DES MAUVAIS TRADUCTEURS ET DE NE TRADUIRE LES POETES
Mais que diray-je d'aucuns, vrayement mieux dignes d'estre appeliez traditeurs2, que traducteurs ? veu qu'ils trahissent ceux qu'ils entreprennent3 exposer4, les frustrans de leur gloire, et par mesme moyen séduisent5 les lecteurs ignorans, leur monstrant le blanc pour le noir : qui6, pour acquérir le nom de sçavans, traduisent à crédit7 les langues, dont jamais ils n'ont entendu8 les premiers elemens, comme l'hébraïque et la grecque : et encore pour mieux se faire valoir, se prennent9 aux poëtes, genre d'auteurs certes auquel si je sçavois, ou vouloy' traduire, je m'adresseroy' aussi peu10, à cause de ceste divinité d'invention, qu'ils ont plus que les autres, de11 ceste grandeur de stile, magnificence de mots, gravité de sentences, audace et variété de figures, et mille autres lumières de poésie : brief ceste énergie, et ne sçay quel esprit, qui est en leurs escrits, que les Latins appelleroyent genius12. Toutes lesquelles choses 1 3 se peuvent autant exprimer en traduisant, comme 1 4 un peintre peut représenter l'ame avec le corps de celuy qu'il entreprend tirer15 après le naturel16. Ce que je dy ne
s'adresse pas à ceux qui, par le commandement des princes et grands seigneurs, traduisent les plus fameux poëtes grecs et latins : pource que l'obéissance qu'on doit à tels1 personnages ne reçoit aucune excuse en cest endroit2 : mais bien3 j'entens parler à ceux qui, de gayeté de cœur (comme on dit), entreprennent telles choses légèrement, et s'en acquittent de mesme. O Apollon ! ô Muses ! profaner ainsi les sacrées reliques de l'antiquité ! Mais je n'en diray autre chose. Celuy doncques qui voudra faire œuvre digne de pris4 en son vulgaire, laisse5 ce labeur de traduire, principalement les poëtes, à ceux qui de chose labourieuse et peu profitable, j'ose dire encore inutile, voire pernicieuse, à l'accroissement de leur langue, emportent à bon droit plus de molestie6 que de gloire.