COMMENT LES ROMAINS ONT ENRICHI LEUR LANGUE
Si les Romains (dira quelqu'un) n'ont vaqué à ce labeur de traduction, par quels moyens doncques ontils peu ainsi enrichir leur langue, voire jusques à l'égaler quasi à la grecque? Imitant1 les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant; et, après les avoir bien digérez, les convertissant en sang et nourriture : se proposant, chacun selon son naturel et l'argument2 qu'il vouloit eslire, le meilleur auteur, dont ils observoyent diligemment toutes les plus rares et exquises vertus, et icelles comme greffes, ainsi que j'ay dit devant, entoyent et appliquoyent à leur langue. Cela fait (dy-je) les Romains ont basti tous ces beaux escrits que nous louons et admirons si fort : égalant ores3 quelqu'un d'iceux, ores le préférant4 aux Grecs5. Et de ce que je dy font bonne preuve Ciceron et Virgile, que volontiers et par honneur je nomme toujours en la langue latine, desquels6 comme l'un se fust entièrement addonné à l'imitation des Grecs, contrefit et exprima7 si au vif la copie de Platon, la véhémence de Demos thene et la joyeuse8 douceur d'Isocrate9, que Molon rhodian l'oyant quelquesfois déclamer, se escria qu'il emportoit
l'éloquence grecque à Rome1. L'autre imita si bien Homère, Hésiode et Théocrite, que depuis on a dit de luy, que de ces trois il a surmonté2 l'un, égalé l'autre, et approché si près de l'autre, que si la félicité des argumens3 qu'ils ont traictez eust été pareille, la palme seroit bien douteuse4. Je vous demande doncques vous autres, qui ne vous employez qu'aux translations 5, si ces tant fameux auteurs se fussent amusez à traduire, eussent-ils eslevé leur langue à l'excellence et hauteur où nous la voyons maintenant? Ne pensez doncques, quelque diligence et industrie que vous puissiez mettre en cest endroit, faire tant que nostre langue, encore rampante à terre, puisse hausser la teste et s'eslever sur pieds6.