OUY
Pictones,
les Poitevins,
Ambiant,
ceux d'Amiens,
Lauduni,
ceux de Laon,
Hannones,
les Hannoyers2,
Vascones,
les Gascons,
O ou O B E.
Voyci (di-je) les différences, comme cestuy-la les a remarquées, sinon qu'il met les noms des peuples en latin seulement (où il faut noter que sous le nom de quelques-uns, comme dés Parisiens, on doit entendre aussi leurs voisins), et qu'il a autrement escrit le dernier. Or sçay-je bien que touchant quelques-unes on ne sera pas du tout d'accord avec luy : mais il faut considérer qu'il y-a difficulté à bien représenter en l'escriture ces diversitez de prononciation. D'avantage, si depuis son temps aucuns de ces peuples l'avoyent changée, il devroit estre excusé, comme j'ay dict. Quoy
qu'il en soit, je n'y ay rien changé, sinon qu'au dernier, comme j'ay adverti; car il met aia, et toutesfois leur ia (plustost qu'aia) signifie autre chose. Quant au mot des Poitevins, j'estime qu'il n'avoit pas escrit ouan, ains que ce soit1 une faute de l'impression.
Et à propos du mot qu'il dit estre des Suisses, comme César a divisé la Gaule en trois parties2, lesquelles il distingue de trois sortes de noms, des Belges, des Celtes, des Aquitains; ainsi eux la divisent en trois sortes de mots signifians ce que les Latins disent ita, attribuans io aux Belges, ouy aux Celtes, oc aux Aquitains; mais io est plustost des Alemans; et quant à ioth, que cestuy-ci attribue aux Suisses, il l' escrit ainsi pource qu'ils le prononcent plus rudement que les Alemans.
Encore faut-il, avant que passer plus outre, adjouster quelque chose qu'escrit le mesme auteur, laquelle s'accorde avec ceste façon de distinguer un peuple d'avec un autre qui luy est voisin, par le mot ayant la signification du susdict ita. Car il escrit touchant le nom du pays de Hainau* (qu'il appelle aussi Hinau) qu'il a esté pris du mot, ou plustost des mots dont ils usoyent pour affermer : à fin de mettre différence entre ceux de ce pays là qui disoyent hin au, et les circomvoisins qui usoyent de hin auy, comme si on disoit certe ita ; pource que hin ha quelque forme de jurement, comme si on disoit sainct Jehan auy. Or suivant ce qu'il dit, il faudrait que ceste corruption fust venue de la mauvaise prononciation de ce mot sainct, en prononçant sin, comme souvent on l'oit prononcer; car sin auroit esté puis-après changé facilement en hin.
Apres ceci, venant à la richesse dont il est question,
20,6 DE LA PRECELLENCE
asçavoir qui consiste en ce que nous avons plusieurs dialectes, j'advertiray premièrement qu'elle est de diverses sortes : car il y-a des choses qui sont nommées autrement en un lieu qu'en un autre; il y-en a aussi lesquelles ayans un nom en un lieu, ailleurs n'en ont point. Pour exemple du premire poinct, on appelle en ceste ville de Paris et en quelques autres lieux circomvoisins un atre1 ce qu'ailleurs est nommé un foyer. Et à propos de foyer, ce qu'en plusieurs lieux de la France est appelé landier2, est ici nommé chenet3. Ce mot aussi hetoudeau* est ici, et en quelques lieux voisins, ce qu'ailleurs on appelle chaponneau. Nous avons aussi enhazé5, lequel j'estime estre de nostre dialecte. A Orléans, et aux environs, une femme brode6 signifie une femme brunette. Mais, entre les dialectes, les uns plus que les autres ont des mots privilégiez7, ce qu'on peut dire principalement du nostre : tellement que tel qui user oit des mots precedens, pourroit douter s'il luy seroit licite d'user de ce brode. Il y-a aussi aucuns mots de dialectes, lesquels ils ont pris du langage latin ; comme on ne peut douter que appendre8 ne soit du latin appendere. Duquel appendre usent les poètes d'aujourd'huy, comme où Du Bellay dit : Append ici son carquois; et Belleau : J'appendray sur ce ruisselet Et mon bonnet et mon chappeau. En ton honneur, à cest ormeau*. Il y-a aussi des dialectes dont aucuns mots sont comme descriez10, sinon qu'on en use par joyeuseté11. Et en ce nombre sont plusieurs des Picards, comme caboche^ pour la teste (d'où vient cabochard pour testu ou testard13, c'est à dire opiniastre), gargathe1* pour gorge. Mais ils en ont aussi dont nous ne devons point craindre d'user, toutesfois en prenant garde que ce soyent mots n' ayans point le c pour ch, encore moins ch pour c : car nos
oreilles ne prennent point de plaisir à cela, et mesmes à grand'peine peuvent elles endurer ceste prononciation, quand il faut reciter ce qui a esté dict; ce qui a esté cause de corrompre quelques proverbes venus de ce pays de Picardie. Et du nombre de ceux ausquels cela est avenu, est cestuy-ci : De tout poisson, fors que la tanche, Pren le dos et laisse la ft anche1; car les Picards prononceans panche, les autres François pance, et par ce moyen la ryme se perdant, en la fin sans plus prendre garde à elle, on a dict : et laisse le ventre. Or, n'estoit l'incommodité de ceste prononciation, il est certain que le parler des Picards, en comprenant aussi les Walons, seroit un dialecte qui pourroit beaucoup enrichir nostre langage françois2. Mais il faut, en laissant les mots où nous avons ceste incommodité, user des autres. Pour exemple, je 'ne craindrois point d'user de benne3 (où je verrois que mon vers en auroit grand besoin à cause de la ryme), au lieu de ce que nous disons tombereau, lequel mot semble estre de nostre dialecte. Et à propos de ce benne (puisqu'il s'est présenté à ma mémoire), il faut noter deux choses : l'une, que certains mots de quelque dialecte nous peuvent sembler estranges, lesquels toutesfois il ne seroit pas incroyable avoir esté du vieil4 françois; l'autre, que combien que nous n'usions nullement d'aucuns, leurs dérivez sont en usage. Lesquelles deux choses nous pouvons remarquer en ce benne; car qu'il soit du vieil françois (s'il ne faut dire gaulois plustost que vieil françois), nous en avons le tesmoignage de Festus5 : Benna lingua gallica genus vehiculi appellatur ; unde vocantur combennones, in eadem benna sedenles. Et que sçait-on si de ce combennones on auroit point dict premièrement compennons, en changeant le b en p, et puis compannons, duquel en la
2Ç)8 DE LA PRECELLENCE
fin on seroit venu à compagnons1? Ce qui soit dict par parenthèse et comme par manière de devis, veu mesmement que je sçay bien que ce mot ha d'autres etymologies qui ne sont sans quelque apparence, mesmement pource que compain se troupe au langage picard. Pour venir donc à l'autre poinct que nous pouvons remarquer en ce benne, encore que le pur langage françois n'en use point, si est-ce qu'il se sert d'un sien dérivé bernage2: car il ne faut douter que bernage ne soit venu de benne, en changeant n en r, et que son premier usage ne soit de signifier les hardes qu'on charie; suivant quoy on disoit le bernage de la chasse.
J'advertiray tout d'un train que comme ce mot benne d'autant plus aisément doit estre receu par nous, que nous le voyons estre de nostre plus vieil langage, nous devons faire le semblable es paroles prises du latin ou du grec, lesquelles nous trouvons en quelques dialectes : comme, entre celles qui sont tirées du grec, est truffer3. Quant à celles qui ont leur origine du latin, le nombre en est beaucoup plus grand ; et aucunes sont aussi ordinaires es anciens rommans : ce qu'on peut dire de moult*, duquel on use à Orléans mesmement.
Maintenant poursuivray de monstrer que la richesse de nostre langage, laquelle consiste en ce qu'il ha plusieurs dialectes, est de diverses sortes : car j'ay dict que nous avions des choses nommées autrement en un lieu qu'en un autre (j'enten en un pays), et aucunes qui ont un nom en un lieu, d'ailleurs en sont destituées. Ayant donc amené des exemples du premier poinct, je viendray à ceux du second, advertissant premièrement que de ces mots aucuns sont faicts sur ceux que nous avons desjà, les autres n'ont rien de commun avec eux. Pour exemples des premiers, nous avons tempre5,
comme quand on dit : il est verni bien tempre. Nous avons aussi primer ain1, estant dict de quelque fruict. Nous avons aussi soleiller2 pour se pourmener au soleil. Il y-a aussi quelques beaux composez, comme tempremeurez, d'une fille qui est devenue meure (c'est à dire mariable, comme en latin matura virgo) plus tempre qu'on n'eust pensé. Quant à l'autre sorte, c'est à dire des autres mots qui n'ont rien de commun avec les nostres, et signifient toutesfois quelque chose que nous ne pouvons déclarer par aucun des nostres, nous en avons un exemple en tocsin*, quand on dit sonner le tocsin : car il est certain qu'en toute la France il n'y a que ce seul mot pour exprimer ce qu'on veut dire quand on parle ainsi. Mais il vaut mieux escrire toquesin; et encore, si en adjoustant un g, on escrit toquesing, on approchera plus près de l'etymologie : car c'est un mot gascon, composé de toquer5, au lieu de ce que nous disons toucher ou frapper, et de sing, qui signifie cloche, et principalement une grosse cloche, comme voulontiers en effroy on sonne la plus grosse.
Il faut aussi noter qu'un mot qui signifie une chose au bon et pur langage françois6, en quelques dialectes en signifie une autre; et quelquesfois, luy donnans la mesme signification qu'il ha en ce pur langage, luy en donnent aussi une autre : comme (à propos de cloche) en quelques endroits clocher7 n'ha pas seulement la signification ordinaire, ains se prend aussi pour sonner une cloche ou une clochette. Et en ceste ville de Paris, voye8, outre ce qu'il signifie par tout9, se dit aussi d'une chartee : car une voye de bois, c'est autant que si on disoit une chartee de bois. Et c'est (comme je pense) au lieu de dire voyage : car autant de chartees sont autant de voyages. Et ne se faut esmer veiller, si entre les mots
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des dialectes je mets ce parisien, et que desjà cidessus j'y ay mis quelques autres du mesme lieu : car comme on n'eust pas receu au langage at tique tous les mots qui estoyent du creu d'Athènes, encore que ce fust la ville où on parloit le mieux, ainsi ne faut-il pas estimer que tout ce qui est du creu de Paris soit recevable parmi le pur et naïf langage françois, et principalement où il est fourni de quelque autre mot, qui ha son estendue beaucoup plus grande, et n'est en aucune sorte inférieur. Car autrement, c'est à dire se trouvant, ou en ce dialecte ou en quelque autre, un mot plus beau ou plus significatif que celuy duquel les autres contrées de France usent pour exprimer la mesme chose, il ne faut point douter qu'on ne doive prendre celuy du dialecte : ce qu'on peut dire, à mon jugement, du mot enhazé (dont j'ay faict mention cidessus) entre ceux qui sont du dialecte de Paris.
Je ne doute point que nostre langage ne se puisse aussi aider de la commodité que luy apportent quelques dialectes, quant à la diversité de terminaison. J'enten principalement telle diversité qu'il y-a entre pute et putain : car je ne voy point pourquoy, si le vers requiert de dire pute et non pas putain le poète ne se puisse servir de ce vocable ; et principalement, quand il l'appliquera à un propos, lequel incontinent pourra donner à entendre sa signification.
Mais je doute si nostre langage (j'enten tousjours de celuy qui veut demourer en sa pureté) peut faire son proufit de certains mots qu'il trouve en quelque dialecte, et desquels il ha encore les dérivez. Pour exemple, nous sçavons que aiguë, en quelque pays, ou plustost en quelques pays, signifie eau (d'où vient le nom d' Aiguës-Mortes1) , et le bon françois garde son dérivé
qui est aiguière : je di donc qu'il est disputable si un poète se peut servir aussi bien de ce mot-la aiguë, que de cestuy-ci aiguière. Et semblerait bien que la mesme question se pourroit faire aussi de eve1, qui en vieil langage signifie la mesme chose : veu que nous avons pareillement un sien dérivé évier. Toutesfois, si on ne trouvoit eve en quelque dialecte, outre ce qu'on le trouve au vieil langage, ma voix seroit plustost pour aiguë.
Une question amenant l'autre, je di qu'on peut aussi disputer si nous pouvons pas faire nostre proufit (et principalement en poésie) d'un mot tiré de la langue latine, que nous trouvons en quelque dialecte, en luy changeant toutesfois la terminaison qu'il ha convenable à ce dialecte, à celle qui convient à nostre langage. Pour exemple, en Savoye, un laboureur s'en allant labourer la terre, dit qu'il s'en va arar (syncopant le latin arare) : or je demande si nous pouvons pas, au besoin, en changeant leur a de la fin en nostre e, dire arer2. Quant à moy, je n'en ferois point de conscience. Or ce mesme pays a retenu plusieurs belles paroles de la langue latine, qui ne se trouvent point es d'autres dialectes, desquelles on pourroit faire la mesme question.
Je n'ay plus qu'une chose à proposer, devant que faire ma conclusion : c'est qu'il me semble que si nostre langage peut faire son proufit des mots qu'il luy plaist choisir parmi ses dialectes, il ha la mesme puissance sur les proverbes. Je di (pour exemple) que ce proverbe latin, Incidit in Scyllam, cupiens vitare Charybdim3, s'exprimant en trois façons proverbiales, l'une desquelles est comme parisienne, nous ne devons pas laisser d'user des autres, qui sont en nos dialectes. Et à fin
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que ceux qui seront de mon opinion s'en puissent servir, je les leur enseigneray. Je di donc qu'au lieu qu'on a accoustumé de dire en ces te ville de Paris, et en quelques lieux voisins, II est tombé de fièvre en chaud mal1 ; en quelques endroits de la France on use de ceste façon de parler, qui est pareillement proverbiale, II est sauté de la poésie en la braise ; en quelques autres, de ceste-cy, Fuyant le loup, il a rencontré la louve. Ce proverbe est aisé à entendre, estant une chose qu'on dit communément, que la louve est plus cruelle que le loup. Quant au précèdent, il y-a apparence qu'il ait son origine de ce qui advient au petit poisson qu'on fricasse vif : c'est que la grande chaleur le faisant se jetter hors la poésie, quelquesfois en sautelant2 il tombe en la braise.
Ayant dict, quand j'ay commencé à traitter le project précèdent, que nostre langage avoit encore deux sortes de richesse, dont je n'avois faict aucune mention; et ayant monstre en quoy consiste l'une, il est temps que je contente le désir du lecteur, quant à l'autre.
Comme donc j'ay comparé-là nos dialectes aux maisons qu'un homme fort riche ha aux champs, desquelles il fait comte, encore qu'elles ne soyent si bien basties ne meublées que celles de la ville : ainsi maintenant je diray que le vieil langage n'est pas du tout mesprisé par celuy que nous avons, mais luy est comme seroit à ce riche homme, outre tous les autres biens, un grand chasteau qui auroit esté de ses ancestres3, et auquel trouvant quelques beaux membres4, encore que le bastiment fust à la façon ancienne, il ne le voudroit laisser du tout deshabité. Car il me semble que je puis accomparer5 tant de romrnans anciens qu'ha nostre langage,
à un tel chasteau, et les beaux vocables et beaux traits que nous y trouvons, aux beaux membres qu'on trouve en cest édifice, encore qu'il soit à la façon antique. Et pource que je sçay bien que les louanges que je donneray à ce vieil langage seront subjectes à preuve, à cause que plusieurs le mesprisent, je ne veux point parler sans exemple d'aucune sorte d'icelles. Je commanceray donc par ce traict pris du romman d'Alexandre1, parlant des geans :
Si ne fust Jupiter à sa foudre bruyant, Qui tous les desrocha...2
A propos duquel passage, plein d'une gravité si grande, je prieray le lecteur se remettre en mémoire ce bel epithete dont j'ay faict mention cidessus, quand j'ay parlé des imitations, desquelles le chemin nous avoit esté monstre par nos ancestres : que pour représenter ce beau mot d'Homère yaXxoyixtovsç, ils avoyent dict (en despit de la couardise des Latins fervestus. Il est vray que despitans3 ainsi la couardise des poètes latins, ils n'ont pas laissé d'en prendre (sans faire semblant de rien) le plus beau et le meilleur, autant que leur temps le pouvoit porter; comme nous voyons ce beau traict de Virgile, Italiam metire jacens*, avoir esté ainsi représenté :
Du long comme il estoit mesura la campagne.
Ainsi est-il de cest autre passage de Virgile, terrain or e momordit5 : car un romman, par le moyen du mot addentar6, a bien sceu exprimer cela, avec aussi bonne grâce, pour le moins, quand il parle d'un auquel on donna si grand coup sur son heaume qu'on l'addenta
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sur son arçon; car ceci est dict d'un qui estoit à cheval.
Quant à certains mots aussi, qui sont adjectifs, servans quelquesfois d'epithetes, ils les ont tellement exprimez, que tout en un coup ils ont monstre leur hardiesse au langage estranger, et ont faict grand honneur au leur. J'enten comme quand pour purpureus ils ont dict pourprin1; pour marmoreus ils ont dit marbrin2, et pareillement du mot acier ont faict acerain3, duquel ils ont usé souvent avec ce mot branci. Tel est aussi fresnin5, pour signifier qui est de fraisne. Et quand il a esté question de trouver des beaux mots composez, ils ne se sont monstrez moins braves : voire jusques à dire en un mot ce qu'Homère n'avoit pu exprimer qu'en trois ; car quand Homère parle des chevaux de Rhésus, il dit, àefeiv àvépoiaiv 6p.oTot6. Mais quand le romman de Judas Maccabeus7 appelle un cheval passevent8, il use d'une hyperbole encore plus gentile. Quelquesfois en composition ils ont imité le drAp des Grecs : comme quand ils ont dict des chevaliers preux et outreprettx. Que s'il faut alléguer d'autres epithetes esquels ils n'usent point de composition, en pourroit-on excogiter9 un plus beau de fortune, que de l'appeler nouveliere10? Il est certain que quand les Latins mettront auprès de ceci leur novatrix fortuna, on ne sçaura lequel on devra choisir.
Or comme ils ont des mots ainsi faicts de bonne grâce en ces te partie d'oraison qu'on appelle le nom, ainsi en ont-ils en celle qu'on nomme le verbe; comme esboueler11, abourdeler12, randonner13, de randon1* : item borgnoyer15 pour regarder de costê,àla façon d'un borgne. Cestuy-ci est d'autre sorte, rayer1*, de ray ; comme : Si durement, qu'il luy fit le sang rayer par la bouche et par le nez. On diroit aujourdhuy couler, lequel mot ne
representeroit pas si bien à nos yeux la chose. Aussi disent-ils archoyer1, de arc, pour tirer de l'arc. De paume, pareillement paumoyer2 ; comme paumoyer un baston, pour manier de la main : proprement, manier de la paume de la main. De ombre, ombroyer* pour faire ombre. De fable*, fabloyer pour dire des fables ; comme : des autres peut-on bien comter et fabloyer. Ils ont aussi plusieurs beaux verbes dérivez des noms, en adjoustant la préposition en au commancement, comme entacher* une besongne, pour entreprendre. Enflescher*, de flesche, pour percer de flesches. Enjoncher7 , joncher, qui vient de de joncs, en ce beau vers :
De morts et de navrez8 enjonche la campagne9.
Enherber10 aussi est un beau mot, pour ensorceler par certaines herbes ou empoisonner. Ils usent aussi de envermer, qui est un verbe neutre (pour user d'un terme de l'art), en ce vers :
Conviendra vostre chair pourrir et envermer11.
Ce vieil langage ha aussi cela de bon entre autres choses, qu'il nous peut fournir un grand nombre de beaux mots pris du latin : aucuns desquels sont encore aujourdhuy en quelques dialectes, et principalement moult, de multum. Quant à cerve12, pour une bische, Du Bellay en a usé (priant toutesfois ne trouver mauvais ce mot : ne endementiers13 aussi pour cependant, pris semblablement du vieil langage) ; ils disent aussi selve1*, de sylva, et selve ramee pour sylva opaca. Quant à ancelle15, il n'est pas tant hors d'usage. Il me souvient aussi d'avoir leu en une chronique Charlelibaube1*, au lieu que nous disons Charle le bègue. Et est faict ce
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baube de balbus, tout ainsi que aube, estant dict de l'aube du jour, vient de alba, et aube espine, de alba spina. Ainsi un cheval blanc s'appeloit aubain1, comme nous voyons en ce vers :
Le destrier fut tout blanc : por ce ot nom Aubain.
Mesmement entre les mots pris du latin aucuns gardent en ce vieil langage l'escriture plus approchante de leur origine. Sur quoy il me souvient d'avoir veu cras2 au lieu de ce que nous disons gras : lequel cras retient le c qui est en crassus. Il a aussi bien sceu faire son proufk de plusieurs beaux verbes latins : comme quand de advesperascere il a faict avesprer3. Et pour parler en gênerai de la façon dont il a usé pour se servir de la langue latine, tant es verbes qu'es noms, et autres parties d'oraison, on trouve qu'il en a tiré de beaux vocables, lesquels de prime-face ne semblent pas avoir leur origine de-là. Ouelquesfois il a si bien mesnagé qu'il a trouvé le moyen d'appliquer une particule latine à divers usages : comme quand du latin ultra il a premièrement faict outre, et puis de son outre il a faict outrer* (mot beaucoup plus significatif qu'il ne semble : comme quand on dit outré ou outrée d'amours), et puis outrance, auquel on est contraint d'avoir recours quand on parle de jouster à fer esmoulu : car on dit (au moins on souloit dire) jouster à outrance; et de là est venue cette phrase, à toute outrance, qu'on applique à divers usages. Et non content de cela, il s'est tellement servi de ce mot outre en ce qu'on appelle composition, qu'il en a faict sortir plusieurs beaux et fort significatifs vocables : entre lesquels mérite bien d'estre mis celuy (duquel j'ay faict mention naguère, outrefimtx; adjous-
tant qu'en ce mot ils ont imité le ur.ip des Grecs, lequel urcip vaut autant que ultra et outre ; mais (qui est une chose fort notable) ils ont imité le drap des Grecs, c'est à dire la façon des mots grecs composez de u;usp, en se servant toutesfois du latin ultra. Pour exemple, il est certain que ce qu'ils appellent outrepreux se pourrait fort bien exprimer, en usant du mot d'Homère taspôupoç. Ce petit mot latin ultra, duquel je di que nos Rommans ont sceu faire si bravement leur proufit, me fait souvenir d'un autre encore plus petit, duquel ils n'ont guère moins tiré de commodité : c'est ce per, duquel use la langue latine en composition, quand elle dit perlegere. Car comme pour légère ils disoyent lire, ainsi ne firent point de difficulté de dire perlire1 ou partir e pour perlegere, quand ils voulurent signifier lire pisques à la fin (comme aussi en parfaire ils suivoyent le latin perficeré). Mais quand ils virent qu'ils avoyent besoin d'exprimer la mesme chose en quelques verbes, esquels les Latins ne l'exprimoyent pas, ils prirent la hardiesse de mettre des leurs et comme les enter sur ce petit mot per (comme aussi on peut dire que sur le ultra des Latins, ils ont comme enté ce mot preux, quand ils ont dict outrepreux ; et pareillement autres sur cestuy-là mesme). Pour exemple, voyans que les Latins n' avoyent point de verbe signifiant attendre jusques à la fin, et quand bien ils eussent dict perexpectare, eux ne se pouvoyent servir que de la particule mise devant, ils ne firent aucune difficulté de dire perattendre, pour signifier attendre jusques à la fin : comme on voit en ce gentil proverbe, Mal attend qui ne perattend. J'advertiray en passant que j'escri perattend (plustost que par attend), comme je l'ay trouvé escrit en un vieil livre, duquel j'ay tiré ce proverbe. Et semble qu'encore qu'on escrive
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(comme aussi on prononce) parlire plustost que perlire, toutesfois per attendre soit meilleur que parattendre, pour éviter la rencontre des deux a : laquelle les oreilles bien françoises fuyent tant qu'elles peuvent, quand ils sont si prochains. Et pour retourner (après ces te petite parenthèse) à ce que je disois que nostre ancien langage avoit aussi trouvé le moyen de s'accommoder fort bien de ces te particule latine, nous la trouvons en un mot qui sonne mieux en temps de guerre qu'en temps de paix : car c'est en ce verbe, paroccir1, pour signifier achever d'occir.
Et desja, avant que j'entrasse en propos touchant leur sagesse quant à se servir en plusieurs sortes de la langue latine, j'avois mis en avant quelques-uns de ces mots-là, parmi les autres : mais je veux bien passer plus outre, quant aux compositions, et adjouster qu'eux, considerans la pauvreté des Latins en cest endroit, et au contraire la richesse des Grecs, ont eu le cueur en si bon lieu qu'ils ont monstre en quelques mots qu'ils aspiroyent à une pareille richesse. Et pour un bel exemple de ceci, je proposeray un beau mot, entrœil2 : car je di qu'il n'a point esté faict à l'imitation d'un appartenant aux Latins (veu qu'ils n'ont aucun qui signifie ceci) , mais que nos Rommans en un mesme mot ont voulu surpasser les uns et égaler les autres : j'enten les Grecs. Il est vray qu'il semble que du temps d' Anacreon3 on n'ait pas trouvé le large entrceil si beau que nos Rommans le trouvoyent.
Je ne doute point que les autres langages (et celuy principalement qui nous est compétiteur) estans meus de quelque envie ne facent difficulté d'avouer ce que j'ay dict, que le nostre, en forgeant ce mot entrœil, ou
autres tels, se soit proposé l'imitation des Grecs : mais si faut-il qu'ils confessent que nous avons tiré plusieurs mots d'eux, en gardant les mesmes lettres, ou à peu près (outre ceux que nous avons eus par main tierce), et quand ils m'accorderont ce poinct, je leur diray que la curieuse diligence qu'on voit en un endroit peut faire croire l'autre. Car (pour exemple) y-a-il plus grande diligence ou habileté en cela qu'en ce qu'ils sont allez chercher leur mot estoch1 (duquel on use quand on dit un coup d'estoch) jusques au plus profond de la Grèce, trouvans là le mot fffoyjÉÇgcrêai, duquel ils l'ont tiré?
Mais ces Rommans ont trouvé encore un autre expédient pour imiter la langue latine, duquel on ne s'appercevroit pas si aisément. Or en avons-nous exemple en ce mot ar aines2, duquel use Huom de Meri3, pour signifier une certaine espèce de trompette. Et me semble avoir bien choisi ce mot pour exemple de ce que j'ay dict, pource qu'en luy donnant ceste signification, il s'aide du langage latin, non pas en prenant son mot, mais en l'imitant : c'est à dire en donnant le mesme usage à un françois, lequel desja, quant à sa première signification, correspondoit au latin. Car nous sçavons que ces, qui proprement signifie arain* (ou airain, comme aucuns prononcent), se prend aussi pour une trompe ou trompette, par les poètes (comme nous lisons en Virgile, œre ciere viros5), et que ceneatores s'appeloyent ceux qui en sonnoyent : pour une mesme raison, asçavoir qu'ils usoyent d'une trompe d'arain. Voylà comment ils ont imité la langue latine, sinon qu'au lieu de dire arain, respondant totalement à ces, ils l'ont changé en ce mot araine.
Mais, comme bien avisez, encore que leur langage fist son proufit de celuy des Latins, en plusieurs sortes
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(d'où vient qu'ils donnoyent à leurs livres le nom de rommans; et eux aussi qui les ont composez sont aujourd'hui appelez Rommans, comme j'ay dict cidessus), ils ne laissoyent pas d'en faire une grande provision d'ailleurs aussi: outre ce qu'ils n'estoyent ce-pendant moins songneux de garder les principaux de ceux qui leur avoyent esté laissez par les Gaulois leurs ancestres, ou pour le moins estoyent dérivez de ceux-là. En quoy ils suivoyent le conseil du proverbe qui dit :
Non minor est virtus, quam quaerere, parta tueri1.
Et cependant je veux bien confesser que parmi les mots qu'ils prenoyent des langages grec et latin, ils mesloyent aussi beaucoup de celuy de la langue gauloise, qui leur avoit esté laissé par leurs ancestres. Et peut estre qu'aucuns, l'etymologie desquels est référée à diverses langues, selon la diversité des jugemens, nous sont demeurez de ceste-là. Tant y-a que bien souvent nous con joignons2 des mots dont l'un est manifestement pris du latin ou du grec, l'autre ne peut estre ne de l'un ne de l'autre. Et quelquesfois les con joignons comme synonymes : comme quand nous disons franchement et librement; quelquesfois aussi, encore qu'ils soyent contraires : comme quand nous disons jour et nuict*. Quant à franchement, je ne doute point (comme j'ay desja dict parcidevant) qu'il n'ait son origine du langage dont usoyent les Gaulois. Car il est tout évident qu'il vient de franc, lequel je pense avoir esté un de leurs mots; ayant la mesme opinion de plusieurs monosyllabes, et de branc, entr' autres : lequel est fréquent es rommans, qui adjoustent aussi ordinairement ces mots d'acier; car ils disent un branc 4' acier. Quant
à brachmar1 toutesfois (qui est un de nos anciens mots, qui commancent fort à perdre tout leur crédit), je demeure bien tous jours en ces te opinion qu'il soit dict au lieu de bracmach, estant tiré de deux mots grecs, [îoay eïa pa/atpa, c'est à dire courte espee : ce que signifie aussi nostre mot. Et ne doute non plus qu'il ne soit tiré de là, que de hoqueton2, qu'il ne soit pris de 6 y txoSv, ayant esté dict hoqueton pour hochelon, outre le changement de la lettre i en e : ausquels mots on peut adjouster escarmouche3, estant dict pour escamouche ou (pour approcher encore plus près de l'origine) skiamache; car je tien pour certain qu'il vient du grec axia^a/fe4.
Mais pour retourner à ces monosyllabes, nous voyons aussi que bec, que Suétone tesmoigne estre de nos Gaulois5, est monosyllabe. Je n'enten pas toutesfois qu'au langage des Rommans n'ayons autres mots des Gaulois qu'aucuns de ceux d'une syllabe; mais je di qu'entre ceux ci principalement je pense aucuns estre des leurs.
Or combien que j'aye dict que nos ancestres prenoyent plusieurs mots du latin, et quelques-uns aussi du grec, si est-ce que je confesse qu'ils appeloyent mauffaits6 ceux que nous appelons diables, suivans le langage grec.
Et comme ils donnoyent ce vilain nom aux diables (et à bon droit), ainsi en donnoyent-ils de beaux à certaines choses, et plus beaux qu'elles n'ont aujourdhuy. Tel es toit celuy qu'ils donnoyent à la bourse, quand ils l' appeloyent une aumosniere : lequel nom quelques femmes donnent encore aujourdhuy à leur boursette7, pour la distinguer d'avec l'autre. Quant à ce mot bourse, il est tout évident qu'il vient de pupaa, qui est un mot grec ayant la terminaison latine, et signifie corium, d'où vient cuir.
312 DE LA PRECELLENCE
Pour signifier tromperie, ils usoyent de plusieurs mots qui ne sont point aujourdhuy en usage, entre lesquels es toit guille1; et quelquesfois mettoyent aussi barat avec, disans : // n'y a ne barat ne guille, comme nous disons, Il n'y a ne fraude ne barat.
Il me souvient de deux autres mots des rommans, qui sont fort notables : l'un est marinetle2, l'autre est Intimer. Quant à ce mot marinette, il signifie la pierre qui attire le fer, que les Latins ont appelée magnes, suivans les Grecs. Hugues de Bersi3 use de ce mot, en la satyre qu'il composa contre les vices regnans de son temps4. Voyci le passage :
Mais celle estoile ne se muet.
Un art font qui mentir ne puet.
Par vertu de la marinette, Une pierre laide et noirette, Où li fers volontiers se joint.
L'autre mot, qui est latinier5, seroit encore plus malaisé à entendre, si on ne voyoit le passage duquel je le pren, au romman d'Alexandre :
Porus rend Alexandre son branc fourbi d'acier, Et dit en son langage que il l'avoit moult chier. Alexandre l'entend, sans autre latinier, Car de plusieurs langages s'estoit faict afïaitier6.
Il est maintenant aisé à voir qu'il se prend pource que nous appelons trucheman; et croy ceste signification avoir esté donnée à ce mot pource que le langage latin, du temps de nos rommans, estoit celuy duquel les truchemans s'aidoyent quelquesfois pour interpréter : fust bon latin ou mauvais,
Je laisse maintenant au jugement des lecteurs de quelle sorte de mots principalement nous pouvons faire nostre proufit, entre ceux que nous trouvons es rommans. Quant à moy, je m'avanceray bien de dire que marinette, en poésie principalement, seroit celuy duquel je craindrois moins user. Mais il y-a des vocables desquels on auroit bien raison de disputer, si on en doit user; j'enten ceux qui ont aujourdhuy une signification ou du tout ou un peu différente de celle qu'ils avoyent alors : du tout différente, comme celuy entre les seigneurs que nous honorons aujourdhuy du titre de comte, estoit honoré lors du titre de queux (comme, Là fut li queux1 de Tanquar ville)', duquel mot nous n'usons que pour signifier un cuisinier. Aussi pouvons nous dire que adjourner2 ha une signification du tout différente de celle qu'il avoit, quand il s'opposoit à avesprer3. Et à propos de nostre adjourner la signification qu'ils donnoyent à sergent*, quand ils appeloyent (pour exemple) Moyse sergent de Dieu, est non du tout, mais un peu différente de celle que nous luy donnons : je di seulement un peu différente, pource que c'est aussi bien serviens5 (d'où il vient) que c'estoit alors, mais non de la mesme façon. Quant à moy, je di qu'il n'y-a qu' adjourner duquel je ne ferois point difficulté d'user. Et comme je ne voudrois user des deux autres, aussi ne voudrois-je dire sur toute rien ou sur tout rien, pour sur toutes choses : comme au premier livre d'Amadis6, Toutesfois il est bien deceu, car elle le hait sur tout rien7. Je ne voudrois (di-je) ainsi parler : encore que je sçache bien que rien signifie autant que chose : car je n'ay rien du monde, et je n'ay chose au monde, valent autant l'un que l'autre; et approuvant quelques mots et façons de parler, que cest auteur prenoit des rom-
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mans (j'enten le seigneur des Essars1), ceste-ci est de celles que je n'approuve point.
Le proverbe que j'ay nagueres allégué m'a faict adviser d'adjouster un petit discours touchant aucuns, lesquels entr' autres semblent avoir fort bonne grâce, et sentir le style de nos rommans. Et ceux qui considéreront combien les beaux proverbes, bien appliquez, ornent le langage de ceux qui d'ailleurs sont bien empariez2, ne s'esbahiront (au moins, ne se devront esbahir) si, tirant quelques pièces de divers magazins de nos rommans, pour monstrer comment par leur moyen nous pouvons adjouster richesse sur richesse, j'en tire aussi quelques-unes de cestuy-la.
Je commanceray par le susdict, Mal attend qui ne fier attend; et prieray le lecteur considérer comment nous pouvons faire nostre proufit de ce proverbe, en l'alléguant à celuy qui n'aura point eu la patience d'attendre jusques à la fin, mais aura perdu courage. Et nommément, pour les attendans de la cour3, ceste leçon est fort bonne, que ce n'est pas bien attendu si on n'attend jusques à la fin : sinon au cas qu'ils voyent que ceste fin ne prenne aucune fin. Une mesme sorte d'enseignement est en ce proverbe, II ne se garde pas bien, qui ne se garde tousjours. Mais, quant à attendre, je trouve encore un autre proverbe où il y-a aussi une autre sorte de composé, Qui bien attend, ne surattend*.
Et à propos de ce que j'ay dict parcidevant, que nous avons des façons de parler prises de la congnoissance du naturel des animaux, j'ameneray quelques proverbes aussi, qui sont de ce reng; et cestuy-ci sera le premier : On ne peut faire de buisart5 un esprevier6. Il est vray
qu'on trouve escrit buison, au lieu qu'on dit aujourdhuy buisart ou busart. Et comme ce proverbe-là concerne la fauconnerie, aussi cestuy-ci, Oiseau débonnaire1 de luymesme se fait : où il faut noter débonnaire dict en sa propre signification, au lieu que quand on le dit d'un homme, on use de translation, suivant ce que j'en ay discouru cidessus, où j'ay aussi adverti que débonnaire se disoit pour de bonne aire. J'adjousteray deux autres proverbes, qui appartiennent à ces te congnoissance de la nature des animaux : l'un est, Onques2 mastin n'aima lévrier ; l'autre, Onques bon cheval ne devint rosse.
Or comme on y trouve des proverbes faicts sur une observation du naturel des bestes, aussi en ont-ils aucuns faicts sur ce qu'ils ont observé de la nature des hommes, et principalement des mœurs qu'ils ont naturellement. Et tels proverbes sont autant d'advertissemens. De ce nombre est cestuy-ci, II n'est si grand despit que de povre orgueilleux : lequel se dit aussi en ceste sorte, Il n'est ovgueil que de povre enrichi.
A l'expérience que j'ay dicte appartient aussi ce proverbe, Oignez vilain, il vous poindra : poignez vilain, il vous oindra3. En cestuy-ci pareillement, qui est aussi touchant le vilain, nous avons un bel advertissement : Il n'est danger que de vilain ; et vilain, en ces proverbes, est qui ha le cœur vilain, veu mesmement qu'un autre proverbe dit : Nul n'est vilain, si le cueur ne luy meurt*.
Le changement de mœurs qu'on a observé et expérimenté en plusieurs, avec le changement d'aage, a donné occasion de faire cest autre proverbe, De jeune angelot5 vieux diable.
Et comme es proverbes qui précèdent cestuy-ci, il est parlé du félon et du vilain, aussi en avons-nous qui
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nous advertissent de plusieurs choses qui sont à considérer en la nature des fols1: estans compris soubs ce mot ceux aussi qu'on appelle plus doucement maladvisez2. Et à propos de ce que j'ay nagueres allégué un proverbe où on met fol au lieu de félon, en voyci un qui tesmoigne qu'ils ne se peuvent accorder : Fol et félon ne peuvent avoir paix. Pareillement avec la richesse ne se peut il accorder; tesmoin cest autre proverbe, Fol et avoir ne se peuvent entravoir3; car avoir se prend pour richesse ou biens. Nous lisons aussi, Fol devise et Dieu départ* ; auquel est semblable cestuy-ci, De ce que fol pense souvent en demeure5. Ils disoyent aussi, Le fol se couppe de son cousteau. Quelques autres proverbes nous advertissent en quelles choses ne devons nous servir d'un fol : car nous trouvons, Ne fay pas d'un fol ton message* ; item, Qui fol envoie, fol attend. En voyci deux autres qui nous conseillent de les fuir. L'un est, Accointance de fol ne vaut rien; l'autre, Bonne journée fait qui de fol se délivre. Ce nonobstant il est dict qu'il faut supporter les fols. On doit honorer gens de bien, et supporter les fols. Et mesme on leur fait quelque honneur es deux proverbes suivans : l'un, Un fol advise1 bien un sage; l'autre, Au défaut d'un sage, monte un fol en chaire. Or est parlé généralement es proverbes susdicts; mais cestuy-ci fait mention particulièrement du seigneur fol, au moins qui ha fol courage : II n'est au monde si grand dommage, que seigneur à fol courage.
Touchant le sage aussi nous avons des proverbes, comme, En tout temps le sage veille; item, Qui est sage il se doute8; item, Le sage se conforme à la vie de ses compagnons ; item, Le plus sage se taist. Mais le sage ne doit avoir ceste opinion de soy, qu'il soit sage' : tesmoin cest autre proverbe, Qui cuide1J estre sage, il est
fol. Il faut aussi qu'il ait peur d'un fol, tesmoin cestuyci : Il n'est pas sage qui n'ha peur d'un fol. Et outre les proverbes que nous avons du sage, on luy en peut accommoder aucuns de ceux qui sont dicts du fol, en ostant ou adjoustant une négation : comme s'il est vray, Fol est qui conseil ne croit, il sera vray, Sage est qui conseil croit. Le mot aussi de sagesse se trouve en aucuns comme ici, Sagesse vaut mieux que force; et ici, Sagesse et jeunesse ne sont pas ensemble, ou ne demeurent pas ensemble.
Pour venir de sagesse à science, nos ancestres nous ont aussi appris à dire, Science n'ha ennemis que les ignorans; item, Science sans fruit ne vaut guère; item, Il n'est thresor que de science, ou richesse que de science. Toutesfois ils disoyent aussi, Diligence passe science : mais aucuns aujourdhuy disent, Patience passe science1.
Entre les proverbes lesquels nous servent d'exhortations, sont ceux qui nous monstrent les amis estre2 chose plus pretieuse que les richesess. Je commanceray par un fort beau, et qui sent bien son antiquité : Mieux vaut ami en voyez que argent en corroyé*. Cestuy-ci pareillement appartient à cela : Nul n'est si riche qu'il n'ait mestier5 d'amis. En voyci un autre, Amis valent mieux qu'argent, auquel il faut ad jous ter cestuy-ci, On ne peut avoir trop d'amis. Outre tous ces proverbes, ils avoyent encore cestuy-ci, pour monstrer combien on devoit priser un ami, Bien de sa place part6, qui son ami y laisse. Encore n'est-ce pas tout; car nous trouvons là mesme, Il n'est nuls petits amis, et (qui est un advertissement plus fréquent et plus nécessaire), Il n'est nuls petits ennemis. A quoy se rapporte aussi un proverbe, qui est bien contre ceux qui disent, Oderint dum me-
tuant1 (c'est à dire qu'ils me hayssent, pourveu qu'ils me craignent); j'enten cestuy-ci : Qui de ses subjects est hays, n'est pas seigneur de son pays. Ce qui ha encore plus d'emphase que si on disoit, Malus dominationis custos metus : au lieu qu'en Ciceron nous avons Malus diuturnitatis custos*. Mais il faut noter en ce dernier proverbe que hays est dict pour hay, la lettre s estant superflue3 : comme elle est souvent au langage ancien, et principalement où la ryme requiert qu'elle soit adjoustee.
Or comme ils monstroyent par les proverebs susdicts qu'ils estimoyent les amis estre une si grande richesse, aussi en avoyent par lesquels ils se plaignoyent de la rarité4 d'iceux; car nous lisons, Il n'est guère de loyaux amis. Item, Le mort n'ha point d'ami, Le malade n'en ha qu'un demi. Et quant au povre, point du tout, Povre homs n'ha point d'ami : ce qui convient aussi avec le proverbe tant grec que latin 5 ; et pourtant vaut mieux suivre ceste escriture d'un vieil exemplaire (estant homs dict à la façon ancienne pour homme) que l'autre, Povres gens n'ont guère d'amis.
Ils nous ont pourveus aussi de proverbes qui monstrent à certaines personnes qui sont en office6 ou dignité quel est leur devoir; mais notamment aux juges : car ils ne se sont pas contentez de dire, De fol juge brève sentence"7 ; mais, pour se faire encore mieux entendre, ont dict aussi, Sage est le juge qui escoute et tard juge. Ce qui me fait souvenir d'un endroit du romman de Perceforest8, où il est dict que le trop haster9 fait entendre mal les choses, lesquelles mal entendues font mal juger. Or disoyent-ils aussi, Qui veut bien juger, il doit la partie10 escouter.
Aussi appartiennent au faict de justice ces proverbes,
Droit riespargne nulli1. Item, Force n'est pas droit2. Et, Où force est raison n'ha lieu, ou justice n'ha lieu. Item, Bon droit ha bon besoin d'aide. Et, Eschars3 plaidoyeur* est hardi perdeur5. Item, Convenance vaut loi6.
Aucuns proverbes aussi (voire plusieurs) nous tesmoignent de la pieté de nos ancestres, notamment quant à la considération tant de la puissance que de la providence divine. Le premier soit cestuy-ci, 77 est riche que Dieu aime : duquel voici le réciproque7 (qui contient la mesme sentence), Il est povre que Dieu hait. A ce premier et second correspondent les trois suivans (ausquels je donneray le troisième, le quatrième, le cinquième lieu), A qui Dieu aide, nul ne peut nuire8 ; et, Contre Dieu nul ne peut ; et, Cil9 est bien gardé qui de Dieu est gardé.
Les suivans pareillement nous monstrent ce que j'ay dict. Le sixième donc soit, En peu d'heure Dieu labeure10. Le vne, L'homme propose et Dieu dispose; ou, Ce que l'homme propose, Dieu autrement dispose. Le vine (correspondant au septième), Fol devise et Dieu départ11, allégué desja ci-dessus. Le IXe, Dieu paye tout, ou Dieu, qui est juste, payera selon ce que chacun fera. Le Xe, qui est semblable, Dieu rendra tout à juste pris. Le XIe, Dieu punit tout quand il luy plaist. Le xne, Dieu donne le bœuf, mais non pas la corne12. Le xme,Là où Dieu vent il pleut. Le xive, En petite maison ha Dieu grand part. Le XVe, Qui du sien donne, Dieu luy redonne. Le xvie, Il est avare13 à qui Dieu ne suffit. Le xvue, Il ne perd rien qui ne perd Dieu. Le xviue, Servir à Dieu est régner ; ce qui se dit aussi en ceste sorte, Qui sert Dieu, il est roy : à quoy appartient ceci pareillement, Qui sert Dieu, il ha bon maistre. Le xixe, Fay ce que tu dois : ad-
320 DE LA PRECELLEXCE
vienne que pourra. Le XXe. :; fait nouvelle
honte. Le xxie, Vieil'.: . péchez
nuisent. Le XXIIe, I leur puni : Qui
en son vivant met Dieu en oubli, à la mort ne luy sou-
Vuy. Il se dit aussi, Qui en son vivant, etc., sans les mots precedens. Le XXIIIe, Qui bi: arir,
:l. Le XXIVe, A bien mourir doit ch fl KXV6, Envis* meurt, qui appris ne la. Le XXVIe, De telle vie. telle fin, ou Bo> 5 bonne fin. Le
XXVIIe. :.v niourir. q: vivre1. Le
XXVIIIe, Chacun portera son faix ou son ■ Et
cestuy-ci (qui sera le xxixe . à propos de porter son fardeau, Ce. qui est
la mesme chose que dit le prophète David6. J'adjoustreay encore un (et ce sera le XXXe) qui est pareillement pris de la saincte escriture, Qui s'abbaisse\ Dieu
-. où : (car il est ainsi escrit au vieil
exemplaire) signit et non pas lit : car
ceci est pris de ce passage, Qui se humil: ibitur9 ;
et de cestuy-ci. Humil: >itu su- gloria1*.
On use aujourdhuy plustost de exalter en ces te signification, de essaucer (ou plustost exaucer) pour e
Nous y trouvons mesmement aucuns proverbes qui appartiennent à la médecine; j'enten, à la congnoissance de l'art de médecine : comme en voyci un, A lœil iere nuit, tiré d'une règle géné-
rale qu'enseigne Hippocrat et les autres médecins, quant à11 donner repos à la partie du corps qui est malade.
Touchant la goutte, il y-a deux proverbes : l'un.
goutte (ou, A la : goutte) ;
l'autre, Goutte enossee1 est à peine* curée. Quant au premier, c'est ce que dit Ovide aussi en ce vers :
Tollere nodosam nescit medicina podagram3.
Ce que le second spécifie vient d'une plus particulière observation.
Il y-en a qui sont touchant le bon régime et la conservation de la santé, comme, Apres la poire le vin, ou le prestreA ; et cestuy-ci, Qui vin ne boit après salade, est en danger d'estre malade5. Aussi ne doit estre omis, Vin sur laict est souhait6, laid su? vin est venin; ne ce qu'ils ont dict du foye, Jamais homme ne mange foye, que le sien n'en ait joye; encore moins ce qu'ils ont dict du fourmage, Tout jourmage" est bien sain, qui vient de chiche* main : car ceci n'a pas esté oublié entre les préceptes des médecins de Salerne9, estant dict là : Caseus ille bonus, quem dat avara manus. Je confesse qu'aucuns autres de nos proverbes anciens ne nous laissent avoir si mauvaise opinion de ceste viande10 : mais comme entre les médecins aucuns ont bien des opinions extravagantes, lesquelles on leur pardonne; aussi est raisonnable de pardonner à aucuns de ces proverbes, s'ils ne parlentpas tanthippocratiquement11 que ceux qui sont passez docteurs à Montpeslier. Et ne se faut esmerveiller si un fort sçavant médecin de nostre temps trouve tant à disputer12 contre aucuns d'iceux, veu que les susdicts préceptes des médecins de Salerne, qui estoyent en si grand crédit et estime, il n'y a que trente ans, sont maintenant tant contredicts. Quoy qu'il en soit, il suffit, quant à ceste sorte de richesse de nostre langage, qu'entre autres proverbes il en ait qui appartiennent à la médecine, et sont tels qu'ils donnent bien à disputer : car rien n'est disputable, qui n'ait quelque apparence
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d'estre soustenable. Et quant au fourmage, il ne se faut esbahir que nous avons des proverbes qui se contrarient en ce qu'ils en disent : veu que nous voyons les grands médecins se contrarier en choses qui peuvent plus importer à la santé du corps humain. Pour exemple, nous voyons que Cornélius Celsus1 conseille de boire un verre d'eau2 en la fin du repas : ce que les autres médecins estiment estre une hérésie ; et de faict, jesçay qu'un de mes plus grands amis, pour avoir esté Celsiste en cela l'espace seulement de huict ou dix jours, fut en danger de me dire le grand adieu. Et à ce mesme propos, combien que nostre proverbe die3, Apres la poire le vin ou le pr estre, et qu'il soit conforme à ces te règle, post crudum, purum (encore qu'un autre proverbe ne veuille pas qu'on face le mesme après la pomme), si est-ce qu'en Italie mesmement j'ay trouvé des médecins qui me vouloyent persuader, et à autres aussi, de boire de l'eau après le melon. Mais nous rejettions ces te opinion, comme du tout erronée et scandaleuse ; et nous arrestions à l'autre, de boire après le melon de la meilleure malvoisie4 que pouvions trouver, jugeans, à nostre santé et celle des autres, qui faisoyent le mesme, que ceste opinion estoit la saine : encore que ces médecins allegassent des raisons qui avoyent quelque couleur et apparence.
Puisqu'ainsi est, il ne se faut esbahir, ne de la contrariété5, laquelle peut estre qu'on trouveroit en aucuns de nos proverbes concernans la science de médecine, ne de ce que quelques uns sont contredicts, voire réfutez. Et d'ailleurs faut pardonner aux auteurs d'iceux, veu qu'ils ne faisoyent pas grand'profession de médecine, et leur sçavoir bon gré de nous avoir faict sçavoir leurs opinions telles qu'elles estoyent, par le moyen de ces
proverbes. Pour le moins ne peut-on nier que nous n'ayons très bon conseil, où nostre langage nous conseille de boire du vin vieil plustost que du nouveau, en ce beau proverbe, Vin vieux, ami vieux, or vieux1; et où il nous advertit de ne nous morfondre2 jamais la teste ni les pieds. Non plus pouvons nier qu'il ne die vérité, quand il dit que Veau mal cuit et poulets crus font les cimetières bossus. Aussi nous donne-il bon conseil, quand il veut qu'en remèdes nous ne laissions jamais le certain pour l'incertain, mais nous tenions à ceux que nous avons expérimentez : j'enten, où il dit, On doit prendre l'herbe qu'on congnoist3 ; item, II faut lier à son doigt V herbe qu'on congnoist.
Et toutesfois, quand nostre langage ne nous fourniroit autres proverbes que ceux qui nous peuvent faire passer des médecins, il faudroit confesser que ce seroit beaucoup. Escoutons donc par combien de manières il nous recommande la sobriété. Premièrement il nous crie, Nature est contente de peu : puis adjouste, à fin que nous tenions4 tous jours sur nos gardes, II faut lier le sac avant qu'il soit plein. Quand il voit qu'on n'en veut rien faire, il dit, pour nous faire penser à nous, Gourmandise Ute plus de gens, qu'espee en guerre trenchant. Il dit encore en une autre manière ce qui vaut à peu près autant, Les gourmands font leurs fosses à5 leurs dents. Mais encore à la fin, esmeu de pitié, nous donne des proverbes qui nous monstrent à quels médecins principalement devons nous adresser, puisque nous ne voulons pas faire en sorte que nous n'en ayons point6 (ou bien peu) faute, par le moyen de la sobriété : car un est qui dit, Bon est le médecin qui se sçait guérir ; comme nous advertissant de choisir tous jours un tel médecin, plustost qu'un autre; j'enten qui ha ce bon heur7 de se
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sçavoir guérir soymesme. Aussi nous conseille ne laisser un vieil pour un jeune, ou nouveau, comme il l'appelle, quand il dit qu'il fait le cimetière bossu; et par mesme moyen nous advertit touchant le jeune advocat : car le proverbe est tel, De jeune advocat héritage perdu, et de nouveau médecin cimetière bossu. En ce qu'il dit nouveau médecin, et non pas jeune, il faut considérer que nouveau s'estend plus avant;1 car un mesmement qui n'est pas jeune, peut bien estre nouveau en cest art, voire plus nouveau qu'un qui sera beaucoup plus jeune. Et pour la mesme raison pourroit-on dire, d' advocat nouveau; et est croyable qu'il ait esté premièrement ainsi escrit.
Il faut aussi noter que nous avons des proverbes qui respondent à ceux des Grecs ou des Latins, ou bien à tous deux : estant toutesfois ordinairement l'origine greque.
Je commenceray par cestuy-ci, Au premier coup ne chef1 pas V arbre : car le grec dit, tcoXXcuœi ^yat? Spu? [jiaxpà 8a|j.dÇ£xai; le latin, Multis ictibus quercus dejiciiur.
Le second sera cestuy-ci (en les mettant par ordre selon que ma mémoire me les fournit), Entre bouche et cuillier3 vient souvent encombrier*, ou chet souvent, comme il se lit en un vieil exemplaire; et ce chet respond mieux au grec, TzoXka, ^exa^ù né-cet xoXixoç xat ^st'Xeoç axpou. Car je soustien qu'il faut escrire jcixet, non pas raXsc, comme tous escrivent ordinairement : comme aussi il y-a grande apparence que ceste escriture-là; non ceste-ci, ait esté suivie par celuy qui anciennement interpréta ainsi ce proverbe grec, Multa cadunt inter calicem supremaque labra. Au proverbe
françois, pour encombriez aucuns disent destourbier.
Celuy auquel je donneray le troisième lieu, est de fort bonne grâce, pource qu'il contient une sentence sous une fiction œsopique (c'est à dire qui sent la façon d'Esope), en particularisant aussi, au lieu de parler généralement, Le loup alla à Romme et y laissa de son poil, et rien de ses coustumes : car c'est ce que dit Horace, Cœluni non animum mutant qui trans mare currunt1.
Ce IVe, Beau service fait amis, et vray dire ennemis, pourroit sembler tiré de ces mots de Terence, Obsequium amicos, veritas odium parit2.
Ce Ve, Compagnon bien parlant vaut en chemin chariot branlant, c'est ce que Publius mimographus3 a dict, Cornes facundus pro vehiculo est.
Ce VIe, Qui ha mestier du feu, <â4 son doigt le quiert, respond à ces mots, Qui igni opus habet, digito scrutaiur ; comme il est dict de ce bon compagnon au Moretum de Virgile : Lœsus quem denique sensit5.
Ce VIIe contient une sentence en beaux termes, Onques amour et seigneurie ne se tindrent compagnie! tout-ainsi qu'Ovide a dict :
Non bene conveniunt nec in una sede morantur Majestas et amor6.
Pareillement cest vme, Tard médecine est apprestee à maladie enracinée, respond à ces paroles d'Ovide :
... Sero medicina paratur, Quum mala per longas invaluere moras7.
Encore ce IXe, Chose veee est plus désirée, respond totalement à ce qu'a dict ce mesme poète nitimur in vetitum8. J'escri ainsi, chose veee9, suivant le vieil exem-
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plaire, auquel sont retenus les mots de l'ancien langage : car veer se disoit au lieu de veter, qui eust plus approché de vetare.
Ce Xe, Du diable vint, au diable retourna, convient avec ce qui fut dict par un ancien poète, Ncevius1, Maie parta maie dilabuntur ; et depuis par Ovide ainsi, Non habet eventus sordida prceda bonos2. Mais ceste mesme sentence a esté par nos François mise en ces mots : Ce qui est venu de pille pillez, s'en rêva de tire tirei.
Cest XIe, nul bien sans peine, est ce que nous lisons en Horace :
... Nil sine magno Vita labore dédit mortalibus5.
Ce xiie aussi, Nature ne peut mentir*, ou Ce que nature donne nul ne le peut oster, convient avec ce que dit le mesme poète : Naturam expellas furca, tamen usque recurret7. Et de ceci mesme sommes advertis par l'exemple du poulain, ainsi :
Ce que poulain prend en jeunesse, Il le continue en vieillesse.
Ou ainsi :
Ce que poulain prend en domture8 Il le maintient autant qu'il dure.
La mesme chose s'exprime encore en ceste sorte, Le loup mourra en sa peau, qui ne V ' escorchera9 vif : et pour user des mots anciens, En tel pel com naist, li leups morir l' es cueut10 ; aulieu qu'on diroit aujourdhuy, En tel
peau qu'ha le loup quand il naist, mourir lui eschet. Le proverbe grec dit qu'il change bien de poil, mais non de naturel '. ô Xuxo; T7]v tpîya aXX' 0 ù xr]v yvwfXTiv àXXàxTst ; en latin, Lupus pilum non ingenium mutât1.
Quant à ces mots, Qui est extrait de geline2, il ne peut qu'il ne gratte, ils se disent aussi en façon de proverbe, mais pour signifier que l'enfant retient de la nature de sa mère.
Ce xme, A bon vin ne faut point d'enseigne*, respond mot pour mot à ce que disent les Latins, Vino vendibili suspensa hedera non est opus.
Ce xive, En soy moquant4, dit-on bien vray, parle d'une chose, laquelle Horace aussi avoit dict long temps auparavant devoir estre permise :
... Ridentem dicere verum Quid vetat?5
Ce XVe, Besoin fait la vieille trotter ; et ce xvie, contenant une mesme sentence, La faim chasse le loup hors du bois, ces deux proverbes (di-je) conviennent avec ces deux latins, Multa docet famés, et Hominem experiri multa paupertas jubet : qui sont pris des Grecs.
Ce xvue, Qui la maison de son voisin voit ardre6, doit avoir peur de la sienne7 ; ou bien (en le faisant rymer, suivant l'escriture d'un vieil exemplaire), Qui la maison son voisin ardoir voit, de la sienne douter8 se doit, est ce que dit Horace :
Nam tua res agitur, paries quum proximus ardet9.
Et faut noter La maison son voisin10 estre dict à la
façon ancienne, au lieu de dire La maison de son voisin.
Ce xviue, Chacun quiert11 son semblable, convient
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avec ce que disent les Latins, Simile gaudet simili1, et (après Ciceron) Pares cum paribus facile congregantur* : tant l'un que l'autre estant pris des Grecs3.
Ce xixe (auquel il n'est parlé, comme au précèdent, de chercher son semblable, mais de devenir semblable), On est semblable à ceux avec qui on converse, a esté fort fréquent entre les Grecs : lesquels ont aussi exprimé la mesme chose par une comparaison de celuy qui conversant4 avec un boiteux, apprend à clocher5. Il est vray que les uns ont dict mcaCeiv, qui est clocher ; les autres n'ont dict que ôrcoœeaSsiv, qui est comme si on disoit clocher à demi, av /wXâî 7tapocx7fav)ç, &7CO(JxàÇ£CV ;j.a07]jyj ce qu'on peut dire en latin, si juxta claudum habites, subclaudicare disces.
La mesme chose a esté exprimée ainsi par nos ancestres, et plus briefvement, et (selon mon opinion) avec meilleure grâce, Entre tels tel deviendras.
Ce XXe (qui ha grande affinité avec le précèdent), Tel maistre tel valet, est pris des Grecs, de mot à mot; car
ils Ont dict, Ô7co(a r\ oéaTCOiva, xoïat xac .S"£pa7iaivi'8eç. . Ce qu'on
a traduict en latin, Qualis hera, taies pedissequœ.
Nos ancestres ont dict aussi, Tel seigneur telle mesnie, ou De tel seigneur telle mesnie^, et De nouvel seigneur nouvelle mesnie. Je trouve aussi, A la mesnie congnoiston le seigneur : mais aujourdhuy plusieurs écrivent mesgnie. Et quant à la prononciation, il me semble qu'en ceste ville de Paris nous prononceons mignee. Duquel mignee on pourroit dire que vient mignon1 ; mais mesnage8, de mesnie, qui se trouve au vieil exemplaire.
Ce xxie (à propos de ce qui rencontre ou mérite de rencontrer son semblable), A rude asne rude asnier, convient avec ces mots latins, lesquels pareillement se
disent par proverbe, Malo nodo malus quœrendus est cuneus.
Mais nous sommes bien plus riches ici (comme aussi ailleurs) que les Latins; car nous disons ceste mesme chose encore en trois autres sortes, asçavoir : A dur asne dur aiguillon; et, A rebelle chien dur lien; et, A gros larron grosse corde; car il me semble que ce troisième aussi soit de la partie.
Ce xxiie, Au besoin1 congnoist-on l'ami, ou Au besoin voit-on qui est ami, s'accorde avec ce qu'a dict Ennius :
Amicus certus in re incerta cernitur2.
Pareillement avec ceci que nous lisons en Plaute :
Is amicus est qui in re dubia juvat3.
Ce xxme, Belle doctrine prend en luy qui se chastie par autruy, respond à ce vers :
Félix quem faciunt aliéna pericula cautum4.
Et ceci mesme a esté dict ainsi par Tibulle :
Félix quicunque dolore
Alterius, disces posse car ère tuo5.
Et par Plaute :
Féliciter is sapit qui alieno periculo sapit8.
Duquel heur se vante celuy qui dit en un poète grec7 :
BXéîttov TteTratSeufx' sic xcl xtov aXXcov /.axa.
Ce que Publius a dict,
Ex vitio alterius sapiens emendat suum,
peut bien estre adjousté ici.
Mais quanta nostre proverbe, on le trouve aussi en moins de paroles en quelques vieux exemplaires, ainsi : Bien se chastie qui par autruy se chastie ; ou bien est ce que Plaute (en son proverbe que je vien d'alléguer) dit féliciter, et se peut ainsi interpréter, ou utiliter, en quelques autres proverbes aussi.
Ce xxive, Borgne est roy entre aveugles1, se trouve aussi entre les proverbes grecs ; mais il n'est pas du nombre des plus anciens. On a ainsi interprété les paroles greques, Inter cœcos régnât strabus2.
Ce XXVe, Mieux vant bon gardeur que bon amasseur, si on disoit seulement, Autant vaut bon gardeur, etc., ce seroit la mesme chose totalement3 qu'a dicte Ovide en ce vers :
Non minor est virtus, quam quaerere, parta tueri4.
Ce qui avoit esté dict long temps auparavant par Demosthene5.
Ce proverbe se trouve aussi escrit en ceste sorte, Mieux vaut bon gardeur que ne fait bon gangneur*.
Ce xxvie, Mieux vaut engin7 que force, convient avec ce qu'a dict Titinnius8, Sapientia gubernator navimtorquet, non valentia ; ce qu'il a pris d'Homère9 : et a usé du mot sapientia pour solertia, qui est signifiée ici par engin, selon l'usage ancien. Aujourdhuy nous disons, Adresse vaut mieux que force; ou, Dextérité vaut mieux que force.
Nos ancestres ont dict aussi, Sagesse vaut mieux que
force : où il faut entendre de la sagesse1 qui donne les bons avis et conseils; comme aussi sapiens est appelé celuy qui les sçait donner, par Ovide, quand il luy oppose pugnacem, en ce vers :
Qui nisi pugnacem sciret sapiente minorem2...
Ce xxviie, Le cri pend le larron, estant ainsi entendu, que le cri est cause de faire pendre le larron (comme La mauvaise garde paist le loup, c'est à dire, donne moyen au loup de se paistre3), pourra avoir quelque affinité avec le grec, oi cpwpe; ty]v $or\v, si on entend ?o6ouvtou, tellement que ce soit4 en latin, Fur es clamorem timent. Mais on peut entendre après ces paroles greques un autre verbe que cpoSouvxat, c'est à dire, d'autre signification5.
Ce xxvme, Fol ne croit jusques à tant qu'il reçoit, est presque contraire au xxme, et n'est autre chose que ce qu'on dit en latin (en interprétant les mots grecs), Stultus nialo accepto sapit ; et, Piscator ictus sapiet*, car il faut entendre reçoit des coups. On trouve aussi escrit, Fol ne croit jusques à tant qu'il prend7 ; et, devant qu'il prend. Les Grecs disent ceci en ceste sorte aussi, qui ha fort bonne grâce : 'E£ uv £7wc0ev e^aôev, comme si nous disions, Il a appris de ce qu'il a pris, en suivant la signification du mot susdict prend.
Ce xxixe, Il n'est si grand despit8 que de povre orgueilleux, respond à ce qui a esté dict par Claudian :
Asperius nihil est humili, quum surgit in altum9;
adjoustant, bientost après, ce qui est encore plus :
Nec bellua tetrior ulla est
Quam servi rabies in libéra colla furentis10.
On dit aussi, II n'est orgueil que de povre enrichi; ce qui se vérifie autant1 bien en ce temps que sentence aucune qui soit en nos anciens proverbes. Mais les autres termes conviennent encore mieux avec ce que dit Claudian, car de ce despit vient ce qui est appelé par les Latins asperitas.
Ce xxxe, Vertu gist au milieu, est ce qu'on dit proverbialement en latin, In medio consista virtus, qui est une règle des philosophes anciens, contenue aussi en ce vers d'Horace :
Virtus est médium vitiorum, et u trinque reductum2.
Avec ce proverbe-là s'accorde cestuy-ci, Trop n'est mie5 bien : comme les Grecs avoyent dict, Où&èv àyav, et puis les Latins, Ne quid nimis.
Ce xxxie, Un barbier rait* Vautre, est au lieu de ce qu'ont dict les Grecs, Xetp x**pa vforcet (c'est à dire, Une main lave Vautre), et Xetp yjïpa xvt'Çei, Une main gratte Vautre, ou frotte; ce que les Latins ont interprété, M anus manum lavât, et M anus manum fricat.
Ce xxxne, Une bonté autre requiert, convient avec ce que dit Euripide :
Xaptç àvcî Xapixoç èX0£Xw5j
et c'est plustost Gratia gratiam parère débet, que Gratia gratiam parit. Avec cela s'accorde aussi ceci, Courtoisie qui ne vient que d'un costé, ne peut longuement durer. Et Plaute condamne celuy qui ayant receu quelque courtoisie, ne rend la pareille, où il dit :
Improbus est homo Qui beneficium scit sumere et nescit reddere6.
Ce xxxnie est pareillement touchant ce qu'on donne, Chose bien donnée n'est jamais perdue, et se rapporte à ce que dit Plaute :
Bonis quod Benefit haud périt...1
car bien donnée signifie donnée avec discrétion2. Or celuy qui use de discrétion regarde de ne donner point à ceux lesquels se rendent indignes par leur ingratitude ; lesquels ne peuvent estre appelez boni, comme les appelle Plaute, et Ciceron aussi, où, parlant de lamesme chose, il dit : Quamobrem melius apud bonos quant apud fortunatos beneficium collocari puioz.
Suivant cela, il ne faut pas douter de la vérité de cest autre proverbe, qui est comme réciproque: Tout est perdu ce qu'on donne à un fol. Et contre ce qu'on donne à un fol doit estre allégué le vers d'Ennius :
Benefacta maie locata, malefacta arbitror4.
Et comme il a esté dict, Beneficium perdidit qui ingrato dédit, aussi peut-on dire, en parlant plus généralement, Beneficium perdidit qui stulto dédit.
Ce xxxive est aussi touchant les dons, Qui tost donne, deux fois donne. Et c'est, mot pour mot, ce que les Latins ont dict, Bis dat qui cito dat5 ; et ce qu'a dict Publius6 le mimographe (mais particulièrement du don qu'on donne au povre) :
Beneficium inopi7 bis dat qui dat céleri ter.
On dit, par réciproque :
Petit don, longuement attendu, N'est pas donné, mais bien vendu8.
334 DE LA PRECELLENCE
Il est vray qu'aucuns ont dict ceci du petit disner, non pas du petit don.
Et à propos de vendre, ce que nos ancestres ont dict, Assez achette qui le demande, convient avec ce qu'ont dict les Latins, Nihil carius emitur quant quod precibus emitur1. Mais ils ont usé encore de quelques autres mots qui respondent mieux à ceux-ci.
Ce XXXVe, Assez ottroye2 qui se taist3, est pris de ceste maxime, Qui tacet consentire videtur.
Quand nous disons, Nourriture* passe nature (qui sera le xxxvr3 proverbe), c'est bien plus que si nous disions, C'est une seconde nature, comme les Latins, est altéra natura5 ; mais aussi il faut considérer que nourriture emporte bien plus que le mot consuetudo, duquel ils usent.
Ce xxxvne, Qui perd le sien, il perd le sens, pourroit sembler avoir esté pris de ce vers d'Ovide :
Et sensus cum re consiliumque fugit6.
De ce xxxvme, Le feu plus couvert est plus ardent, on en pourroit dire tout autant, qu'il y-a quelque apparence que nos ancestres l'ayent pris de ce vers :
Quoque magis tegitur tanto magis aestuat ignis7,
veu que la mesme allégorie est en tous deux.
Ce xxxixe, De V abondance du cueur la bouche parle, doit estre mis avec ceux que j'ay dicts estre tirez des propres mots de la sainte escriture8.
Ce XLe, Le sainct de la ville n'est point oré9, pourroit sembler avoir esté mis en la place de cestuy-ci, que nous lisons es evangelistes, Non est propheta sine honore nisi in patria sua10.
Ce XLie, Diligence passe science1, ou Diligence passe sens (comme nous le lisons au romman de Perceforest), en l'accommodant à la guerre, respond à ceci, Plus aliquando in diligentia quant in peritia rei militaris positum est.
Ce XLiie, La charrue va devant les bœufs2, est de la façon de cestuy-ci, Currus bovem trahit, qui est pris du grec.
Ce XLiue, Si jeunesse sçavoit, si vieillesse pouvoir, attribue la force aux jeunes, non pas le sçavoir, qui vient de l'expérience ; aux vieux, ce sçavoir, non pas la force, suivant ce que les Grecs ont dict, Nswv aî^ai xac YÊpdvTwv pouXat, qu'on a interprété en latin, Juvenum lanceœ et senum consilia.
Ce XLive, A la touche en esprouve l'or, estant dict de l'espreuve qu'on fait de ceux qui se disent amis, emporte autant que ces deux vers d'Ovide :
Scilicet ut fulvum spectatur in ignibus aurum, Tempore sic duro est inspicienda fides4.
Ce xl Ve, Qui d'autmy tromper se met en pêne, souvent luy advient la peneh, convient avec ce que dit Hésiode :
Oiaùxto xaxàxeu^si àvr]p, aXXto xaxà xsuyoov.
Ce XLVie, On ne peut homme nud despouiller, ou, On ne peut prendre un homme ray% aux cheveux, peut estre ainsi dict en latin (en se servant des mots de Plaute) :
Non possunt nudo vestimenta detrahi7.
Suivant cela on dict aussi, Où il n'y-a rien, le roy perd son droit.
33^ DE LA PRECELLENCE
Ce XLVir3, A bon entendeur il ne faut qu'un mot1, est ce que dict Terence :
Dictum sapienti sat est2.
Ce XLViir3, J'aime mieux un tien3, que deux tu l'auras*, on estime qu'il responde à ce que dit Terence :
Ego spem pretio non emo5.
Pour ce xlix, Qui d'autruy prend, subject se rend6, nous pouvons dire, en usant des mots de Publius :
Qui beneficium accipit, libertatem vendit7.
Ce Le, Bien est malheureux qui est cause de malheur, est au lieu de ce que dict Publius :
Bis interimitur qui suis armis périt.
Pour ce Lie, II faut perdre un veron pour pescher un saumon, ou, Il faut despendre8 qui veut gangner, on peut user de ces mots de Plaute :
Necesse est facere sumptum qui quaerit lucrum9.
Ce Liie, Qui dira tout ce qu'il voudra, orra ce qu'il ne luy plaira, se peut dire, se servant des mots de Terence :
Qui quae vult dicit, quae non vult audiet10.
Ce Liir3, Qui n'ha santé, il n'ha rien; qui ha santé, il ha tout, s'accorde avec le dire des Grecs, donnans le premier lieu à la santé11. On le peut ainsi traduire en latin, Potissima res est valere.
Ce Live, Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée1, contient une louange de la bonne renommée semblable à celle-ci de Publius :
Honestus rumor alterum patrimonium est.
Ce LVe, Qui trop tost juge, tost se re fient, est ce qu'a dict ce mesme Publius :
Ad pœnitendum properat, cito qui judicat.
Ce LVie, De brebis comtees mange bien le loufi, ou (comme il y-a au vieil exemplaire), De comtees firend bien le leu2, se diroit, en suivant Virgile :
Non curât numerum lupus3...
Ce LViie, A seur Hort qui n'ha que perdre, respond à ce qui a esté dict par Juvenal :
Cantabit vacuus coram latrone viator5.
Ce LVine, Il fait bon avoir deux chordes en son arc, se dit par une métaphore equipolente6 à ceste-ci, Bonum est duabus anchoris niti; ce qui a esté pris des Grecs7.
Ce Lixe, Qui n'est sage à soymesme8, n'est fias sage, convient avec ce vers ancien, allégué parCiceron:
Qui sibi ipse sapiens prodesse nequit, nequicquam sapit9.
Ce LXe,Qui ha suffisance ha prou10 de bien, qui n'ha suffisance il n'ha rien, est ce que les Grecs ont dict,
Aùtapxsta (jiyaç tîXouxoç.
338 DE LA PRECELLENCE
Ces soixante proverbes, rapportez à ceux du langage grec ou latin (et aucuns à ceux de tous les deux) peuvent estre comme la monstre1 et eschantillon de la richesse du nostre, en cest endroit aussi : car on peut juger par ceste collation2, que nous n'avons pas seulement quelques proverbes qui nous sont peculiers, mais en avons aussi qui correspondent aux principaux de ces deux langues.
Ce que disant toutesfois, ne veux nier que les autres langues vulgaires n'ayent aussi des proverbes, et nommément l'italienne; mais je di qu'elle n'ha pas si grand nombre d'anciens, ne (tant pour tant) de ceux qui ont bonne grâce, et principalement si on excepte ceux qu'elle a pris de nous.
Mais je di d'avantage : c'est que comme nostre langue adj ouste tous les jours richesse sur richesse en autres choses, aussi fait-elle en ceste-ci; car elle en prend des Grecs et des Latins, lesquels elle s'approprie si bien qu'ils peuvent sembler estre de son creu ; comme (pour exemple) on le diroit de celuy qui est compris en ce vers :
Qui se sert de la lampe, au moins de l'huile y met3.
Il en prend aussi, ou plustost reprend, des Rommans : je di, reprend, après les avoir laissez quelque temps. Et aucuns sont tels qu'ils requièrent bien qu'on les considère et reconsidère, qu'on y pense et repense, comme cestuy-ci, Les chambres vuides font les sottes dames*, qui se lit au romman de Perceforest. Lequel, sur ce propos de dames, me fait souvenir d'un autre, fort beau, qu'on trouve là mesme, mais ne fait pas ainsi songer le lecteur, Il n'est tant mauvais hoste en la
chambre d'un prince, comme d'une femme despite1 et pleine de convoitise. Ces Rommans leur donnent aussi un autre bon moyen de s'enrichir en cest endroit : en ce qu'ils luy amplifient aucuns proverbes, voire les rendent comme doubles. Pour exemple : nous disons ordinairement, // faut faire de nécessité vertu, sans adjouster autre chose; mais au romman susdict nous trouvons, Faisons de nécessité vertu, et de mal2 jour feste. Ainsi à ce proverbe, Besoin fait la vieille trotter, est adjousté, et cremeur3 fait lièvres tumber, en parlant de ce qui se fait autrement que selon le naturel, où cremeur se prend pour crainte.
Or, entre les proverbes qui nous sont peculiers, nous en avons qui sont venus de quelques fort profonds discours, et autres, qui sont fondez sur quelques histoires notables, et toutesfois des moins communes : tellement qu'il ne se faut esbahir s'ils donnent beaucoup de pêne au lecteur, ou à l'auditeur, avant qu'il en puisse descouvrir la raison. Et du nombre de ceux que j'ay dict estre fondez sur quelque histoire, j'estime estre cestuy-ci, Il n'est pas à seur* à qui ne mescheut5 onques. Car nous lisons, en la Thalie6 d'Hérodote, que Polycrates, roy de Samos, fut si heureux et si long temps que cest heur commença à estre suspect au roy d'Egypte, nommé Amasis (qui estoit son grand ami) , voire jusques à le luy déclarer par ses lettres, en luy disant, entr' autres choses, qu'il ne se ^ouvenoit point d'avoir ouy parler d'aucun, auquel, après avoir esté ainsi heureux en toutes choses, ne fust advenu une ruine totale. A quoy il adjoustoit que, s'il vouloit croire son conseil, il interromperoit le cours de ceste continuelle félicité; et, pour ce faire, jetteroit au haut et au loing quelque chose dont la perte le pourroit beaucoup
340 DE LA PRECELLENCE
ennuyer1. Polycrates trouva bon son conseil, s'advisa en la fin de jetter en la mer une esmeraude, laquelle il portoit au doigt, et luy servoit de cachet. Mais, cinq ou six jours après, alors qu'il commanceoit à se contrister2 de ceste perte, un pescheur luy apporta un fort beau et grand poisson, au ventre3 duquel ses serviteurs trouvèrent cest anneau. Il manda puis à Amasis comment le tout estoit passé4. Amasis, par ce dernier heur5 de Polycrates, entrant encore en plus grand'crainte que paravant de quelque estrange et horrible malheur, duquel il ne le pourroit préserver, luy envoya incontinent un héraut pour luy déclarer qu'il renonceoit à l'amitié qui estoit entr'eux : ce qu'il fit à fin que, quelque malheur si grand tombant sur Polycrates, luy ne tombast aussi en une grande tristesse, à cause d'une telle amitié (qui estoit proprement celle qui procedoit du bon accueil et bon traittement que se faisoyent ceux qui s'entrelogeoyent6 allans au pays l'un de l'autre). Or qu'advintil en la fin? Que Polycrates, estant pris par Orcetes (ou Orontes), satrape du roy des Perses, fut crucifié. Il me semble qu'il y-a grande apparence que nos ancestres, curieux de la lecture des histoires (selon que le temps leur pouvoit fournir la traduction des plus notables pour le moins), ayent regardé à ceste-ci, entr'autres en ce proverbe, II n'est pas à seur à qui ne mescheut onques; ou, pour le moins, que le discours duquel est venu ce proverbe ne soit procédé de l'observation de tels evenemens.
Au demeurant il faut considérer aussi une autre chose : c'est que nos prédécesseurs lisoyent fort curieusement les fables d'Esope7 (ce qui a esté cause de les faire mettre en vers par plusieurs), et de là ont tiré beaucoup de proverbes plaisans et de bonne grâce,
comme aussi les Grecs (qui en faisoyent fort grand comte); et toutesfois encore plus qu'eux, à ce qu'on peut juger par ce qui nous en reste : car je ne doute point que le nombre des nostres qui avoyent leur origine des dictes fables, n'ait esté plus grand sans comparaison que nous ne l'avons. Tant y-a que1 voyla qui fait estre plus souvent en nos proverbes le loup, le chien, le renard, et autres bestes, qu'elles n'y seroyent. Et à fin qu'on ne doute de ce que j'ay dict touchant ceste origine d'une partie de nos proverbes, il faut considérer qu'en aucuns est faicte mention de la fable, comme en cestuy-ci, Ainsi dit le renard des meures2, , quand il n'y put advenir. Ce proverbe mesmement, C'est du temps que les bestes parloyent, est venu (comme je croy) de ce qu'en ces fables elles sont introduites comme s'entreparlans3. Mais nos ancestres, non contens d'appliquer les noms des bestes à leurs proverbes, autant que telle application peut convenir non seulemnet aux fables d'^Esope, mais aussi à son siècle (comme quand ils ont dict, A petite occasion prend le loup le mouton; et, A chair de chien sausse de loup41; et, Renard qui dort la matinée, n'ha pas la langue emplumee5), ont dict aussi, A la fin sera le renard moine; item, Le loup alla à Romme, et y laissa de son poil, et rien de ses coustumes : et ont usé de mesme liberté en autres proverbes, sans avoir esgard au siècle de leur maistre; je di, d'iEsope, qui leur avoit tant appris des tours que s'entrejouayent les bestes.
Il faut toutesfois adjouster à ce que je vien de dire, que nos prédécesseurs, par l'observation aussi du naturel de quelques bestes, ont dict beaucoup de choses, qui sont par succession de temps venues en proverbes allégoriques, comme, Onques mastin n'aima lévrier6; et,
342 DE LA PRECELLENCE
Onques chapon n'aima gelines. Et ceci, ainsi cou vertement1 dict, ha meilleure grâce que si on disoit, Jamais un homme chastré n'aima les femmes : encore qu'aujourdhuy ceste proposition soit contredicte. Aussi, Noire geline pond blanc œuf, se dit de la femme noire, qui ne laisse pas d'avoir des enfants blancs.
Et à propos des proverbes allégoriques, il y-a aussi beaucoup de belles allégories d'autre sorte, comme, Une bonne verge porte bien aucunesfois un mauvais sion, pour signifier que quelquesfois advient bien que d'une bonne race sorte un mauvais homme, ou qui soit de nulle valeur, et (comme on dit aussi) de néant; item, On ne doit mettre le doigt entre l'escorce et le bois2, contre ceux qui mettent des noises et débats entre les personnes qui sont proches les unes aux autres (j'enten, entre lesquelles il y-a un lien fort estroict de prochaineté3), comme entre le père et l'enfant, le mari et la femme. Et ceste similitude est fort belle : car comme si le doigt se mettoit entre l'escorce et le bois, il seroit à craindre que ces deux venans à se rejoindre naturellement, il ne se trouvast enserré, non sans sentir douleur ; ainsi celuy qui vient à mettre des noises et dissensions entre telles personnes, est en danger, quand elles retournent à leur naturelle alliance et conjonction4 de volontez, qu'il ne soit comme enserré et pressé de la haine que luy porte5 tant l'une que l'autre. Or plus donne de pêne l'exposition de ce proverbe (laquelle est selon que j'en ay ouy user), plus faut-il qu'il soit excellent, à cause mesmement de sa briefveté, au lieu qu'il f au droit user de beaucoup de paroles. Voyci encore un exemple d'allégorie proverbiale, de fort bonne grâce, Trop achjtte le miel qui sur les espines le lesche*. Il y-a aussi des comparaisons fort belles, au nombre desquel-
les on peut mettre ceste-ci : Amour en cueur, feu en estouppes 1.
Outre plus2 nous avons quelques proverbes que nous pouvons mettre au reng des traits subtils (que les Latins appeloyent acute dicta), et aucuns qui ont ceste subtilité plus en la façon de parler qu'en la sentence, comme cestuy-ci, Qui tout me donne, tout me nie ; car ceste manière de parler, qui de prime face nous semble con joindre deux contraires, ha fort bonne grâce.
Nous en avons aussi ausquels nous ne trouverions point de raison, nous arrestans aux mots d'iceux, et entendans tout simplement ce qu'ils signifient, sans considérer ce qui s'en ensuit3. Pour exemple, Qui voit la maison de son seigneur, il n'y a proufit ne honneur, pourquoy est dict ceci? que nuit-il4 de voir la maison de son seigneur ? Il faut donc entendre voir de sa maison celle de son seigueur. Or de ce voisinage tant prochain (car il ne faut pas entendre de celle qu'on voit, encore qu'elle soit fort loin) il est certain qu'il peut, venir plustost mal que bien, et d'autant plus de mal que plus il est dangereux de plaidoyer5 contre son seigneur. De quoy nous sont tesmoins trois proverbes : Jamais homme ne gangne de plaider à son seigneur* ; et, Jamais ne gangne qui procède1 à son maistre; et le troisième, Qui fait noces et maison8, et plaide à son seigneur, il met le sien à bandon9.
Et puisque je suis tombé en propos de quelques proverbes qui de prime face peuvent sembler n'avoir point de raison, je parleray d'un, duquel plusieurs s'esbahissent. J'enten cestuy-ci, Il est maudict de l'Evangile qui ha le choix et prend le pire. Car pourquoy dit-on que cestuy-ci soit maudict de l' Evangile, veu qu'on n'y trouve point de texte où soit tel maudisson 10 ? Nous
344 DE LA PRECELLENCE
trouverons moyen d'excuser nostre proverbe, si nous voulons un peu aider à la lettre : car nous sçavons que le Juif est maudict par l'Evangile; lequel Juif ayant le choix a pris le pire, quand, ayant à son choix de sauver nostre seigneur Jésus Christ ou le brigand nommé Barrabas, aima mieux sauver ce meschant. Mais combien que je donne le moyen de sortir de ceste difficulté qu'on propose touchant ce proverbe, je confesse qu'il ne se faut pas beaucoup arrester à aucuns, pour y chercher toute la raison qu'on diroit bien ; mais considérer qu'il est vraysemblable que les uns ne soyent sortis de si bonne boutique que les autres : ce que je di devoir estre pareillement considéré es proverbes grecs et latins.
Or quant à ces proverbes-là, grecs et latins, encore que je ne vueille égaler les nos très à eux (et principalement aux grecs), si est-ce que je di qu'aucuns, outre ce qu'ils contiennent des sentences fort belles, sont aussi fort beaux quant à la façon de parler, et ont une grâce inimitable. Au nombre desquels peut estre mis cestuy-ci, qui a esté mis en avant ci-dessus, parmi des autres, V homme propose, et Dieu dispose) et cestuy-ci, Mal pense qui ne repense : ausquels on peut adjouster les deux dont j'ay faict mention au commancement de ce discours touchant nos proverbes, Mal attend, qui ne per attend', et, Qui bien attend, ne sur attend. Et ce composé surattend me fait souvenir d'un autre mot qui ha ceste mesme sorte de composition : j'enten le mot sur somme1, en ce proverbe, La sur somme abbat Vasne. Toutesfois encore plus de pêne auroit-on à exprimer, voire à donner seulement à entendre la façon gentile de cestuy-ci, Ce qu'est venu de pille pille, s' en rêva de tire tire'1. Aucuns aussi ont bonne grâce pour une simplicité
de langage, conjointe toutesfois avec une grande propriété : ce qu'il semble qu'on pourroit dire de cestuy-ci entr'autres. Aussi bien sont amourettes, soubs bureaux que soubs brunettesx.
Quant à tels traits comme ceux-ci, A petit mercier petit panier*; et, De tel pain telle souppe3; et, Il ha au sang aux ongles*; et, Il se couvre d'un sac mouillé* (qui sont plustost façons de parler proverbiales, que proverbes contenans sentences, telles que nous voyons en ceux qui ont esté proposez cidevant), j'ose dire qu'en telle chose aussi nostre langue ne cède point à aucune des vulgaires, mais plustost elles luy cèdent : lequel avantage nous avons pardessus le latin aussi en quelques endroits. Pour exemple, ce qu'il dit, Parvum par va décent, nous ne l'exprimons pas seulement en ceste façon qu'on voit cidessus, A petit mercier petit panier : mais nous disons aussi pour exprimer la mesme chose, A petit sainct petite offrande; item, A petit chien petit lien. Mais c'est bien pis que ce langage latin, en quelques endroits, n'est prouveu6 d'aucune façon de parler proverbiale, au lieu que le nostre en ha plus qu'il ne luy en faut pour sa prouvision ; et quelquesfois par le moyen du grec, duquel il reçoit ceste commodité entre autres.
Voyci encore un poinct qui est considérable en nos proverbes : c'est que, la richesse de nostre langue consistant en diverses choses, entre lesquelles (comme j'ay dict par cidevant) sont les dialectes et le parler ancien, ils nous fournissent de beaux exemples de ces deux : lesquelles leur servent beaucoup pour nous apporter une variété qui nous puisse res jouir. Quant aux dialectes (dont ils n'usent pas tant que des paroles
346 DE LA PRECELLENCE
ou terminaisons anciennes), ils en font leur proufit en deux sortes : car quelquesfois ils prennent le mot qui est peculier à un dialecte, comme negun1 (qui est pareillement des Espagnols) a esté pris et mis en besongne par cestuy-ci, Qui sert commun, il ne sert negun2; quelquesfois ils usent d'un vocable qui ne peut estre dict peculier à un dialecte, sinon alors qu'on luy donne une certaine signification, autre qu'il n'ha au parler commun. Ce qui se voit pareillement au langage des Rommans; pour exemple, en ce passage du romman de Perceforest : Le roy avoit bien cent ans d'âge, et ne vouloit pas que son royaume comparast sa vieillesse. Ce comparas^ est un mot, lequel se trouve souvent au commun parler des François, mais non en ceste signification. Et qui la veut trouver, il faut s'adresser à certains dialectes, où on dit. Il le comparera bien, pour signifier, Il n'aura pas cela sans beaucoup de pêne ; il aura bien de la pêne autant que la chose vaut ; comme si on disoit, Il achètera bien cela : en suivant celle signification du latin comparare, en laquelle il se prend pour acheter. Car quant aux mots pris du latin, il advient souvent que le mot duquel ils ont leur origine, ayant deux significations, l'une seulement se retient au commun parler des François, l'autre est peculiere à quelque dialecte.
Quant à ce qui se trouve, en nos proverbes, pris de l'ancien langage, j'en ay desja en quelques lieux monstre des exemples : mais je veux advertir que quelquesfois ce sont les mesmes mots, ayans seulement la terminaison différente, comme quand au lieu de loup nous trouvons leu*; quand au lieu que nous disons, De nouveau tout est beau, nous trouvons, De
nouvel tout est bel. Ouelquesfois les mots sont autres : comme où nous trouvons goupil1 pour renard (comme en ce proverbe, A goupil endormi ne chet rien en la gueule, estant ce mot ancien pris du grec) ; item, mire2 au lieu de nostre médecin. Il est vray que ce mot mire est retenu en quelques endroits : comme ici (où il est nécessaire à cause de la ryme), Qui veut la guarison du mire, il luy convient tout son mal dire. Mais encore l'ancienneté n'est pas du tout gardée ici; car il y-a un autre ancien mot, mechain3, au second vers, selon les vieux registres, où nous lisons, Qui veut la guarison du mire, il luy convient son mehain dire. Lequel mot mehain se trouve aussi en ce proverbe, Nul poulain n'est sans mehain. Or veux-je advertir que les proverbes ont plus d'autorité en leur ancien langage qu'en l'autre, et principalement aucuns. Pour exemple, si nous disons, Moult remaint* de ce que fol pense, ce langage ha plus d'autorité que si nous parlons ainsi, De ce que fol pense souvent en demeure. Sur ce propos de l'ancien langage qui est en quelques proverbes, il me souvient de quelques-uns qui sont corrompus : le premier desquels ha ce mot ancien mire pour médecin (qui a aussi esté appelé physicien par nos ancestres). Car en quelques impressions qui sont des plus récentes, on a mis ces mots, De bonne myrrhe playe puante, en la place de ceux-ci, Débonnaire mire fait playe puante* : auquel proverbe est semblable cestuy-ci, Femme trop piteuse* fait souvent fille tigneuse7. Un autre proverbe corrompu, es anciennes impressions mesmement, c'est, Un fol un enragé; car il faut dire, Un fol fait quelques fois enrager un sage. Aussi est dépravé8 cestuy-ci, que plusieurs ont souvent en la bouche, II ne faut pas faire à Dieu barbe de paille ; car on doit dire gerbe de paille9.
Je croy que ceux qui ne voudront point nier qu'il face jour en plein midi, ne nieront point aussi la precellence de nostre langue, quant à ce troisième poinct, qui est de la richesse, non plus que quant aux deux autres : laquelle richesse estant de diverses sortes, je sçay bien qu'on me pourra répliquer, comme touchant les précédentes, que les autres langues vulgaires y ont aussi leur part. Ceci ne nieray-je point : mais en adjoustant que (comme es sortes précédentes) elles y ont bien petite part, à comparaison de la nostre; et d'autant qu'il s'agit en ceste-ci de proverbes, je confesseray, outre cela, que si l'italienne ou espagnole nous pourroyent estre competitrices en quelcune, ce ne seroit point en autre1.
Mais, pour faire principalement instance2 sur la principale sorte de richesse d'un langage, laquelle requiert qu'il soit bien meublé de beaux vocables, diray, touchant ceste-ci, que quand bien j'aurois laissé emporter le pris à nos compétiteurs, le prount leur en demeureroit, mais l'honneur nous en reviendrait. Comment? Pource que, s'ils sont riches, c'est de nos bienfaits : ce que je di tant plus hardiment que je me sen avoir bon garant3; car leur cardinal Bembo ne me peut denier garantie, sans desavouer le livre qu'il a intitulé Le Prose*, veu qu'il a escrit là : Presero oltre accio medesimamente moite voci i Fiorentini huomini da questi (Provenzali) et la loro lingua anchora et rozza et povera iscaltrirono et arrichirono delV altriti. Conciosia cosa che poggiare, obliare, rimembrare, assembrare, badare, donneare, da gli antichi Thoscani detta, et riparare (quando vuol dire stare et albergare), et gioire, sono provenzali, et calere altresi5. Où il commance à confesser une partie des mots que les poètes toscans avoyent pris
du langage provcnzal1, mais confusément, d'autant que ces deux, obliare et gioire (qui sont nostre oublier et nostre jouir), estans fort usitez à tout le reste2 de la France pareillement, sont meslez avec les autres mots peculiers aux Provençaux, ou qu'ils ont communs avec le vieil langage seulement. Quant à poggiare, la raison veut qu'il ait esté faict de poggio (non pas poggio de poggiare), lequel vient de podium3. Or on expose4 ce poggiare, non pas simplement monter, mais monter jusques au plus haut d'un tertre, selon le vray usage du pays d'où il vient. Rimembrare est une parole des Rommans aussi, et mesmement d'aucuns dialectes de France, encore aujourdhuy, qui disent se remembrer5, pour se souvenir. Assembrare a esté en usage tant pource qu'on dit assembler, que pour resembler, ou faire resembler. Selon ceste première signification a esté dict, Vedervi cosi assembrati tutti in un voler e6, pour raunati1. Mais selon ceste seconde, rassembrare et rassomigliare se mettent pour un mesme, par Bernardino Tomitano8. Badare, perdre temps à attendre, attendre en vain; encore qu'on le vueille faire venir de vadari. Donneare, hanter les dames et les entretenir, faire la court aux dames. Riparare, ce que les Rommans disent repairer : lequel verbe toutesfois est moins usité que le nom repaire9, duquel il est venu. Et comme repaire signifie le logis, ou le lieu de la demourance, ainsi repairer, c'est loger en quelque lieu et y faire sa demourance. Castelvetro 10 toutesfois ne veut pas que riparare soit simplement stare et albergare (comme l'avoit exposé Bembo), ma stare et albergare, quando con la stanza 0 con V albergo ha congiunto il riparo et la difesa 0 da nemici, 0 dal freddo, 0 dal caldo, 0 dalla poverta,etda simili maleventure11. Voyla comment après
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nous avoir pris nos mots, et les avoir mis en usage, ils disputent encore entr'eux, quelle est leur signification. Quant à gloire, il n'y a point de doute que ce ne soit ce que nous disons jouir, comme en ce vers de Pétrarque :
Io, che gioir di tal vista non soglio1.
Touchant ce mot calere aussi, Castelvetro n'est point de l'opinion de Bembo : mais je croy que, s'il eust bien entendu le langage françois, il en eust esté. Car Bembo dit que les anciens Toscans, voulans signifier que quelcun ne se soucioit point de quoy que ce fust, disoyent que lo poneva in non calere, ou à non cale, ou à non calenle; et monstre comment Pétrarque mesmement en a usé en ce passage :
Per una donna ho messo
Egualmente in non cale ogni pensiero2.
Il est certain que ho messo in non cale est comme si nous disions, J'ai mis en nonchaloir3, et que calere, c'est chaloir*. Voylà pourquoy je m'esbahi que Castelvetro reprend ici Bembo : Et io dico (dit-il, après avoir allégué le passage de Bembo) che Calere è latino, anchora in questa signifwatlone; fer cloche le cose che ci cuocono, ci si fanno curare; et quindi Statio disse, Bellator nulll calult deus5. Il ad j ouste : Adunque ponere o mettere che che sla per non calente, o per non calere, clo e per cosa che non cuoca; et per conséquente, per cosa che non sla da curare*. Je m' es tonne fort comment il a voulu ainsi forcer ce mot à recongnoistre son origine du calere latin, et mesmement du calere de la cuisine : et au lieu qu'il n'a pas voulu confesser que sa nation l'ait pris de la nostre, je luy veux confesser volontairement que
c'est un mot plustost gaulois1 que françois, veu que les Alemans en usent; car ils disent Chat nits2, quand ils veulent dire, Il n'importe point, C'est tout un, Perinde est : comme si nous disions, Il n'en chaut point. Il est vray qu'ils l'escrivent avec un s devant, schat; et encore quelques-uns mettent un d devant t.
Pietro Bembo vient encore à un autre dénombrement de mots pris des Provençaux : guider done, pour guerdon; arnese, pour harnois; soggiorno, pour séjour; orgoglio, pour orgueil; arringo3, pour la lice où on court la lance : combien qu'on luy donne encore une autre signification; et guisa, pour guise; et huopo, pour besoin. Et cependant qu'il est en train de confesser, il passe bien plus outre : car il adj ouste quadrello (que Castelvetro dit estre Saetta che ha il ferro da quattro alette*); et onta, pour honte; et prode, vaillant; se disant prode huomo, comme nos Rommans usent de prend? homme, pour vaillant; et talento, pour talent5, ancien mot, pour volonté; et tenzona, pour tansement6, s'il se peut dire de tanser; et gaio, pour gai; et isnello7, pour prompt et legier, viste; et guari8, pour guère; et so vente, pour souvent; et altresi, pour aussi, pareillement; et dottare et dottanza, pour douter et doute; comme si je di : Je me doute de cela, ou J'ay doute de cela, en signifiant quelque crainte. Et puis, prenant occasion de ce mot dottanza, fait un récit de plusieurs ayans ceste mesme terminaison : laquelle il dit avoir pieu aux Provençaux premièrement, et puis aux Toscans, prenans exemple à eux9. Il adjouste donc pietanza, pour ce que nous disons pitié; pesanza, pour pesanteur; beninanza et malinanza, pour bénignité et malignité; et allegranza, pour allégresse; et dilettanza, pour délectation; et piaçenza, pour plaisir, en la signi?
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fication qu'il ha quand on dit, Donner du plaisir, ou, Prendre du plaisir; et valenza, pour vaillance ou valeur et fallenza, pour tromperie. Il est vray que, quant à ces mots et autres de mesme terminaison, il nomme aucuns qui en ont usé devant Dante et Boccace, et plus aussi qu'eux. Quant aux autres, il use luy mesme d'aucuns en ce livre-là, mais principalement de altresi : car incontinent après l'avoir mis en son dénombrement parmi les autres, il dit, II quale fine piacendo per imitatione altresi à Thoscani1 ; et six ou sept lignes après : Passé questo uso di fine à Dante, et al Boccacio altresi2. Il use aussi souvent de so vente et de guisa, et guère moins de guari. Voyla comment on voit que luy mesme estoit fort friand d'aucunes de ces paroles provençales. Il passe encore plus avant en ce dénombrement, et vient à aucunes desrobees par Dante (car luy-mesme dit, fur 6 Dante da provenzali3), entre lesquelles sont, aranda, qu'il expose4 appena, et bozzo, qu'il dit signifier bastardo et non legitimo. Apres ces deux vient gaggio, qui .est gage; après, landa5, que Castelvetro pense estre composé de l'article la, et de anda, pour andata*; après, miraglio, pour miroir) après, smagare1, lequel il dit signifier trarre di sentimento e quasi délia primiera imagine*; et se prendre aussi simplement pour affannare9. Et dit que non seulement Dante a usé souvent de ce smagare, mais aussi les autres poètes, et Boccace pareillement en ses proses; quant à Pétrarque, seulement une fois, pource qu'il luy sembloit rude. Il vient puis à dmdo10,k marca,èi vengiare, giuggiare, approcciare, inveggiare et scoscendere; après, à bieco, croio, forsennato, à tracotanza et oltracotanza, et à trascotato. Apres ceci, ayant dict pour la seconde fois que Pétrarque avoit esté moins hardi en ces mots que les autres,
il monstre que nonobstant cela il usa de gaio1, de lassato, de sevrare, de gramare, de oprire, pour aprire; qu'il usa aussi de ligio2; item de ceste manière de parler, tanto o quanto, qui est (comme je pense) ce que nous disons, Tant soit peu : Che posero (dit-il) * provenzali in vece di dire, pur un poco3. Et puis ayant allégué un exemple de cest usage, adj ouste, Senza che egli cliquante voci provenzali, che sono dalle thoscane in alcuna loro parte differenti, usa piu volentieri et piu spesso secondo la provenzal forma che la thoscana*. Et puis, pour exemples de cela, dit que Pétrarque use plus volontiers de aima5, que de anima; de fora, que saria; de ancidere, que uccidere; de augello, que uccello; item, de primiero (où il peut), que de primo ; quant à conquiso, qui est un vocable provençal, qu'il en a souvent usé; de conquistato, qui est toscan, jamais. Il adjouste havia, solia, credia, qu'il dit aussi estre pris des Provençaux. Il parle puis d'un certain usage de ce mot ha, et de quelques façons de parler, prises pareillement du langage provençal.
Mais, avant qu'adjouster cela, je veux monstrer qu'il s'en faut beaucoup qu'il confesse toute la debte ; voire qu'il n'en confesse pas la centième partie, si on veut mettre en avant tous les mots que son langage a pris du nostre, sans spécifier ceux des Provençaux.
Et je suis délibéré6 de commancer par les anciens : encore que luy (je di le cardinal Bembo), en son dénombrement, ait meslé non seulement des mots d'autre contrée, mais aussi des modernes parmi des anciens. Et pour ce que nous sommes demourez sur Pétrarque, je veux retourner à luymesme. Voyci donc
un de ses vers en son Triomphe d'Amour, près du commancement :
Quattro destrier via piu che neve bianchi1.
On ne peut nier que destrier2 ne soit un des vocables de nos Rommans, pour signifier un cheval de guerre, que nous appelons autrement un cheval d'armes : comme aussi il est certain que leur palajren ou palafreno est sorti de nostre ancien palefroy3, dont est venu palefrenier. Or ce mesme poète use de lusingar, tant ailleurs qu'en cest endroit :
Amor con sue promesse lusingando Mi ricondusse alla prigione antica4.
Il a falu que Pétrarque, ayant ici besoin d'un beau mot et bien choisi, le soit venu emprunter de nos Rommans, qui disent losenger5, pour décevoir, ou pour le moins attraire6 par blandissemens7 et flatteries; et usent aussi de losengier et de losenge (lesquels se trouvent mesmement en l'interprète de Guillelmus Tyrius8, interprétant blandimenta par ce mot losenges) : comme aussi les Italiens ne se sont pas contentez du verbe lusingar, mais ont faict pareillement un nom, lusinghe9, du nostre. Et Pétrarque a aussi dict lusinghier (pour lusinghiero) , en ce vers :
Per servir questo lusinghier crudele10.
Les Espagnols aussi ont voulu avoir part au butin, et ont dict lisongear, pour flatter, et lisongero, pour flatteur.
Ce mot que les Espagnols nous ont pris, aussi bien
que les Italiens, me fait souvenir d'un autre qui nous a esté ainsi pillé1 par toutes ces deux nations : c'est escharnir2, pour, se moquer de quelcun. Et toutesfois ce mot escharnir semble estre aucunement différent : veu que l'interprète de Tyrius met tous les deux, quand, pour ces paroles latines, Probris afficiebat et contumeliis, il met celles-ci, Ne finoit d'escharnir et moquer. Les Italiens en ont faict leur schernire3; les Espagnols leur escarnecer, qui usent aussi de burlar*, comme les Italiens : auquel mot, d'autant que nous ne prétendons rien, j'en laisse le débat à ces deux nations.
Je ne diray pas le mesme touchant ce mot merci : car il est aussi un de nos anciens, duquel toutes ces deux nations ont faict leur prount. Quant à l'espagnole, il n'en faut point demander d'exemples, veu qu'il luy est si fréquent; quant à l'italienne, elle en a encore plus usé (ce me semble) qu'elle n'en use, et tousjours en changeant la voyelle t en e (au lieu que quelques Espagnols semblent le prononcer comme nous, encore qu'ils usent de ceste mesme mutation en escrivant), comme en ce passage du second livre des Asolains5 de Bembo, sua dolce mer ce, dict par forme de parenthèse ; et en cestuy-ci de Boccace, Ch'ella, Iddio merce, anchora non mi bisogna*. En cest autre de luy mesme, Voi, la vostra merce, havete honorato il mio convito7. Ils disent aussi, La buona merce. Or combien que merce soit estimé signifier gratta en tels endroits, si est-ce que Bembo met tous les deux (mais joignant buona avec gratia) en la fin de son epistre devant ses Asolains, Alla cui buona gratia et merce inchinevolmente mi raccommando8 : escrivant à madonna Lucretia Estense Borgia, duchessa illustrissime di Ferrara9. Quant à nostre merci
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françois, lequel je di que ces deux autres nations ont imité, nous en avons des exemples en nos rommans, et nommément en celuy de Perceforest. Quant aux deux autres usages de ce mot merci, l'un quand nous disons Grand merci, l'autre quand on dit Je vous crie merci1, il n'est besoin d'en aller chercher les exemples si loing, veu que nous les oyons tous les jours; et faut noter que Boccace n'a pas moins faict son proufit de ces deux usages, que de cest autre, car il a dict : Dicendo gran mer ce à messer lo frate2; item, Gli gridava mer ce \ et, Lei gridando mer ce et ajuto.
Il y-a encore d'autres de nos paroles que nous pouvons trouver en tous ces deux langages, je di, tant des Espagnols que des Italiens (comme je monstreray ci-apres) , et aucunes aussi dont les Espagnols seuls ont faict leur proufit (j'enten, outre celles que chacun peut aisément remarquer). Mais maintenant, me contentant de poursuivre le discours commancé, je retourneray aux emprunts que Pétrarque a faicts de nos prédécesseurs (avant que parler des vocables dont nous usons aujourdhuy; aucuns desquels, voire plusieurs, nous sont communs avec eux), et allegueray ces vers :
Per le camere tue fanciulle e vecchi Vanno trescando3...
Car je di que ce trescando* vient de nos Rommans. Et qu'ainsi soit, nous lisons au romman d'Alexandre :
Qui ouit ménestrels sonner maint instrument, Et danser et tresquer bien et avenamment5.
Quant à carolar pareillement, on sçait que les Italiens l'ont pris de nous (duquel use Boccace tant ailleurs
qu'ici, Concio fosse cosa che tutte le donne carolar sapessero1), aussi bien que danser, qui est aujourdhuy beaucoup plus en usage. Et de tous les deux ensemble (de peur de faillir) a usé le cardinal Bembo en ses Asolains, au second livre. Voyla comment la langue italienne a pris de la nostre trois vocables pour signifier une mesme chose; et si aujourdhuy nous en prenons seulement un d'eux, asçavoir leur ballar2, il semble que nous leur facions grand tort. Et je suis bien d'avis qu'on s'en passe, sinon en poésie, où la ryme nous rend subjects.
Je croy que ce mesme poète aura usé aussi de baliaz, pour puissance, comme nous le trouvons en Boccace, hammi in sua balia. Que si quelcun doute que ce soit un vocable de nos rommans, voyci un passage de celuy du bon roy Perceforest : Madame (dit le chevalier) , par ma foy il me peseroit moult si je disoye ou faisoye chose qui vous tournast à desplaisir. Et si faict Vavoye, sachez que Amour le me auroit faict faire*, qui m' ha en. sa baillie; car qui m' ha en sa baillie ne peut signifier autre chose que cela : qui m'ha en sa puissance, ou, en sa seigneurie et domination. Aujourdhuy bailli5 est à peu près le mesme qui es autres contrées de la France est appelé seneschal.
Ce mesme endroit de ce romman me fournira deux exemples de mots anciens, qui sont du nombre de ceux dont il s'agit : car nous lisons là, Mais que jamais par gabs* ne autrement de ce ne me parlez. Et un peu auparavant elle7 avoit dict, Mais je croy que vous le dites par soldas', et bientost après, pour signifier la mesme chose, elle use du mot esbatement. Je di donc premièrement que le gabbo des Italiens est venu de ce gabs : duquel gabbo use Boccace en cest endroit, Intese il motto, et quello in festa et in gabbo preso, mise mano in allre
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novelle1. Et comme de ce gabs est venu gober, aussi gabbar, de gabbo. Mais quant à ce verbe gaber, il est encore aujourdhuy en usage en quelques lieux, comme aussi gabeur, plustost que gabs, au lieu duquel on use plus volontiers de gaberie. L'autre mot, soûlas2, est encore moins en usage que gabs : duquel soûlas (je di soldas signifiant esbatement, passetemps) les Italiens ont faict leur solazzo ou sollazzo, et ont dict aussi solazzar, voyant que nos ancestres avoyent faict soulasser ou soulassier, de soûlas3.
Or comme on ne pourroit user de ce mot ancien soûlas en ceste signification-là, sans danger de reprehension, pource qu'on le penseroit estre de ceux qu'on escorche aujourdhuy du langage italien à tors et à travers, ainsi en avons-nous autres desquels on peut dire le mesme. De ce nombre sont non seulement aucuns des precedens, mais aussi trois que j'ay gardez pour la fin : lesquels seroyent encore plus suspects de ce que je vien de dire que les autres4, et par conséquent plus subjects à reprehension. Le premier sera brigade5; car nous trouvons ce mot en quelques rommans, et nommément en celuy de Perceforest : Ils s'en partirent de celle brigade, c'est à dire de celle compagnie. Voyla comment nous pouvons mieux de droit user de brigade que Boccace de brigata, en le prenant de nostre ancien langage. Le second lieu sera donné à énamouré*', car plusieurs pourroyent penser pareillement qu'il fust tiré de l'italien inamorato, ou pour le moins faict à son exemple : et toutesfois nous lisons es rommans non seulement énamouré, mais aussi s' 'énamourer , comme en ce passage, Car jà piecà il se énamoura d'une jeune damoiselle rommaine. Nous lisons aussi, Je vous ay énamourée, en ces-
tuy-ci, Car tant vous ay énamourée puis que -premièrement vous vi; et sont tous les deux passages pris du romman de Perceforest. Le troisième mot sera s'embatir1 : comme en ce mesme romman, Et tellement luy escheut, qu'il s'embatit sur une fontaine; et me souvient que le romman de la Rose aussi use de ce mot : tellement qu'il ne faut douter que les Italiens ne facent leur proufit de ces tuy-ci comme des autres, quand ils disent, Me son embatuto, ou imbatuto, in un tal luogo2. On me demandera maintenant si nous ne pouvons pas user de ces mots pour le moins, lesquels encore qu'on puisse penser estre tirez du langage italien, au contraire luy les a pris du nostre. Je respondray qu'il ne me semble pas qu'en nostre parler ordinaire nous en devions servir, non plus que des autres, non usurpez par les Italiens ; ains encore moins, puisque nous avons esté si mal songneux que nous leur avons laissé avoir le droit de prescription sur iceux : et d'ailleurs que nous sommes en un temps où l'abus de ceux qui escorchent le langage italien peut rendre suspect l'usage de tels vocables, et par conséquent odieux, aussi bien que des autres. Mais en poésie j'estime devoir estre permis; et s'il devoit estre licite de s'aider de quelcun ailleurs aussi, je dirois que ce seroit de énamouré et de s'énamourer3.
Il me souvient aussi du nom d'une beste, que je veux maintenir estre pareillement faict d'un de nos anciens vocables : c'est botta*-, qui signifie ce que nous appelons crapaud; car je di que nous trouvons botter el en nostre vieil langage, dict aussi pour crapaud. Et d'autant que ce mot botterel ha forme diminutive, il est vray-semblable qu'on ait dict aussi botte, ou bottet. Pour le moins quant à botterel, voyci un passage où il se trouve, pris
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du Tournoyement de l'anteehrist, composé par Hugues de Meri1; et c'est où il parle d'une pierre qu'on nomme crapaudine :
Mais celle qui entre les yeux Au botterel2 croist, est plus fine, Qu'on seult3 appeler crapaudine*.
J'adjousteray encore qu'entre les mots que les Italiens ont pris de nous, non pas en la signification qui est plus commune maintenant, mais en celle qui l'estoit plus le temps passé, est cestuy-ci, chera : car ils n'usent pas de ce mot comme nous maintenant, quand nous disons faire bonne chère*, pour estre bien traitté, et je vous feray bonne chère, pour signifier je vous iraitteray bien; mais pour visage, ainsi qu'on dit, il m'a faict bon visage; et aussi comme on dit, il ha un beau visage. Et encore aujourdhuy en quelques lieux on oit dire joyeuse chère, pour visage joyeux : mais le temps passé, ceste signification estoit plus commune, comme nous tesmoigne ce proverbe, Belle chère et cueur arrière*; et cestuy-ci, Belle chère vaut bien un mets. Et de celuy aussi le visage duquel monstroit de la tristesse, on disoit qu'il faisoit mauvaise chère.
J'ay beaucoup d'autres mots que je pourrois adjouster aux precedens; mais il me tarde que je vienne à l'autre sorte, asçavoir à ceux dont nous usons tous les jours (aucuns desquels, voire plusieurs, on sçait nous estre communs avec nos ancestres), dont les Italiens ont faict et font leur proufit, non moins que des precedens, avec bien peu de changement. Mais ils vous nieront (me dira quelcun) qu'ils prennent tous ces mots des vostres. Je respon que quand ils ne confesseroyent
la debte que touchant une moitié, le nombre seroit fort grand ; et toutes fois il y-a plus d'apparence en tous ceux que je mettray en avant, qu'en quelques-uns de ceux qu'a confessez leur Bembo : j'enten, plus d'apparence d'avoir esté tirez de nostre langage.
Par où donc commanceray-je, parmi un si grand nombre? Par un mot qui est en un vers de Pétrarque, lequel j'ay allégué tout le premier. C'est ce vers :
Quattro destrier via piu che neve bianchi.
Car qui me pourroit nier que biancho1 soit faict de nostre blanc : comme aussi en est faict l'espagnol blanco? Et ne faut douter de l'ancienneté de ce blanc, veu mesmement qu'estant monosyllabe, il y-a apparence qu'il soit de ceux qui nous sont demourez du langage gaulois.
Nous avons, au vers prochainement suivant, Un garzon crudo2, où je croy qu'ils confesseront pareillement que ce garzon3 est nostre, voire quant à la terminaison aussi : il est vray que nous prononceons plustost garson que garzon. Et toutesfois s'ils le vouloyent nier, ils peuvent estre convaincus tant par le primitif gars (qui ha apparence, comme le précèdent, d'estre des reliques de nos Gaulois) que par le féminin garse* : lesquels deux nostre langage a voulu se reserver.
Au vers troisième nous avons fianchi, tiré pareillement de nostre langage; car de nostre flanc ils ont faict fianco5 : duquel flanc nous avons faict flanquer*. Et à propos de ce mot, qui est le nom d'un de nos membres7, je parler ay de quelques autres que les Italiens ont pris de nous, commanceant (comme la raison veut) par la teste8. Je di donc que ces messieurs de
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nostre teste ont faict leur testa : laquelle chose est si manifeste que je ne la dirois si ce n'es toit pour en faire souvenir. Aussi de nostre jambe ont-ils faict leur gamba1. Et qui doute que quand ils ont dict pie, pour pes, c'ait esté aussi à l'imitation des François? Et ce pie est tant pour le singulier piede que le pluriel piedi ; car Boccace dit, Messer Lambertuccio messo il pie nella staff a, et montato su2, etc. : lequel en use encore plus souvent au pluriel, comme, Pampinea levatasi in pie ; ailleurs, Et fatta la scusa, in pie si leva3. Il dit aussi A pie, en la sorte que nous en usons quand nous disons Aller à pié : Dove a pie partito s'era, a cavallo tornô*. Et mesmes en piede et piedi une telle interposition de la lettre i tient de nostre langage : laquelle toutesfois est plus françoise au monosyllabe pie, pource que c'est comme en miel et en fiel5. Il est vray que nous en usons en autres que monosyllabes ; car nous faisons mien, de meus, où aussi les Italiens nous ensuivans ont dict mio. Mais pour retourner aux appellations des membres du corps humain que leur langage a pris du nostre, quand ils disent fiancho, cest i n'est pas de ce comte : car nous disons flanc, sans ceste voyelle, et ne prenons ce mot-là du latin, comme ces quatre autres. Quant aux parties intérieures, ils ne peuvent aussi nier que leur cuor ne soit nostre cueur* : car ne s'arrestans point au changement que nous avions faict en ce mot latin cor, cordis, ils eussent dict corde. Il ne faut pas omettre fegato1, qui vient toutesfois non pas de foye, mais de fege, ou feie, comme on le prononce en quelque dialecte françois : estant ce i consonant8, si on l'aime mieux ainsi escrire, qu'avec le g. Or, pour dire la vérité, il eust mieux valu que la langue italienne eust ainsi suivi la nostre es appellations des autres membres aussi, que,
en voulant suivre les Latins, et les suivant mal, faire le poète Homère de ce qu'eux nomment humérus : car ils disent homero1, au lieu de dire humero, quand ils veulent signifier ce que nous appelons espaule, et qu'eux aussi quelquesfois disent spala, ou plustost spalla.
Ce mot garzon, duquel j'ay faict mention naguère, me fait souvenir d'un autre de mesme terminaison, qui est aussi pris de nostre langage : c'est stagion2, pour ce que nous disons saison. Sannazar3, en son Arcadie :
Quando talora alla stagion novella Mugno le câpre mie...4
L'espagnol a aussi appliqué nostre vocable à son usage, mais le retenant de plus près; car il dit sazon, comme on voit en ceste traduction5 :
En la sazon, qu'el cielo raudo ynclina Al Occidente, y que el dia nuestro buela A gente, que quiçà lo esta esperando.
car ces vers sont au lieu de ceux-ci de Pétrarque :
Nella stagion, che '1 ciel rapido inchina Verso Occidente, e che '1 di nostro vola A gente, che di là forse l'aspetta6...
Ils usent aussi en la prose de ce mot stagion, ou stagione, qu'ils ont pris de nous; et leur est bien force, veu qu'ils n'en ont point d'autre pour bien exprimer une chose de laquelle si souvent il faut faire mention.
Aussi nostre mot manière7 a esté pris par toutes ces deux nations : l'italienne en ayant faict maniera, l'espagnole, manera, Elles se sont aussi accordées quant
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à nous prendre nostre guerre1, et en faire guerra. Mais au lieu de ce que nous disons guerrier, les Espagnols ont mieux aimé dire guerreador, les Italiens, guerriero, en adjoustant seulement un 0 à nostre mot. Et encore bien souvent disent-ils du tout comme nous, guerrier : principalement en poésie, comme nous voyons en un passage d'Arioste allégué parcidevant, Contra un gentil guerrier ; où, si seulement de contra on faisoit contre, on penseroit plustost lire du françois que de l'italien. Et ce passage me remet en mémoire plusieurs mots où Pétrarque use souvent de la terminaison françoise, comme aussi ils sont pris de nostre langue. Nous en avons un exemple ici, Di pensier in pensier. Ainsi dit-il leggier et consiglier, en ce passage, Di cio m'e stato consiglier sol esso; et sentier, ici, Dolce sentier, che si amaro riesci2. Mais il fait de nos mots (et le mesme font les autres) ce que nous n'oserions pas faire; car il les fait servir au pluriel nombre aussi en ceste mesme terminaison, comme :
I dî miei piu leggier che nessun cervo3;
et au sonnet suivant :
O caduche speranze, o pensier folli4 !
Ils ont pareillement faict leur proufit de nostre mestier5, qui est de mesme terminaison, comme aussi est destrier, que j'ay cidessus amené de Pétrarque. Quant à piacer, on ne peut pas dire le mesme, asçavoir qu'il ait aussi esté pris de nous, car nous disons plaisir6 : il est bien vray qu'aujourdhuy quelques uns en font piasir. Et ce mot, à cause de / changée en i, me fait souvenir de biada1 , qui est aussi du nombre des mots dont l'Italie
doit rendre comte à la France. Comme ils laissent volontiers la voyelle au bout des mots susdicts, aussi le font-ils au bout de plusieurs qui sont d'autre terminaison : comme quand ils disent giardin1, pour giardino, usans de la mesme terminaison que nous. Et ostent pareillement la voyelle ou la syllabe au mot précèdent, comme ils diront, In un giardin et Un bel giardin, non pas In uno giardin et Un bello giardin. En quelques-uns toutesfois je croy qu'ils n'ostent point la voyelle qu'ils ont coustume d'adjouster à nostre vocable, comme à riposo pour nostre repos. Et neantmoins, es verbes aussi, ils ostent souvent ceste voyelle finale, comme es noms precedens : tellement que ces verbes pareillement sentent tant mieux leur langue françoise. Pour exemple, gioir, en ce vers de Pétrarque :
Io, che gioir di tal vista non soglio2;
et languir, en cestuy-ci de luy mesme :
Beato in sogno, e di languir contento3.
Or ayant dict cidessus que les Italiens se servoyent de nostre guerre, je devois adjouster le mesme touchant nostre bataille*; de laquelle ils ont faict bataglia, ou battaglia, en doublant le /; comme aussi mur agita, de nostre muraille. Ceste mesme terminaison est en maraviglia5, venue pareillement de nostre langage.
Beaucoup aussi de leurs mots terminez en aggio sont tirez de nostre langue : les uns substantifs, comme oltr aggio, cor aggio, aventaggio, dannaggio6, viaggio, servaggio, linguaggio, au lieu de ce que nous disons outrage, courage, aventage, dommage, voyage, servage (qui es toit encore plus usité à nos prédécesseurs), langage;
366 DE LA PRECELLENCE
les autres, adjectifs, comme selvaggio, pour nostre saulvage; malvaggio, pour nostre mauvais : mais, quant à ce dernier, on l'escrit plustost avec un g seul, malvagio. Toutesfois gaggio aussi, pour gage (comme nous avons veu ci-dessus) et saggio, pour sage, ont g double. Or comme ils nous prennent les noms, aussi prennentils les verbes qui sont faicts de quelques-uns, comme je nions treray, où je parleray de ceste partie d'oraison. Quant à dannaggio, ceux qui l'exposent danno grande, monstrent bien n'avoir descouvert ce secret que je vien de monstrer.
A quelques-uns de nos mots terminez en oing, ils changent la terminaison en ogno ; comme de nostre besoing ils font bisogno. Mais en mensogna, ou plustost menzogna, ils transposent les deux dernières consonantes de nostre mensonge ; comme aussi ils font quand pour le latin plangere ils disent non moins piagnere que piangere.
Ils usent de ceste lettre g devant plusieurs mots aussi que nous commançons par i, estant consonante; comme quand pour nostre jour ils disent giorno1, et pour nostre joye, gioia (comme cidessus nous avons eu gloire et gioir), et gittare, pour nostre jetter.
Outreplus il faut noter qu'ils ont en quelques mots deux sortes d'escriture2, dont l'une, qui suit le langage françois, est souvent plus volontiers suivie par aucuns d'eux, comme quand Pétrarque dit saggio, plustost que savio; et quand on aime mieux escrire periglio que pericolo : semblablement perigliosa (comme on le trouve escrit par Bembo) que pericolosa ; item meffatto (comme luymesme l'escrit, suivant ce que nous disons meffaict, au lieu de mesfaict) que malfatto. Aussi disdegnoso (duquel Boccace use quelquesfois) sent mieux sa langue
françoise que sdegnoso ou isdegnoso, pource qu'elle dit desdaigneux. Pareillement veina, qu'on trouve escrit plus souvent que regina, on voit bien qu'il se conforme mieux avec nostre mot françois. Ce qu'on peut dire aussi de santa, qu'on nous tesmoigne se trouver es vieux exemplaires de Boccace, en quelques endroits; car ce dissyllabe s'accorde bien mieux avec la parole françoise que le trissyllabe sanita. Or ne m'esbahi-je pas beaucoup de toutes ces curieuses imitations de nostre langage; ne aussi de ce qu'ils ont dict madama au lieu de madonna, et damigella (ou damigiella, comme il se trouve es Asolains de Bembo) plustost que donsella; ne de ce qu'ils ont mieux aimé quelquesfois dire paggio ou valletto que ragazzo1 : mais voyci dequoy je m'esmerveille grandement; c'est que ces messieurs en sont venus jusque-la, pour mieux conformer leur langage au nostre, qu'ils ont suivi quelques erreurs manifestes de nostre menu peuple, comme quand, au lieu de dire veneno, ils ont dit et escrit veleno (ainsi qu'en ceste ville mesmement une grande partie du peuple prononce velin2) : Bembo entre autres et Sannazaro ayans usé de ceste escriture, après Boccace. Quant à quelques mots, je sçay bien que certains seulement, et peu, en ont usé, comme de straniero3, faict à l'imitation de nostre estranger ; car l'ordinaire est forestiero. Ce que je puis encore mieux dire de amassar, non pas pour tuer, mais pource que nous disons amasser : qui se lit au commancement d'un livre intitulé, Il thesoro di M. Brunetto Latino Firentino, precettore del divino poeta Dante*. Car il commance ainsi : Si corne el signiore che vuole in un luogo amassare cose di grandissimo valore, non solamente per suo diletto, ma per cresciere il suo potere5, etc. ; mais il est escrit là, ammassare,
368 DE LA PRECELLENCE
avec double m. Et par ceci nous congnoissons combien desja anciennement les Italiens se servoyent de nostre langage.
Mais, parlant des terminaisons, j'ay oublié de faire mention d'une en astro, en ce mot filiastro, f aict de nostre filiastre1 : car que ces te terminaison soit nostre, et non pas à eux, il appert par nos deux autres mots parastre et mar astre2. Toutes fois, nous ayans pris tant d'autres choses, il ne se faut esbahir s'ils ont osé prendre aussi cela.
Et pour monstrer encore d'avantage comment en nostre langage tout leur a esté bon, et qu'ils n'ont rien trouvé trop chaud, ni trop froid (comme nous disons en commun proverbe), j'adjousteray qu'ils nous ont pris aussi les mots qu'il est vraysemblable que nous ayons de nos Gaulois, comme héberge1, ou herberge : et quant à cestuy-ci, nous avons à nous plaindre pareillement des Espagnols ; car ils en font leur proufit aussi bien que les Italiens, lesquels disent albergo, et eux, alvergueria. Je di qu'il est vraysemblable que nous l'ayons de nos ancestres Gaulois, veu qu'aujourdhuy encore les Alemans en usent : lesquels nous suivons de beaucoup plus près, et principalement quand nous escrivons herberge3; car il n'y-a autre différence entre ce mot et le leur, sinon que nous adjonstons un e en la fin. Tant y-a que comme nous avons aussi le verbe héberger* ou herberger, ainsi les deux nations susdictes ont, l'une albergar, l'autre (asçavoir l'espagnole), alvergar. je doute si on pourroit point dire aussi que fol soit de ceux qui nous sont demourez depuis ce temps là, lequel est du nombre de ceux que les Italiens nous ont tirez; car Pétrarque mesmement en use, où il dit :
O caduche speranze, o pensier folli5 !
Je sçay bien toutesfois qu'aucuns estiment que ce fol1 soit venu de ©auXoç, autres de çoXxoç; et ne trouve point contre raison qu'estant des Gaulois, il eust neantmoins esté pris des Grecs : si ainsi est qu'on trouve apparence en l'une ou l'autre de ces etymologies. De la mesme hardiesse ont usé les Italiens en un mot, lequel on voit apertement2 avoir esté par nous tiré du langage grec : j'enten martiro3, qu'on lit en quelques lieux de Pétrarque, aussi pris de nostre martire ; au lieu duquel martiro Boccace a dict martorio, où il y-a une dépravation non moins vilaine que manifeste. Mais nous avons aussi cest avantage, que nous usons de martir par métaphore correspondante à celle que nous donnons a martire. Quant à altiero, il y auroit (peut estre) quelque appalence qu'ils l'eussent faict à nostre exemple, c'est à dire, à l'exemple de nostre mot hautain : ayant esté dict altiew, de alto, comme hautain, de haut*.
Je vien à ceste partie d'oraison qu'on nomme les 1 orbes : c'est à dire, à monstrer comment les Italiens a'ont pas moins faict leur proufit de nostre langage ici <me là; encore que là ils ayent fouillé par tout, voire usques à nous prendre une touaille5 (dequoy ils ont L:aict una tovaglia), et emmener une lavandière, desguisee en lavandaia* , pour la pouvoir faire laver quand elle seroit sale. Il semble qu'ils se devoyent contenter de cela : mais ils ont bien faict d'avantage; car au lieu qu'on dit ordinairement de ceux qui n'ont rien laissé, qu'ils ont emporté j usques au chien et au chat, nous voyons qu'eux n'ont pas quitté leur part de nos rats et nos souris, les desguis ans en ratti7 et sorici, sans considérer qu'en nostre souris nous abusons du mot latin sorices8.
370 DE LA PRECELLENCE
Or est-il certain que si ]à ils ont trouvé beaucoup à prendre, ils n'ont pas moins trouvé en ce quartier où sont les verbes : aussi ne s'en sont-ils pas retournez moins chargez, comme je vous feray voir. Et pource que j'ay tantost faict mention des noms oltraggio et avantaggio, entre ceux qui ont ceste terminaison en aggio (par laquelle les Italiens représentent la nostre qui est en âgé), je commanceray par les verbes qui sont tirez de ces noms : asçavoir par oltraggiare et avantaggiare, lesquels ont esté faicts sur le portraict (s'il faut ainsi dire) de nos verbes oultrager et avantager, comme oltraggio et avantaggio sur celuy de nos noms oultrage et avantage. Je mettray travagliar après, encore que je n'aye point faict mention du nom travaglio, d'où il est sorti. Le cardinal Bembo use de ce verbe au commancement de ses Asolains. Il use en ce mesme livre de proccaciar, incontinent après; il use aussi de insegnar, de guidar, de guatar, de risvegliar, de surmontar de ritornar, raccontar, rinforzar, riposar, abbandonar sembiar, traboccar, dimorar, ricomminciar, ricoverar, crolar1 : qui sont autant de nos verbes françois habillez à l'italienne, asçavoir : pourchasser, enseigner, guider, gueter, reveiller, surmonter, retourner, raconter, renforcer, reposer, abandonner, sembler, trebuscher, demourer, recommancer, recouvrer, croler.
Avant que passer plus outre, j'advertiray, à propos de quelques exemples que j'ay amenez de verbes pris par les Italiens, aussi bien que les noms dont ils sont procédez, qu'ils se sont gouvernez diversement en cest endroit, je di quant à prendre nos verbes ; car quelquesfois ils n'ont pas pris vos verbes sans prendre aussi nos noms (comme quand ils ont dict arrivar, faict de nostre arriver, ayans premièrement dict riva, comme nous
rive; quand ils ont dict travagliar, oltraggiar, avantaggiar, après avoir jà dict travaglio, oltraggio, avantaggio, qui sont faicts des nostres) : quelquesfois ayans pris les noms du langage latin, mais voyans que les Latins n'en faisoyent point des verbes comme nous, ils se sont ruez sur les nostres. Pour exemple, ils n'ont pas eu de nous ce nom valle, mais des Latins : toutesfois ils ont pris de nous avallar, non pas d'eux, qui n'ont point un tel verbe. Voyla comment en une mesme chose ils se sont aidez de deux langages, du latin vallis, en leur nom valle; de nostre avaller, en leur verbe avallar1. Quant à ce que j'ay dict de riva, qu'ils l'avoyent pris de nous, je sçay bien qu'aucuns pourroyent faire difficulté de m' accorder cela, et diroyent qu'il se peut bien faire qu'ils l'ayent pris du latin ripa, aussi bien que nous, en usant du mesme changement. Mais je croy que ceux qui considéreront combien d'autres mots ils ont pris de nostre langue, qui ne les avoit pas eus des Latins, plustost que de les prendre d'eux, ne mouveront2 point ces te question. Au reste de ce que, tant en ces verbes derniers qu'es precedens, je ne mets qu'une sorte d'infinitif, escrivant (pour exemple) seulement arrivar, et non pas arrivare aussi, j'en rendray raison ci-apres.
Quant aux verbes tirez du langage ancien, outre rimembrar, que Bembo met entre les mots provençaux, et duquel use souvent Pétrarque, outre aussi lusingar, schernir, gabbar (qui est en ce proverbe, Passato il pericolo, gabbaio il santo3), et albergar, sollazzar, venans des noms dont j'ay faict mention cidessus, et outre plusieurs autres, qu'on peut remarquer non seulement en Dante et en Pétrarque, mais aussi en Boccace, ils en ont un non moins fréquent que notable, ingombrar* : car on auroit tort de révoquer en doute si ce mot est
37^ £>Ë LA PRËCELLENCË
venu de nostre encombrer1, qui se trouve mesmement en un ancien proverbe, A haute montée le faix encombre ; mais aujourdhuy il est encore moins en usage que le nom encombrier, duquel il est procédé. Au contraire, les Italiens se servent autant (principalement en poésie) de cest ingombrar, qu'ils ont forgé sur nostre encombrer, que d'aucun autre verbe qu'ils ayent pris de nostre ancienne langue, j'enten de celle de nos ayeulx; et à fin d'en tirer plus de service, ils ont faict un autre verbe, contraire à cestuy-ci, asçavoir disgombrar, lequel ils luy opposent (comme on opposeroit desencombrer à encombrer), et quand bon leur semble, où la mesure de leur vers requiert un dissyllabe, disent sgombrar. Pétrarque a esté de ceux qui en ont faict leur proufit, comme nous pouvons voir ici,
Ogni gravezza del suo petto sgombra; Et poi la mensa ingombra Di povere vivande2.
Pareillement en ce vers,
Di sospir molti mi sgombrava il petto3.
Quant à l'autre, qui est trissyllabe, nous l'avons en ceste chanson qui est es Asolains de Bembo :
Voi date al viver mio l'un fido porto : Che come'l sol dî luce il mondo ingombra, Et la nebbia sparisce innanzi al vento; Cosi mi vien da voi gioja et conforto, Et cosî d'ogni parte si disgombra Per lo vostro apparir noja et tormento4.
Un aussi, qui est nommé Francesco Maria Molza1, use de ingombra en ce vers :
Quai vago fior, che sottil pioggia ingombra2,
rymant sgombra, sur iceluy. Encore en un autre lieu, il dit,
Se stesso di purpuree piume ingombra Vago arbuscel3,
luy opposant pareillement ce sgombra. Or combien que la poésie face souvent son proufit de ce vocable ingombrar (luy opposant ordinairement l'un de ces deux), si est-ce que la prose n'en quitte pas du tout sa part. Et qu'ainsi soit, le mesme Bembo qui en a usé en ces vers que je vien d'alléguer, s'en est servi aussi en la prose du mesme livre, tant en autres lieux qu'en cestuy-ci, Quanto sarebbe men maie che noi la mente non havessimo céleste et immortale, che non é, havendola, di terreno ftensiero ingombrarla et quasi sepellirlai? Ils ont passé encore plus outre : car de cest ingombrar ils ont faict un nom, ingombramenlor>, que nous lisons en ce mesme livre, Et sentesi andare in un punto d'intorno al cuore uno ingombramento taie di soavita che ogni fibra ne riceve ristoro* ; sinon qu'on veuille dire que Bembo ait pris le premier la hardiesse d'user de ce nom. Il use aussi de sgombra, non pas comme verbe, mais comme nom adjectif ou participe (je doy estre excusé en ce que j'use des termes de l'art), en ce commancement d'une autre chanson :
Se'l pensier che m'ingombra, Com'è dolce et soave Nel cor, cosi venisse in queste rime,
374 DE LA PRECELLENCE
L'anima saria sgombra
Del peso ond'ella è grave,
Et esse ultime van, ch'anderian prime1.
Peut estre que sgombra aura esté dict pour sgombrata. Quoy qu'il en soit, par les exemples que j'ay alléguez on congnoist estre vray ce que j'ay dict, asçavoir que le langage italien a faict autant bien son proufit de ce vocable encombrier, que d'aucun autre qu'il ait eu de nos ayeulx. Toutesfois ce qui m'a faict alléguer tant d'exemples, c'a esté aussi afin que par mesme moyen on pust tant mieux considérer comment ils n'ont pas seulement usé d'aucuns des mots qu'ils ont forgez à l'imitation du nostre, mais aussi abusé : duquel abus je parleray plus amplement ci-apres, et ensemble de quelques autres.
Maintenant, pour retourner aux verbes italiens, tirez de ceux qui nous sont autant frequens qu'ils estoyent à nos ancestres, je ne m'arresteray point à ceux qui sont fort communs (pour exemple parlar, cercar, lasciar, guardar, grattar, comme : grattar la testa, ou la rongna2), mais à aucuns de ceux dont nous n'avons pas les oreilles tant battues. Je commanceray par un que plusieurs de nous n'oseroyent dire, ne l'estimans pas estre en usage entre les Italiens; c'est inviluppar, forgé sur nostre envellopper, duquel ils usent aussi (comme nous du nostre) autrement qu'en sa propre signification : tellement que l'interprète de Cornélius Tacitus3 a dict, I quali s'erano la dentro per loro stessi inviluppati*. Sautant du coq à l'asne5 (ce qui est permis en telle matière), je vien à confortar et riconfortar, prenant occasion de ce vers que j'ay cidessus allégué de Bembo,
Cosi mi vien da voi gioja et conforte
Lequel vers je prieray le lecteur vouloir aussi considérer (en passant) estre tel que l'oreille, autant accoustumee au françois qu'à l'italien, recongnoist en chacun mot une meslange1 de ces deux, ou (s'il faut ainsi parler) recongnoist un françois desguisé. Et qu'ainsi soit, est-il possible d'ouir mots approchans plus près les uns des autres que ceux-ci approchent de ceux-là?
i > Ainsi me vient de vous joye et confort.
Quant à confortar et riconfortar, Boccace entr' autres en a usé. Pétrarque aussi; et s'il est besoin d'exemple, nous en avons de tous deux : du premier, où il dit, E mi conforta, e dice che non fue mai2, etc.; du second, où il dit, Speranza mi lusinga, e riconforta3, où il use toutensemble de deux mots pris sur les nos très, mais dont l'un estoit en usage à nos ayeulx, plustost qu'il n'est à nous; l'autre ne l'est moins à nous qu'à eux. Il use, au premier vers de ce sonnet (et celuy que j'ay allégué est le troisième), de guidar et de spronar, forgez sur nostre guider et esperonner ; mais en spronar ils usent d'une syncope, comme aussi quand ils disent sproni pour speroni. Et, pour dire la vérité, quelquesfois nous aussi prononceons esprons plustost qu' espérons. Le vers de Pétrarque est, Voglia mi sprona : Amor mi guida, e scorge* (et dit aussi ailleurs, Amor mi sprona in un tempo et affrena5). Boccace aussi dit spronar en ce passage, Amor mi sprona per si fatta maniera6. Ce mesme use de sproni, où il dit, Volse il suo ronzino, el tenendo gli sproni stretti al corpo1 (où il faut remarquer tout d'un trait ce ronzino*, estant aussi un des noms qu'ils ont pris de nous), et en un autre lieu, Buon cavallo et mal cavallo vuol sprone9. Il est vray qu'ici aucuns exem.
376 DE LA PRECELLENCE
plaires ont sperone. Or, comme nous trouvons deux mots françois (de ceux qui sont appelez verbes) en ce premier vers, et deux au troisième; aussi en avonsnous deux au second, tirar et trasporta. Il est vray que quelcun pourra douter touchan ce trasporta, disant que l'italien a eu aussi bien que nous le verbe latin, d'où il a pu le tirer. Mais il faut considérer que la signification qu'il luy donne, est françoise, non pas latine. Toutesfois leur faisant grâce de cestuy-la, puisque j'en ay tant d'autres qui sont hors de controverse, je vien à aguzzar (forgé sur nostre aguizer ou aiguizer), que nous avons aussi en Pétrarque, et duquel il m'a faict souvenir, usant de spronar. Le lieu où il en use est en une chanson :
Sempr' aguzzando il giovenil desio All'empia cote1...
Il ne me faut pas oublier le verbe accompagnar , qui est de ceux que les Espagnols nous ont pris aussi bien que les Italiens. Pétrarque :
Occhi, piangete; accompagnate il core, Che di vostro fallir morte sostene2.
Les Espagnols disent pareillement accompanar, pour nostre accompagner ; toutesfois il y-a fazed compania, en ceste traduction :
Llorad mis ojos, fazed compania Al coraçon, che va por vos perdido.
Or qui douteroit si accompagner est nostre, il devroit aussi douter si compagnon*, d'où vient ce verbe là, nous
appartient (duquel pareillement les Italiens ont faict compagnon, les Espagnols companero) ; et toutes fois, ce seroit autant comme s'il révoquait en doute si ceste ville de Paris est de la France.
Toutes ces deux nations se servent aussi de nostre pardonner, comme on peut voir par ce passage de Pétrarque, et sa traduction espagnole1; car Pétrarque ayant dict,
Lasso ! ben so, che dolorose prede
Di noi fa quella, ch'a imll' huom perdona2,
ceci a esté ainsi traduict en espagnol :
See que haze de nos preja dolorosa
El que jamas perdona à algun biviente.
Et puisque je suis sur le propos du langage espagnol, j'advertiray de ceci en passant, qu'il fait pis que l'italien en plusieurs mots qu'il prend de nous; et notamment en ce qu'il oste quelque lettre, et mesme du milieu quelquesfois. Ainsi fait-il en guiar pour gitidar ; car interprétant ce vers de Pétrarque,
Voglia mi sprona : Amor mi guida, e scorge3,
il dit guia, non pas guida.
Voluntad me espolea, Amor me guia.
Voyla comment l'italien retient bien le d qui est en nostre guider, mais l'espagnol non. Ainsi est-il quand de nostre conforter il fait non pas confortar, comme le langage italien, mais conortar, comme on
37$ DE LA PRECELLENCE
peut voir pareillement en ce passage de Pétrarque :
Amor mi manda quel dolce pensiero,
Che secretario antico è fra noi due;
E mi conforta, e dice che non fue
Mai, corn' hor, presto à quel ch'i bramo, e spero1;
car nous avons conorta, non pas conforta, en ceste traduction espagnole :
Amor me manda aquel desseo sincero Qu'entre ambos secretario antigo hà sido, Y me conorta, y dize apercebido Nunca assi haver estado a lo que yo espero.
Mais pour n'entrer point plus avant en Espagne, ains retourner en Italie, je di que Pétrarque est de ceux qui nous peuvent fournir un fort grand nombre de verbes françois, aussi bien que de noms. Cangiar entr' autres (quant est de2 cambiare ou scambiare, on peut dire que c'est un cas à part) luy est fort fréquent, faict de nostre changer, comme en la première partie du Triomphe d'Amour :
E prima cangerai volto, e capelli3; Et là mesme, un peu auparavant :
Havea cangiato vista4...; Et en une chanson :
Tutto dentro, e di fuor sento cangiarme5;
Et au commancement d'un sonnet :
Di di in di vo cangiando il viso, e'1 pelo1.
Il use en beaucoup d'autres lieux de ce mot, qui est forgé sur nostre changer, plustost que de mutar, faict du latin mutar e. L'espagnol toutesfois retient le latin, mettant seulement son d en la place du t, car il dit mudar. Ainsi pour latrare2, il dit ladrar, au lieu que l'italien se sert de nostre abbayer, car il en fait &bbiar.
Et à propos de ce cangiar, dont j'ay parlé naguère, je veux ad ver tir que la langue italienne os te l'aspiration3 à plusieurs mots qui commancent par c, ainsi que nous la voyons ostee à ce cangiar. Nous avons (pour exemple) caccia et cacciar, forgez sur nostre chasse et nostre chasser (duquel cacciar ils ont aussi faict depuis scaccair). Pareillement carico et caricar, forgez sur nostre charge et nostre charger (et quand ils disent scaricar, la lettre s n'est pas mise pour plaisir, comme en scacciar ; car scaricar signifie le contraire, asçavoir descharger), semblablement camino et caminar, faicts de nostre chemin et de nostre cheminer. En quoy ceste langue s'est accordée avec l'espagnole, qui dit pareillement camino et caminar, comme pour nostre charge et nostre charger, carga et cargar : desquels on oit user à quelques Italiens aussi, encore que leur langue ait les deux autres susdicts.
Quant à ceux qui prennent un g au commancement, lequel ils mettent devant nostre ié, j'en ay adverti cidessus au dénombrement des noms, alléguant exemples tant des uns que des autres ; et me souvient qu'entre les verbes estoit gittar, faict de nostre jetter. Mais en aucuns ils usent de ceste lettre au milieu, la met tans
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en la place de nostre i\ et changeans aussi nostre terminaison, comme quand ils disent pagar pour nostre 'bayer. Il est vray que si ainsi estoit que nostre mot payer vinst de pays (comme estans les paysans plus subjects et contrains à payer2), alors, d'autant que pays semble venir de pagus*, ce g qui est en pagar n'y seroit pas sans raison. Mais je croirois bien aussi que payer soit venu de pacare ; car le payement appaise les personnes; d'où vient que nous disons aussi contenter une personne, pour luy donner son payement. Et encore selon ceste etymologie, ce g, qui est en ce mot italien, ne devroit estre trouvé estrange : veu qu'ils usent fort souvent de ceste lettre au lieu du c. A quoy il faut adjouster que nous avons paguer en quelque dialecte.
Il faut aussi noter qu'ils usent de la signification métaphorique d'aucuns de nos verbes; ce que fait Pétrarque en ce mot covar , faict de nostre couver, quand il dit :
Nido di tradimenti, in cui si cova
Quanto mal per lo mondo hoggi si spande4.
Et comme j'ay dict qu'entre les noms qu'ils nous avoyent pris, aucuns sont de ceux que la langue greque nous avoit prestez (pour l'amitié qu'elle porte à la nostre, de toute ancienneté), aussi je di qu'ils ont faict le mesme quant aux verbes; et pour exemple j'allègue paragonar, duquel use Pétrarque, en ce vers :
Si paragona pur coi piu perfetti5.
Car je di que ce paragonar est venu de nostre par an-
gonner, mot ancien, que nous avons eu des Grecs; et que, où Ronsard escrit,
Je parangonne1 au soleil que j'adore L'autre soleil,
c'est faire tort et à luy et à nostre langage, de dire qu'il se soit servi d'un mot italien.
Je veux aussi advertir de prendre garde à quelques verbes qu'ils ont faicts à l'exemple de ceux qu'ils avoyent pris de nous. J'enten comme quand après avoir pris nostre embrasser, et l'avoir desguisé en imbracciar, ils ont dict aussi abbracciar, et en ont usé plus souvent. Pareillement, quand ils ne se sont pas contentez de prendre nostre recommander, et en faire raccommandar (comme desja ils avoyent faict commandar, de nostre commander), ains ont dict aussi accommandar en la signification de raccommandar.
Mais je m'avise que tous les verbes que j'ay amenez pour exemple jusques ici, sont d'une mesme sorte quant à la terminaison : ayans tous ar en la fin, comme ont les verbes latins de la première conjugaison (en quoy j'use des termes de l'art ; ce que je prie derechef ne trouver mauvais), et pour ce que quelcun pourroit penser que la langue italienne n'ait faict son proufit que de ceux-là, j' amener ay aussi de ceux qui sont d'autre sorte. Car encore que desja j'aye faict mention d'aucuns, pource que ce n'estoit sur ce propos, il pourra estre2 ou qu'on n'y aura point pris garde, ou qu'on n'en aura pas souvenance. Je di donc que partir est de cest autre reng; duquel partir use Pétrarque, au commancement d'un sien sonnet :
I dolci colli, ov'io lasciai me stesso,
382 DE LA PRECELLENCE
Partendo onde partir giammai non posso, Mi vanno innanzi1.
Sovenir et risovenir sont aussi de ce reng; desquels le second est en un sonnet de Pétrarque, qu'il commance ainsi, L'aura serena : car il dit au troisième vers, Fammi risovenir2. Aussi istordir et stordir, doivent estre mis ici, faicts de nostre estourdir. Ainsi use le cardinal Bembo3 de stordir en l'epistre par laquelle il dédie ses Asolains à madame Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare : La quai morte si mi stordi, che a guisa di coloro che dal foco délie saette tocchi rimangono lungo tempo sanza sentimentoi. Lequel passage est bien à noter, pource qu'en ceux de Boccace, desquels on amené des exemples de ce verbe, il se prend neutralement pour demeurer tout estourdi et estonné : au lieu que Bembo en a usé en la signification active, comme nous usons de nostre estourdir. Ils disent aussi assalir, pour nostre assaillir ; et comme nous sommes en controverse s'il faut dire fassaudray5 ou f assaillir ay, ainsi voyons nous que les uns disent assaliscono, les autres assalgono : car nous lisons assaliscono en ce passage de Boccace, In quella guisa che gli sfrenati cavalli et dJamore caldi le cavalle di Parthia assaliscono* ; mais le cardinal Bembo a mieux aimé dire assalgono, vers la fin de ses Asolains : A tante noie, che ci assalgono cosi sovente da ogni parte7.
Ils disent aussi fiorir, pour nostre fleurir ; languir, ce que nous disons pareillement languir ; et gioir, pour nostre jouir. Je ne veux pas faillir d'adjouster ici fallir (duquel use Pétrarque en l'un des passages quej'a}/ alléguez cidessus, où est aussi le verbe accompagnar) : car je tien pour certain que ce fallir aussi vient de nostre faillir.
Mais peut estre qu'aucuns seront bien de mon opinion quant à ce fallir et quant à gioir, partir, stordir (et autres qu'on ne peut dire que nous ayons pris du latin) qui ne le seront pas touchant ceux-là, florir et languir ; item, sovenir et risovenir : d'autant qu'ils diront que les Italiens ont eu congnoissance du langage latin, dont ils ont pu tirer ces mots, aussi bien que nous. Je leur respondray que où ils ont voulu suivre le latin, sans l'avoir par main tierce, c'est à dire sans le prendre de nostre langage, ils n'ont pas usé de mesme terminaison que nous; et pourtant1, où elle se trouve estre même, nous pouvons bien dire qu'ils ont mieux aime nous suivre. Pour exemple de ce que j'ay dict, pource qu'ils n'ont pas voulu nous suivre en ce verbe gemere et en légère, pareillement en eligere, ils n'ont pas usé de nostre terminaison, comme ils ont faict es autres; et comme les Espagnols la suivent en leur verbe aussi qui ha la signification de gemere : car ils disent gémir, comme nous, et non gemer. Et d'ailleurs, comment seroit-il vraysemblable qu'ainsi nous fussions2 entrerencontrez en tant de verbes, tant es terminaisons qu'es changemens? comme de assilire, pourquoy n'eussent-ils dict aussitost assilir que assalir, n'eust esté nostre changement, lequel ils vouloyent suivre? ou piustost, n'eust esté qu'ils prenoyent nostre mot tel qu'il estoit, sans considérer quel changement nous y avons faict? Ainsi peut-on dire (à mon avis) de sovenir3 et risovenir, qu'ils les prirent tels qu'ils les trouvèrent, sans regarder s'ils venoyent de la langue latine, comme aussi plusieurs François usent tous les jours de ces mots, sans s'appercevoir qu'ils sont tirez d'icelle, encore qu'ils en ayent fort bonne congnoissance.
Et sans m'arrester à des mots dont l'origine latine
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soit malaisée à appercevoir, je parler ay de quelques autres, et premièrement de altendere : car qui est celuy, auquel oyant dire, Ella v' attende in casa sua, il ne vienne incontinent en mémoire que attendere est un verbe latin? et toutesfois, quand il considérera combien est différente la signification du latin attendere, pour estre attentif, et de l'italien attendere, pour exfiectare, ne faudra-t-il pas qu'il confesse que la langue italienne a suivi Y attendre des François, et non Y attendere des Latins? Je di quant à ceste signification : car quand elle s'en sert pour stare attento, comme nous, pour estre attentif, alors on peut dire qu'elle l'a pris de la latine, aussi bien que la nostre. Je ne doute pas que le mesme ne se puisse dire de leur guastar, asçavoir qu'ils l'ont tiré de nostre gaster1 ou guaster (encore que l'autre prononciation soit beaucoup plus receue, et que ceste-ci sente plus son Picard ou Walon : car le Picard semble plustost prononcer w aster), non pas de l'ancien mot latin vastare : veu qu'ils n'usent pas de ce guastar comme les Latins de vastare, mais en abusent2, comme nous de gaster. Je ne doute (di-je) non plus que le guastar italien soit procédé de nostre gaster ou guaster, et guaina de nostre gaine3 ou guaine, que je doute que leur garda? soit venu de nostre garder ou guarder, que leur guarirx soit pris de nostre garir ou guarir ; encore que de ces deux-la l'origine soit latine, et non pas de ces deux-ci : car je di qu'ils n'ont point eu ces deux-la du langage latin immédiatement, ains par main tierce, asçavoir par nous. Et le changement de v en gu que nous avons ailleurs, fait aussi pour moy5 : encore que addoucissans la prononciation nous escrivions ga, plustost que gua, ainsi que j'ay dict : comme aussi en Gascons, au lieu de dire Guascons, venant de Vascones.
j'adjousteray aussi leur menât pour exemple : car je sçay bien qu'on pourroit penser qu'il ait esté pris de ce verbe minare, qui est du moderne langage latin1; mais le composé dimenar, qu'on ne peut nier estre faict sur nostre démener, me semble monstrer évidemment que menar aussi est pris de nostre mener. Duquel dimenar nous voyons la signification estre semblable à celle de nostre démener, en plusieurs lieux de Boccace ; dont voyci un : Chi la sera non cena, tutta notte si dimena2. Ainsi est apprender ou apprendere, faict de nostre apprendre.
Or ce que nous voyons les Italiens avoir ainsi suivi nostre langage en ces mots, et plusieurs autres, a faict que cidessus j'ay mis hardiment leur fallir entre ceux qui sont tirez des nostres, et non pas des Latins : ayant esgard à ce qu'il ha tant la terminaison que la signification de nostre faillir, et non du latin f aller e, et qu'ils ont dict aussi fallo pour exprimer ce que nous disons faute. Et n'estoit que j'ay cidessus dict vouloir faire grâce aux Italiens de ce trasportar, qui est au passage de Pétrarque lequel j'ay là allégué, je le mettrois du nombre de ceux que nostre langue se peut vendiquer3 pour le regard de ceste signification, dont elle a esté inventrice, ne l'ayant point trouvée en celle des Latins. Mais, pour ne me desdire, je suis content que cestuy-ci soit osté du comte : à la charge toutesfois qu'on m'accorde les autres susdicts et leurs semblables ; veumesmement qu'entre les mots que Bembo confesse avoir esté pris des nostres, aucuns sont tels qu'il y auroit beaucoup plus grande apparence de nier cela touchant iceux que touchant les susdicts. Je di, pour exemple, qu'on auroit plus de couleur4 de nier à Bembo que leur obliar ait esté pris, non du verbe latin oblivisci ou du verbal
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oblivio, mais du françois oublier (car outre ce que le provençal est françois1, ce mot est commun à toute la France), que de me nier que attender, quand il signifie expectare, soit pris de nostre attendre. Toutes les choses susdictes considérées m'ont faict aussi dire touchant aucuns noms de leur langage, qu'ils semblent estre pris de nous; et principalement ce qu'on y voit la parole latine estre changée en la mesme sorte qu'elle est au nostre : estant vraysemblable (pour exemple) qu'en disant cuor, cest u ait esté adjousté à nostre imitation; et encore plus, que l'adjoustement de i en piede soit à nostre exemple, veu que nous faisons le mesme en ■miel, fiel, et autres. Et toutesfois, au pis aller, quand ils me voudroyent nier ce que je di de ces noms et de quelques autres, asçavoir qu'ils ne les ont eus des Latins que par main tierce, asçavoir par nous, et qu'ils voudroyent nier le mesme touchant aucuns des verbes que j'ay proposez, le nombre tant des uns que des autres, touchant lesquels il leur seroit force2 de confesser cela, est assez grand pour prouver ce que j'ay mis en avant. Je croy bien que les Toscans qui ont succédé à ces plus anciens, n'ayent pas veu voulontiers tant de nos mots parmi les leurs; mais force leur a esté d'en user, comme estans bons, et mesmement de le croire ainsi, in fide parentum3.
Je veux advertir le lecteur, avant que passer outre, qu'il doit entendre en chacun verbe la terminaison en voyelle, aussi bien que l'autre en consonante, encore que je ne mette que ceste-ci : de laquelle je me contente, tant pour briefveté, que pource aussi qu'elle convient mieux avec la nostre : pour exemple, qu'encore que je ne mette que assalir, sovenir, fiorir, caminar, cangiar, cacciar, il ne doit laisser d'entendre aussi assa-
lire, sovenire, fiorire, caminare, cangiare, cacciare, c'est à dire entendre que, tant en ces verbes qu'en tous autres, la langue italienne use quelquesfois de ceste terminaison, quelques fois de ceste-la, qui leur est commune avec nous et les Espagnols, encore qu'ils en usent comme par licence et contre le naturel de leur langage, suivant ce que j'en ay discouru parcidevant. Et me suffira d'avoir rendu ici raison de cela, tant pour le précèdent1 que pour ce qui suit.
J'ay réservé, pour la fin, des exemples d'aucuns verbes italiens qui sont un peu plus, voire aucuns beaucoup plus, eslongncz des nostres que les precedens, encore qu'ils en soyent pareillement procédez. Je n'enten pas ceci de tels verbes que sont risparmiar et costeggiar, qui sont faicts des nostres r espar gner et costoyer (car encore que risparmiar ne retienne pas tant de nostre respagner que fait leur autre mot sparagnar, et que costeggiar ne suive pas de si près costoyer que accostar suit accoster, ils sont aisez à recongnoistre) ; mais ce que j'ay dict doit estre entendu de tels que sont tuffar et assagiar, et aggradir, et aveder, pris des nostres, estouffer, essayer, aggreer, aviser. Car quant à tuffar, il pourroit sembler que plustost on auroit faict stuffar de nostre estouffer, que tuffar. Quant à assagiar, on auroit bien quelque raison de l'entendre autrement, de prime face, et de penser que assagiar soit ce que nous disons quelquesfois assagir2, pour faire sage : veu que saggio se dit au lieu de savio, par Pétrarque mesmement. Quant à aggradir, je ne m'esbahirois point de ceux qui penseroyent qu'il vinst de grado, signifiant degré, quand ils ne sçauroyent pas3 que grado se trouveroit aussi pour ce que nous disons gré (comme en Boccace, So io grado alla Fortuna, tout ainsi que nous dirions, Je sçay gré à
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la Fortune), car ils ne pourroyent pas appercevoir comment ce composé a esté faict : asçavoir, que comme ils disoyent grado pour nostre nom gré, aussi pour nostre verbe aggreer ils ont dict aggradir. Mais il faut adjouster qu'ils ont usé pareillement de aggrado ou agrado, pour nostre aggreable. Ce verbe aggradire semble avoir fort pieu à ceux aussi qui ont escrit des vers ; car je le trouve en Pétrarque, Che mal si segue cio ch'agli occhi aggrada1. Bembo en use aussi en une chanson de ses Asolains, Amor, se cio t'aggrada2. Aussi en use Francesco Maria Molza en ses vers.
Quant à aveder3, duquel ils usent au lieu de nostre aviser, pource qu'on pourroit dire que le langage italien n'auroit pris ici que nostre forme de composition, c'est à dire qu'il auroit mis devant son veder, la préposition que nous mettons devant nostre viser, j'adverti qu'on trouve aussi avider, et qu'il ne faut douter qu'on ne l'ait dict premièrement que l'autre. Et pour conclusion, aussitost pourroit-on nier que affare (au lieu de ce que nous disons affaire) deust estre mis entre les mots pris du françois, quand Boccace dit, Ne per grande affare che sopravenisse* ; et dire que c'est seulement le fare italien (faict de facere), devant lequel, à nostre imitation, on auroit mis la préposition a. Au reste, je croy bien qu'outre aveder et avider (qui approche encore plus de nostre aviser), ils peuvent dire aussi avegger : pour le moins, je trouve le présent de l'indicatif, aveggo. Je trouve aussi aveggio, duquel use Pétrarque ici : Menami a morte, ch'i'non men' aveggio5.
Il faut aussi considerar une chose quant à la recherche dont il est question : c'est qu'il ne faut pas regarder de si près à la prononciation qui est maintenant, comme si tous les mots italiens qui sont pris de nostre langage
devoyent estre du tout conformes à icelle; ne aussi avoir esgard à ce qu'aucuns mots sur lesquels on dit les leurs avoir esté faites, ne sont en usage qu'en Provence, ou en quelque autre endroit de France, ou bien ne se trouvent qu'en quelques rommans. Car il suffit que lors ils ayent esté usitez au lieu de France où ayent demouré aucuns de ces anciens Italiens, ou par lequel ils ayent passé; et ne faut douter que plusieurs ne fussent en usage lors, lesquels depuis on a laissez, les uns plus tost, les autres plus tard. Voyla comment aussi on ne se doit esbahir s'ils ont aucuns mots que tous François n'entendent pas : comme peut estre que plusieurs n'entendroyent pas aggrappato en Boccace (encore qu'il vienne de nostre aggrapper1, que j'estime avoir son origine du mot grappes, qu'on porte de peur de glisser sur la glace). Et ceux qui ne sont accoustumez qu'au parler de ces te ville, où on ne dit point autrement que graphigner2 ou egraphigner, n'entendroyent pas le graffiare dont use Boccace : mais ceux qui voudront faire la recherche tant par les dialectes que par les rommans, pourront entendre des autres aussi qui sembleroyent encore plus estranges. Et ne faut douter qu'ils ne trouvent là aucuns mesmement de ceux qu'on ne pense point avoir esté pris de nous : du nombre desquels j'oserais quasi mettre tabarro3. Pour le moins, quant à gonella*, qui est aussi une sorte d'habillement (mais de femme plustost que d'homme), encore aujourd'huy il se trouve en un de nos dialectes, ayant ce mot de toute ancienneté. Nous sçavons aussi que affanno5est un vocable duquel usent ordinairement les Italiens ; et toutesfois le dialecte de nostre France qui use du verbe affannar, ne leur confessera pas qu'il l'ait pris de leur affanno.
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Reste la bande des mots qu'on appelle indéclinables : comme sont Adverbes, Conjonctions, et autres particules. Je di donc pour commancer ceste troisième partie par l'ancienneté (comme j'ay faict les deux précédentes), que j'estime le mentre des Italiens estre venu de mentiers, au lieu duquel on trouve ordinairement endementiers1 es rommans. Je di aussi qu'il faut prendre garde que comme là nous trouvons se, au lieu de si, les Italiens aussi disent se. Pétrarque mesmement parle ainsi, au comman cernent d'un sonnet :
Se Virgilio et Homcro havessin visto
Quel sole, il quai vcgg'io con gli occlii miei2...
Encore aujourdhuy plusieurs François prononcent se, et mesmement en ceste ville de Paris ; mais ils ne sont avouez par ceux qui font profession de bien et correctement parler. Or comme les Italiens ont pris nostre se, aussi ont ils nostre se non (estant mal dict au lieu de si non) ; comme où Boccace dit, Niuna altra cosa rispondendo se non, II mal foro non vuol festa* : car nous dirions pareillement, Ne respondant autre chose sinon, etc. Mais au lieu qu'eux escrivans ainsi, nous entendons fort bien ce qu'ils veulent dire, recongnoissans nostre langage parmi le leur, ils usent aussi (au moins depuis quelque temps) d'une autre sorte d'escriture : c'est qu'ils conjoignent ces deux particules, et adjoustent la voyelle e au bout, tellement que de se non ils font senone, et semble qu'ils facent cela afin que nostre vocable estant ainsi desguisé, ou masqué, ne puisse estre recongneu par nous4; encore que Castelvetro soit un de ceux qui en usent au livre qu'il a intitulé, Correttione d'alcune cose nel dialogo délie lingue di
Benedetto Varchi1, en ce passage, en tr' autres : Tutta volta de' Ciciliani poco altro testimonio ci ha, che à noi rimaso sia, senon é il grido2. Mais Boccace y allant à la bonne foy3, a escrit se non (comme je vien de monstrer), ainsi que prononçoyent nos prédécesseurs, au lieu de si non. Quant à si, duquel nous usons pour tant, ils l'ont gardé sans changer ainsi le i en e. Boccace, Ègli é stato si malvagio huorno che non si von à confessare* ; comme nous dirions, si mauvais que, etc., au lieu de dire, tant mauvais. Pétrarque aussi en use souvent.
Nostre bien aussi leur fait grand bien ; car ils en font ben, duquel ils se servent en toutes les sortes (ou à peu près) , esquelles nous usons de nostre bien. Et pourtant n'y auroit point d'apparence de dire qu'ils suivent la particule latine bene, veu qu'elle n'ha point la plus grand'part de ces significations qu'ont nostre bien, et leur ben : entre lesquelles est notable celle que nous leur voyons avoir; à la nostre, suivant que5, à la leur, suivant che, pour combien que. Et ainsi en a usé Pétrarque, et après luy Bembo et autres. Ils disent aussi ancora che, comme nous ancore* que, pour combien que.
Ils font aussi leur proufit de nostre particule que (encore qu'ils la desguisent en che, comme on voit en quelques passages precedens), voire en font leur proufit en tant de sortes, que s'ils veulent confesser la vérité, ils diront que le françois ha un grand avantage pour entendre tous les usages de ceste particule : car comme nous faisons servir7 nostre que de diverses particules latines, ainsi eux leur che. Quant à l'usage qu'il ha en ce lieu de Boccace lequel je vien d'alléguer, Egli ê stato si malvagio huomo che non si vorrà confessare, il est fort commun; et nous pareillement, selon nostre parler ordinaire, dirions : Si mauvais homme qu'il ne voudra pas
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faire cela. Toutes deux tiennent souvent la place de la particule latine quant, comme en ce passage des Asolains du cardinal Bembo, Et sono mi sempre gravi le sue fatiche (si corne di carissimo amico che egli m'e) for se non guari meno che elle si sieno allui1 : ainsi que nous dirions (usans aussi du mot d'où est venu ce guari2), Non guère moins qu'elles sont à lui. Quelquesfois toutes deux se servent de la particule latine ut, comme où Plaute dit, Mihi suasit ut ad te irem : car nous dirions, II m'a conseillé que j'allasse à toy; et pareillement les Italiens useroyent de che. Comme aussi avec le verbe rogavit, ainsi, Rogavit ut id faceret, Il le pria qu'il fist cela, Lo pregô che facesse quello. Souvent aussi tant l'une que l'autre tient le lieu du 8xi grec, qu'on exprime par quod, mais non assez latinement, comme : Rispose colui che lo attenderebbe3. Quelquesfois aussi, en une mesme période, ceste particule ha deux significations diverses, telles qu'auroit nostre que, comme en ce passage de Boccace : Se egli é cosi tuo corne tu di, che non ti fat tu insegnare quello incantesimo? che tu possa fare cavalla di me, etc.4; car nous dirions aussi, Que ne te fais-tu enseigner, etc., au lieu de dire, Pourquoi ne te fais-tu enseigner ; item, Que tu puisses faire, etc., au lieu de dire, A fin que tu puisses faire. Il est vray que nous avons des façons de parler ausquelles ce second usage de cette particule convient mieux. Et comme nous disons aucunesfois que, au lieu de tellement que, ainsi eux usent de leur che : exemple, Et seco nella sua cella la meno, che niuna persona se n'accorse5.
Quelcun se pourroit esmerveiller que je m'amuse tant à des particules, et spécialement à ceste-ci, qui est si petite : mais ceux qui sçauront la pêne qu'a prise le cardinal Bembo à expliquer les divers usages d'icelle,
et qu'ont prise aussi aucuns après luy, ne s'esbahiront point d'une telle recherche; et principalement s'ils considèrent que de la descouverte que je fay s'ensuit que pour bien entendre certains passages des livres italiens, ausquels ces particules sont appliquées, un François ha plus d'avantage qu'un Italien ; car le François les entend incontinent, pource qu'il recongnoist son naturel langage (pourveu qu'on n'y use point de masque, comme j'ay monstre naguère avoir esté faict à l'endroict de nostre se non) ; l'Italien trouvant du langage emprunté parmi le sien, y est aussi empesché que les Grecs à l'entour de leurs -rXwaaY^j.a-axa1, et n'en peut bonnement venir à bout qu'en conférant plusieurs passages les uns avec les autres. Voyla aussi pourquoy il ne se faut esbahir si quelques paroles et quelques façons de parler, qui sont tant en Boccace qu'en Pétrarque, ne nous sont si estranges qu'à eux, et ne nous eschapent point si aisément de la mémoire.
Toutes fois à fin de n'estre trop long en ce discours, qui est touchant les mots indéclinables, je laisseray le reste que j'aurois à dire de ceste particule : advertissant seulement qu'on prenne garde, entr'autres choses, qu'ils ont faict aussi fier cio che, de nostre par ce que, et de nostre à fin que, ils ont faict a fine che ; et se trouve mesmement en l'epistre du cardinal Bembo devant ses Asolains. Encore adjousteray-je ceci, que ceste particule che, non seulement quand elle est ce qu'on appelle adverbe ou bien ce qu'on nomme conjonction, mais aussi quand elle peut estre mise au reng des noms 2, ha quelques usages qui sont pris de nostre langue, à l'intelligence desquels sont fort avantagez ceux qui l'entendent. Et faut noter qu'estant nom, c'est quelquesfois ce que nous disons que, autresfois ce que nous
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disons quoy; et qu'on l'applique mesmement à ceste façon de parler dont nous usons pour briefveté, mais quoy : car on dit pareillement ma che? et ceste façon de parler se trouve au second livre des Asolains de Bembo. Je di ma che, sans adjouster autre chose ; mais celuy qui est François, ou pour le moins est accoustumé à la langue françoise, s'avisera incontinent de ce qui doit estre là entendu sans dire1.
Et à propos de ce a fine che (dont j'ay parlé naguère, pour nostre à fin que), je di qu'ils usent aussi de al fine, à l'imitation de ce que nous disons à la fin, et à la parfin2, et en fin finale, et (tout en un mot) finalement, au lieu du tandem des Latins, et que Pétrarque pour cela mesme a dict al fine :
Un gran miracol fia, Se Christo teco al fine non s'adira3.
J'ay faict mention ici de ces deux petits mots al fine, pource qu'en ceste signification ils tiennent le lieu d'un adverbe, et tout d'un train4 en adjousteray d'autres de mesme sorte, c'est à dire de ceux qui peuvent aussi estre appelez adverbia temporis, comme est ce tandem, auquel respondent ces deux petits mots al fine.
Le premier sera finalmente, qui ha la mesme signification, estant faict sur nostre finalement.
Le second lieu sera pour so vente et soventemente, de l'un desquels, asçavoir sovente, Bembo fait mention parmi les mots qu'il confesse avoir esté pris des Provençaux; mais il ne parle point de soventemente, duquel toutefois il use luymesme au troisième livre des Asolains, Di cui et io hora t'ho ragionato, et ogniuno piu soventemente ne ragiona5 ; lequel soventemente* est un
mot pris des François, ayant une alonge italienne; je di alonge convenable à leurs adverbes, laquelle n'est pas en l'autre, sovente.
Le troisième lieu sera pour tosto et tantosto: car comme après avoir esté si hardis que de nous prendre nostre souvent, et en faire sovente, ils ont bien osé changer encore ce sovente en soventemente ; ainsi de tosto, faict de nostre tost, ils sont venus jusques à tostamente1, et Boccace mesmement en use. Quant à tosto, ils s'en sont aussi servis en toutes les sortes qu'on se peut servir de nostre tost : car comme nous disons bien tost, ainsi eux molto tosto ; et, il piu tosto che tu puoi, pour le plus tost que tu peus. Aussi piu tosto, en comparaison, comme piu tosto schernevole riso, che pietose lagrime ne vedrei2, ainsi que nous dirions, plustost un ris que des larmes. Ils ont dict aussi, si tosto corne et cosi tosto corne, ainsi que nous dirions, si tost que et aussi tost que. Et non contens de tout cela, ont emmené aussi nostre tantost, le desguisans pareillement en tantosto : duquel nous voyons que Bembo n'a pas voulu quitter sa part; car nous Usons au troisième et dernier livre de ses Asolains, Et questi, tantosto che del palagio de la reina sono usciti, s' addormentano ; et cosi dormono fin attanto che es s a gli fa risvegliare3. Où il faut remarquer tout d'un train ceste phrase fin attanto che (pour fin a tanto che), qui est à demi italienne et à demi françoise, veu que nous disons jusques à tant que : ce que les Latins diroyent usquedum, qui est aussi adverbium temporis.
La quatrième place sera pour mai et giammai, lesquels ils ont forgez à l'exemple de nos mais et jamais : toutesfois ils usent aussi de mai seul, où nous userions de jamais ; car pour mai più, nous dirions jamais plus. Quant à giammai, encore ne di-je pas assez, qu'il a esté
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forgé à l'exemple de nostre jamais, veu que c'est une mesme chose, sinon qu'il y-a un peu de desguisement : lequel (pour dire la vérité) est de meilleure grâce que celuy duquel ils usent en plusieurs autres paroles, et que n'est aussi celu}^ que nous avons en ceste espagnole, jamas, qui signifie la mesme chose ; duquel neantmoins use l'interprète de Pétrarque, comme d'un fort beau mot,
El que jamas perdona à algun biviente1.
Le cinquième lieu sera pour anchora, faict de nostre ancore, lequel toutesfois n'ha point d'aspiration comme cestuy-la.
Le sixième pourra estre pour gia, qu'ils ont faict de nostre ja : combien qu'il soit aussi en ce composé giammai, duquel j'ay faict mention naguère.
Le dernier mot dont je vien d'user, naguère, me fait souvenir de leur guari, qui pourra avoir le septième lieu. Bembo le met entre les mots provençaux que la langue italienne avait pris. Or est-il certain qu'il entend ce que nous disons guère, d'où vient ce naguère (duquel j'ay usé tout maintenant), ou il n'y-a guère (comme aussi Bembo, au livre intitulé Le Prose, a dict non ha guari), et se peut bien mettre en trois pièces ainsi, n'a guère, car c'est autant que si nous disions, il n'a y guère de temps /et est ne plus ne moins que si on disoit, il n'y-a pas beaucoup de temps2-. Tellement que Castelvetro ne devoit pas reprendre Bembo de ce qu'il a dict que guari signifie molto ; et ne devoit aussi amener cest exemple de Boccace, comme faisant pour soy : Et fermamente se tu lo terrai guari in bocca, egli ti guastera guegli che son da lato3. Car c'est ce que nous dirions, si tu le tiens guère en la bouche ; ce qui vaut autant que
si nous disions, si tu le tiens long temps en la bouche : mais je sçay bien qu'aucuns François aussi s'abusent en la signification de ce mot, comme en celle de rien1.
Or encore que guari, en cest endroit-la et en quelques autres semblables, puisse estre mis au nombre des adverbes qui sont appelez avderbia temporis (comme on y mettrait nostre naguère), toutesfois proprement il est adverbium quantitatis : comme aussi il appert par ce que j'ay dict, asçavoir qu'il est faict de nostre guère, qui signifie beaucoup. Ainsi use Bembo de guari au premier livre de ses Asolains, Et di lei, che guari alta non era dal terreno2. Ainsi dit-il au second livre, non guari meno, pour non guère moins.
Entre les adverbes que j'ay dict estre nommez adverbia quantitatis, doit estre mis assai, faict de nostre assez : encore qu'ils ne se servent pas de cest assai pour assez seulement, mais souvent pour beaucoup. Boccace s'en sert avec bene et avec so vente, disant assai bene, comme nous assez bien; et assaisovente, comme nous disons, assez souvent. Bembo adjouste bastevolmente à assai, en ce passage : Ma qnanti ne vivono pronti et accorti dicitori il piu, non ne potrebbono assai bastevolmente parlare3. Ils ont pareillement pris leur troppo de nostre trop, et en ce trop se sont donnez4 trop de licence : car ils ne se sont pas contentez d'en faire ce troppo, mais en ont faict aussi un nom adjectif, de genre féminin, comme nous lisons en Boccace, Fer troppa gravezza; et Senza troppa difficulté.
Appena aussi doit estre mis au reng des adverbes, qui est faict de ce que nous disons à pêne, les Latins vix. On trouve escrit et appena et apena : mais plus souvent appena (comme nous avons veu cidessus fin attanto, avec t double) ; et ainsi T escrit Bembo. Che appena dire
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si puo che elle ci sieno istate1. Nous disons aussi à grand pêne.
Ver avventura (par lequel mot ils ont contrefaict nostre par aventure2), est aussi de ceux qui doivent estre de ce nombre. Mais ils escrivent aussi per avventura en deux mots. Bembo n'en fait qu'un mot, tant ailleurs qu'en ce passage du second livre de ses Asolains, Il che per avventura tanto sarà quanto se del tutto agevolmente si potesse parlare* : et toutesfois on le trouve escrit en deux mots, en cestuy-ci de Boccace, Ma ella per avventura non sarà men pietosa*. Laquelle escriture je n'approuve point, ains estime qu'il faille escrire per avventura en un mot aussi bien ici que là : veu qu'en tous les deux lieux il signifie ce que nous disons par aventure, pour peut estre. Mais quand il se prend pour ce que nous disons autrement par cas fortuit ou par fortune, alors je trouve bon qu'on escrive per avventura, comme en cest autre lieu de Boccace, Trovô per avventura il castaldo nella corte5; et ici, Solo se n'ando verso la casa délia donna; et per avventura trovata la porta aperta, entro d'entroé6:cax nous aussi escririons par aventure séparément, quand nous interpréterions cela ainsi, Ayant trouvé par aventure la porte ouverte. Et cependant il faut remarquer ici que le langage italien fait son proufit de nostre mot tant en usage qu'en l'autre. Mais en ce second nous disons aussi par cas d'aventure, ou par coup d'aventure, et d'aventure: en quoyil n'a pu imiter le nostre.
Es adverbes aussi, qui sont nommez adverbia loci, ils se servent de nostre langage, comme quand ils usent de presso faict de nostre près, et appresso de nostre auprès. Il est vray qu'en leur qui (comme quand ils disent noi dimoriamo qui7) ils picardizent; car nous sçavons que nos Picards disent iqui, au lieu que nous
autres disons ici : mais ostans la première lettre, ils font qui de iqui. Et si on veut voir trois adverbes pris de nostre langage, qui sont tout au^ s l'un de l'autre, c'est quand Boccace dit, A ssai presso di qui; car c'est ce que nous disons, assez près d'ici, et en picard, d'iqui. Ils ne se servent pas de qui en la façon seulement que j'ay dicte : mais comme les Picards diroyent, D'iqui à quinze jours, ainsi eux disent, Di qui à quindici giorni, ou quindici di. Ils disent aussi di quà, di là, au lieu de ce que nous disons deçà, delà.
Leur mica aussi, ou miga, doit estre mis ici, comme tenant lieu d'adverbe et estant tiré de nostre mie1, qui s'adjouste à la négation. Car ainsi que nous disons, Je ne le feray mie, ou II n'est mie sage, ainsi eux, Non lo farô mica (ou miga), et, Non voglio mica, Non e mica savio. Mais ceste façon de parler nous est autant rare (sinon en quelques dialectes et principalement celuy des Picards), qu'elle estoit fréquente à nos prédécesseurs : au contraire Boccace, entr'autres, use souvent de mica, ou miga, en ceste sorte.
J'adjousteray leur préposition sanza, laquelle aussi est fort commune es lieux où nous userions de sans ; et mesmement quand ils disent sanza fallo, au lieu que nous disons sans faute. Or faut-il noter que ceste escriture sanza (dont use Bembo en ses Asolains) est condamnée par plusieurs, qui disent que senza est la vraye escriture : mais elle a esté condamnée sans que partie ait été ouye, asçavoir nostre langue, qui se fust opposée à un tel jugement ; et encore maintenant est bien raison qu'on se tienne à ce qu'elle en dira, veu que ce mot a esté faict sur le sien.
Outre tant de vocables que la langue italienne a
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empruntez de la nostre (s'il faut appeler emprunter, ce qu'on prend sans jamais rendre), elle a faict le mesme d'aucunes de nos façons de parler. Mais avant que passer outre, je veux faire au lecteur mes plaintifs1 touchant quelques choses qui concernent les dicts vocables : esquelles je di qu'elle ne s'est pas gouvernée sagement à l'endroict de la nostre, et n'a usé de la discrétion qu'elle devoit.
Le premier plaintif est que la nostre, luy ayant preste plusieurs de ses mots, à la charge qu'elle ne les employast à autre usage que celuy qu'ils souloyent2 avoir estans en leur pays, elle n'a point eu esgard à ceci, ains elle a et usé et abusé d'aucuns, quant à la signification ; et de quelques-uns abusé seulement. Et nonobstant ceste condition, je croy bien que la nostre n'eust pas trouvé trop mauvais qu'elle eust osé changer la signification en ceux esquels nos prédécesseurs s'estoyent départis de la latine : mais ce n'a pas esté en ceux-ci qu'elle a faict cela (comme pour exemple, on voit que nos ancestres, ayans faict quitter à ce mot hoste la signification de hostis et prendre celle de hospesz, eux en leur hoste ont suivi ceste faute) ; ains en ceux mesmement que nostre langue n'avoit point tirez des Latins. Pour venir aux exemples, au lieu que la langue italienne, ayant emprunté guardar et riguardar, en tr' autres, elle devoit employer chacun en ce seulement qui est de son office, elle a faict servir quelquesfois guardar de riguardar aussi, comme en ce passage de Pétrarque :
... E con pietà guardate Le lagrime del popol doloroso4,
Mesmement guardo quelquesfois a esté mis en la place de nostre regard. Mais encore est bien pire l'abus du mot gagliard1, et tel qu'on ne peut dire autrement, sinon qu'on ait voulu du tout se moquer de luy : qui est toutesfois un des beaux qu'ait nostre langue, et qui se peut vanter, entr'autres choses, d'estre de ceux qui luy ont esté donnez et recommandez par la greque. Pour exemple, Giorgio Dati2, Florentin, en sa traduction de Cornélius Tacitus, parlant d'un feu, qui es toit non pas feu de joye, mais tel qu'il eust pu tirer quelques larmes des yeux de la plus cruelle beste sauvage (si aucune l'est plus que le tigre), l'appelle fuoco gagliardo, c'est à dire un feu gaillard. Voyci les mots de Cornélius Tacitus, escrivant comment une grande partie de Rome fut embrasée par ce feu, sous l'empire de Néron, et comment il commança : Ubi fier tabemas, quibus id mercimonium inerat quo flamma alitur, simul cœptus ignis, et statim validus, ac venio citus, longitudinem Circi corripuit3. Giorgio Dati a ainsi interprété ce passage : Quindi occupa le botteghe, dentro allequali erano di quelle merci con che nutriscon la fiamma ; et cosi cominciato, et in un subito venuto via gagliardo, e spinto ancora dal vento, si distese per tutte le case et habitationi che son poste per lunghe a del Circo. Oui est le François lequel, voyant une telle application de ce mot gaillard, estant dict d'un feu si horrible, et pourtant bien eslongné de gaillardise, n'en soit estonné aussi bien que de ce feu?
On peut remarquer assez d'autres mots pris de nostre langage, dont toutesfois ils usent en autre signification que nous. Et font ceci en quelques anciens mesmement, comme en baratto ; car au lieu que nostre barat*, duquel a esté faict ce baratto, signifioit tromperie (comme encore aujourdhuy, n'estant totalement hors d'usage, retient
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ces te signification), eux s'en servent pour change, que nous appelons aussi permutation. Et s'abusent pareillement en ce qu'ils le pensent estre un mot des Espagnols. Je ne sçay pas toutesfois s'ils1 l'auroyent point eu d'eux; mais si ainsi estoit, ils auroient baillé ce qui n'est point du leur.
Et à propos de nos vocables anciens qui sont autrement appliquez par eux que par nous, il me souvient avoir allégué ci-dessus plusieurs passages, esquels nous voyons qu'ils n'ont pas usé proprement du mot ingombrar, faict du nostre encombrer2, ; car c'est comme si nous disions accabler.
Mais, pour retourner à des mots qui ne sentent tant leur ancienneté que les precedens et qui nous sont plus ordinaires, desquels les Italiens abusent pareillement, nous en avons deux notables exemples en avisare et avertire, pareillement en aviso et avertimento. Je ne di pas en aviso, comme Boccace en use, mais comme on en oit user à Venise, en la place de sainct Marc, et encore plus en la place de Realte, à toutes les heures du jour : car ceux qui sont appelez novellanti3 (mestier incongneu à la France) font que jamais ces places n'ont faute d'avisi; comme ils usent de ce mot, au lieu de ce qu'ils devroyent dire avertimenii, comme nous disons avertissemens : E venuto un aviso ai Roma, E venuto un aviso di Franza, E venuto un aviso di Sftagna. Et réciproquement ils usent de avertimento, au lieu de ce qu'ils devroyent dire aviso, comme nous, avis : tellement que celuy qui a traduict Guichardin4 a esté bien avisé d'interpréter gli avertimenii, les avis, non pas les avertissemens. Quant à cest autre mot aviso, depuis huict ans (peu plus, peu moins) il a engendré en la cour un avis5, tenant pareillement la place (l'avertisse-
ment: quand on dit, il est venu au royun avis d'un tel lieu touchant telle chose ; ou, Le roy en a eu avis. Voyla comment quelques-uns (car il s'en faut beaucoup que tous parlent ainsi), en leur langage naturel, ensuivent la faute de ces estrangers, au lieu de la leur remonstrer. Quant à avertir ou avertire, ils le disent pareillement pour cela que nous disons aviser (comme avertite bene à questa cosa), et au réciproque de avisar ou avisare, pour avertir et avertire. Il est vray que nous n'usons pas seulement en une sorte du verbe aviser, comme du nom avis; mais disons aussi, Je vous avise que si vous ne faites autrement, il vous en prendra mal.
Pour le regard des mots pris de nostre langage, dont eux n'abusent pas seulement, mais quelquesfois usent comme il faut, on peut adjouster au verbe guardar (que j'ay allégué ci-dessus pour exemple) cestuy-ci, sovenir et sovenir e : car ils ne se contentent pas d'en user pour nostre souvenir, mais en abusent aussi pour remettre en mémoire, faire souvenir ; et cest abus se trouve en Bembo, entr' autres. Mais la faute semble plus légère en ce mot qu'en l'autre.
Le second plaintif est qu'ils ont dépravé plusieurs de nos mots, en adjoustant des lettres aux uns et en ostant aux autres : car ils n'ont pasdict seulement cridar1 ou gridar, pour nostre crier (ce qui estoit pardonnable), et risguardar pour nostre regarder, et giostra2 pour nostre j ouste, et contrastai pour nostre contester, mais aussi guadagnar pour gangneri, et alloggiar pour loger, et addomandar pour demander, et appagar pour payer (il est vray qu'ils disent aussi domandar et pagar, sans adjouster à chacun une syllabe); et quant aux noms, guider done5 pour guerdon, et orgoglio* pour orgueil. Mais
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ils ont faict encore pis en quelques autres mots ; car au lieu qu'à ceux-ci, alloggiar, addomandar, appagar, ils leur avoyent comme mis quelque chose sur la teste, ils l'ont couppee à quelques autres, je di de ceux mesmement qu'ils avoyent eus de nous, comme à ventura et à vantaggio. Je sçay bien qu'ils ont faict et font ce mesme tort à la langue latine (comme quand ils disent micidio, pour homicidio) et à la greque (comme quand Castelvetro et autres ne font point conscience de dire pistola, pour epistola) ; mais, si elles endurent ce tort sans en faire aucune doleance, il ne s'ensuit pas que nous devions faire le mesme.
Ils se jouent de nos mots encore en une autre façon : comme quand Bembo dit d'une fille, corne quella che garzonissima era. Je sçay bien que Bembo est fort hardi non seulement à feindre des mots terminez en vole, ains aussi à faire des superlatifs : mais il ne se devoit donner telle hardiesse en nostre langage, sans nous demander congé. Lequel (pour dire la vérité) je ne sçay si nous luy eussions donné; car de garçon, duquel ces messieurs ont faict garzon et garzone, nous disons seulement garzonniere1 : tellement que, suivant cela, il eut falu dire corne quella che molto era garzoniera. Et si on me dit que ce mot ne seroit pas italien, je respon que celuy dont a usé Bembo n'est ne italien, ne françois : qui est bien pis.
Tenant promesse, je vien aux exemples de quelques façons de parler que les Italiens ont prises de nostre langage, aussi bien comme ils ont pris une si grande quantité de nos vocables. Desja le cardinal Bembo nous advertit de quelques-unes, entre lesquelles est cesteci, de Boccace, Non ha lungo tempo, comme nous disons,
Il n'y a pas long temps ; et, Quanti sensali ha in Firenze? comme nous dirions, Combien de sensals1 y a-il à Florence? s'il nous est licite d'user de ce mot sensals, au lieu de dire corratiers2. Il remarque aussi cette phrase Io amo meglio (comme nous disons J'aime mieux), et l'expose, Io voglio piu tosto, monstrant comme Boccace en a voulontiers usé.
Mais les façons de parler dont Bembo a faict mention ne sont point provençales (comme il a pensé), c'est à dire peculieres aux Provençaux, ains sont aussi bien des autres contrées de France. Ce qu'il faut estimer de celles aussi que je proposeray, commanceant par une qui est en ce vers de Pétrarque,
Di di in di vo cangiando il viso e'1 pelo3.
Ainsi dit Bembo en ses Asolains, Et udironlami tra esse cantate, siccome io l'andava tessendo*, parlant d'une chanson. Il est certain que ceste façon de parler est prise de nostre langage, auquel elle est aussi fréquente, qu'elle y-a bonne grâce : comme en ce vers, pris d'une elegie de Philippe Desportes,
Mais durant qu'en regrets tu te vas consumant;
Et en ce passage pris d'une sienne chanson,
Le plus souvent en vous voyant La peur va mes sens efîroyant.
Ceste façon de parler nous est fort ancienne5; mais les Espagnols y-ont voulu avoir leur part, aussi bien que les Italiens, tesmoin celuy6 qui a traduict ainsi le vers de Pétrarque allégué ci-dessus,
Cada dia voy mudando el gesto y el pelo.
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Sur ce mesme verbe il me souvient d'une autre façon de parler dont use Pétrarque, à l'imitation aussi de nostre langage,
I dolci colli ov' io lasciai me stesso, Partendo onde partir giammai non posso, Mi vanno innanzi1.
Car Mi vanno innanzi est dict à l'imitation de ceste façon de parler dont nous usons ordinairement, Me viennent au devant : ce qu'on dit aussi, me viennent devant les yeux. Mais en parlant ainsi, nous suivons ce que disent les Latins, Veniunt ante oculos.
Du devant je viendray au derrière, c'est à dire à une phrase où ils font mention du dos, laquelle pareillement ils ont prise de nous : c'est quand ils disent Dar à dosso, et mesmement en leurs escrits, comme il me souvient l'avoir leue en l'interprétation de Cornélius Tacitus, faicte par Giorgio Dati Fiorentino, Et poscia diedero addosso a'nemici, ainsi que nous disons, Ils leur donnèrent à dos. Il est vray que nous avons d'autres façons de parler, desquelles nous usons aussi voulontiers ; mais le propre usage de ceste-ci est quand, poursuivans l'ennemi fuyant, nous le battons. Quant à ce que nous disons, tourner le dos, qui est pris du latin, terga vertere, eux disent plustost le spalle2, usans aussi du verbe voltar, comme en cest endroit de ce mesme interprète, Né per ferite che ricever potessero, ceredebbero, o voiler ebbero spolie giamai3.
Je croy que si je di ceste phrase aussi, haver grand torto ou un grand torto, estre pareillement contrefaicte sur nostre françoise, on ne me contredira point. Bembo est de ceux qui en usent ; car nous liions en son premier