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CHAPITRE VIII

DE CE MOT RYTHME, DE L INVENTION DES VERS RYMEZ, ET DE QUELQUES AUTRES AN- TIQUITÉS USITÉES EN NOSTRE LANGUE

Tout ce qui tombe sous quelque mesure et jugement de l'oreille (dit Ciceron1) en latin s'appelle Numerus, en grec pu0fj.dç, non point seulement au vers2, mais à l'oraison. Parquoy improprement nos anciens ont astraint3le nom du genre sous l'espèce, appellant rythme4 ceste consonance de syllabes à la fin des vers, qui se devroit plustost nommer ô;j.otoxeXsuxov, c'est à dire finissant de mesmes, l'une des espèces du rythme. Ainsi les vers, encores qu'ils ne finissent point en un même son, généralement se peuvent appeller rythme : d'autant que la signification de ce mot puôjxôç, est fort ample et emporte beaucoup d'autres termes, comme xavtiSv,

ij.£Tpov, txsXoç, suçpuvov, àxoXouôia, xaÇtç , auyxptatç, règle,

mesure, mélodieuse consonance de voix, consecution5, ordre et comparaison. Or quant à l'antiquité de ces vers que nous appelions rymez, et que les autres vulgaires ont empruntez de nous, si on ad joute foy à Jan le Maire de Belges, diligent rechercheur de l'antiquité, Bar dus V6, roy des Gaules, en fut inventeur, et introduisit une secte de poètes nommez bardes7, les-

quels chantoyent mélodieusement leurs rythmes avecques instruments, louant les uns, et blâmant les autres : et estoyent (comme tesmoigne Diodore Sicilien en son VIe livre1) de si grande estime entre les Gaulois, que si deux armées ennemies estoyent prestes à combattre, et lesdits poëtes se missent entre deux, la bataille cessoit, et moderoit chacun son ire. Je pourroy' alléguer assez d'autres antiquités2, dont nostre langue aujourd'hui est ennoblie, et qui montrent les histoires n'estre fausses, qui ont dit les Gaules anciennement avoir esté florissantes, non seulement en armes, mais en toutes sortes de sciences et bonnes lettres. Mais cela requiert3 bien un œuvre entier : et ne seroit après tant d'excellentes plumes qui en ont escrit, mesme de nostre temps, que retistre4 (comme on dit) la toile de Pénélope. Seulement j'ay bien voulu, et ne me semble mal à propos, montrer l'antiquité de deux choses fort vulgaires en nostre langue, et non moins anciennes entre les Grecs. L'une est ceste inversion de lettres5 en un propre nom6 qui porte quelque devise convenable à la personne, comme en François de Valoys : de façon suys royal; Henry de Valois : roy est de nul hay7. L'autre est en un epigramme, ou quelque autre œuvre poétique, une certaine élection8 des lettres capitales, disposées en sorte qu'elles portent ou le nom de l'auteur ou quelque sentence. Quant à l'inversion de lettres que les Grecs appellent àvaYpa(jL[i.aTtff{jLdç, l'interprète de Lycophron9 dit en sa vie : en ce temps là florissoit Lycophron, non tant pour la poësie, que pour ce qu'il f aisoit des anagrammatismes10. Exemple du nom du roy Ptolemée, UxoXz^olXoç, à;uo {jiXtxo;, c'est à dire, Enmiellé, ou de miel. De la royne Arsinoë, qui fut femme dudit Ptolemée, 'Apatvdr), "Hpaç l'ov, j'est-à-dire la violette de Junon. Arthemi-

dore aussi le Stoïque1 a laissé en son livre des Songes un chapitre de l'Anagrammatisme, où il montre que par l'inversion des lettres on peut exposer2 les songes. Quant à la disposition des lettres capitales, Eusebe3, au livre de la Préparation Evangelique, dit que la Sibylle Erythrée4 avoit prophétisé de Jesus-Christ, proposant5 à chacun de ses vers certaines lettres, qui declaroyent le dernier advenement6 de Christ. Lesdites lettres portoient ces mots : Jésus, Christits, Servator, Crux. Les vers furent translatez par saint Augustin, et c'est ce qu'on nomme les quinze signes du jugement7, lesquels se chantent encore en quelques lieux. Les Grecs appellent cette préposition de lettres, au commencement des vers,àxpo<ru-/Jç . Ciceron en parle au livre de Divination8, voulant prouver par ces te curieuse diligence que les vers des Sibylles estoyent faits par artifice et non par inspiration divine. Ceste mesme antiquité se peut voir en tous les argumens de Plaute9, dont chacun en ses lettres capitales porte le nom de la comédie.

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