‹ La Défense et illustration de la langue françaiseChapitre 34 sur 42 · AU ROY · texte numérisé non relu

AU ROY

ire, pour m'aquitter1 de la promesse faicte2 dernièrement3 à vostre4 Majesté, je luy5 présente un project6 et comme un modelle7 d'un œuvre8 que je délibère 9 intituler de la precellence10 du langage François11. Lequel12 project je la supplie trèshumblement13 vouloir favoriser non moins de sa censure que de sa lecture. A quoy14 j'espère qu'elle sera incitée, quand il luy plaira considérer de quelle importance est ceste15 entreprise pour l'honneur de son royaume : comme16 aussi je la puis asseurer17 qu'elle est procedee18 d'un cueur19 qui s'est toujours20 monstre21 zélateur22 et comme jaloux de l'honneur de sa nation. Ce qui a este23 congneu24 en divers temps par les ambassadeurs tant vostres25 que de vos prédécesseurs, père et frères26 : premièrement en Angleterre, puis en Italie, en Allemagne et en Suisse27 : outre-ce-que28 je l'ay tesmoigné il-y-a plus de douze ans, par un traitté29 de la Conformité du langage françois avec le grec30. Je puis dire d'avantage31, Sire, que ceux qui auront veu les escrits de mes père et oncle32 appercevront33 que ceste ardante34

affection d'honorer ma patrie m'est1 tellement héréditaire, que je ne pourrois me la desraciner, sans forligner totalement. Et pourtant si l'effect est inférieur à un si grand désir, j'ay espérance, Sire, que vostre Majesté le supportera, et ne me voudra imputer ceste hardiesse à présomption : veu que d'ailleurs je m'estois ja2 obligé à une telle entreprise par mes œuvres precedens, qui appartiennent à l'illustration des langues greque et latine : ne pouvant3 raisonnablement denier à celle qui m'est naturelle autant de bien que j'en avois faict à ces estrangeres.

Or4 me sen-je5 infiniment heureux, Sire, que l'édition de ce livre ait6 ceste bonne rencontre, de se trouver soubs7 le règne de vostre Majesté: pourceque8 l'éloquence9 d'icelle10 luy sera un très honorable tesmoignage11 de la louange qu'il donne à nostre langue. Duquel12 don vous ne13 devez moins rendre grâces à Dieu, selon mon jugement, que de plusieurs autres qui toutesfois de prime 14 face pourroyent sembler plus proufitables15, ne16 moins affectueusement requérir l'augmentation d'iceluy. Car si l'éloquence est de si grande efficace17, qu'elle puisse souventesfois18 commander mieux aux cueurs des hommes que la force des armes, voire1 9 ployer les pms endurcis courages20; si elle peut quelquesfois21 donner si bien le fil aux paroles qu'elle les rend plus trenchantes que l'espee : il est certain que le roy à qui Dieu fait la grâce d'un si pretieux22 don, est comme doublement roy, et par conséquent doublement obligé à sa bonté et beneficence23. Et ceste obligation est encore d'autant plus grande, que l'éloquence d'un roy est trouvée plus éloquente que celle de toute autre personne, laquelle Dieu n'a exaltée24 jusques à ce degré. Car si Euri-

PRÉFACE 17 ï

pide, excellent entre les poètes1 grecs, a bien dict :

L'homme d'autorité, l'homme qui n'en a point, Venans2 à haranguer touchant un mesme poinct, Encore que tous deux tiennent mesme langage3, Celuy de l'un sera bien pezé4 d'avantage5.

Si (di-je) Euripide a bien dict cela et véritablement6, combien plus de vertu et d'efficace doivent avoir les mesmes mots sortans de la bouche de celuy auquel Dieu a donné ce qui est pardessus7 toute autorité, que s'ils venoyent de la bouche d'un autre, en quelque dignité et honneur qu'il pust estre constitué?

Quant à ceste sentence d'Euripide, nous avons une fort belle histoire que nous y pouvons rapporter. Car nous lisons en iEschine8, orateur grec, qu'un homme qui avait mauvais bruit 9, ayant proposé un bon avis au conseil des Lacedemoniens, ils le firent proposer par un autre, qui estoit en bonne réputation : comme ayans opinion que cest avis, encore qu'il fust bon, ne pouvoit estre heureusement suivi et mis à exécution, sinon qu'il fust autorisé par la bouche de cest autre personnage, voire comme emologué10 et authentiqué.

Et si on veut d'abondant11 confermer12 le dire de ce poète grec par celui d'un latin, non moins excellent en son endroit, nous avons un passage fort propre pour ce13 faire. Car Virgile, parlant de celuy qui se doit présenter pour appaiser14 une sédition esmeue15 en un grand peuple, requiert qu'il soit tel que sa pieté et ses bienfaicts luy puissent donner une gravité et autorité16, qui le rendent respectable. Voyci qu'il dit17 (autant que j'ay pu exprimer la nayfveté18 de son langage latin) :

Comme en une grand 'ville19 abondamment peuplée, Qui par sédition20 vient à estre troublée,

Quand tout le menu peuple à toute cruauté D'un courage1 mutin est soudain incité2, Desjà volent en l'air et pierres et flambeaux, La fureur pour s'armer trouve moyens nouveaux : Alors se présentant à eux un personnage, Tant pour sa pieté respecté d'avantage, Qu'aussi pour ses bienfaicts, on les voit s'arrester, Et l'oreille attentive3 à ses propos prester. Luy gouverne leurs cueurs, luy appaise leur ire4, Par les raisons qu'il sçait5 en un tel cas déduire.

Il est certain que Virgile présuppose que ce personnage soit éloquent6 : mais il veut que son éloquence soit autorisée7 par ces qualitez.

Si donc le beau et sage parler d'un tel homme ha8 tel pouvoir, combien plus grand le doit avoir celuy d'un roy? Et ne se faut9 esmerveiller si un prince souverain, et spécialement un roy, parlant bien à propos et disertement, pénètre plus avant au cueur des auditeurs. Car il-y-a une vertu occulte en ses paroles, accompagnées de la majesté tant de l'éloquence que de la royale10, quand ils considèrent que celuy qu'ils escoutent, n'ha besoin de se faire avouer11, et ne peut estre contredict ni empesché d'effectuer ce qu'il met en avant, et exécuter12 pleinement sa bonne voulonté. Voyla d'où vient qu'au lieu que cela qui sortiroit de la bouche d'un autre ne seroit tenu encore que pour dict, on le se représente comme desja faict, aussi tost qu'il part de celle du roy. Car comme le roy Porus13, venu es14 mains d'Alexandre le Grand, qui avait gangné15 la bataille, interrogé par deux fois comment il vouloit qu'il se comportast envers luy, ne respondit que ce mot : Royalement ; ainsi les subjects qui sont persuadez que leur roi ne parle point autrement qu'à la façon royale,

et qu'il porte une vrayement royale affection à leur bien, ont grande occasion d'ancrer leur espérance sur ses paroles, et se rendre tres-obeissans à icelles. A quoy il faut adjous ter, quant à un roy des François, l'avantage que luy donne l'inclination naturelle des cueurs de son peuple, tesmoignee par ce proverbe ancien :

Parole, puisqu'un roy l'a dicte, Ne doit pas estre contredicte.

Estans ces deux poincts hors de controverse, l'un, que Dieu vous a doué d'éloquence, l'autre, qu'elle est d'autant plus proufitable et bienséante à un roy, qu'il est es]evé en degré plus eminent que toute autre personne, reste un troisième, duquel aucuns1 pourroyent douter, si nostre langage est aussi capable de ceste vertu de bien dire, que l'un ou l'autre2 de ceux qui luy veulent faire concurrence, et se rendre ses compétiteurs. A quoy je respon, qu'outre ce que3 ceux qui auront pu ouir plusieurs de vos subjects haranguer, et auront eu aussi cest honneur d'avoir oui vostre Majesté discourir, pourront tesmoigner de la suffisance de nostre langage, il-y-a quelque apparence que ce Project, estans bien considérez tous les poincts que j'y ay deduicts, leur ostera une grande partie de leur doute : en attendant que l'œuvre4 qui sera faict sur icekty les en rende entièrement résolus5. Peut estre aussi que ce-pendant j'auray moyen de monstrer à l'une de ces deux nations, qui se veut égaler à la nostre en une chose6 importante7 beaucoup plus à l'honneur de vostre royaume, que sa prétention est totalement mal fondée.

Je sçay bien, Sire, que plusieurs, oyans8 ce dernier propos, et comprenans ce que j'enten, diront que ce seroit une cause beaucoup plus digne de vostre au-

dience1. Ce que je confesse : adjoustant toutesfois, que ceux qui s'esbahiront que vostre Majesté prenne aussi plaisir à ouir debatre ceste-ci, qui concerne l'honneur de son langage naturel2, ils monstreront bien ne sçavoir pas combien aucuns3 des empereurs Rommains ont diligemment, voire curieusement, recherché le vray usage de leur langue, et nommément les deux premiers, Jule César* et Auguste5 : dont l'un, asçavoir Jule, en composa mesmement des livres6. Le cinquième empereur aussi, nommé Claudius, pour aider à sa langue, inventa trois lettres7. Toutesfois, pour ne venir aux exemples estrangers, mais demeurer en ceux de vos prédécesseurs, ne lisons-nous pas de Chilpeiic, qu'il fit ie mesme8 en la sienne? Et pour approcher9 beaucoup plus près de nostre temps, Sire, n'avez-vous pas encore aujourdhuy plusieurs bons tesmoins de l'enrichissement qu'a receu nostre langage par le moyen de vostre ayeul le grand roy François, voire jusques à luy donner ce los10, qu'il a esté le premier qui l'a mis comme hors de page. Ceux donc qui sçauront ces choses, ne s'esmerveilleront point que vostre Majesté prenne plaisir au présent Discours; au contraire s'eshabiront11 de l'esbahissement des autres.

Mais quant à ce que j'ay dict, Sire, estre par moy réputé pour un grand heur, que l'édition de ce livre se rencontroit sous vostre règne, je suis contrainct de vous confesser que la mesme chose, qui me donne asseurance pour un regard12, me met en quelque crainte pour un autre. Car d'autant plus vostre Majesté fait profession de parler purement et disertement, d'autant metsje ce mien livre en plus grand danger, pour les fautes qu'elle y pourra remarquer. Toutesfois j'ay recours à la douceur 1 3 et debonnaireté x 4 qu'il luy a pieu me mons trer ,

et qui m'a encouragé à l'entreprendre : tellement que, soubs ces te espérance, je la suppliray derechef le vouloir favoriser non moins de sa censure que de sa lecture : à fin1 que l'œuvre, duquel leproject aura receu tant de faveur et d'honneur, puisse avoir d'autant meilleur recueil2 par tout le royaume de sa Majesté : laquelle je prie le Créateur faire longuement prospérer en la prospérité d'iceluy. De Paris, ce xxm d'Apvril, m.d.lxxix,

"Vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur et subject,

Henri Estiene.

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