‹ La Défense et illustration de la langue françaiseChapitre 39 sur 42 · livre des Asolains, Lisa, Lisa, tu hai havuto un gran torto · texte numérisé non relu

livre des Asolains, Lisa, Lisa, tu hai havuto un gran torto

Quant à ceste façon de parler, dont use Boccace entr' autres, Io vi so grado di quella cosa, il ne faut point douter qu'ils ne l'ayent prise de nous, pour imiter ce que nous disons, Je vous sçay gré de cela : car (comme j'ay monstre cidessus) ils ont usé de grado pour exprimer ce que nous disons gré.

Comme nous disons laisser en derrière2, de ce dont nous ne tenons comte, ainsi eux lasciar adietro : pour le moins Bembo en a usé. Nous trouvons aussi en ses escrits, ritrarre la briglia, dict par métaphore, et pareillement le contraire, ainsi que nous disons lascher la bride, et retirer la bride; et semble bien qu'en prenant de nous le mot briglia, ils ayent quant-et-quant3pris ces façons de parler ausquelles nous l'accommodons, sans les aller chercher aux livres des Latins, où ils les eussent trouvées aussi bien que nous : ce que je di pareillement de la phrase qui précède celles-ci ; car il faut considérer que Bembo n'a pas esté le premier qui en a usé, et qu'il pourroit bien estre que le premier n'estoit pas (comme luy) homme pour4 imiter quelques phrases latines.

Mais quand ce mesme auteur, je di Bembo, use de mestiero et bisogno, contrefaisant nostre mestier5 et nostre besoin, alors on ne peut douter que luy, aussi bien que les autres, ne veuille user de ces mots avec les mesmes verbes que nous : comme aussi nous voyons qu'au commancement du livre qu'il a intitulé Le Prose, il dit T'è di mestiero, ainsi que nous, Il t'est de mestier de faire cela, pour signifier, II t'est besoin ou de besoin, Il t'est nécessaire; et avec le verbe fare, en ses Asolains, Non fa mestiero di moite parole* ; et, vers le commancement de ce mesme livre, A 'quali, quasi fer lo continuo,

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et di calamité et di scorta non faccia mestiero1. Toutesfois, aujourdhuy, nous n'appliquons guère nostre verbe faire avec le mot mesiier, en ceste façon, Bien peu sont ausquels il ne face mestier de telle chose, au lieu de dire, Bien peu sont qui riayent mestier de telle chose. A grand peine aussi diroit-on, Il ne fait pas mestier de beaucoup de paroles, pour signifier, Il n'est pas besoin. On dit bien, Cela me fait mestier, encore qu'on die plus souvent, Cela me fait besoin2. Mais il est vraysemblable que du temps des premiers enrichisseurs3 de la langue italienne (c'est-à-dire de ces anciens auteurs qui enrichissoyent leur langue de la nostre), et es lieux où ils estoj^ent, on appliquoit ce mot encore autrement que maintenant : ce qu'il faut aussi penser des autres. Pour exemple, on dit aujourdhuy, donner aide, donner secours, plustost que pr ester aide*, pr ester secours : toutesfois ils disent, prestar ajuto, prestar soccorso; et Boccace mesmement en use quelquesfois.

Je retourne à Bembo, qui dit, parlant italien françois, Gismondo cosi prese a dire : car ceste façon de parler est prise de nostre prendre, quand nous disons, Il se prit à dire. Et faut noter qu'il n'a pas exprimé nostre se; mais Boccace aussi ne l'avoit pas exprimé, quand il avoit dict, Lauretta lietamente prese a dire ou addire5, comme les autres aiment mieux escrire.

Ce mesme auteur (j'enten Bembo) use d'une façon de parler italienne-françoise fort belle, mais laquelle maints Italiens ne pourroyent pas entendre, et peu de François faudroyent à6 l'entendre; c'est où il escrit, Quanto egli già nelV entrar de' suoi ragionamenti andava tentoni, si corne quello che nel buio era^ : car andava tentoni, c'est au lieu de ce que nous disons, II alloit à taston ; mais cela est dict ici métaphoriquement, et d'au-

tant ha-il meilleure grâce. Quant à ce mot tentoni, il est tout évident que ceux qui disent a tenlone, approchent plus près de nostre mot, et encore plus près les Napolitains, qui prononcent a tantone.

Entre les phrases qu'ils ont tirées de nostre langage, aucunes ne se trouvent qu'en quelcun de nos dialectes ; comme ceste-ci, Io Vho messo in salvo, ou posto in salvo, alors mesmes qu'ils veulent signifier simplement ce que nous disons, Je Vay serré : car ainsi disent les Picards, Je Vay mis en saulve1.

Et à propos de ce qui est confessé par Bembo quant aux locutions, que ceste-ci entr'autres a esté prise par les Italiens du langage provençal, Io amo meglio, pour Io voglio pin tosto, c'est à dire J'aime mieux (comme, Io amo meglio dispiacere a voi, j'aime mieux vous desplaire), ils disent aussi, pour signifier la mesme chose, Io ho pin caro, ou havrei pin caro ; comme les Picards, J'aurois plus cher. Boccace : Figliuola mia, io havrei molto pin caro che tu hâves si havuto un tal mariio2. Mais comme les Provençaux ne sont pas seuls qui usent de la façon de parler susdicte, dont Bembo fait mention, aussi n'est en usage ceste-ci aux Picards seulement; toutesfois ceste-la est plus usitée.

J'en ay gardé une fort aisée à remarquer, pour la dernière (car je veux faire ici la fin, encore que je ne sois qu'au commancement, au regard du grand nombre que je pourrois adjouster) et à laquelle toutesfois peut estre que beaucoup de François ne prennent pas garde ; encore qu'elle soit plus, ou, pour le moins autant en la bouche des Italiens, mesme del popolazzo8, qu'aucune des précédentes : c'est la façon de parler qui rapporte à4 nostre adverbe pieça5, lequel vaut autant que le jamdudum ou le jampridem des Latins. Car nous disons

pieça en un mot au lieu de dire séparément pièce y-a, c'est à dire pièce de temps y-a, ou grand pièce de temps y-a : mais nous disons plustost grand pièce y-a (sans adjouster ces mots, de temps) et il y-a grand pièce. Escoutons maintenant comme Boccace contrefait nostre langage, Egli ha gran pezzo ch'io a te venuta sarei1; et ici, Ma poi che ser Ciappelletto piangendo hebbe un gran pezzo tenuto il frate cosî sospeso2. Il use aussi de pezza, et dit buona pezza, ainsi comme nous disons bonne pièce, pour grand pièce. Mais quant à pezzo, les Italiens en usent aussi en leur commun parler3, sans rien adjouster; comme quand on leur demande touchant quelcun, s'il est venu, ils respondent, E un pezzo, ou E gia un pezzo. Quoy qu'il en soit, ils n'usent en cest endroit d'aucun pezzo, ni d'aucune pezza, qui ne soit de nos pièces.

Je leur pourrois bien monstrer qu'ils sont venus jusques à nos proverbes, et en ont pris aucuns (encore que je confesse que sans les nostres ils en ayent assez bonne provision) ; mais je me contenteray qu'ils me confessent la debte quant à ce que j'ay mis en avant jusques ici. Et à la vérité ils seront contraints d'en confesser pour le moins la plus grande partie4 ; de quoy je me contenteray ne voulant entrer en dispute du reste : car ceci ne se doit entendre seulement des mots et façons de parler dont j'ay faict mention, ains d'un nombre beaucoup plus grand d'autres qui sont de mesme condition, et pourtant doivent jouir de mesme droit, asçavoir de pouvoir quitter l'Italie toutes et quantes fois que bon leur semblera. Or tant plus je considère combien leur nombre est grand, tant plus je m' esmer veille de Bembo, qui en a si peu confessé; et encore plus de ceux qui, depuis, luy ont sceu si mauvais gré de ceste confession.

Peut estre qu'il pensoit qu'en confessant ainsi volontairement quelque petite partie, on se tiendroit à ce qu'il en auroit dict, sans faire aucune recherche ; et au contraire, ceux qui se sont faschez contre luy de ce qu'il avoit dict, ont eu crainte de ce qui est advenu : car ils ont bien pensé que ce petit nombre qu'il avoit confessé seroit cause de faire rechercher la grande quantité des autres.

Toutesfois je m'en rapporte à ce qui en est, et ne suis pas marri qu'ils ayentfaict et qu'ils facent encore ci-apres leur prouflt de nostre langage (en usant de la discrétion dont j'ay faict mention ci-dessus), pourveuqu'en recompense1 ils luy facent honneur : j'enten seulement l'honneur qui luy appartient, qui est de luy accorder le titre de precellence. Quant est des mots qu'ils nous ont pris, il n'y-en a point dont je m'esbahisse plus et me fasche moins, que de cestuy-ci, fol2; car nous n'avons que ceste petite parolette3, pour signifier ce que les Latins disent stultus : au lieu qu'eux en ont quatre, pazzo, matio, scioccho, stolto ; et toutesfois nostre fol leur a semblé si beau qu'ils en ont eu envie, et le desguisans un peu en ont faict folle, lequel Pétrarque et Boccace ont mis en monstre, en faisans grande bravade4 : Bembo pareillement après eux. Ils ont aussi emmené celle sans laquelle il ne va jamais, qui est follie, et l'ont desguisee en follia. Que pleust à Dieu qu'ils eussent tellement emmené l'un et l'autre, qu'on ne les revist jamais en France. Toutesfois ils avoyent au contraire besoin non pas de fol et de folie, mais de sot et de sotise ; car ils n'ont rien en leur langage, qui puisse bonnement tenir la place ne de sot ne de sotise : tellement qu'ils sont contrains de la faire tenir par un de ceux que j'ay dicts, encore qu'elle ne luy appartienne pas. D'une

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chose leur sçay-je bon gré, que nous, au contraire, pour signifier ce que les Latins disent sapiens et prudens, n'ayant pas seulement sage et prudent, mais plusieurs autres vocables equipolens1, ils n'y ont point voulu toucher.

Mais ils me diront que s'ils ont pris de nostre langage, aussi nous avons pris du leur; et adjousteront toutesfois (par honnesteté) que non pas tant. Je les prieray donc faire leur production, comme j'ay faict la mienne, à la charge qu'ils ne s'aideront d'aucunes pièces qui ne soyent aussi bonnes et authentiques que les miennes. Or me doutant bien que celles qu'ils estimeront les meilleures, seront certains vocables dont nous usons en la guerre et es fortifications2 (car je croy qu'ils auront honte de m' alléguer ceux dont usent les gastefrançois3), je les prieray d'ouir aussi patiemment ma response que j'orray la leur, quand il leur plaira respondre à ce que j'ay mis en avant ci-dessus.

Je di donc qu'il faut nécessairement de deux choses l'une, ou qu'ils se vantent nous avoir enseigné l'art de la guerre et pareillement celuy des fortifications, ou qu'ils confessent que comme nous avons bien sceu apprendre l'un et l'autre sans aller à leur eschole, aussi avons -nous eu des termes propres, sans les aller chercher en leur pays. Je croy qu'ils ne voudront pas s'aider de ce premier poinct, et quand ils voudroyent, je ne sçay s'ils oseroyent : quand ils oseroyent, je leur opposerois entr'autres choses ce que dit Machiavel4; dont s'ensuivra que ou volontiers ou par force ils m'accordent le second. Mais à fin qu'ils ne pensent que les menaçant de Machiavel, je leur vueille donner une faulse alarme5, je di qu'en son dialogue de l'art de la

guerre1, il fait la guerre à une telle vanterie; car ayant premièrement dict en gênerai que les manières de faire la guerre estoyent esteintes2 par tout le monde, à comparaison de celles des anciens, parlant puis de l'Italie particulièrement, dit qu'elles y sont du tout perdues, et que s'il y-a encore quelque chose qui ait un peu plus de gaillardise3, elle vient de ce qu'ils ont pris exemple à ceux de delà les monts : pour mieux faire, je récitera}^ ses propres paroles, du septième et dernier livre, Io vi dico di nuovo che i modi et ordini délia guerra in tutto il mondo, rispetto a quegli degli antichi, sono spenti ma in Italia sono al tutto perduti ; et se ci è cosa un poco piu gagliarda, nasce dalV esempio de gli oltramontani. Et à fin qu'on ne doute point que Machiavel n'entende les François, quand il dit les outremontains4 (s'il est loisible de contrefaire ainsi son mot oltramontani) , j'adjousteray ce qu'il dit après, qu'avant que Charles, roy de France, passast en Italie, on bastissoit tellement5 les forteresses qu'elles estoyent fort foibles : voyci ses paroles, Voi potete havere inteso, et questi altri se ne possono ricordare, con quanta debolezza si edificava innanzi che il re Carlo di Francia, nel m. cccc. xciiii, passasse in Italia*. Joinct qu'après il dit Franciosi plusieurs fois; et que ce edificava se doive entendre ainsi, il appert par les exemples qu'il amené : car il parle de trois choses dont les forteresses avoyent besoin, selon la façon d'alors, lesquelles il nomme merlv ', balestriere et bombardiere ; et après avoir monstre la faute qu'on y f aisoit, il monstre aussi comment les François avoyent appris à les corriger : Hora (dit-il) da' Franciosi si è itnparato a fare il merlo largo et grosso ; et che anchora le bombardiere sieno larghe dalla parte di dentro8, etc. Il monstre puis, assez au long, que les François ont beau-

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coup d'autres manières incongneues aux Italiens, par lesquelles les places sont rendues fortes, et commance par ce qu'il appelle des sarrazinesques1. Mais comme Bembo n'a pas confessé toute la debte quant aux vocables que la langue italienne a pris de la nostre, non pas la centième partie (comme j'ay dict et monstre ci-dessus), ainsi est vraysemblable que Niccolo Machiavelli n'ait pas confessé toutes les choses appartenantes à la guerre que les Italiens ont apprises des François ; et peut estre aussi qu'il ne les sçavoit pas, pour les pouvoir confesser.

Mais dira-on point que depuis ce temps-la les Italiens nous ayent pu rendre la pareille? qu'ils ayent esté nos maistres, quant à l'art de la guerre, au lieu qu'ils avoyent esté nos disciples? On le pourra bien dire : mais on ne le pourra pas prouver, ni mesme le faire approcher de quelque verisimilitude2. Car s'ils disent que l'Italie s'est fort aguerrie depuis, et la France quoy3? on sçait assez qu'il n'y-a point de comparaison.

Or pource que tant eux que plusieurs autres pourroyent cependant demeurer esmerveillez d'où vient donc que maintenant et ja depuis quelques années nous usons de plusieurs de leurs termes au faict de la guerre, et auroyent aussi raison de me demander où sont les nos très dont nous usions auparavant, et que nous pourrions mettre en la place des leurs, quand il nous plairoit les quitter, je tascheray de rendre tant les uns que les autres contens et satisfaicts touchant ces deux poincts. Quant au premier donc, je di que ce changement de termes appartenans à l'art militaire commança avec les guerres de Piedmont; d'autant que les jeunes soldats françois, et principalement les jeunes gentils-hommes (car comme nostre nation aime

plus la nouveauté que les autres, ainsi la jeunesse plus que l'autre âge) estoyent fort joyeux de pouvoir rapporter jusques à leurs maisons quelques termes nouveaux appartenans à ce dont ils faisoyent profession : ce que j'ay plus amplement déclaré ailleurs1. Quant au second poinct, je di que nous avons des livres2 où nous pouvons trouver les termes vrayement françois en la place desquels nous mettons ces estrangers; et toutesfois, que l' intermission3 des nostres n'est (Dieu merci) depuis si long temps que ne les puissions recouvrer aujourdhui en la mémoire de nos plus vieux guerriers (encore que les douze dernières années nous en ayent beaucoup osté), ausquels ces mots qui estoyent usitez en leur jeunesse, estans maintenant remis en usage, sembleroyent apporter quelque rajeunissement. Ils ne doivent toutesfois avoir peur que ces vieux guerriers les vueillent ramener jusques à la vieille guerre (comme nous usons de ces mots, quand nous disons, par une manière de mespris, c'est la vieille guerre), ce que diioyent aucuns, si on vouloit remettre audessus4 chevetain5 et avanturier*, ou bien souldoyer ; et encore plustost, si on vouloit rappeler brigand7 (d'où vient brigannine8 , pour une sorte d'armeure), et rustre9 pareillement. Aussi n'y auroit-il aucune raison, ne mesmes apparence de raison, d'user maintenant de ces deux termes lesquels j'ay alléguez pour exemple : car outre ce que l'usage les a faicts sonner mal depuis (et notamment brigand, auquel, en ce changement, est advenu le mesme qu'au /tf^o10des Latins), nous ne trouverions pas à qui ces noms peussent bien convenir, à cause de la différence qui est tant es armes qu'en la façon de guerroyer. Quant aux deux autres, encore qu'on n'en puisse pas dire le mesme, si est-ce que par

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droit leur place doit demourer à capitaine et à soldat, puisqu'ils en sont en possession dès le temps de nos ayeulx1, et principalement capitaine, pourcequ'il est croyable que les souldoyers, au lieu de ce que nous disons les soldats, soyent demourez en nostre vieil langage, encore depuis chevetain : lequel vocable souldoyers approchoit plus près du gaulois soldurii2, que n'en approche cest autre, soldats.

Or ce que j'ay dict touchant ces cinq termes anciens, doit estre entendu aussi d'un grand nombre d'autres : car il ne faut pas craindre que ces vieux guerriers vueillent ramener, quant aux machines ou instrumens servans à faire baterie, ne les bricoles* (car le jeu de paume s'est emparé de ce terme), ne les domdaines* (duquel mot la souvenance demeure en ceste façon de parler, c'est une grosse domdom), ne ramener les bacules5 (car ce mot a esté depuis transféré à la fortification des portes), ne les truyes* (à cause que ceste métaphore offenseroit trop les oreilles), ne fondelfes1, ne ribaudequins8, ne chats-chateils9 (comme ce mot se trouve escrit en l'histoire du seigneur de Jonville), ne quelques autres qui ont esté de mesme temps ou environ; quand bien nous n'en aurions pas du tout perdu l'usage avec les noms. Mais quant aux choses appartenantes au faict de la guerre, qui sont demourees jusques à maintenant, et qui gardoyent encore leur premier nom, pendant qu'eux estoyent jeunes, je ne doute point que si on veut s'en rapporter à leur jugement, ils ne leur facent reprendre ce premier nom et quitter celuy qui est venu d'Italie. Pour exemple, quant aux fortifications, je croy que quand il s'agira d'un fossé, ils voudront que ces façons de parlei qui estoyent en crédit eux estans jeunes, obtiennent reintegrande 10, asçavoir fossé en talut11 ou

talus, fossé à fonds de cuve1, la douve2, d'un fossé ou les douves (ce qui est dict par une mesme sorte de métaphore que nous avons en la façon précédente ; et pourtant semble que donnes, qui se trouve aussi, soit ainsi escrit par erreur), la faussebraye*, les moineaux*, Y avant-mur. Et diront (ce qui est vray) que quand on appliquera ces mots à leur ancien et propre usage, on n'aura pas grand besoin de faire venir d'Italie scarpe et contrescarpe*, ne parapet*, ne casemate1: il est bien vray qu'encore mieux nous passerons-nous des trois premiers que du dernier. Et en tout événement si leur langage se pouvoit vanter de la casemate, le nostre se vanteroit de ses moineaux. Quant à parapet, il est indubitable qu'il ne signifie ce qu'on avoit accoustumé d'appeler avant-mur, et qu'aucuns appellent aussi mantelet.

Mais il nous advient d'estre trompez en ces vocables estrangers, ainsi que le sommes en plusieurs hommes que nous ne congnoissons point, et principalement de ceux qui sont courtisans, soit du tout, soit à demi; car comme pour voir en eux quelque magnificence d'habits (aujourdhuy que tout est loisible en tel cas), il nous semble que l'honnesteté nous commande les respecter, jusques à ce qu'estans informez de leur qualité, nous appelons parade et bravade8 (eux diroyent piaffe9) ce que nous nommions magnificence, comme procédant de quelque grandeur : ainsi, quant à ces termes estrangers, appartenans à la guerre, desquels nous n'entendons pas la vraye signification, il est certain que leur belle apparence (que la nouveauté nous fait trouver encore plus belle), et ce qu'on les fait sonner si haut, sont cause que nous y sommes deceus, et imaginons soubs iceux quelque grand secret; mais à la fin, quand

nous venons à descouvrir leur origine, au lieu de ce secret par nous imaginé, ne trouvons autre chose qu'un son plus mignard1 quelenostre, et d'autant moins convenable aux termes de la guerre. Il est vray qu'aucuns ont plus de bravade que de mignardise. Et pour venir aux exemples (selon ma coustume), je di que comme leur parapetto, que nous changeons en parapet, est composé, aussi l'est nostre avant-mur, et que ce mot parapetto n'est point plus propre ne plus significatif; mais en la composition d'iceluy on a regardé à autre chose, asçavoir à ce pourquoy il a esté inventé : car c'est comme si on disoit gardepoitrine, de mesme façon que nous disons gardebras. Et ce parar convient avec ce parer, duquel nous usons en disant parer les coups, ou parer aux coups.

Nous sçavons aussi que plusieurs pensent qu'il y ait quelque nouveauté cachée soubs ce mot sentinelles*, comme ainsi soit qu'il n'y ait rien en la guerre plus ancien; ce qu'ils confesseront quand ils auront considéré (et sceu premièrement) que ce mot respond au nostre escoutes : d'autant que sentir ou sentir e en langage italien se prend quelquesfois pour escouter. Mais un des plus notables, exemples de ce que j'ay dict est en lancespessade3 ou lancespezzade : car c'est bien un des mots soubs lesquels beaucoup de personnes imaginent quelque nouveau et grand secret; et toutesfois, si on examine son origine, pour bien descouvrir sa signification, on trouvera que quand ils usent de ce mot ils ne parlent de rien qui ne soit vieil. Car lancia spezzata est comme si on disoit lance despecee ou lance mise en pièces, et se baille ce nom à un soldat qui est bien appointé et auquel on donne plus de privilège qu'aux autres (aucunesfois aussi est honoré de quelque charge, au défaut

de ceux ausquels elle appartient) , pource que anciennement celuy qui avoit perdu ses chevaux, et n'avoit moyen de se remonter, venant se rendre parmi les gens de pied, estoit respecté tant en ce qu'il avoit gages extraordinaires, qu'en ce qu'il n'estoit subject à tant de courvees que les autres. Or est-il certain que tout ceci convient à ceux qui sont appelez soldats appointez1. Que si quelques-uns des Italiens veulent puis, non pas user, mais abuser de leur lancia spezzata, et pareillement quelques françois de leur mot emprunté lancespessade, c'est à eux (je di, tant aux uns qu'aux autres) de rendre raison de leur abus : et nonobstant ce que j'ay dict de l'origine de ce terme, je n'ignore pas qu'aucuns luy en donnent une autre, en le faisant venir du langage espagnol; mais c'est en prononceant et escrivant autrement que spezzada, lequel mot toutesfois nous avons suivi.

Au reste, je veux aussi advertir le lecteur que quand bien nous retiendrions quelques mots italiens appartenans au faict de la guerre (comme je serois bien d'avis qu'on fist quant à six ou sept, entre lesquels est gabions, pour gabbioni, qui vient de gabbia, signifiant cage, encore que nous ayons l'ancien mannes ou mandes2 cela ne nous pourroit rendre suspects de ce que j'ay dict au commancement de ce discours, ne porter aucun deshonneur : veu que l'Italie, pour un que nous retiendrions des siens, s'est approprié trois, voire quatre des nos très. Je diray bien d'avantage (et si diray vray), que ne l'Italie ne l'Espagne ne sçauroit parler de ce que les Latins appeloyent belltcm, ne de ce qu'ils disoyent prœlium, sans emprunter les termes de la France; car toutes ces deux nations ont pris nos deux vocables guerre* et bataille* : l'une, en ayant faicf. gnerra çt

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battaglia, l'autre guerra et batalla, laquelle toutesfois ha bien aussi pelea1, mais elle ne s'en aide pas tant que de batalla. Non plus ne peuvent ces deux nations parler d'escarmouche2, si nostre langue ne leur preste ces te diction.

Et pour passer plus avant aux termes de la guerre que l'Italie a pris de nous (entre lesquels sont plusieurs dont l'Espagne aussi fait son promit), ils ne se sont point contentez de battaglia, faict de nostre bataille, mais pareillement de bataillon ont faict baltaglione. Et n'usans de moins grande hardiesse, se sont ruez (pendant que nous n'y prenions point garde) sur nostre avantgarde et arrieregarde, et ont changé l'une en avanguardia ou vanguardia, l'autre en retroguardia ; voire sont venus jusques à nostre corps de garde, et en ont faict corpo di guardia et corpo di guarda aussi, pour abbreger. En la fin, voyans nostre patience, ils ont abusé d'icelle : car ils nous ont pris un bastillon3, un fort, une forteresse, un boulever*, un rempart, une platte forme, une canonnière*, et en ont faict un bastione, un forte, una fortezza, un beluardo, un riparo, una piatta forma, una canonniera ; et n'ont pas oublié aussi nostre tranchée, qu'ils ont changée en trincea6, et aucuns en trinchea. Mais il ne se faut pas esmerveiller s'ils ont pris la plus grand'part de nos termes concernans l'art de fortifier, veu qu'il a falu que ce mot mesmement fortificatione, ils l'ayent emprunté de nous. Aussi viennent de nous leur mine et contramine, leur batteria, leur combattere. Ils nous ont pris aussi nostre bannière"' , nostre enseigne*, nostre estandart9 ; et de ce dernier use Arioste entr'autres. Encore ne m'esbahi-je pas tant de tous ces mots qu'ils ont eus de nous, ne de plusieurs autres (voire jusques aux chariages et aux vittuailles10 , dont ils

ont faict cariaggi et vettovaglie) que je m'esmerveille de nostre marcher, j'enten marcher en guerre : car ils sont venus jusques à ce mot, nions tr ans bien une grande povreté de leur langage, s'il n'estoit secouru du nostre. Le dernier auquel j'en ay veu user, c'est un nommé Girolamo Cataneo1 (qui est de Novare), en son livre des fortifications : car il y-a là un chapitre, le titre duquel est, Del modo che deve tenere Vessercito net marciare et allogiare ; et corne si dee fare l'allogiamento2. En ce mesme chapitre, et ailleurs aussi (à propos de povreté), luy font grand bien nos vocables avantage et desavantage, et leurs enfans avantageux et desavantageux : car il use plusieurs fois de ceux qui sont f aicts sur ceux-là, vantaggio, vantaggioso, et disavantaggio , disavantaggioso, ne pouvant trouver aucuns autres mots pour exprimer ce qu'il veut dire. De luymesme, et d'un Giacomo Lanteri3 (qui a escrit pareillement des fortifications), aussi de Machiavel, j'ay pris les vocables precedens, qui sont tirez des nos très. L'un de ces deux fortificateurs4, asçavoir Giacomo Lanteri, dit scarpa (ce que je marque pour ceux qui ordinairement usent de scarpe) et salita, pour une mesme chose : II terrapieno (dit-il) sara, per la minore che si possa fare, piedi quaranta, in quarantacinque, con piedi quindici di scarpa, ovvero salita5. Il use aussi de guastatori, ainsi que nous usons de gasiadours6. Mais ce que Machiavel appelle merli, au passage allégué ci-dessus, tant luy que l'autre le nomment merloni, qui est (ce semble) ce qu'encore aujourdhui nous appelons créneaux, d'où vient ce mot crénelé7, duquel on usoit le temps passé, quand on disoit, murs crénelez, comme aussi, murs crestelez8 et murs garitez9. Et ce garitez vient de garite, de laquelle on s' ai doit aussi es portes, comme nous

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voyons en cest endroit du romman de Perceforest, A donc s'en vint la guette* aux gantes de la porte; et un peu après, où le roy parle, Et si luy di qu'elle vienne parler à nous à la garite. Or pour retourner aux termes italiens touchant la guerre, qui sont pris de nostre françois, je di que plusieurs autres se pourront trouver tant es escrits de Machiavel et de ces deux fortificateurs que d'autres; comme il me souvient avoir leu en Boccace trois mots de suite, tirez de nostre langage, du nombre aussi de ceux qui appartiennent à la guerre : c'est où il dit, Andare ad ogni torniamento, ô giostra, 6 altro fatto d'arme; car c'est ce que nous dirions, aller à chacun tournoy, ou jouste, ou autre faict d'armes.

J'ay bien occasion de faire ici un plaintif2 touchant la mesme chose dont je me plaignois ci-dessus, pource qu'ils usent de dépravation en aucuns aussi des vocables qui peuvent estre mis en ce reng, voire jusques à corrompre celuy lequel est donné à l'une des plus grandes dignitez qui soyent en ce royaume : j'enten ce mot connestable3, car nous voyons que Machiavel (entr' autres) en a faict par tout connestabole* : et ne dépravent ce mot en ceste sorte seulement, ains aussi en ce qu'ils luy changent sa signification.

Mais je ne leur feray point d'avantage la guerre touchant les mots de la guerre, m'asseurant qu'ils se rendront à composition quand ils auront considéré que leur fort n'est aucunement tenable, et qu'ils seroyent malavisez d'attendre qu'ils fussent batus d'un beaucoup plus grand nombre de pièces, veu que si peu ont desja faict une telle brèche. Et quant à leurs autres forts, ou plustost bloculs5, qui ont esté assaillis aupara yant, je ne pense point qu'ils s'y vuejllent non plus fier

qu'en cestuy-ci, les ayans congneus encore plus prenables.

La composition donc sera que leur langage avouera la supériorité et precellence du nostre, sans jamais contrevenir à cest aveu, par voye directe ne oblique : moyennant lequel aussi, le nostre le déclarera digne du second lieu ; et au cas que l'espagnol le voulust quereler, le nostre prendra l'italien en sa protection, pour le maintenir en ce droit.

En luy donnant toutesfois six jours de terme pour s'en résoudre. Pendant lesquels si leur venoit nouvelle aide et secours, nous leur ottroyons de gayeté, de cueur que la présente composition soit nulle : nous sentans assez courageux et forts pour les réduire de vive force à ce poinct qu'ils n'auront voulu accepter de nostre pure libéralité, et esperans, si nous en venons là, leur1 faire paroistre, moyennant la grâce de Dieu, à laquelle je les recommande.

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