CAMPAGNE DE GUSTINE EN ALLEMAGNE
Pendant que Dumouriez et Kellermann arrêtaient à Valmy l'invasion prussienne et garantissaient au nord-est la sécurité de nos frontières ; pendant que l'armée du Nord, conduite par Dumouriez, remportait la brillante victoire de Jemmapes et conquérait les Pays- Bas autrichiens ; pendant que l'armée du Sud- Est, commandée par Montesquiou et Anselme, opérait contre les Piémontais et les rejetait au delà des Alpes par la conquête de la Savoie et de Nice, un brillant général , par un coup d'audace que justifiaient les circonstances, prenait hardiment l'offensive et portait la terreur en Allemagne. Ce général était le marquis de Custine, et, si elle avait été mieux conduite, l'expédition qu'il dirigea aurait pu dissoudre la coalition.
Depuis le confluent du Rhin avec la Lauter jusqu'à la Meuse, c'est-à-dire dans toute la partie du bassin comprise alors entre la rive gauche du fleuve et la frontière française, un grand nombre de princes allemands — on en comptait quatre-vingt-dix-sept — possédaient des domaines plus ou moins considérables. Les plus importants de ces princes étaient l'Electeur palatin, dont les terres s'étendaient aussi sur la rive droite du fleuve, les ducs de Hesse-Darmstadt, de Nassau, des Deux-Ponts, et les trois archevêques de Trêves, Mayence et Cologne. C'étaient en général de tristes personnages, de vrais tyrans, non pas des tyrans de théâtre, mais de vrais despotes, intervenant en personne dans l'exécution de leurs ordres, et poussant à l'extrême ou leurs vices ou leur rapacité. Le plus détestable de ces princes était peut-être le duc des Deux-Ponts, Charles, qui régna de 1775 à 1795. Fastueux et ami du plaisir, il s'était bâti à Carlsberg un petit Versailles qui lui coûtait quatorze millions. Ses sujets étaient tenus de se découvrir en passant devant la porte du palais, comme jadis les Suisses devant le bonnet de Gessler. Il avait une ménagerie d'animaux rares et
d'hommes sauvages, surveillée par de nombreux gardiens. Chasseur déterminé, sa meute formidable — plusieurs milliers de chiens de chasse — ravageait les champs et les moissons de ses sujets. La duchesse tenait sa cour à Hombourg, et la maîtresse en titre, madame d'Esebeck, à Carlsberg. Les courtisans se partageaient entre elles deux. A l'occasion, le duc Charles était capable des plus abominables cruautés. Voici comment parle de lui un pamphlétaire du temps, Schœlzer, dans ses Staatsanzeiger : « Ce prince est sanguinaire dans le sens littéral du mot. Un jour, il fit venir son cuisinier dans son cabinet, le fit mettre nu, lui versa de l'esprit-de-vin sur le corps et y mit le feu : ce cuisinier est devenu enragé, au milieu des tourments les plus horribles. Le prince a fait subir le même traitement à un de ses secrétaires. Celui-ci fut sauvé par un valet de chambre, qui le fit couvrir de fumier : il n'en est pas moins estropié à jamais. Il y a une certaine dame de la cour que le prince ne peut pas souffrir. Un jour, il lui a pris la main comme pour la baiser et lui a coupé l'index avec les dents. »
Que dire du landgrave de Hesse et de son honteux commerce de chair humaine? Il vendait ses régiments au plus offrant et dernier enchérisseur, à l'Angleterre surtout, qui les
envoyait se faire tuer aux Etats-Unis. Dans une des pièces de Schiller, Intrigue et amour, un valet de chambre du duc régnant apporte à sa maîtresse une magnifique parure de perles. « Qui les a payées? — Hier, sept mille enfants du pays sont partis pour l'Amérique. Ils payent tout. Des pierreries comme celleslà. J'y ai deux fils. — Mais aucun de contraint? — Oh! mon Dieu non! rien que des volontaires. Il est bien sorti des rangs quelques garçons indiscrets qui ont demandé au colonel combien le prince vendait l'attelage d'hommes ; mais notre gracieux souverain fit avancer tous les régiments sur la place de parade et fusiller les badauds. Nous entendîmes la détonation des carabines, nous vîmes leurs cervelles jaillir sur le pavé, et toute l'armée cria : Hurrah ! en route pour l'Amérique ! »
Ceux qui ne vendaient pas leurs sujets se contentaient de les exploiter. Le comte d'Isemburg, pour se procurer plus commodément, disait son ordonnance, des habitations pour les serviteurs indispensables de l'Etat, chassait les habitants de leurs propriétés. Le prince d'Erlack-Schœnberg confisquait tout le papier et tous les articles de bureau de sa principauté pour renouveler ses provisions. Parfois le ridicule le disputait à l'odieux. Ainsi le prince de Hohenlohe-Schillings intentait un
procès criminel à un vieillard de soixantedouze ans pour un adultère, qu'il aurait commis il y avait bien des années, le faisait condamner et partageait ses biens avec les juifs de sa cour. Le prince d'Œttingen, comme autrefois Domitien consultant le Sénat sur la sauce d'un turbot, consultait gravement ses conseillers d'Etat sur la nécessité de conserver ou de perdre telle ou telle race de chien dans ses domaines.
Les princes ecclésiastiques étaient plus coupables encore, car ils avaient presque tous les vices des Etats laïques et de plus les défauts inhérents, par la nature même des choses, aux principautés sacerdotales. Plutôt princes que prêtres, passionnés pour lâchasse, le luxe, la bonne chère, tous les plaisirs licites ou illicites, archevêques, évêques ou abbés méritaient, sauf d'honorables exceptions, les attaques dirigées contre eux par les pamphlétaires de l'époque. L'archevêque électeur de Cologne, qui était en même temps évêque de Munster, Paderborn, Hildesheim et Osnabruck, tenait une cour fastueuse. Aussi les revenus de l'électorat ne suffisaient plus à ces mondaines prodigalités. D'ailleurs tous ces princes ecclésiastiques, eussent-ils été animés des meilleures intentions, ne pouvaient rien contre la tradition , contre l'esprit de résistance , contre
l'inertie passive de leurs agents. On pouvait dire d'eux tout ce que Stramberg écrivait de l'archevêque de Trêves : « L'électeur nè peut remédier à la profonde décadence du haut clergé, à l'indolence des hautes classes en général. Les étais vermoulus de sa puissance tombent en 'poussière. Les masses ne demandent précisément pas un changement, mais ce qui existe les offense, et un élan indéfini vers des nouveautés inconnues a pénétré au sein même de la famille. Les douleurs de l'enfantement des temps nouveaux ne se feront pas attendre. »
Les villes prétendues libres et impériales n'étaient pas mieux gouvernées, car elles servaient de citadelles à tous les abus du moyen âge et résistaient obstinément aux idées nouvelles. Corporations jalouses les unes des autres , oppression des ouvriers par leurs patrons, des patrons par les bourgeois, des bourgeois par les magistrats , luttes mesquines, mais acharnées et souvent sanglantes, dans lesquelles se consumait la vitalité de ces cités, proscriptions ou bannissements, tel était le lamentable spectacle que présentaient la plupart d'entre elles. Cologne, par exemple, avait expulsé tous les dissidents, environ le tiers de sa population ; aussi n'était-elle plus que l'ombre d'elle-même. « C'est la plus abo-
minable ville d'Allemagne, écrivait un voyageur français ; la plupart des maisons menacent ruine, un grand nombre sont complètement vides. Les mendiants privilégiés forment le tiers de la population. Devant chaque église, ils sont assis en rang sur des chaises ; ils se suivent par rang d'ancienneté, et, quand l'un des plus anciens vient à mourir, son plus proche voisin hérite de sa place. » D'après le chevalier Lang, ce on voit partout sur les portes des spectres affamés, éplorés, en manteaux déchirés , et de dégoûtantes figures de femmes qui vous épient ; avec cela, un éternel carillon et sonnerie de trois cent soixante-cinq églises et une affluence énorme aux Onze-mille- Vierges et aux Trois-Rois. » Même spectacle dans la plupart des autre villes libres du Rhin. Elles étaient ou ruinées ou en décadence, et uniquement par leur faute. Ainsi, à Aix-la-Chapelle, une partie des ouvriers, chassés par la jalousie de leurs compagnons , étaient allés porter les secrets de leur industrie jusqu'en Belgique.
Telle était la triste situation des Etats allemands de la rive gauche du Rhin lorsque éclata la Révolution française . Elle fut accueillie avec empressement, surtout par les classes moyennes, travaillées par le regret des vieilles libertés et l'aspiration aux libertés
nouvelles. On sait que le philosophe Kant, à Kœnigsberg, contrairement à ses habitudes invétérées, allait sur la route bien loin audevant du courrier qui apportait les lettres et les journaux de France. Ce fut surtout la chute de la Bastille qui excita un enthousiasme universel. « C'est le plus beau jour depuis la chute de l'empire romain, » s'écriait Jean de Mùller. — « On dit que cela ne durera pas, écrivait Forster, et moi je dis que la révolution durera et qu'elle s'étendra. En 1517, on ne croyait pas que Luther pût se maintenir. Je vois dans tout cela la volonté et les voies de la Providence. » Le pamphlétaire Schœlzer, qui pourtant composait ses ouvrages sous la surveillance du gouvernement anglo-hanovrien, n'hésite pas à proclamer la légitimité de notre Révolution. Il en défend même les excès. « Où a-t-on vu, dit-il, une révolution sans excès? Est-ce qu'on guérit des ulcères avec de l'eau de rose ? Quand même il y aurait à cette occasion du sang répandu, eh bien! que ce sang retombe sur vous, despotes, sur vos infâmes instruments, sur vous tous qui avez fait cette révolution nécessaire. »
Par malheur, les classes pauvres et nécessiteuses en Allemagne passèrent sans transition de la théorie à la pratique. Aux premières nouvelles des événements de Paris, une grande
agitation se manifesta, surtout sur la rive gauche du Rhin. Dans les territoires soumis aux évêques de Trêves et Strasbourg et de l'abbé de Gegembach, les paysans se soulevèrent contre les officiers de ces princes et leurs exactions féodales. Dans le Palatinat, ils coururent sus au gibier et à la meute du prince. Dans les abbayes de Stabla et de Malmédy, ils menacèrent les moines de les chasser. Ils les chassèrent à Schwartzbach et se partagèrent leurs propriétés territoriales. A Spire, les bourgeois présentèrent à leur évêque une pétition contre les droits féodaux. L'évêque de Liège fut contraint de promettre des réformes, mais il s'enfuit et appela sur son pays les vengeances autrichiennes. Le mouvement s'étendait. Il menaçait de devenir contagieux. Les princes effrayés se rapprochèrent et promirent de Combattre à mort cette" Révolution française, qu'ils accusaient de tous leurs maux. Ils auraient mieux fait, pour mettre leurs sujets à' l'abri de ses séductions, d'adopter une série de réformes opportunes. D'ailleurs la France devait-elle renoncer à être libre pour ne pas
. inquiéter ses voisins ?
Tous ces princes allemands , petits ou
î% grands, attaqués dans leurs privilèges et menacés dans l'exercice de leur souveraineté, flfhésitèrent pas à prendre fait et cause contre Gaffàrel. -r- LIX. il
la France. A la diète de Ratisbonne, ils ne cachèrent pas leurs haines et provoquèrent la guerre par leurs folles bravades. Ils avaient ouvert leurs États aux émigrés. Coblentz, TrèA'-es, Mayence, Spire, Worms étaient les principaux lieux de rassemblement des réfugiés français. C'est dans ces villes qu'ils s'organisaient et se préparaient à envahir leur patrie ; c'est aux imprimeries de ces cités allemandes qu'ils recouraient pour distribuer ces manifestes hyperboliques, dont la lecture les transportait d'aise, mais allumait au contraire dans le cœur des véritables Français une généreuse indignation. Les princes ecclésiastiques se signalèrent par leur acharnement. Les évêques de Worms et de Spire, pour mieux préparer leur vengeance, sévirent avec une impitoyable rigueur contre ceux de leurs sujets qui leur semblaient atteints par la contagion libérale. L'archevêque de Mayence et celui de Trêves reçurent magnifiquement les émigrés, leur ouvrirent leurs arsenaux, leur prodiguèleurs trésors, leur prêtèrent jusqu'à leurs presses. Celui de tous ces princes qui se compromit le plus par l'exagération de ce qu'on pourrait appeler son loyalisme allemand fut l'archevêque de Mayence. Il se nommait le baron d'Erthal. Tout dévoué à l'Autriche et à la réaction, il commença par ne tenir aucun
compte des représentations légitimes de la France et affecta vis-à-vis de son représentant, Villars, une raideur qui contraignit ce dernier à réclamer ses passeports. Après avoir rempli à Francfort une des grandes fonctions de sa charge, en couronnant, le 19 juillet 1792, le dernier empereur d'Allemagne, il eut le coûteux honneur de devenir l'amphitryon des souverains coalisés, qu'il réunit à Mayence dans une sorte de congrès. Les fêtes alternèrent avec les séances diplomatiques. Il est vrai que les Mayençais subvinrent aux frais de ces illuminations et de ces festins de gala. Ce fut la dernière des fêtes du saintempire romain. Si pourtant nous en croyons une relation contemporaine, de sinistres pressentiments agitaient et troublaient les esprits. On entendait la nuit dans les fossés de la ville de sourdes détonations, comme si l'on battait en brèche les murailles. On voyait des lumières dans les ateliers fermés. On entendait même, comme au temps des Suédois, des bruits étranges, comme si des troupes approchaient, aussi les sentinelles ne voulaient-elles plus monter la garde sur les remparts. Tout le monde était, pour ainsi dire, dans l'attente de graves événements.
Aussi bien [ces provocations et ces insultes gratuites allaient recevoir leur châtiment. A la
première nouvelle de la déclaration de guerre, il avait été décidé que tous les princes allemands de la rive 'gauche du Rhin lèveraient leurs contingents, ou plutôt les mettraient sur le pied de guerre ; mais il n'était pas facile de fondre en une seule armée les contingents de quatre-vingt-dix-sept Etats, moins facile encore d'établir l'unité de commandement et par conséquent de direction stratégique parmi les généraux de ces divers contingents , tous jaloux les uns des autres et se croyant tous dignes de commander en chef des armées considérables. De plus, ces troupes étaient mal exercées et animées du plus déplorable esprit. Les officiers, il est vrai, tous nobles, détestaient cordialement la France ; mais les soldats commençaient à comprendre qu'ils se battaient contre eux-mêmes; aussi la réflexion chez eux nuisait-elle au courage. Il était à présumer qu'au premier échec cette armée allemande se débanderait, si même elle ne faisait pas défection. Les Prussiens et les Autrichiens, c'est-à-dire les seuls soldats vraiment sérieux de la coalition, étaient occupés les uns en Champagne, les autres en Flandre. Ils laissaient par conséquent la rive gauche du Rhin sans autre défense que ces misérables contingents des princes. A vrai dire, il ny( avait pas de ce côté le moindre élément de
résistance sérieuse, et un général audacieux pouvait, dans cette direction, tenter les coups les plus hardis.
C'est ce que comprit un général français, qui, tout aussitôt, forma le projet de prendre l'offensive, de disperser les contingents allemands, de punir ces petits princes de leurs folles provocations, et de porter à la rive gauche du Rhin la frontière française. Ce général était Custine, et son plan fut si bien exécuté que, en moins d'un mois, non seulement il s'était emparé des places du Rhin , mais encore qu'il avait franchi le fleuve et était entré dans la vieille capitale de l'empire, à Francfort-sur-le-Mayn.
Custine en 1792 était dans la force de l'âge. Il avait cinquante-deux ans. Entré de bonne heure dans la carrière militaire, il avait honorablement conquis tous ses grades jusqu'à celui de colonel. En 1780, entraîné, comme l'était la jeunesse intelligente et remuante de l'époque, par le courant des opinions nouvelles, il partit pour l'Amérique avec Rochambeau, fit toute la campagne et en revint imbu d'idées républicaines. Nommé en 1789 député de la noblesse de Metz aux Etats géné-
raux, il fut un des premiers à se rallier au Tiers-Etat. Dès ce moment, il se fit remarquer par ses idées et son langage républicain. Il avait une bravoure incontestable, de la prestance, et un certain air de crânerie dans l'expression du visage, qui plaît toujours aux masses. Custine, les événements le prouvèrent, ne fut jamais qu'un tacticien de second ordre, mais il a laissé un nom. Il jouit même, à certain moment, d'une grande popularité, qu'il expia bien cher, il est vrai, puisqu'il périt sur l'échafaud. Cette popularité il la dut tout entière à cette fameuse campagne du Rhin, dont les débuts furent si brillants.
Custine, en 1792, commandait une des divisions de l'armée de l'Est, sous les ordres de Biron. Au début des opérations il s'était emparé de Porentruy afin de couvrir l'Alsace, puis il avait porté son quartier général à Landau. Il avait établi dans son petit corps d'armée les règles de la plus stricte discipline, car, s'il savait exalter le soldat par ses principes démocratiques, il le contenait aussi par de sévères exemples. Malgré sa raideur, les soldats lui rendaient justice ; ils lui savaient gré d'avoir méprisé les avantages de la naissance et de la fortune pour adopter les principes nouveaux. Comme il était sûr de ses hommes, il conçut un plan audacieux, qui, du coup, s'il réussis-
sait, le mettait au premier rang. Landau est à l'extrême frontière nord-est de la France. Custine, par ses émissaires ou par lui-même, était, plus que tout autre général, à portée d'observer les mouvements de l'ennemi. 41 s'aperçut que le départ des troupes autrichiennes pour la Flandre et des troupes prussiennes ainsi que des émigrés pour la Champagne ne laissait plus devant lui que les troupes mal organisées et mal commandées des petits princes allemands. Il résolut donc de prendre hardiment l'offensive, de disperser les corps qui lui résisteraient, de s'emparer des magasins allemands, de mettre des contributions sur les nobles et les prêtres, et d'inquiéter les derrières de l'armée d'invasion. Nous avons depuis quelque temps dans notre vocabulaire militaire un mot spécial qui désigne les entreprises du genre de celles que méditait Custine. S agit-il de punir quelque tribu algérienne, de lui prendre ses troupeaux ou de brûler ses tentes, nos soldats d'Afrique font ce qu'ils appellent une razzia. C'était aussi une razzia que préparait Custine, mais avec une petite armée pour l'exécuter, et dans une contrée autrement riche que les plateaux stériles de l'Atlas ou les déserts brûlants du Sahara.
Custine demanda donc à son supérieur im-
médiat, Biron, la permission d'agir isolément et d'avoir ce qu'il nommait ses coudées franches. Biron, qui connaissait l'esprit aventureux de son lieutenant, s'empressa de lui accorder cette autorisation, et le 30 septembre 1792, à onze heures du matin, par une pluie battante et des chemins défoncés, Custine sortit de Landau avec 13 000 fantassins, 4 000 cavaliers et 40 canons. Rien de si mal équipé que ces soldats. A peine s'ils étaient armés. Troupes de ligne, volontaires, gardes nationaux, tous étaient confondus. Un seul lien les unissait, l'amour de la patrie et le fanatisme des principes modernes.
La première ville contre laquelle se dirigeait Custine était Spire, sur le Rhin. Les ennemis y avaient établi un grand magasin de vivres et de munitions. Deux bataillons mayençais, quelques centaines d'Autrichiens, et cent cinquante dragons du régiment de Toscane, en tout 3 à 4000 hommes, gardaient cette importante position. A l'exception des Autrichiens, c'étaient de détestables soldats. On ne les avait enrôlés que par force, et leurs officiers servaient à contre-cœur. On avait dû même faire paraître à leur propos un arrêté scandaleux. Le voici dans sa cynique impudeur : « Les officiers sont à la vérité tenus de servir ; mais ceux qui ne [se sentiront pas assez de santé,
ou qui seront empêchés par leurs affaires domestiques, sont libres, sans faire tort à l'honneur militaire, de rester chez eux! » Ces soldats, si braves dans les pamphlets des émigrés, et ces officiers, si bien disposés à rester chez eux, étaient commandés par douze généraux et par un généralissime, le Mayençais Winckelmann, qui n1avait jamais vu le feu. Certes ce n'étaient pas des adversaires sérieux !
Un petit combat s'engagea pourtant, le 2 octobre, en avant de Spire. Les Allemands résistèrent mieux qu'on ne l'aurait cru. L'arrièregarde soutint même assez énergiquement dans les rues de la ville l'impétueuse attaque des Français, mais elle fut obligée de céder au nombre et d'évacuer la place. Le bruit du combat avait effrayé les riverains, qui avaient ramené sur la rive droite bateaux et bacs. La petite armée mayençaise fut donc obligée de capituler. Les treize généraux furent mis en liberté, à condition de ne plus servir de toute la guerre, ce qui comblait leurs vœux. Quant aux 3700 soldats prisonniers, on les évacua sur Landau, ainsi que les immenses magasins qu'on trouva dans la ville.
Custine entra triomphalement dans sa conquête aux cris de Vive la nation et au chant du Ça ira. Les bourgeois tremblaient de peur.
A force d'avoir entendu répéter par les émigrés que les Français étaient des buveurs de sang, ils avaient fini par le croire, et il faut avouer que l'extérieur de nos soldats ne prévenait pas en leur faveur ; mais ils se rassurèrent bientôt. Quelques désordres avaient eu lieu : ils furent réprimés à l'instant et avec sévérité. Néanmoins, comme il fallait nourrir l'armée, et en même temps punir la ville des secours qu'elle avait prêtés aux émigrés et à l'Empereur, Custine lui imposa une amende de 500 000 francs. Seulement ce furent les seigneurs et les prêtres qui la payèrent. Les moines eurent beau alléguer leur vœu de pauvreté et arborer sur leurs capuchons la cocarde tricolore : il leur fallut s'exécuter. Quant au peuple, il fut traité avec douceur. Les paysans réquisitionnés pour le transport des magasins à Landau furent, à leur grande surprise, payés intégralement. C'était bien sur les instigateurs de la guerre, et uniquement sur eux, que retombaient toutes les conséquences de leurs provocations et de leurs bravades.
La prise de Spire excita en France un vif enthousiasme, mais ne produisit en Allemagne qu'un effet médiocre. On croyait en effet que Custine se contenterait de cette pointe hardie, mais on apprit tout à coup qu'il continuait' sa
marche en avant, et qu'une nouvelle place venait de tomber entre ses mains : c'était la ville de Worms. Les craintes se convertirent alors en terreur, et on commença à fuir de toutes parts.
Le 4 octobre, deux des lieutenants de Custine, Houchard et Neuwinger, s'étaient présentés sous les murs de Worms. Ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent sans résistance. Aussitôt Custine frappe sa nouvelle conquête d'une contribution de 1200000 francs; mais, fidèle à son système, il déclare que le peuple sera exempté de cette charge, et que, seuls, les nobles et les prêtres payeront la contribution, puisque seuls ils avaient entraîné la ville à une démarche inconsidérée. Cette politique était habile et créait à la France de nombreux partisans. Non seulement les habitants des villes occupées n'avaient rien à craindre de leurs vainqueurs, mais encore ils leur devaient la liberté, et jouissaient, grâce à eux, du plaisir de voir trembler à leur tour ceux qui, pendant si longtemps, avaient fait peser sur eux la plus intolérable des tyrannies. Aussi les Français étaient-ils partout les bienvenus. On avait commencé par les redouter : on finissait par les aimer. D'ailleurs Custine conservait toujours parmi eux la plus stricte discipline.
La prise de Spire et de Worms, la destruction de l'armée mayençaise, la dispersion des! petits corps allemands détachés avaient seméj la terreur dans l'Allemagne entière. Custine comprit que le moment était venu de frapper un grand coup, et, profitant de l'épouvante soulevée par sa petite armée, il vint mettre le siège devant Mayenoe, la grande citadelle du : Rhin, une des capitales de l'empire allemand.
Mayence est bâtie au confluent du Rhin et du Mayn. C'était la clef de l'Allemagne, car, une fois maître de cette place, on pénétrait dans le cœur du pays sans qu'une seule citadelle s'opposât à une armée d'invasion. L'importance stratégique de Mayence n'avait pas échappé aux empereurs. En 1792, elle avait des fortifications, même importantes pour l'époque, mais on avait négligé de les entretenir. L'archevêque et les chanoines avaient bâti des chalets de plaisance et planté des jardins sur l'emplacement des bastions. Les fossés étaient sur plusieurs points comblés et les remparts nivelés. Après la déclaration de guerre, on comptait si peu sur une défaite qu'on avait laissé les fortifications de la place dans ce honteux état. Un manifeste aussi foudroyant que celui de Brunswick ne rendait-il pas en effet toute autre précaution superflue? On apprend tout à coup l'arrivée de Custine à mar-
che forcée. Tous ceux qui croyaient avoir à redouter les Français se jettent alors sur les grandes routes. Véhicules possibles et impossibles, barques, radeaux, on s'enfuit comme on peut. L'archevêque aurait dû rester dans sa capitale et donner l'exemple de la résistance. C'était en quelque sorte un devoir professionnel ; mais il se fit imposer par ses chanoines la douce violence de mettre en sûreté sa personne sacrée, dans quelque ville bien éloignée des Français, puis il partit en toute hâte, sans oublier dans ce déménagement précipité ni les caisses publiques ni le trésor de la cathédrale. Il avait tellement peur d'être reconnu qu'il avait fait gratter les armoiries de sa voiture. A sa suite, nobles et prêtres s'enfuirent. Quand tous les privilégiés eurent abandonné la ville par eux compromise, le gouverneur déclara solennellement qu'on n'accorderait plus de laisser-passer !
Il fallait cependant songer à se défendre. Quelques centaines de paysans furent réquisitionnés pour relever les fortifications. On parvint à placer 257 canons sur les remparts, et aux 2282 soldats réguliers qui formaient la garnison on adjoignit environ 2600 bourgeois et paysans, mais fort mal disposés, qui commençaient à se demander au nom de quels principes et pour défendre quels chefs ils al-
laient se battre. Les ordres des officiers étaient ou éludés ou mal exécutés. Les journaux français pénétraient dans la ville et étaient : lus avidement. Un marchand vendait publi- j quement des cocardes tricolores, et, soit peur, soit sympathie, soit précaution, à peu près tout le monde en avait acheté. Avant qu'un seul coup de fusil eût été tiré, des défections avaient eu lieu. Ainsi les soixante hommes du contingent de Nassau-Weilburg repassèrent | le Rhin en criant qu'ils ne voulaient pas se faire exterminer pour les gens de Mayence. Il est vrai que les princes allemands leur donnaient le signal. Aux lettres suppliantes en-! voyées par l'archevêque à vingt-six d'entre eux, ses plus proches voisins, vingt ne daignèrent seulement pas répondre, cinq firent savoir qu'ils étaient neutres, et le landgrave de Hesse-Darmstadt alla jusqu'à se vanter de trop aimer la France pour vouloir se brouiller avee elle. Or ce même landgrave s'était au | contraire signalé par l'exagération de sahaine,! et par ses furibondes déclamations contre la < France. La peur est décidément le pire des i conseillers. Elle explique, mais n'excuse pas 1 bien des lâchetés et bien des infamies. !
Custine n'avait donc qu'à paraître. Il était I vainqueur avant d'avoir combattu. Le 17 octobre, un hussard vint à bride abattue annon-p
n'était qu'un iïr0 j^'' ,e s°'n que ce
nidtau.es ? te succès S 2 atitt ZtS vi !e e 1 e;e5m?-S * néuuirenX
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d'artillerie et faisait circuler dans la campagne de nombreuses voitures chargées d'échel-j1 les de paysans, qu'on prenait de loin pour des échelles d'escalade.
Le gouverneur de Mayence était le général Von Gymnich, fanfaron ridicule, qui avaii juré de ne se rendre que lorsque son mouchoir | brûlerait dans sa poche. A peine ce héros dd contrebande eut-il reçu la sommation de Custine qu'il assembla le conseil de défense. Un< seule voix se prononça pour la résistance, e ce ne fut pas celle du général en chef. Il es I vrai que les menaces de Custine avaient ét prises au sérieux. On croyait l'armée français réellement très forte, et surtout on ne suppo sait pas qu'elle eût oser sommer une plac comme Mayence sans avoir de pièces de siègt De plus, les soldats se montraient mécontents, ils désertaient par bandes. Enfin les Mayençaij ne cachaient plus leurs sympathies française; èt plus d'un parmi eux avait déjà sur sd|j chapeau la cocarde tricolore. Von Gymnic „ perdit la tête et consentit à signer une hoi f teuse capitulation, sans même tenter un sinn A lacre de résistance. La garnison et les officie j j de Mayence ne furent pas traités avec rigueu t On leur permit de conserver leurs armes et , se retirer où bon leur semblerait, mais à co ç dition de ne pas servir d'un an contre la F ]e
publique française. Tous ceux des habitants qui voudraient se retirer en avaient la faculté. La sécurité des personnes et celle des propriétés privées étaient garanties.
Le 21 octobre, à six heures du matin, Custine, presque seul, fit son entrée dans sa nouvelle conquête. Les bourgeois furent convoqués par lui au Rathaus, et il leur adressa un discours pour les assurer de ses intentions bienveillantes. Il n'était venu que pour leur offrir l'amitié du peuple français et pour assurer leur indépendance. Il la respectait même si fort qu'il les laissait libres de reprendre leurs chaînes si bon leur semblait. Son discours fut couvert d'applaudissements. On entendit même quelques cris de Vive la République! Le 22 octobre, au matin, eut lieu l'entrée des troupes françaises. La stupéfaction des Mayençais égala leur admiration. Ils ne savaient de quoi s'étonner le plus, ou du petit inombre de leurs vainqueurs ou de leur [extrême dénuement. Les conquérants de Mayence étaient en effet fort sales et déplorablement déguenillés. A peine chaussés, barbes incultes, ils avaient piqué sur leurs baïonnettes les pains de mu- \ nition et les quartiers de viande qu'on leur t avait distribués, et défilaient en chantant le )' Ça ira. Ce n'étaient plus les beaux hommes, S les brillants soldats de l'archevêque, si bien Gaffarel. — LIX. 42
habillés, si bien nourris, si gras et si roses ; mais c'étaient de solides fantassins , qui savaient se battre et supporter la fatigue. Quand ils occupèrent les postes de la ville dans la nuit du 22 au 23, ils rendirent aux habitants les matelas, coussins et édredons qu'exigeaient pour eux les soldats électoraux. Une botte de paille et une couverture de laine leur suffisaient. C'étaient aussi des soldats disciplinés, qui jamais ne volaient, qui jamais ne vagabondaient dans les rues et les cabarets, qui ne s'en prenaient pas clans leur pesante ivresse aux citoyens inoffensifs, comme, hélas : nous en avons trop vus, en 1871 , dans celles de nos villes qui furent occupées par les troupes de l'empereur Guillaume.
On trouva à Mayence 237 canons, des fusils! en quantité et des munitions énormes. Aussi j la France accueillit-elle avec enthousiasme h nouvelle de cette conquête inattendue. Il n'j eut pas d'éloges hyperboliques qui ne fureul décernés au conquérant de Mayence. Certair quatrain le compare tout à la fois à Fabius Cunctator, à Washington et a Annibal. On le nomma tout de suite commandant en chef de l'armée du Rhin. Biron, naguère son supérieur devint son subordonné. On ne lui marchanda pas les honneurs. Du jour au lendemain, il était devenu grand homme. Pourtant, quelles victoires
avait emportées Custine? Aucune. De quelle armée avait-il triomphé? D'aucune. Certes ceux de nos soldats qui, au même moment, luttaient dans les gorges de l'Argonne ou escaladaient les seize redoutes de Jemmapes, méritaient autrement bien de la patrie que les heureux soldats de Custine, qui conquéraient de riches provinces par une simple marche de flanc.
Si Custine eût été réellement le grand général qu'on croyait, il avait alors une magnifique occasion de prouver ses talents militaires. Les Prussiens venaient d'être battus à Valmy et battaient péniblement en retraite. Custine aurait dû descendre le Rhin et couper les communications de cette armée prussienne. Il acquérait ainsi une gloire autrement solide et rendait des services bien plus sérieux qu'en mettant à contribution des pays qui ne se défendaient pas. Cette manœuvre décisive était, pour ainsi dire, si bien indiquée par les circonstances, que les princes allemands s'attendaient à la voir exécuter d'un instant à l'autre. Gœthe, dans l'intéressante narration qu'il a écrite de cette retraite, parle à diverses reprises des craintes inspirées par Custine à l'ar-
niée prussienne. « Les progrès de Custine semblaient entraîner des malheurs sans terme : ils annonçaient un esprit extraordinaire, à la fois conséquent et hardi et tout devait être déjà perdu. Rien ne paraissait plus naturel et plus vraisemblable que de croire Coblentz aussi occupé par les Français, et comment se ferait notre retraite ? On regardait également Francfort comme perdu; on voyait menacés, d'un côté Hanau et Aschaffembourg, de l'autre Cassel, et que ne craignait-on pas encore ? J'entendais souvent répéter : « Les Français « auraient-ils fait des pas si décisifs, sans de « sérieuses réflexions, sans de grandes forces « militaires ?» Les opérations de Custine paraissaient aussi hardies que prudentes ; on se représentait ce général, ses lieutenants, ses supérieurs comme des hommes habiles, énergiques, conséquents. »
Plus encore que Gœthe, qui n'avait de crainte ; que pour ses bagages et sa voiture, les princes allemands redoutaient Custine et prenaient déjà leurs dispositions pour mettre à l'abri leurs trésors et leurs personnes. Quand ils apprirent la chute de Mayence, leurs craintes se convertirent en épouvante. Même sur la rive droite du Rhin, on vit le landgrave de Hesse-Cassel s'enfuir précipitamment de sa capitale. Les prélats de Wurtzbourg et de
Fulda envoyèrent demander des garanties au général français. Le Reichstag de Ratisbonne emballa ses archives et loua des bateaux , pour descendre le Danube. Ce furent surtout les princes de la rive gauche, les électeurs de Trêves et de Mayence, directement menacés, qui crurent leurs derniers jours venus. L'électeur de Trêves, Clément Wenceslas, nous avait, il est vrai, gravement provoqués. Il avait ordonné à ses journalistes de diffamer la Révolution française; il avait accueilli les émigrés comme des alliés, comme des amis, et installé dans son château de Coblentz ce pseudo-gouvernement, où les frères du roi étaient régents et Calonne ministre des finances. Il avait fait de la réaction à outrance, persécuté les écrivains ou orateurs libéraux, expulsé les professeurs de son université, les maîtres de son gymnase, les instituteurs de ses écoles primaires. Aussi bien il prit peur de son œuvre et, redoutant les vengeances françaises, s'enfuit en toute hâte à Bonn, dès le 21 octobre, après avoir confié le gouvernement à deux chanoines, Kesselstadt et Hoch. Il est vrai que ces derniers ne l'acceptèrent qu'à condition de pouvoir le repasser à d'autres et s'enfuira leur tour. Le lendemain en effet, 22 octobre, ils installaient à leur place le chancelier Von Hugel et partaient. Hugel ne resta que jusqu'au 25,
et encore autorisa-t-il en partant le conseil municipal à se tirer d'affaire comme il le pourrait et au besoin à négocier avec Custine. On ne sait où se serait arrêtée cette piteuse transmission de pouvoirs, si, le 27 octobre, un coup de théâtre ne s'était produit. Les Prussiens revenant de Valmy venaient d'entrer à Coblentz et l'avaient mise à l'abri d'un coup de main. Aussitôt tout le monde de revenir, von Hugel le premier, puis les deux chanoines. Quant au prince électeur, il ne se décida à rentrer dans sa capitale que le 21 octobre 1793. On reçut ce triste personnage comme un triomphateur. Juges et magistrats en grands costumes, bourgeois, jeunes filles en robes blanches, rien ne manqua à la réception, pas même le coup de sifflet de la postérité.
L'électeur de Cologne suivit l'exemple de son collègue, mais avec plus de dignité. Maximilien François de Habsbourg-Lorraine, le propre oncle de Marie-Antoinette, détestait cordialement les Français. Il avait pris ses Brécautions contre l'esprit révolutionnaire en interdisant la circulation des journaux et des livres français. Il avait fait jeter en prison l'avocat Roth, qui cherchait à agiter les campagnes. Il avait donné de sévères avertissements à ses professeurs de l'université de Bonn. Pourtant le voisinage et l'approche des
Français avaient excité dans ses domaines une véritable fièvre. Les privilégiés tremblaient; les libéraux appelaient de leurs vœux l'apparition du drapeau tricolore, et les peuples frémissaient d'impatience. En novembre, la fuite des fonctionnaires et le déménagement des privilégiés commencèrent; le 4 décembre, une ordonnance électorale recommandait aux sujets du prince, et spécialement aux fonctionnaires, de se borner à un rôle passif dans les vicissitudes de la guerre. Le 15 du même mois, l'archevêque s'enfuyait à Munster, sans oublier son trésor, et après avoir ordonné de sévères mesures contre ceux de ses sujets qui étaient suspects de sentiments libéraux. Il ne resta pas longtemps hors de l'électorat. Cette fois seulement, ce furent les Autrichiens battus à Jemmapes et non plus les Prussiens qui le réintégrèrent dans sa principauté, non sans se faire payer leurs services, en pillant les arsenaux, en encombrant la ville de leurs blessés, et eh occupant par de fortes garnisons tous les points stratégiques.
Si donc, après la prise de Mayence, Custine avait continué sa marche sur le Nord, il s'emparait facilement de Cologne, de Trêves, de Bonn, de Coblentz. Il mettait la main sur l'importante position d'Ehrenbreistein, si facile à défendre; il coupait la route aux Prussiens
fatigués et les forçait à se frayer un passage de vive force ou à reculer jusqu'à l'extrémité septentrionale des pays rhénans. En un mot, il conquérait la rive gauche du fleuve, et il avait l'heureuse chance de conduire ces opérations dans un pays appartenant à des princes qui nous avaient provoqués, qui avaient donné asile à nos ennemis, que nous avions par conséquent le droit de punir de leur intervention dans nos affaires. De plus, il aurait pu se présenter en libérateur, les mains pleines de promesses, délivrant les prisonniers politiques, vivant aux dépens des nobles et des prêtres, sans rien demander aux bourgeois et aux peuples. Il le pouvait d'autant plus facilement que l'armée française, victorieuse à Jemmapes, lui aurait donné la main. Cette armée venait d'entrer à Aix-la-Chapelle. Les deux généraux vainqueurs, Dumouriez et Custine, n'auraient eu qu'à marcher au-devant l'un de l'autre, et, par la rapide concentration de leurs forces, ils eussent opéré sans rencontrer de résistance.
Pourquoi donc ce plan si simple, si naturel, tellement indiqué par les circonstances, ne fut-il pas exécuté ? Uniquement par la faute de Custine. Il n'eut pas la modestie de continuer ses premières opérations. Enivré par de faciles victoires, il se crut de taille à renverser lui
seul le saint-empire romain de nation germanique. D'après lui, le roi de Prusse ne soulèverait pas d'opposition si on lui assurait une bonne part du butin* La Bavière et le Palatinat conserveraient la neutralité. Mal soutenue par les petits princes allemands, l'Autriche resterait seule, et Custine, dans sa naïve infatuation, s'engageait à lui dicter les conditions de la paix. Il ne demandait que des renforts et la permission d'agir seul. Comme ses dépêches respiraient le plus entier dévouement à la République, comme d'un autre côté la Convention ne répugnait pas à cet esprit de propagande guerrière, on lui accorda tout ce qu'il demanda. Ne promettait-il pas, pour son coup d'essai, d'entrer dans la vieille capitale de l'empire, à Francfort? Il y entra bien en effet; | mais ce fut son dernier succès, et, par l'occupation intempestive et impolitique de cette ville, il ne réussit qu'à provoquer contre nous un redoublement de haine.
La riche cité de Francfort-sur-le-Mayn, à quelques heures de Mayence, était déjà la ville des banquiers, un des principaux marchés financiers et commerciaux de l'Europe. Cette ville attirait Custine, comme elle attira Manteuffel en 1866. A la rigueur, nous pouvions formuler contre Francfort des griefs plus ou moins graves. Elle avait prêté de l'argent à
l'Empereur et aux princes allemands poui | s nous faire la guerre; on avait fabriqué cheî q elle de faux assignats ; elle avait donné l'hos- & pitalité aux émigrés, et ses journaux avaiem j été d'une grande violence contre la Révolution ; j « mais, ainsi que le fait remarquer avec jus- | tesse un des plus récents historiens de cette J époque, M. Rambaud, il était difficile dans ces j faits de démêler la part du gouvernement et des particuliers. On ne manquerait pas, en Europe, de faire remarquer que c'était précisément à une république que la république française s'attaquait. Sans doute Francfort, comme la plupart des villes allemandes, avait une j constitution tellement aristocratique, qu'elle avait aussi peu d'analogie que possible avec le '\ gouvernement populaire issu de la journée du 10 août; mais l'opinion, une fois passionnée 1 par cette levée de contributions, refuserait de faire ces distinctions. On regarderait les accusations de Custine comme inventées à plaisir dans un but intéressé. »
Quoi qu'il en soit, dès le 21 octobre, Custine franchissait le Rhin à Mayence et dirigeait, une partie de ses troupes sur le Mayn. Houchard, le futur vainqueur de Hondschoote, commandait l'avant-garde. Il ne rencontra aucune résistance jusqu'aux portes de Francfort, mais il n'était pas en force et craignit de
!' s'engager dans le dédale des ruelles étroites zqui constituaient l'ancienne ville. Il annonça Hlonc qu'il attendait des renforts, et demanda itfles vivres contre payement. Quelques jours liplus tard arrivait le général Neuwinger, avec - le gros des troupes. Cette fois, il déclara qu'il
* boulait entrer dans la ville pour remettre au I sénat une lettre de Custine, et qu'il était disposé à en ouvrir les portes à coups de canon. » Les Francfortois prirent peur et n'essayèrent
• nême pas de résister. La ville fut aussitôt occupée par nos troupes. Neuwinger se présente « jdors au sénat et réclame une contribution de e lieux millions de florins, qu'il consent, après de > jongs pourparlers, à réduire à quinze cent mille. '< Seulement il a grand soin de stipuler que | sette contribution portera uniquement sur les
Nobles, les magistrats et les couvents. Le bourgs peu fortuné et l'ouvrier ne payeraient rien. Le 27 du même mois, pour hâter la négociaion, Custine se rendit en personne à Francfort Je veux de l'argent, répéta-t-il, donnez-moi e l'argent! » Attitude piteuse/qui réduisait le enéral en chef d'une armée française au oie d emprunteur par nécessité ; mais Custine vait à ce moment pour lui la raison du plus >rt. Le sénat de Francfort se résigna. Il onna un million en numéraire et des garanties our le reste.
Mis* en -goût par cette productive campagi Custine envoya alors Houchard dans la Hes popr y lever "de nouvelles contributions, riche petite ville de Hombourg fut en ef rançonnée, puis les salines ou plutôt les m gasins de sel de Nauheim, appartenant landgrave de Hesse-Cassel, saisis et vendi Les lieutenants de Custine continuèrent qu que temps encore leur exploration ou plui leur exploitation de l'Allemagne. On les vil Fulda, à Nassau, à Lienbourg; mais Farm française se déshonorait. Ce n'étaient pas des opérations ,de guerre, mais de rapine. C remplissait les coffres, et dn^vivait aux d> pense de l'habitant; mais on commettait fau sur faute : d'abord au point de vue militai® puisque, par cette pointe excentrique, on s'expc sait à être coupé de ses communications ; e second lieu au point de vue politique,parce qui les Allemands, indisposés par ces exactions allaient désormais épouser contre nous le querelles et les ressentiments de leurs princes!
A la fin de l'année 1792, nous n'en étions pa moins vainqueurs sur tous les points. A c moment, unique dans notre histoire natio nale, nous n'avions combattu que pour nou défendre, et nos victoires étaient légitimes. L; déclaration de guerre est du mois d'avril, e en novembre, six mois après, tous nos ennemi:
étaient battus et punis de leur intervention dans nos affaires par la perte ou d'une bataille ou lune province. Les Prussiens ont été ramenés jusqu'au Rhin après Valmy, les Autrichiens "ont perdu la Belgique après Jemmapes, les Remontais sont chassés de la Savoie et de Nice, es petits princes allemands de la rive gauche |?u Rhin s°nt tous dépossédés. La jeune République a quelques semaines à peine d'existence, et elle a réussi à rompre le redoutable aisceau d'alliances formé contre elle; elle s'est n 'tendue jusqu'aux frontières naturelles ; elleîest Entourée comme d'une ceinture de peuples reonnaissants,quiluidoiventleurindépendance 1 semble donc qu'un avenir radieux lui soit éservé. Et pourtant que de traverses encore ue de péripéties tragiques, que de gloires t de desastres avant que soit définitivement J radé le régime qui seul peut garantir à notre l! atne sa liberté et sa légitime influence i