CHAPITRE XI
qu'il est impossible d'égaler les anciens en leurs langues1
Toutes personnes de bon esprit entendront assez, que cela, que j'ay dit pour la défense de nostre langue, n'est pour décourager aucun de la grecque et latine ; car tant s'en faut que je soy' de ceste opinion, que je confesse et sous tiens celuy ne pouvoir2 faire œuvre excellent en son vulgaire, qui soit3 ignorant de ces deux langues, ou qui n'entende la latine pour le moins. Mais je seroy' bien d'avis qu'après les avoir apprises, on ne desprisas t4 la sienne : et que celuy qui, par une inclination naturelle (ce qu'on peut juger par les œuvres latines et toscanes de Pétrarque5 et Boccace6, voyre d'aucuns sçavans hommes de nostre temps) se sentiroit plus propre à escrire en sa langue qu'en grec ou en latin, s'estudiast plus tost à se rendre immortel entre les siens, escrivant bien en son vulgaire, que mal escrivant7 en ces deux autres langues, estre vil8 aux doctes pareillement et aux indoctes. Mais, s'il s'en trouvoit encore quelques uns de ceux qui de simples paroles font tout leur art et science, en sorte que nommer9 la langue grecque et latine leur semble parler d'une langue divine,
et parler de la vulgaire, nommer une langue inhumaine, incapable de toute érudition : s'il s'en trouvoit de tels, dy-je, qui voulussent faire des braves1, et despriser toutes choses escrites en françois, je leur demanderoy' volontiers en ceste sorte2 : que pensent doncques faire ces reblanchisseurs de murailles qui3 jour et nuit se rompent la teste à imiter, que dy-je imiter? mais4 transcrire un Virgile et un Ciceron ? bastissant leurs poëmes des hémistiches de l'un, et jurant en leurs proses5 aux mots6 et sentences de l'autre, songeant7 (comme a dit quelqu'un) des Pères conscripts, des consuls, des tribuns, des comices, et toute l'antique Rome, non autrement qu'Homère, qui en sa Batrachomyomachie8 adapte9 aux rats et grenouilles les magnifiques titres des dieux et déesses10. Ceux-là certes méritent bien la punition de celuyqui, ravy11 au tribunal du grand juge, respondit qu'il es toit ciceronien12. Pensent-ils doncques, je ne dy égaler, mais approcher seulement de ces auteurs, en leurs langues, recueillant de cest orateur et de ce poëte ores un nom, ores un verbe, ores un vers et ores une sentence? comme si en la façon qu'on rebastit un vieil édifice, ils s' attendoyent rendre13 par ces pierres ramassées à la ruinée fabrique14 de ces langues sa première grandeur et excellence15. Mais vous ne serez ja16 si bons massons17 (vous qui estes si grands zélateurs18 des langues grecque et latine) que leur puissiez rendre celle19 forme que leur donnèrent premièrement ces bons et excellens architectes, et si vous espérez (comme fit Esculape20 des membres d'Hippolyte) que par ces fragmens recueillis elles puissent estre ressuscitées, vous vous abusez : ne pensant point qu'à la chute de si superbes édifices, conjointe21 à la ruine fatale de ces deux puissantes monarchies, une partie devint
poudre, et l'autre doit estre en beaucoup de pièces, lesquelles vouloir réduire1 en un seroit chose impossible: outre que beaucoup d'autres parties sont demeurées aux fondemens des vieilles murailles, ou, égarées par le long cours des siècles, ne se peuvent trouver d'aucun2. Parquoy3 venant à r 'édifier ceste fabrique, vous serez bien loin de lui restituer sa première grandeur, quand où souloit4 estre la sale5, vous ferez par adventure les chambres, les estables ou la cuisine, confondant les portes et les fenestres, brief changeant toute la forme de l'édifice. Finablement j'estimeroy' l'art pouvoir exprimer6 la vive énergie de la nature, si vous pouviez rendre ceste fabrique renouvelée semblable à l'antique, estant manque7 l'idée, de laquelle faudrait tirer l'exemple8 pour la r'edifier. Et ce9 (à fin d'exposer plus clairement ce que j'ay dit) d'autant10 que les anciens usoyent des langues qu'ils avoyent succées avecques le laict delà nourrice, et aussi bien11 par loyent les indoctes, comme les doctes, si non que ceux-cy apprenoyent les disciplines et l'art de bien dire, se rendant par ce moyen plus eloquens que les autres. Voilà pourquoy leurs bienheureux siècles estoyent si fertiles de12 bons poètes et orateurs. Voilà pourquoy les femmes mesmes aspiroyent à ceste gloire d'éloquence et érudition, comme Sapho13, Corynne14, Cornelie15, et un milier d'autres, dont les noms sont conjoincts16 avec la mémoire des Grecs et Romains. Ne pensez doncques, imitateurs17, troupeau servil, parvenir au point de leur excellence18, veu qu'à grand'peine avez-vous appris leurs mots, et voilà le meilleur de votre aage passé19. Vous desprisez nostre vulgaire, par adventure non pour autre raison, sinon que dès enfance et sans estude nous l'apprenons, les autres20 avecques grand'peine et
industrie. Que s'il estoit, comme la grecque et latine, pery1 et mis en reliquaire de livres2, je ne doute point qu'il ne fust (ou peu s'en faudroit) aussi difficile à apprendre comme elles sont. J'ay bien voulu dire ce mot, pource que la curiosité humaine admire trop plus les choses rares, et difficiles à trouver, bien qu'elles ne soyent si commodes pour l'usage de la vie, comme les odeurs et les gemmes3, que les communes et nécessaires, comme le pain et le vin. Je ne voy pourtant qu'on doive estimer une langue plus excellente que l'autre, seulement pour estre plus difficile4, si on ne vouloit dire3 que Lycophron6 fust plus excellent qu'Homère, pour estre plus obscur7, et Lucrèce que Virgile, pour ceste mesme raison.