DE LA RYTHME1 ET DES VERS SANS RYTHME
Quant à la rythme, je suis bien d'opinion qu'elle soit riche, pour ce qu'elle nous est2 ce qu'est la quantité aux Grecs et Latins. Et bien que n'ayons cet usage de pieds comme eux, si est-ce3 que nous avons un certain nombre4 de syllabes en chacun genre de poëme, par lesquelles, comme par chainons, le vers françois lié et enchainé est contraint de se rendre en ceste estroite prison de rythme5, sous la garde, le plus souvent, d'une coupe féminine6, fâcheux et rude geôlier et incogneu des autres vulgaires. Quand je dy que la rythme doit estre riche, je n'entens qu'elle soit contrainte et semblable à celles d'aucuns, qui pensent avoir fait un grand chefd'œuvre en françois, quand ils ont rymé un imminent et un eminent, un misericordieusement et un mélodieusement, et autres de semblable farine7, encor qu'il n'y ait sens ou raison qui vaille : mais la rythme de nostre poëte sera volontaire, non forcée : receue, non appellée : propre, non aliène8: naturelle, non adoptive: bref, elle sera telle, que le vers tombant en icelle, ne contentera moins l'oreille qu'une bien armonieuse musique tombante en un bon et parfait accord. Ces équivoques9
doncques et ces simples1, rymez avecques leurs composés, comme un baisser et abaisser2, s'ils ne changent ou augmentent grandement la signification de leurs simples, me soient chassez3 bien loing : autrement qui ne voudroit4 reigler sa rythme comme j'ay dit, il vaudrait beaucoup mieux ne rymer point, mais faire des vers libres 5, comme a fait Pétrarque en quelque endroit, et de nostre temps le seigneur Loys Aleman6 en sa non moins docte que plaisante Agriculture. Mais tout ainsi que les peintres et statuaires mettent plus grand' industrie à faire beaux et bien proportionnez les corps qui sont nuds, que les autres : aussi faudroit-il bien que ces vers non rymez, fussent bien charnus et nerveux, à fin de compenser, par ce moyen, le défaut de la rythme. Je n'ignore point que quelques uns ont fait une division de rythme, l'une en son, et l'autre en escriture7, à cause de ces diphthongues ai, ei, oi, faisant conscience8 de rymer maistre et pestre, fontaines et A thenes, cognoistre et naistre. Mais je ne veux que nostre poëte regarde si supersticieusement 9 à ces petites choses, et luy doit suffire que les deux dernières syllabes soyent unisones10, ce qui arriveroit en la plus grand' part, tant en voix qu'en escripture, si l'orthographe françoise n'eust point esté dépravée11 par les praticiens12. Etpourceque Loys Megret13, non moins amplement que doctement, a traité ces te partie, lecteur, je te renvoyé à son livre : et feray fin à ce propos, t' ayant sans plus averty de ce mot en passant, c'est que tu gardes de rymer les mots manifestement longs avec les brefs, aussi manifestement brefs, comme un passe et trace, un maistre et mettre, une chevelure et hure, un bast et bat, et ainsi des autres.