela arrive-t-il? Non! Peut-il me dire pourquoi cela n'arrive pas? Pas davantage! Il m'apporte là un exemple qui l'écrase, lui et sa théorie de l'évolution. Cette ressemblance des fœtus laisse tout entier le FAIT capital que les genres ne se croisent pas entre eux. Ces cellules qui lui semblent identiques, et qui se groupent dans l'origine de manière à produire des formes semblables, sont différentes dans leur essence, et pourtant son microscope, qui doit tout expliquer, n'y voit que du feu. Et en présence de ce mys-* TÈRE INSONDABLE, il a la fatuïté de vouloir appuyer d'un argument simplement insensé sa théorie de la non-exis-
(1) Faivre, la VariaWité des espèces et ses Limites, page 144. Paris Germer-Baillière, 1868.
tence de Dieu, en établissant une comparaison entre le monde matériel et le monde social. Comme les lois qni régissent ce dernier n'ont pas eu, selon lui, besoin de rintervention d'un Dieu pour naître, de même les lois auxquelles obéit la matière se sont faites toutes seules ! Pétition de principes partout. Où prend-il que les lois qui régissent les États ne viennent pas de Dieu ?
El. Et toi, comment prouverais-tu le contraire?
Ab. Pour les gens qui s'arrêtent à la surface, Dieu n'a sans doute rien à y voir. Les lois de finances, de douanes, de police, tout cela a l'air d'être terre à terre, d'être purement de convenance humaine. Mais d'où découlentelles, en réalité? Des grands principes du droit de propriété, de la sécurité personnelle, de la famille, et, avant tout, du sentiment religieux. Voilà les sources delà prospérité des États , et ces sources , elles sont d'origine divine. Car aucun Etat qui y renonce ne peut subsister. Vois la France ; depuis que ses sommités se sont vouées à l'athéisme, depuis qu'on y prêche les théories absurdes auxquelles on donne aujourd'hui en bloc le nom de sodalismCj elle qui se croit à la tête de la civilisation, se trouve aujourd'hui, en Europe surtout, au bas de Téchelle. Car tout cela se tient. Holbach, nous l'avons vu, n'était pas socialiste : il attaquait seulement l'idée de la Divinité ; ses successeurs sont allés plus loin et ont ébranlé tous les principes sur lesquels reposent les Etats, et plus généralement toute société humaine; à tel point que nous avons vu dernièrement s'émousser même ce senti^ ment autrefois si vivace de la PATRIE : il en est sorti la Commune. Yoilà ce que c'est de ne pas avoir de Dieu t
El. Penh! tu prends cela de bien haut; et toi, qui accuses Hœckel, tu nous traites, lui, moi et tous ceux qui pensent comme nous, d'aveugles et d'insensés.
Ar. Je vous rends la pareille. Lis *ce passage : ce II ne
CINQUIEME DIALOGUE. — DAEWINISME. 305
ce viendra à Tesprit d'aucun homme sensé de vouloir reii connaître dans les lois qui régissent les États l'action « d'un créateur surnaturel (1). » Or, puisque moi et tous ceux qui pensent comme moi, nous y voyons précisément ce créateur surnaturel, nous sommes tous^ selon lui, des insensés. Donc, nous voilà quittes. Mais revenons à nos moutons. Contre le darwinisme je pourrais te citer Baer (2), je pourrais te citer feu Louis Agassiz, dont le chant du cygne a été une savante réfutation de cette hallucination (3) ; mais un sac d^autorités ne vaut pas ce que vaut une expérience. L'homme descend des Caiarrhinsy n'est-ce pas (4) ?
El. C'est Hœckel qui le dit, mais n'oublie pas que cette race a disparu.
Ar. Celle qui a fait l'homme, bien entendu : il l'a escamotée. Toutefois, il en reste toujours dans l'Asie et en Afrique. Or, comme, entre espèces du même genre, le croisement est possible, tu vas, mon bon ami, te procurer un petit harem de ccUarrhines^ et tu t'y livreras au croisement.
El* Ah ! va te promener !
Ar. Il en naîtra immanquablement des anthropopithèques. Tu vois, moi aussi je sais inventer des noms !
El. {haussant les épaules) . Est-ce que l'on répond à de pareils arguments?
Ar. Comment ! je suis rigoureusement dans ta théorie . L'homme est descendu du singe : nous savons même, témoin Huxley et HaBckel, qull est sorti des catarrhins. L espèce précise a été escamotée : mais nous pouvons en prendre une de celles qui existent; nous savons
(1) Schôpfungsgeschichte, page 269.
(2) Allgemeine Zeitung , suppl. du 10 mai 1873.
(3) Lire son Type spécifique dans la Revue scientifique du 38 mars 1874, pages 916 et suiv. — Paris, chez Germer-Baillière.
(4) Voir la page 301 .
LA DéPBNS£ DU PAYS. 20
qu'entre espèces le croisement est possible : le cheval et r&ne, le chien et le chacal sont là ponr le prouver. Donc, si rhomme est sorti du catarrhin, n'importe de quelle espèce, le croisement entre ces deux est possible. De plus, comme, selon Darwin, le croisement peut amener la fo^ mation de nouvelles espèces, les arUhropopithèques devront pouvoir se perpétuer, et alors seulement le darwinisme se sera établi. Ton pape Hœckel décidera plus tard si l'anthropopithèque doit jouir du don de la parole ou non.
El. Va te promener.
As. Je t'ai mis là une poire d'angoisse que tu ne cracheras pas de sitôt. A demain le coup de massue. Adieu.
El. {fort vexé). Adieu.
Ariste (en entrant). Eh bien I maître Éleuthère, à en juger par ta figure, tu n'es pas enchanté de me voir aujourd'hui?
Éleuthèbe {assis, se curant les ongles). Assieds-toi tout de même. Notre question, après tout, ne m'inspire pas un énorme intérêt. Tu veux qu'il y ait un Dieu, soit ! si ça te fait plaisir, ça m'est bien égal.
Ae. Ah ! vraiment ? Je la prévoyais, cette nonchalance. Lorsque vous autres, vous vous sentez battus, vous n'avez pas assez de mépris pour le vainqueur.
El. Oh! oh! battus. .• vainqueur!... Sois un peu modeste toi-même.
Ab. Voyons : c'est peut-être le moment de te récapituler tout ce que je t'ai dit. Je t'ai d'abord fait voir que notre excellent Holbach a répondu par une fin de «on-
recevoir à la question de savoir d'où rhomme est venu (1).
El. {avec humeur). D y répond parfaitement.
Ar. Ah ! ce serait donc à recommencer ? Tu ne m'y prendras pas ; j'en ai assez, et je poursuis. Je t'ai fait sentir Fabsurdité qu'il y a à supposer qu'une nature non intelligente puisse créer des êtres intelligents (2). Puis nous sommes revenus à la question des origines, à propos de certaines observations microscopiques auxquelles tu m'avais convié et qui ne prouvaient rien. C'est alors que tu m'as objecté ton fameux argument de V attraction et de la répulsion (3) •
El. Auquel tu n'as pas répondu...
Ab. Que j'ai anéanti, en te faisant d'abord fixer toimême, logiquement, les CINQ ATTRIBUTS que doit avoir un Dieu, s'il existe (4) ; puis en te montrant que, de ton propre aveu, ce Dieu ne peut pas commettre les absurdités que tu lui demandes (5) •
EL. Je me rappelle aussi que c'est à ce propos que tu as nié la toute-puissance de Dieu.. .
An. Hors des limites des CINQ ATTRIBUTS, bien entendu. Puis nous avons transporté le débat dans la paléontologie ; je t'ai prouvé que le progrès dans les formes n'est qu'une niaiserie éclose dans les cerveaux de MM. les athéei? (6) ; j'ai réfuté les arguments des demidieux allemands que tu m'as cités; j'ai insisté pour apprendre de toi d'où est venu le premier œuf, puisque tu n'as pas pu nier qu'il y en ait eu, et enfin j'ai réduit à sa juste valeur ta magnifique tirade sur les germes
(1) Page 229.
(2) Pages S33 à 335.
(3) Pages 237 et 238.
(4) Page 242.
(5) Pages 244 à 246.
(6) Pages 250 à 25] .
à des hauteurs inouïes (1). En causant, j'ai fait la découverte des Barnums scientifiques.
El. C'est-à-dire que tu as insulté un des plus grands génies de notre siècle.
Ab. Je te défie de me citer un grand génie insulté par moi.
El. Hœckel, parbleu !
Ar. Je ne Tai pas insulté du tout ; j'ai seulement relevé les insultes qu'il a, lui, lancées contre nous autres déistes. Quant à lui, j'ai regretté que ses agissements se rapprochassenti à son insu^ de ceux que Ton retrouve chez les Bamums. J'ai réduit ses monères à la valeur microscopique qu'ils méritent dans la science, et, quant à son athéisme, j'ai démontré que tous ses arguments pèchent par la basé et se réduisent, en somme, à des pétitions de principes, comme ceux de Holbach. Ce dernier, c'est votre Ancien Testament ; Hœckel, c'est le Nouveau, l'Évangile, la a bonne nouvelle 2> des monères et du bathybius.
El . C'est du persiflage que tout cela.
Ak. Je redeviens sérieux. Je t'ai fait voir que Fattraction moléculaire peut^ en certaines circonstances, simuler la vie (2) ; j'ai établi la seule condition indispensable pour que les expériences de génération spontanée aient un caractère sérieux : il faut pour cela que Ton puisse créer des organismes par la chimie inorganique, directement (3) et sans aucun secours tiré du monde organique. Quant au hathyhius^ je t'ai montré que c'eât de la haute comédie. Enfin, pour ce qui est du darwinisme, indépendamment du nombre incalculable d'arguments qui l'anéantissent, je t'ai fait voir l'escamo-
(1) Pages 361 à 264.
(2) Pages 289 et 290.
(3) Page 2J3i
tage pratiqué par Heeckel (1), et j*ai fini par exiger la seule preuve admissible de la descendance de Thomme du singe : celle qui consisterait à me montrer un fruit de Tunion d'un individu de mon espèce et d'un individu de l'autre ; en un mot, un anthropopithèque capable de propagation indéfinie (2).
£l. Demander des impossibilités, ce n'est ni discuter ni prouver.
Ar. Et proclamer des impossibilités sans les prouver, n'est-ce pas insensé ?
El. Ett avec tout cela, tu ne m'as pas le moins du monde prouvé que Dieu existe !
Ar. J'ai renversé tous les arguments sur lesquels tu te fondais pour le nier; c'est déjà quelque chose. Tous vos arguments ne tendent qu'à prouver que tous les genres de plantes et d'animaux ne proviennent que d'une seule et unique souche. C'est pour nier la création de chaque espèce séparément ; c'est ingénieux, car alors une seule création, celle de votre bathybius par exemple, peut être remplacée par la spontéparité, dont vous affirmez l'existence, sans prouvées, comme toujours, mais avec une obstination qui en tient lieu. Mais si chaque espèce est née indépendamment des autres, cette petite rouerie n'est plus possible : Inde irœ ! Or, de votre propre aveu, la nature ne vous offre pas un seul cas de naissance sans aïeux, ni même un seul cas de transformation d'espèces.
El. Cela viendra.
Ar. Quand cela sera vêtu, nous en causerons. En attendant, non-seulement cela n'est pas venu dans le monde organique, mais le monde inorganique lui-même vous oflfredes espèces fixes, immuables, intransformables. Crois-tu à la transmutation des métaux?
(1) Page 301.
(3) Page 305.
S10 LA D^FEKSE DU PATS.
Él. Il doit y avoir là aussi quelque chose que nous ne savons pas encore. Nous les appelons simples, parce que nos moyens ne nous permettent pas de les décomposer ; mais il doit y avoir là un élément commun à tous...
Ar. Un petit monère métallique, n'est-ce pas ? origine de tous les métaux? Tu n'en serais pas fâché» dis donc ! £h bien, vois-tu où te mène ton athéisme? A Falchimie tout droit.
El. Allons donc I
Ar. Il n'y a pas un seul des métaux que nous connaissons qui puisse se confondre avec un autre. Chacun a ses propriétés spéciales, et il n'y a pas moyen de dire que Tun soit sorti de l'autre. Ici donc, il y a conformité entre les deux mondes organique et inorganique. Quant à l'origine des métaux, ou, plus généralement, des corps simples, nous autres^ nous disons qu'ils ont été créés à part; vous autres, vous prétendez qu'ils n'ont pas été créés du tout et qu*ils ont existé de tout temps. Or, cette éternité de la matière esA aussi inconcevable pour nous que l'est pour vous l'existence de Dieu, laquelle, tu sais, ne peut être imaginée que par une multitude bornée^ par des engourdis nébuleux f des stupides. ..j'oublie les autres aménités dont on nous honore (1). Avec cela que vous démontrez joliment bien votre manière de voir ! Mais, dis donc, qu'est-ce que tu as là-bas, sur cette table, couvert d'un drap?
El. C'est un cadavre qu'on vient de in'apporter.
Ar. Fais donc voir... Il était bien robuste ce jeune homme-là ?
Él. Comme tu voi$. Eh bien ! il n'en a pas moins succombé à une fièvre pernicieuse.
(l) Pages S88 à 386.
Ar. C'est toi qui l'as soigné?
El. Non pas, mais je Tai vu à l'hôpital, et comme je m'occupe beaucoup à rechercher la cause des fièvres intermittentes, que j'attribue à des nichées périodiques d'infusoires, je me suis arrangé potir avoir ce sujet-là.
Ar. Tu vas te dépêcher alors de le disséquer ?
El. Pour ce qui est de l'appareil digestif, qui m'intéresse particulièrement, je vais le faire dès demain matin. Le reste ne presse pas ; je puis le conserver. Vois-tu, sous ces rayons, cette baignoire couverte ? Elle est pleine d'alcool méthjlique ; il va aller là-dedans*
Ar. Âh ! oui, oui.» • Tu peux empêcher la putréfaction, mais non la mort ?
El. Oh ! pour celle-là, non.
Ar. C'est curieux pourtant. Comment expliques-tu cela?
El. Quoi donc?
ÂR. Que tu ne peux pas empêcher la mort, bien que tu puisses conserver le cadavre ?
El. Ah çà ! est-ce que cela te paraît nouveau, dis donc?
Ar. Non pas, mais j'en cherche l'explication. Voici un cadavre : comment la vie s'est-elle éteinte chez lui ? Prenons un acte essentiel de la vie : la respiration. Pourquoi a-t-elle cessé?
El. Pour t'expliquer cela, j'aurais à te faire tout un cours de physiologie et de médecine par-dessus le marché. Disons en deux mots, puisqu'en efiet l'asphyxie est la fin ordinaire de la plupart des maladies, que la respiration a cessé parce que l'échange nécessaire d* oxygène et d'acide carbonique dans les poumons a été empêché ; qu'en un mot le sang veineux n'a pas pu redevenir artériel.
Ar. Cela veut donc dire que certains organes ont refusé leur service ?
Él. Mais certainement ; il y a pour cela des muscles et des nerfs spéciaux ; le cœur reçoit le sang veineux à droite, le pousse dans les poumons, et reçoit ensuite ce même sang, devenu artériel, à gauche ; il le pousse alors dans Taorte, laquelle le distribue partout.
Ar. Très-bien. Maintenant, dis-moi, ce cadavre a-t-il encore ces muscles, ces nerfs, ces poumons, ces veines, ce cœur, ces artères ? DiflRère*t-il en rien de mon corps ou du tien?
El. Tout 7 est, sans doute, mais cela ne fonctionne plus. C'est comme une machine à vapeur en repos : toutes ses parties y sont, mais elles ne marchent pas.
Ar. h y a donc quelque chose qui manque à ce cadavre ; ce quelque chose, peux-tu le trouver, ou au moins l'indiquer ? Pourrais-tu, au besoin, conserver ce quelque chose dans une fiole ?
Él. [simnani). Ah ! je vois où tu veux en venir. C'est la vie que tu veux dire. Eh bien, non ! la vie ne se met pas dans une fiole. Lis Claude Bernard; attends. [Il cherche dans un paquet de fascicules. ) Voici un numéro de la Bévue scientifique. Lis ce passage :
Ar. {lit). < Il est facile de voir, dès lors, que la vie « n'est pas un fait ; c'est une idée, c'est un être de raî- « son, un substantif sans substance (1)... » Ah çà ! j'ai donc la berlue ? {Il se frotte les y eux.)
Él. Pourquoi la berlue, mon ami? Cette vie, que tu voudrais mettre dans une fiole, n*est autre chose, comme le dit fort bien Claude Bernard, qu'un être de raison ; mais lis donc ce qui précède, cela te l'expliquera.
Ar. Cela ne me servirait à rien : je tiens sa conclusion, et elle est fausse.
(l) Claude Bernard, cité par le D' Gustave Le Bon, dans la Vie, p. 906. — Paris, chez J. Rothschild, 1874,
Él. Tu ne t'inclines pas devant ce nom européen, qui a enrichi la science de tant de découvertes?
Ar. Mon ami, c'est des grands noms que je me méfie le plus, et lorsque, comme ici, un colosse de science me dit que la vie n'est pas un fait^ j'avoue que je suis frappé de stupéfaction !
Él. As-tu une définition meilleure, plus concluante?
Ab. Dis-moi donc, est-ce un fait que nous sommes à causer ici ?
Él. Sans doute.
Ak. Alors nous respirons ?
Él. Certainement.
Ak. Mais alors nous vivons? N'est-ce pas là un fait?
Él. (contrarié). Ce n'est pas ainsi qu'il Tentend.
Ak. Comment ! ce n*est pas ainsi ? Non content de dire que la vie n'est pas un fait^ de peur qu'on ne se méprenne sur son opinion, il ajoute : « C'est une idée^ c'est un être d de raison j un substantif sans substance ! »
Él. Mais lis donc le reste !
Ak. a quoi bon ? Mais enfin, pour te satisfaire... ci Le a corps de l'animal est, en dernière analyse, un échafau- « dage, un agrégat d'éléments histologiques, véritables a organismes, individus protoplasmiques, minuscules, a existant pour leur propre compte, ayant leur figure oc propre, leur évolution particulière, leurs propriétés ce spéciales, leur façon de vivre et de mourir. Ces êtres (( autonomes sont associés et harmonisés comme des mil- « liers de rouages qui concourraient au fonctionnement « d'un mécanisme plus complexe. Le résultat commun « pour lequel sont associés et disciplinés tous ces élé- « ments, l'harmonie qui résulte de leur concert, est ce « que l'on a appelé d'un mot, la vie. »
Puis vient le passage qui m'a horripilé, et il ajoute :
« C'est Tordre que nous appelons la vie. Scientifique-
31 & LA DÉFEVSS DO PATS.
« ment, je le r^^ete, la Tie n'est pas nn fait, ni un prin- « cipe, ni nne force. Le senl fait réel, c'est l'existence c de propriétés élémentaires dans les éléments anatomic qnes, propriétés qni se snperposent et s'anrangait. La « yie n'est nulle part concentrée, elle est partout répan- « due, elle réside dans chaque élément organique, ii
Eh bien I je n'en suis pas plus édifié.
El. h ne te dit pourtant là que ce que je f ai fait voir sous le microscope il y a quelques jours (1).
Ar. Je n'en disconviens pas, et j'ajoute que je ne me sens pas autorisé à débattre la première partie de ce que je viens de lire . Sur la seconde, le logicien peut demander à être entendu. Ainsi, lorsqu'il dit que «c le résultat commim pour lequel sont associés et disciplinés tous ces éléments » s'appelle la vie, je réponds que voilà ton cadavre : il contient toute cette république d'éléments, et pourtant la vie est partie.
El. C'est qu'il n'y a plus « l'harmonie qui résulte de leur concert » .
Ar. Cela est-il un FAIT pour toi?
El. Incontestablement; quelque chose est intervaiu pour rompre ce concert ; aucun remède n'ayant suffi pour ramener l'harmonie, la mort est survenue.
Ar. Alors, pour toi la mort est un FAIT? Ce cadavre est bel et bien à Tétat de mort ?
EL. Oh ! c'est un FAIT.
Ar. Alors, si la mort est un FAIT réel, palpable, comment expliques-tu que la vie ne soit pas un FAIT aussi ?
Él. Mais Claude Bernard te l'explique : « c'est Y ordre que nous appelons la vie. »
Ar. Alors cela se réduit à un combat de mots ? Rayons
(X) Voir U page 236.
le mot vie du dictionnaire, et donnons-y au mot ordre une nouvelle signification. Est-ce là ce qu'il^veut dire ?
El. {hésitey C'est cela, je pense.
Ak. Mais alors Tordre est-il un FAIT ou non?
El. L'ordre...?
Ar. Si la vie est Yordre^ la mort doit être le désor-dre?
El. Sans doute.
Ab. Mais la mort étant un FAIT, chose que tu viens de m 'accorder, le désordre alors est un FAIT aussi ?
El. Mais... oui...
Ar. Alors, si le désordre est un FAIT, comment V ordre n'en serait-il pas un ?
EL. {réfléchit).
Ar. Mais nous venons de voir que V ordre signifie la vie, donc la vie est un FAIT ?
El. Claude Bernard a voulu ici se servir d'une métaphore.
Ar. En science, il n'y a pas de métaphore ; on est précis. Lorsqu'un homme de science a recours à une métaphore, il avoue que le langage direct est impuissant à soutenir sa thèse, il sent que le sol se dérobe sous ses pieds et qu'il dit ce la chose qui n^est pas ».
El. Nous ne sommes pas dans ce cas du tout. Il explique sa pensée.
Ar. Effectivement; non content de dire que la vie n'est pas un fait, et de crainte qu'on ne prenne cela pour une métaphore, il ajoute : C'est une idée^ c'est un être de raison, un substantif sans substance ! Toi, mort, tu es un fait ; vivant, tu n'es qu'une idée.
El. (au désespoir). Ce n'est pas ça !
Aa. A moi maintenant l'explication de cet étmnge phénomène. Voici devant nous le roi des physiologistes, rhomme devant qui s'incline toute la science du monde
316 LA di£frn8e du pats.
civilisé, rexpérimcntateur par excellence, à qui nous devons les plus belles découvertes du siècle, et qui, par d^intenses études, s'est tellement incarné dans son scalpel et dans son microscope, qu'il ne voit pas au delà. Habitué à leur demander avec succès Texplication d'une foule de mystères, il se trouve enfin devant un secret qu'ils sont impuissants à lui révéler. Etonné^ interdit, il les interroge encore, et encore... l'oracle, si obéissant jusqu'ici, reste muet. Alors, saisi de désespoir et ne pouvant ou ne voulant avouer Timpuissance de ses fidèles servi** teurs, il s'est dit : ce Ce qu'ils ne peuvent pas m' expliquer n'existe pas ! » Et alors il a lâché ce mot inconcevable que « la vie n'est pas un FAIT jd.
El. Il a pourtant fait une réserve ; il dit : « Scientifiquementy la vie n'est pas un fait. x>
Ar, Que signifie cette réserve ? Y a-t-il une vie scientifique et une vie non scientifique ? Je comprendrais une pareille distinction dans des questions de mots. Absurde^ par exemple, signifie insensé dans la bouche du peuple ; scientifiquement, cela se dit de la coexistence de deux choses dont Tune exclut l'autre. S'agit-il de genres et d'espèces dans l'histoire naturelle? la plante qu'on appelle populairement . laurier-^ose n'appartient scientifiquement ni au genre ni même à la classe du laurier : c'est un nérium. En astronomie, les équinoxes ne reviennent pas scientifiquement à des intervalles égaux, mais pour le vulgaire c'est toujours la même chose. Dans ces sortes de questions, je comprends parfaitement la distinction entre sdentifiqtie et non scientifique; mais pour ce qui est de la vie et de la mort^ monsieur Claude Bernard, veuillez me permettre de ne pas admettre une distinction pareille.
El. Et pourtant, la mort, dans le sens vulgaire, n'est pas la même chose que la mort dans le sens scientifique.
Ab. Parce que la vie ne s'éteint que graduellement et qu'il en existe encore lorsqu'on ne la reconnaît plus au dehors ; est-ce là ce que tu veux dire ? Cela n'it\firme en rien mon argument, qui est celui-ci : la vie est un FAIT, vulgairement et scientifiquement un FAIT, et je te défie de prouver le contraire.
El. Et pourtant, puisqu'elle ne s'explique pas scientifiquement ?
Ab. Alors cela veut dire que la science est impuissante à Veœpliquer^ mais le FAIT existe. Autrefois^ on ne savait pas expliquer scientifiquement le FAIT que l'eau ne montait pas dans les tuyaux au delà d'une certaine hauteur ; mais a-t-on jamais songé alors à nier ce FAIT ? N'aurait-on pas ri au nez à quiconque fût venu dire aux fontainiers de Florence que c'était « une idée, un être de raison?» Voilà, mon cher, ce que c'est que la PHILOSOPHIE ABSOLUE : elle vous prend par la gorge et ne veut que des FAITS ; mais lorsqu'elle tient un FAIT, elle ne se le laisse pas voler.
El. {au désespoir) . Nous saurons un jour faire l'albumine, et alors. ••
Ab. Alors la vie ne sera plus un FAIT ?
El. Nous saurons Texpliquer, au moins.
Ar. Vous ne saurez pas l'expliquer. La chimie a, jusqu'ici, fait des prodiges en synthèse. Wœhler a composé l'urée; Pelouze, Tacideformique ; Kolbe, l'acide acétique; Berthelot, les carbures d'hydrogène, les alcools, les corps gras. Eh bien ! on en est encore là. On peut fabriquer les corps ternaires, pourvu^ toutefois^ qu'ils ne soient pas organisés. Je n'ai pas à l'expliquer la différence, l'abîme qui existe entre les corps organiques et les corps orga-^ nisés. Quant aux premiers, vous save2 en faire un grand nombre ; seulement, la nature vous défie de les faire par les moyens impénétrables qu'elle emploie. Mais quant
aux seconds, vous ne savez pas faire la plus petite parcelle de tissu cellulaire, bien que vous ayez tourné et retourné la cellulose de toutes les façons. C'est la vie, la vie seule, cette idée, cet être de raison j qui s'arroge le monopole de cette fabrication. Mais fi donc! la vie n'est pas un fait^ ni un principe j ni même une force !
El. On y arrivera, pourtant, à briser ce monopole, Ab« Puisque tu as sur la table les Comptes rendus de cette semaine, je vais te faire voir les chances que tu as de le briser. Voici ce que te dit M. Pasteur :
L'univers est un ensemble dissymétrique, et je suis persuadé que la vie, telle qu'elle se manifeste à nous, est fonction de la dissymétrie de Tunivers ou des conséquences qu'elle entraîne.... Jamais un rayon lumineux ne frappe en ligne droite et au repos la feuille où lalvie végétale crée la matière organique^... De tout ce qui précède, je crois pouvoir déduire qu'on ne parviendra à franchir la barrière qu'établit, entre les deux règnes minéral et organique, V impossibilité de produire par nos réactions de laboratoire des substances organiques dissymétriques, que si Ton arrive à introduire dans ces réactions des influences d'ordre dissymétrique (1).
Eh bien ! mon garçon, c^est dire tout simplement ce que je t'ai soutenu jusqu'ici : tu ne peux faire V organisé que par V organisé. Du monde minéral au monde organisé la transition est impossible. Prends-en ton parti. Tu feras un jour peut-être Falbumine, mais elle sera morte : la VIE, tu ne pourras jamais la lui donner.
El. Mais alors, qu'est-elle donc la vie, selon toi?
Ar. La vie? c'est TAME, cette âme que vous niez parce qu'elle échappe à vos scalpels, à vos microscopes, à vos cornues !
El. Alors, dis-moi au moins ce qu'elle est, cette âme?
(1) Com^Ui rvndus de V Académie des sciences^ !« jain 1874| page 1517.
Ak. Tout ce que je puis te dire là-dessus, c'est qu'elle est immatérielle, parce qu'elle échappe à tous nos instruments, à tous nos appareils, à tous nos réactifs. Cela seul est un FAIT, un FAIT réel, palpable, et, comme tel, il est du domaine de la PHILOSOPHIE ABSOLUE.
El. Où prends-tu que ce soit un fait palpable ?
Ab. Sais-tu expliquer la vie autrement que par Pâme?
El. Parbleu ! il y a différents systèmes. Descartes, par exemple^ ne regarde la vie que comme le mouvement.
Ab. En mécanique, tout mouvement suppose une force. Descartes Fa-t-il trouvée, cette force?
El. Ce n'est pas l'âme toujours, car celle-ci n'est,- selon lui, occupée qu'à penser ; Cogito^ ergo sum.
Ab. C'est précisément là son erreur, d'avoir voulu séparer la pensée du mouvement. Si tu prends un livre^ tu fais un mouvement, mais celui-ci résulte d'une force : cette force, c'est la pensée qui t'est venue de prendre le livre ; cette pensée vient de l'âme : c'est donc elle qui est la force d'où résulte le mouvement, manifestation de la vie. Il est impossible de séparer ces deux choses : vie et dmeé
El. Je ne suis pas cartésien, du reste, tant s'en faut. Je suis plutôt de l'école de Sylvius, qui attribue tout phénomène vital à des réactions chimiques.
Ab. Sais-tu faire la vie, alors, par la chimie ?
El. Ce n'est pas une raison.
Ab. Comment ! ce n'est pas une raison ? Je ne te demande pas même de me faire du tissu cellulaire : le voici tout fait. Voici ton cadavre : rien ne lui manque. Allons^ vite, prends tes flacons et donne-lui la vie.
El. {hamsant les épaules) . C'est absurde !
Ab. Ce qui est absurde, c'est de croire que la vie soit
un produit de la chimie. Bichat, au moins, arecomiu aux organismes un principe vital, mais c'est toujours tourner autour du pot, car ce principe^ quoi que tu fasses, est toujours insaisissable, donc il est immatériel, et c'est justement là ce que j'appelle Y âme. Quant à Bartbez, qui veut que ce principe soit différent de Fâme, j'en attends la démonstration b
El. Delioux de Savignac appelle la vie une force inhérente à la matière.
As* Ce qui fait que la mort réduit au néant tout Torganisme. Or, regarde ton cadavre et vois s'il a encore ses organes. Tu veux même les dépecer.
El. Bref, tu es aristotélien.
Ab. Aristote n'était pas un sot, mais je ne suis pas absolument de son avis. 11 veut, lui, que le principe vital soit une émanation de Tâme, et moi, je dis que c'est l'âme tout court. Peux-tu me prouver le contraire?
El. Feux-tUy à ton tour, me démontrer raffirmative?
Ar. Je viens de le faire en te parlant du livre. Tu le prends poussé par une pensée; or, cette pensée est une action de l'âme, puisqu'aucun organe n'est capable de penser.
El* Si, le cerveau !
Ae. Voilà un cerveau ; pense-t-il ?
El. Il est mort, parbleu !
Ae. Ëh bien ! justement, triple sophiste que tu es ! Il lui manque quelque chose : il ne pense pas tout seul ! Ce qui lui manque, c'est l'AMË.
El. (après une pause) . Quelles sont tes idées sur l'âme? Est-ce l'être pensant ?
Ae. Précisément. L'âme étant immatérielle comme Dieu, elle émane de lui.
El, Est-elle immortelle, éternelle comme lui?
Ar. Je ne sais. C'est là une question de foi religieuse, que j'ai toujours exclue du débat.
El. Quand on soutient qu'une chose existe, il faudrait au moins pouvoir en fixer les caractères.
Ar. Pour vous autres qui prétendez tout démontrer (çt qui, nous l'avons vu, ne démontrez rien), cela peut être nécessaire. Mais nous, nous avouons franchement notre ignorance sur certains points, nous sommes les premiers à dire qu'il existe des mystères insondables, et, par cette sage réserve, nous évitons de tomber dans la folie de soutenir que la vie n'est ni un fait^ ni un principe^ ni une force.
El. La vie donc, selon toi, c'est l'âme. Alors les animaux ont une âme , le plus petit vermisseau a une âme?
Ar. Sans aucun doute.
El. Ah ! alors le plus petit vermisseau pense?
Ar. Indubitablement. L'âme, l'élément pensant, a besoin d'une machine pour manifester ou réaliser ses pensées. Si cette machine est d'une perfection semblable à celle de l'homme, l'âme se manifeste avec toute la vigueur qui fait la supériorité de notre espèce. Plus, au contraire, la machine est imparfaite, plus les manifestations de l'âme sont limitées, jusqu'à tomber au niveau du plus grossier instinct (1). L'âme du vermisseau est virtuellement égale à celle de l'homme ; seulement, emprisonnée dans une machine privée d'organes suffisants, elle est partiellement paralysée dans ses manifestations.
El. {riant auœ éclats). Ah çà ! tu passes à l'état de fakir! Tu n'écraserais pas une chenille, de peur d'anéantir un de tes parents.
(1) Comparez les pages 212 et 313.
Ar. {froidement). Le fakir a tort, à son point de vue même, s'il n'écrase pas la chenille ; car il doit supposer que si son parent ee trouve emprisonné dans ce corps, c'est par punition pour ses péchés, et que ce sera lui rendre service que d'écraser son enveloppe temporaire, puisque l'âme, mise en liberté par là, pourra obtenir de la miséricorde de Bouddha, neuvième avatâra de Vichnou, une demeure plus agréable et une nouvelle étape vers le nirvana.
El. Diable ! tu es bien versé dans la matière.
As. Je t'ai démontré l'existence de Dieu et celle de l'âme ; tu n'as pas pu me réfuter ces deux points-là. Je t'ai, en même temps, exposé ma croyance, non démontrée celle-là, mais fort logique, que l'âme est une émanation de Dieu. Quant au reste, nous en savons aussi peu que vous en savez, vous autres, sur une foule de choses en astronomie, en géologie, en physique , en chimie. A partir du point où je m'arrête, c'est à la foi, à la révélation, à la tradition de décider. C'est de ces éléments que sortent les différentes religions, sur lesquelles je n'ai pas à me prononcer. S'il y a un bon et un mauvais principe, comme le veulent toutes les religions, excepté le bouddhisme ; s'il y a paradis, purgatoire et enfer, ou si l'un de ces éléments manque , ou bien s'il y a métempsycose ou nirvana, tout cela est hors de mon domaine. Ce que je t'ai prouvé, démontré sans réplique possible, c'est qu'il y a un Dieu supérieur à ta science, et une âme sans laquelle cette science te manquerait. T crois-tu, maintenant?
El. Non, morbleu!
Ab. Ne l'oublie pas ; maintenant ton athéisme est sorti du domaine des FAITS^ et il est tombé à l'état de simple croyance. Or, des croyances tu n'en veux pas.
El. Croyance pour croyance, j'aime mieux la mienne.