‹ La defense nationale en 1792Chapitre 6 sur 7 · CONQUÊTE DE LA SAVOIE ET DU COMTÉ DE NICE · texte numérisé non relu

CONQUÊTE DE LA SAVOIE ET DU COMTÉ DE NICE

Le 20 avril 1792, lorsque l'Assemblée législative déclara la guerre à l'Autriche et à ses alliés, elle avait, par l'organe du Girondin Isnard, prononcé de fières paroles : « Rois, prenez garde ! Vous nous envoyez la guerre : nous vous enverrons la liberté! » Cette prédiction se réalisa bientôt. Les Belges furent délivrés à Jemmapes de la domination autrichienne; les principautés ecclésiastiques du Rhin furent détruites, et les sujets de ces princes fastueux rendus à leur antique indépendance. La Savoie et Nice furent conquises. En quelques semaines la nouvelle République atteignit partout ses frontières naturelles. Ce fut un spectacle unique dans l'histoire. Nous renouvelions la légende sacrée. Les murailles s'écroulaient au son de nos trompettes, les portes s'ouvraient d'elles-mêmes, les vaincus

couraient à notre rencontre et se donnaient à nous. Le drapeau tri colore devenait le drapeau de tous, et les nations suppliaient pour qu'on voulût bien les admettre au sein de la nation commune. Nous n'étions pas des conquérants, mais des amis, des frères qu'on retrouvait. Cette unanimité touchante de sentiments éclata surtout dans la conquête ou plutôt la prise de possession de la Savoie et du comte de Nice. Nous n'eûmes pour ainsi dire qu'à nous présenter, et du jour au lendemain ces deux provinces devinrent françaises.

La Savoie et Nice étaient séparées par les Alpes des autres possessions du roi de Sardaigne, Victor-Amédée III. Ces deux pays n'appartenaient donc pas à l'Italie au point de vue de la géographie physique. Ils ne lui appartenaient pas davantage par la langue, par les usages, par les intérêts et par les relations. Ce n'était pourtant pas une tâche facile que d'essayer de les arracher à leur souverain légitime. La Savoie en effet forme contre la France comme une forteresse naturelle qui a son réduit, ses ouvrages avancés et ses fossés. La gigantesque muraille des Alpes Grées et des monts du Valais dessine du sud au nord un arc de cercle rentrant, qui commence au mont Tabor, non loin de Briançon, et se termine au lac de Genève, à l'endroit où le Rhône

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se précipite dans le lac. Le mont Blanc, le géant de l'Europe, domine cette chaîne, avec 4810 mètres d'altitude; tout autour de lui se dressent dans leur sauvage grandeur des pics presque aussi élevés : le Tabor, le Cenis, la Vanoise, le petit Saint-Bernard, la dent du Midi et tant d'autres. A peine si quelques cols étroits, sentiers plutôt que routes, permettent de les franchir. Une poignée d'hommes résolus peut y arrêter une armée. Le plus grand capitaine de l'antiquité , Hannibal , malgré son génie et les ressources dont il disposait, faillit se briser contre ces rochers. Il a fallu la toutepuissance de la civilisation moderne et la persévérance de plusieurs gouvernements pour jeter par-dessus cette barrière, qui paraissait infranchissable, la belle route du mont Cenis, et pour y percer ce fameux tunnel de 13 kilomètres, qui semble un défi jeté par la science à la nature. A peu près au milieu de la chaîne, vers le mont Blanc, se détache une montagne, puissant contrefort de cette masse, qui couvre la Savoie tout entière de ses ramifications et la divise en trois bassins dont la défense est également facile. On dirait trois camps retranchés. Celui du nord est couvert par le lac de Genève et par le Rhône ; il est parcouru et comme coupé en deux par TArve, qui peut au besoin servir de ligne de défense. Le camp de

l'ouest ressemble à un losange, défendu au nord-est par les montagnes d'Annecy, au sud par les Bauges, au sud-ouest par le Guer, et au nord-ouest par le Rhône. Les deux lacs d'Annecy et du Bourget, avec les ruisseaux qui s'y jettent, forment une seconde et une troisième ligne de défense. Enfin le camp du sud, entouré d'un cercle de montagne par les Bauges et les Alpes Grées, sert de bassin à l'Isère et au principal de ses affluents, à l'Arc.

Une armée d'invasion se présente- t-elle pour attaquer de front la Savoie, d'infranchissables obstacles, un labyrinthe de collines et de déniés, de bois et de torrents arrête sa marche ; et, réussirait-elle à faire tomber un de ces trois camps, les défenseurs de la Savoie pourraient toujours se retrancher dans les deux autres. Aussi les invasions de France en Savoie n'ont-elles presque jamais réussi. Catinat lui-même a péniblement lutté pour la possession de ces montagnes . Une armée décidée à la résistance peut s'y considérer comme à peu près inexpugnable.

Le comté de Nice présente les mêmes obstacles à une armée d'invasion venant du côté de la France. On dirait un trapèze couvert au nord par la chaîne des Alpes maritimes, au sud par la Méditerranée , à l'ouest par le Var, à l'est par la Roya. Le Var et la Roya

sont deux torrents capricieux, qu'on peut traverser à pied sec, mais qui, le lendemain, gonflés par quelque pluie d'orage, emportent dans leur course furieuse prairies , bois et ponts. Les Alpes maritimes ne donnent accès dans la vallée du Pô que par des cols étroits. Quelques batteries suffisent pour empêcher toute descente sur la côte, qui est fort escarpée. Le pays est à peu près inpraticable, couvert qu'il est par les dernières ramifications des Alpes, qui descendent jusqu'à la mer, et traversé par de nombreux torrents qui forment comme autant de lignes défensives, au cas où l'ennemi aurait réussi à passer le Var.

La Savoie et le comté de Nice constituent donc comme deux citadelles redoutables, construites par la nature et améliorées par les hommes. Bien des fois l'élan de nos armées se brisa contre ses remparts. En 1792, elles tombèrent entre nos mains presque sans tirer un coup de fusil. Il y a dans la facilité et la rapidité de cette conquête je ne sais quoi de mystérieux qui excite la curiosité du philosophe et de l'historien et dont nous devons chercher les causes.

Dumouriez, le chef du cabinet qui avait déclaré la guerre à l'Autriche et à ses alliés,

avait confié le commandement d'une armée dite des Alpes au général Montesquiou. Cette armée n'existait presque que sur le papier. Elle se composait de 10 à 12 000 hommes de troupes régulières , dispersés de Genève à Toulon, et formant deux masses principales : la première, la plus considérable, sous les ordres directs de Montesquiou, destinée à envahir la Savoie ; la seconde, commandée par Anselme, destinée à agir dans le comté de Nice. Ces deux armées étaient fort mal équipées, et armées plus mal encore. A peine avaient-elles à leur disposition quelques batteries montées. En cas de revers, il ne leur restait qu'à se jeter sous le canon de Grenoble, de Briançon et de Toulon, pour s'y réorganiser. Il est vrai que de nombreux renforts leur étaient annoncés, mais ce n'étaient que des volontaires ! Or la valeur individuelle ne supplée que bien rarement à l'expérience militaire, et, malgré les creuses déclamations de certains théoriciens, pas plus en 1792 qu'en 1870, les régiments ne s'improvisent pas. Aussi bien beaucoup de ces recrues n'avaient de volontaires que le nom. Les départements du Midi se faisaient déjà remarquer par leur exubérance de paroles et leur timidité d'action. A l'exception du Gard, qui fournit son contingent à l'armée de Montesquiou, à l'exception Gaffarel. — LK. 8

de Marseille et de Toulon, qui envoyèrent bon nombre de volontaires à Farinée d'Anselme, les contingents des autres départements brillèrent par leur absence. Montesquiou l'avouait avec amertume dans une lettre du 3 octobre 1792, adressée au ministre de la guerre, Servan : « Cette formation de bataillons volontaires, que j'avais crue la plus belle de toutes les opérations, s'est trouvée la chose la plus difficile. Plusieurs départements s'y sont totalement refusés ; les autres ne s'y sont prêtés qu'avec répugnance... » Si du moins les volontaires avaient fait leur devoir ! Mais « ces différents bataillons, mal organisés , réunis pour la première fois, ont désolé tous les pays qu'ils ont traversés. J'ai reçu des volumes de plaintes de tous les lieux où ils ont passé, et, dès que l'expédition a été faite, ils ont demandé à grands cris de s'en aller. J'ai cru, pour ménager cette ressource, qu'avec quelques précautions de plus on pourrait rendre utile, qu'il fallait ne pas les retenir malgré eux, et se hâter d'épargner à la nation une dépense absolument inutile. »

Pourtant , malgré cette insuffisance de moyens d'attaque, Montesquiou n'hésita pas à prendre l'offensive. Jusqu'alors, le général en chef de l'armée des Alpes ne s'était fait connaître que par son habileté à se prononcer

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pour les opinions dominantes ; mais, bien qu'il eût gagné ses grades dans les antichambres de la cour ou les bureaux du ministère , il avait des connaissances sérieuses et une instruction solide. Mêlé aux intrigues de la diplomatie, il pouvait, mieux que personne, se rendre compte des difficultés de l'entreprise. S'il avait accepté ce commandement, si même il demandait à prendre l'offensive, c'est qu'il connaissait et le souverain qu'il allait attaquer, et les troupes qu'il avait à combattre, et surtout la population dont il envahissait le territoire.

Le roi Victor- Amédée III, né en 1727, sur le trône depuis 1773, touchait à la vieillesse en 1792. Il avait jadis combattu, avec le courage héréditaire de sa race, à Coni et à Bassignano ; mais une longue paix avait engourdi son activité et assoupi ses talents militaires, qui d'ailleurs avaient surtout consisté à imiter le grand Frédéric dans la coupe de ses uniformes ou dans ses attitudes aux revues. C'était un grand bâtisseur : on lui doit la citadelle de Tortone ; il embellit Turin et Nice de magnifiques édifices. Il fit construire les thermes d'Aix et dota Carouge de tous ses monuments. Mais le goût des bâtiments détournait son attention de la politique intérieure. Aussi bien il avait horreur des idées nouvelles qui

germaient en Europe. Il croyait sincèrement les peuples faits pour les rois. Imbu du dogme de son omnipotence, il pensait que les souverains doivent compte à Dieu seul de l'exercice de leur autorité, et que les peuples ne peuvent sans crime blâmer leurs rois ou leur désobéir. Ces théories, que n'eût pas désavouées l'auteur de la Politique tirée de l'Ecriture sainte, avaient fait leur temps, et l'heure était mal choisie pour les affirmer, alors que Rousseau proclamait la souveraineté nationale, et que la Révolution française mettait en pratique ce dogme des temps nouveaux ; mais Victor-Amédée III prenait, aussi sérieusement que Louis XIV, son métier de roi absolu. Comme il avait donné ses deux filles et son fils aîné aux deux frères et à la sœur de Louis XVI, il se croyait obligé par cette triple alliance à soutenir le roi de France, son parent, dans sa lutte contre des sujets rebelles. De plus, en qualité de catholique sincère, il détestait les attaques portées par la Révolution à la religion et à ses ministres ; aussi ne cessait-il d'encourager le roi de France dans sa résistance aux empiétements de l'Assemblée.

Victor-Amédée avait aussi ouvert ses Etats aux émigrés. Turin et Chambéry en regorgeaient. Le comte d'Artois et les plus corn-

promis des courtisans travaillaient ouvertement à la contre-révolution. Ils ne parlaient entre eux que de leur prochaine entrée à Lyon et de leur retour triomphal à Paris. Déjà ils se distribuaient entre eux les places et les honneurs ; mais le peuple, qui comprenait toute l'inanité de leurs espérances, les avait affublés du sobriquet de « ces messieurs de la semaine prochaine ». Affectant même de considérer Louis XVI comme un prisonnier dont les ordres, arrachés par la violence, n'étaient plus exécutoires, ils avaient obtenu de Victor- Amédée qu'il refusât une audience à l'ambassadeur de France, Sémonville. Ce dernier arrivait pourtant les mains pleines de promesses. N avait-il pas reçu la mission de proposer au roi de Sardaigne la Lombardie et la présidence d'une ligue des princes italiens formée aux dépens de l'Autriche, s'il consentait à garder la neutralité. Certes le roi de Sardaigne, s'il eût accepté ces propositions, n'aurait fait qu'inaugurer la politique nationale dont l'adoption a, depuis, si bien réussi à ses successeurs ; mais il ne voulut seulement pas recevoir le représentant de la France. Il lui infligea même l'affront de le retenir en quelque sorte prisonnier. Voici comment Joseph de Maistre, de son style railleur et avec sa verve réactionnaire, rendait compte de cette affaire

à son ami le marquis Henri de Beauregard : « Sémonville est un ci-devant conseiller au Parlement de Paris, brailleur contre la cour avant les Etats généraux, et depuis démocrate enragé ; envoyé en ambassade à Gênes, il y a déployé un grand luxe et ce que j'appellerais volontiers le faste de la démocratie, cocardes tricolores, discours incendiaires, avances à la canaille ; il a donné beaucoup d'embarras au gouvernement de Gênes et même au nôtre, de qui il était connu et redouté... Il a été chargé dernièrement de lettres de créance auprès de toutes les puissances de l'Italie pour les forcer à dire sur-le-champ oui ou non. Il a commencé cette belle mission par nous, mais il n'a pu aller plus loin qu'Alexandrie, où le gouverneur de la ville, M. de Solar, le pria de rebrousser chemin, en lui refusant des chevaux de poste pour continuer sa route. Tout de suite M. de Solar a dépêché un courrier à Turin, au retour duquel le Sémonville n'a pas encore voulu se résoudre à partir. Il a fallu pour cela envoyer un nouveau courrier. En attendant, on dit qu'il a été à Alexandrie dans un véritable état d'arrestation ; du moins on peut discuter là-dessus ; cependant il a été libre dans l'enceinte de la citadelle. »

Si du moins le roi de Sardaigne, qui se compromettait si gravement en infligeant un af-

front public à l'ambassadeur de France, avait eu pour soutenir ses principes une bonne armée à son service! Mais les troupes piémontaises, excellentes peut-être sur un champ de manœuvres, n'étaient même pas capables de soutenir le feu sur un champ de bataille. Sous le prétexte de renouveler ses régiments, Victor-Amédée III les avait désorganisés. A l'exemple du roi sergent , Frédéric - Guilaume Ier de Prusse, il poussait jusqu'à l'excès l'amour de la réglementation ; mais, s'il comprit le mécanisme, il méconnut l'esprit des armées modernes. Il eut à son service des mercenaires bien dressés, mais non des citoyens armés pour la défense du pays. Il avait, d'après le système du Français Saint-Clair, décomposé les soldats en une infinité de groupes, commandés par des officiers et des sous-officiers. Il espérait obtenir de la sorte des cadres solides, qu'il élargirait au besoin ; mais les ordres ne se transmettaient qu'avec lenteur et sans précision ; l'armée devenait une gigantesque machine, dont les rouages compliqués menaçaient à tout instant de se rompre, Comme pour augmenter à plaisir le désordre, le roi avait à deux reprises modifié ces combinaisons imprudentes ; mais il n'avait donné ni la discipline aux soldats, ni l'expérience aux officiers, ni surtout la science aux

généraux. Aussi, malgré toutes ses dépenses, n'arriva-t-il à former qu'une armée sans consistance ; il ne réussit qu'à appauvrir le trésor et qu'à créer le plus déplorable des systèmes, surtout dans un petit Etat, le régime militaire, ce régime qui inspirait à Joseph de Maistre une de ses spirituelles boutades. « J'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Majesté, écrivait-il au roi, que nous étions surtout redoutés de nos voisins à raison du gouvernement militaire ; mais cet arcanum imperii ne m'a jamais paru qu'un enfantillage, tout à fait étranger à l'essence de la monarchie en général. Parmi tous nos voisins, le gouvernement militaire est redouté à un point que je ne puis exprimer à Votre Majesté. Dans une province qui intéresse sensiblement Votre Majesté, il a été dit, il n'y a pas longtemps, ces propres paroles : Donnez-nous h qui vous voudrez, même au sophi de Perse, mais délivrez-nous des majors de :place piémontais ! »

Les deux provinces qui détestaient le plus ce régime militaire étaient la Savoie et Nice. Les rois de Sardaigne, qui avaient comme un pressentiment que ces provinces, berceau de leur famille, leur échapperaient quelque jour, avaient cessé d'y résider. Les Savoisiens n'avaient pas revu leurs souverains depuis

Emmanuel-Philibert, c'est-à-dire depuis plu& de deux siècles, lorsque Victor-Amédée III, en 1775, à l'occasion du mariage de son fils avec Marie-Clothilde de France, se décida à traverser les Alpes, et encore trouva-t-il le moyen de blesser ses sujets. Les nobles Savoisiens lui avaient fait une réception splendide. Le roi en témoignait son étonnement. « Ils ne font que ce qu'ils doivent, lui dit à ce propos un des gentilshommes de sa suite. — Pourvu qu'ils ne doivent pas ce qu'ils font ! » repartit Victor-Amédée. Cette indifférence systématique de leiïrs souverains humiliait en Savoie toutes les classes de la nation. Ce qui les irritait davantage, c'était de se voir en toute circonstance sacrifiés aux Piémontais : non pas que le Piémont fît peser sur eux une oppression brutale , la domination du vainqueur sur le vaincu. La Savoie au contraire avait toutes les apparences de la liberté ; les conseils municipaux fonctionnaient librement, et le sénat de Chambéry, cour suprême de justice, jugeant en dernier ressort, était un véritable parlement, qui avait droit de remontrances et pouvait, au besoin, s'opposer à l'enregistrement des édits ; mais les impôts étaient lourds et vexatoires, l'industrie nationale comprimée , et le peuple retenu dans l'ignorance. Quelques jours après l'entrée des

Français en Savoie, la Société des Jacobins d'Annecy publia une adresse au peuple savoisien qui jette un jour complet sur l'ancien régime dans cette province. On vous propose la liberté, y était-il dit, c'est-à-dire le droit de faire tout ce qui n'est pas défendu par la loi. On vous propose l'égalité, c'est-à-dire qu'il n'y aura plus de privilèges et que vous pourrez arriver à tous les emplois. Plus de servage ! Plus de corvées ! « On prenait vos bœufs, vos chevaux, vos chariots dans le plus fort des travaux de la campagne : on vous forçait sans pitié, sans miséricorde, d'aller aux chemins. Vos terres restaient incultes, et à votre retour vous aviez quelquefois la douleur de voir vos bœufs et vos chevaux crever de fatigue. Lorsqu'il passait des troupes, ne fallait-il pas que vous allassiez transporteries équipages, les voitures, les femmes, les enfants des soldats, les malades et les provisions de guerre? Il est vrai qu'on vous disait toujours que c'était en payant, mais vous ne receviez jamais qu'une petite partie de ce qui vous était promis. » Plus de gabelles! plus de condamnations aux galères pour de simples délits ! Les impôts seront plus doux. « Il n'y aura plus de ces intendants qui augmentaient les impositions chaque année, tantôt pour les ustensiles du gouvernement, tantôt pour les

bains <TAix, etc. » Les milices seront remplacées par des engagements volontaires, et le premier venu d'entre vous pourra devenir général, « tandis qu'autrefois il fallait de grandes protections pour devenir officier, et, quand on Tétait devenu, que faisait ce monsieur l'officier? Il battait les paysans, insultait les bourgeois, faisait des dettes chez les uns et chez les autres, et ne payait personne. C'était le devoir et le mérite d'un officier. C'est ce qu'il appelait honneur. »

Il ne faudrait pas prendre à la lettre ce tableau, dont les couleurs sont trop chargées; mais l'auteur anonyme de cette protestation n'en a pas moins exprimé les passions de l'époque. La Savoie était réellement désaffectionnée, et la dynastie piémontaise, sûre de ne pouvoir conserver le pays, se tenait toujours prête à le perdre. On disait alors des Savoisiens qu'ils étaient les ilotes du Piémont. Ne leur refusait-on pas en effet jusqu'aux bienfaits de l'instruction? Il n'y avait d'écoles gratuites que celles qui préparaient à la prêtrise. Seule, l'université de Turin conférait les grades, et à des prix exorbitants. Défense absolue de chercher l'instruction à l'étranger, surtout à Paris, à cause des idées nouvelles, et à Pavie, à cause des réformes de l'empereur Joseph II. A la frontière, tous les livres étaient arrêtés,

et l'officialité de Turin avait le droit, dont elle usait, d'épurer les librairies. Aussi, comme l'écrivait un ministre français, « ici penser est un tic, écrire presque un ridicule. » D'ailleurs le roi donnait l'exemple du dédain pour les choses de l'esprit. Il traitait la poésie de demilignes, et, recevant un jour l'Académie de Turin, déclarait à ses membres qu'il préférait au plus savant de ses membres le dernier des tambours de son armée. Aussi tout ce qu'il y avait de vitalité et d'intelligence dans le royaume ou bien se cachait, ou bien était réduit à chercher à l'étranger un asile, comme Alfieri, ou des moyens d'existence, comme Lagrange et Berthollet.

Mêmes entraves sur l'agriculture et sur l'industrie. La culture du riz était défendue en Savoie sous peine de la corde, car on craignait en Piémont la concurrence des rizières savoisiennes. On avait délibéré de faire arracher tous les mûriers de la province, pour que seuls les Piémontais élevassent des vers à soie. Cette extrême défiance allait jusqu'à l'odieux. Un jour, on refusa la proposition de quelques ingénieurs français, qui voulaient, en endiguant l'Isère et l'Arve, rendre à l'agriculture plusieurs milliers d'arpents de terres incultes. Par contre, on tolérait, on protégeait même des établissements ruineux, sans utilité, tels

que les salines de Tarentaise, pour l'entretien desquelles on détruisait tous les bois du pays. L'essor de l'industrie était arrêté par les douanes intérieures. La Savoie payait au Piémont des droits d'entrée pour les objets manufacturés, surtout pour les étoffes et les soieries, et se voyait réduite à écouler en France, à vil prix, les matières premières, qu'on lui interdisait de manipuler. Comme le dira plus tard le député Martin à l'Assemblée de Charnbéry, « les Piémontais ont toujours considéré la Savoie comme une proie destinée à assouvir leur insatiable cupidité. »

Les Savoisiens étaient donc fort mécontents quand arrivèrent les Français. Toutes les classes de la société avaient à se plaindre de la domination piémontaise. Les nobles, bien qu'attachés de cœur à la dynastie, se voyaient systématiquement exclus des honneurs et des dignités; sauf quelques familles qui avaient transporté leur domicile au delà des Alpes, et cherchaient à Turin les faveurs qu'on leur refusait à Chambéry, ils ne quittaient plus leurs terres et y végétaient dans leurs regrets et leurs défiances. Les bourgeois, impatients de jouir des bienfaits de la Révolution, l'appelaient de leurs vœux et ne cachaient plus leurs sentiments anti-piémontais. Le peuple enfin, les montagnards surtout, qui, chaque hiver,

émigraient en France, n'oubliaient pas leur patrie d'adoption, quand ils revenaient au pays avec un modeste pécule. Sur 400 000 Savoisiens, près de 20 000 émigraient chaque année. Dans leur reconnaissance, ils répandaient autour d'eux l'amour de la contrée qui les avait accueillis. Ils en parlaient déjà la langue, ils en portaient le costume, ils en pratiquaient les usages; aussi, avant qu'on eût signalé un seul soldat français, la révolution était-elle déjà faite dans les esprits.

Elle l'était surtout dans les villes, et spécialement à Chambéry. Victor-Amédée III avait en effet cherché à déposséder cette ville de son rang de capitale. Il avait fondé, ou du moins agrandi, Carouge, aux portes de Genève, avec l'espoir de ruiner la prépondérance de Chambéry. Or les habitants de Chambéry ne lui avaient point pardonné cette tentative. Ce qui acheva de les mécontenter fut le séjour au milieu d'eux de nombreux émigrés français. Insolents et arrogants dans un pays où ils n'auraient dû se montrer qu^avec des intentions pacifiques, ces émigrés ne paraissaient jamais en public que l'épée au côté et le pistolet à la ceinture. D'abord on se moqua d'eux ; bientôt on se lassa de leur outrecuidance; on finit par les détester. Le roi lui-même les supportait parce qu'il croyait devoir le faire,

mais il se défiait de leurs exagérations. Voici à ce propos la curieuse lettre qu'il écrivait à un de ses ministres, d'Hauteville : « Mon cher, je vous remets ici les deux lettres de mes gendres que M. de Senan m'a remises et que j'ai lues après l'avoir congédié; mais il ne m'a pas remis le plan dont d'Artois me parle. Vous verrez que celle de d'Artois est écrite avec beaucoup de finesse et d'effervescence; mais en rabattant les gasconnades de la nation, au fond nous pensons de même. Quoiqu'il souhaite une prompte réponse, je ne suis pas si pressé, et, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir, il faudra peser une réponse qui ne nous lie ni avec eux ni avec les autres. Mais, si je dois vous dire ce que j'ai dans le cœur relativement.... à cette première ligue de noblesse française dont d'Artois est fou, pourvu qu'elle soit éloignée et séparée de nos gens, qui en seraient détraqués et dérangés, ils peuvent faire ce qu'ils veulent. »

Les émigrés ne se contentèrent pas de braver l'opinion publique en Savoie, ils la provoquèrent. Comme l'écrivait avec plus de verve que d'élégance le médecin Doppet, « Chambéry semblait être devenue la maison d'arrêt de la valetaille de Paris. Soutenue par le gouvernement sarde, cette société ne fut bientôt plus qu'une troupe insolente et tumul-

tueuse. Chacun blasphémait contre la perte de ses privilèges, et laissait échapper à chaque instant l'injustice ou la férocité de ses regrets.» Un jour, en mars 1792, ils arrachent à un voyageur de commerce sa cocarde tricolore : aussitôt chevaux et chiens, à Chambéry, paraissent tout enrubannés de blanc. Cette innocente vengeance exaspéra les émigrés. Leur insolence dépassa bientôt toute mesure. Un autre jour, à propos d'un charivari occasionné par le mariage en troisièmes noces d'un Français âgé de soixante-dix ans avec une jeune veuve, il y eut des menaces et des coups échangés. Le lendemain de cette scène demiburlesque, demi-tragique, trois émigrés sont bousculés par la foule, qui essaye d'arracher leurs cocardes; mais ils s'enfuient dans un corps de garde, et les soldats, qui avaient reçu l'ordre de leur prêter main forte, envahissent, baïonnette en avant, le café où s'étaient retirés les agresseurs, et arrêtent tous ceux qu'ils rencontrent, pendant que de fortes patrouilles de cavalerie balayent brutalement les rues. Quelques jours [plus tard, ahusé par de faux rapports, le roi punissait Chambéry de ces troubles, en ordonnant la construction sur la place du marché d'un corps de garde fortifié, que le peuple affubla du sobriquet de Bastille, et que les émigrés désignèrent en

riant par le nom de casino des bourgeois.

Ces rigueurs maladroites jetèrent une profonde désaffection dans tous les rangs de la société. Bientôt paraissait à Chambéry un violent pamphlet intitulé : Le premier cri de la Savoie vers la liberté. C etai% un appel direct aux armes et à l'insurrection. Joseph de Maistre, qui surveillait avec inquiétude les progrès de l'idée révolutionnaire, avoue que ce pamphlet fit du mal à la cause royale, a La brochure dont vous me parlez, écrivait-il au marquis Henri de Beauregard, est une œuvre bien détestable. On nous y propose doucettement de voir ce qui nous conviendrait le mieux, de nous donner à la Suisse ou à la France, ou de nous révolter pour notre propre compte. Sous une apparente modération, la pièce est fort incendiaire ; mais les amateurs de Chambéry trouvent cela d'assez bon ton, et l'un d'eux me disait hier qu'il ne doutait pas que, si le roi et le prince de Piémont lisaient cette brochure, ils ne l'approuvassent beaucoup, et cela sérieusement. Je vous dis qu'ils sont fous. Au reste ce pamphlet, qui contient mille choses dures contre les Piémontais, a fait le plus mauvais effet à Turin Il n'y a rien de si difficile que de se procurer cette brochure pour une demi-heure. Le gouvernement en recherche tous les exemplaires avec anxiété ; ceux qui Gaffarel. — LIX. 9

en ont n'osent pas les montrer. Ainsi ne soyez pas surpris que je ne vous Taie pas fait connaître. Cette belle pièce a, je crois, vingt-neuf ou trente pages d'impression; on me Ta fait lire très rapidement. Depuis, j'ai voulu l'obtenir pour une heure; la chose n'a pas été possible. C'est, au reste, un tas de calomnies très faciles à réfuter, même brillamment, si le gouvernement voulait s'y prêter. »

Les Savoisiens ne se contentèrent pas de ces attaques anonymes. La petite ville de Thonon se révolta au grand jour, voulant s'unir, disait-elle, ou à la République genevoise, ou plutôt à la République française. Cette insurrection fut même précédée de scènes drolatiques. Le futur général Dessaix était alors médecin militaire en garnison à Thonon. Il fit passer toute la troupe pour galeuse et la saigna à outrance. Aussitôt les patriotes se répandent dans la ville et s'emparent des portes, dont ils chassent sans peine les soldats pâles et exsangues. Ce trait est plutôt bouffon que méchant; mais n'indique-t-il pas le profond désarroi de l'autorité? Aussi bien l'autorité s'abandonnait elle-même. L'intendant de Carouge, ayant affaire avec un avocat, prenait la poste pour se sauver. Le gouverneur de Chambéry se querellait avec le conseil de la ville et capitulait. On voyait les fonctionnaires

s'affubler publiquement de cocardes tricolores. Le gouvernement affectait de ne rien voir, et sa longanimité encourageait les factieux. « Quand on tremble, ce n'est pas le moyen de faire trembler, écrivait à ce propos le marquis H. de Beauregard; la clémence est praticable pour un gouvernement fort, la sévérité nécessaire à un gouvernement faible ou ébranlé. »

Le Sénat de Chambéry crut pourtant devoir sévir. Il condamna à mort un Savoisien soupçonné d'être l'auteur de la fameuse brochure Le premier cri de la Savoie vers la liberté, et quelques-uns des insurgés de Thonon; mais les uns et les autres, prévenus à temps, se dérobèrent par la fuite au supplice et cherchèrent un refuge à Paris. Ils y trouvèrent un certain nombre de Savoisiens, qui s'y étaient déjà fixés, et entre autres le docteur, bientôt général, Doppet. Dans ses Mémoires, qui brillent plutôt par la naïveté des détails que par les recherches du style, Doppet raconte comment, dégoûté du régime piémontais et désireux de faire jouir sa patrie des réformes françaises, il rédigea deux écrits, le premier intitulé Etat moral, physique et politique de la maison de Savoie, le second Messager d'outre- Rhin. Aucun éditeur savoisien n'osa prendre sur lui de 1-es imprimer, et, comme il redoutait une dénonciation et les vengeances de la police,

il s'enfuit à Grenoble et y publia un troisième pamphlet, plus violent que les précédents, Adresse au prince de Piémont, qui fixa sur lui l'attention. Il se rendit alors à Paris, et, de concert avec les proscrits de Thonon et quelques autres réfugiés, fonda le club de propagande des Alpes. Les membres de la nouvelle réunion se contentèrent d'abord d'entretenir des correspondances avec les partisans des réformes; mais bientôt, donnant à entendre qu'ils rompaient avec la dynastie et voulaient rendre à la Savoie son antique indépendance, ils prirent le nom de club des Allobroges, afin de rappeler l'époque de la résistance à Rome. Bientôt même, passant de la théorie à l'action, les Allobroges demandèrent à la Convention l'autorisation de fonder une légion spéciale destinée à combattre dans l'armée des Alpes à côté des troupes de ligne. La légion des Allobroges se formaà Grenoble. Elle compta deux mille cent cinquante-neuf hommes. Telle était l'ardeur de ces volontaires de la liberté, qu'ils furent bientôt en état d'entrer en campagne. Le 13 août 1792 avait été décrétée la formation de la légion ; le 23 septembre, quelques compagnies allobroges envahissaient la Savoie avec Montesquiou. Bonaparte parle quelque part de l'excellente troupe légère des Allobroges, et, si l'on en croit des traditions de

bivouac, l'impression de terreur qu'ils répandirent dans l'armée autrichienne fut telle que les chevaux de l'ennemi mordaient et hennissaient quand on parlait en leur présence des dragons allobroges.

La Savoie était donc une petite France qui ne demandait qu'à être conquise par sa grande sœur. L'étranger, ce n'était pas le Français,, mais le Piémontais, qui redoublait de rigueur administrative, qui jetait en prison les suspects, qui opprimait et exploitait le pays. Tous les cœurs battaient au nom de la France. C'est ce qui explique la facilité de la conquête. Montesquiou n'eut qu'à se présenter : sur aucun point il ne rencontra de résistance.

On a prétendu que Victor-Amédée n'avait essayé que pour la forme un simulacre de défense. Il aurait voulu, prétendit-on, rogner la bordure, — telle fut du moins l'expression qu'on lui attribua, — et sacrifier la Savoie et Nice au salut de ses autres Etats. Il se peut que, dans son for ■ intérieur, le vieux roi ait été disposé à la résignation ; pourtant nous avons peine à croire à tant de prudence, et nous nous imaginons plus volontiers que ces deux provinces furent conquises non point

parce qu'on ne voulait pas les défendre, mais parce qu'elles furent mal défendues. Le général piémontais Lazari occupait de magnifiques positions, et il ne négligeait rien, pas même d'officieux mensonges , pour s'y maintenir. « Pour rassurer les troupes, écrivait à sa femme le marquis de Beauregard, on répand la nouvelle de grands succès remportés par les Impériaux. Je flaire là encore quelque mensonge; c'est un si vieil usage que de ne pas dire toutes sortes de vérités à ce pauvre peuple, instrument inconscient de si grandes et de si détestables choses. Comme saint Thomas, je croirai aux désastres des Français alors que j'aurai mis non pas le doigt, mais la main, mais les deux mains dans les plaies qu'à défaut de nos rapières les rapières impériales leur auraient faites... Quoi que j'aie vu et pu dire, rien n'a ébranlé le sot aplomb de nos grands hommes de guerre. L'Assemblée nationale, après avoir bu, décrétera l'invasion de la Savoie, et nous prendra comme grillons. »

La prophétie du marquis de Beauregard n'allait que trop vite se réaliser. Lazari, persuadé que les Français déboucheraient par la vallée de l'Isère, avait mis en état de défense la forteresse de Montmélian et s'était établi sur la chaîne des Bauges. De plus, il faisait

construire en toute hâte trois redoutes aux abîmes de Myans. Montesquiou ne lui laissa pas le temps de les armer. Le 2:2 septembre 1792, 1200 soldats, commandés par le maréchal de camp Larroque et guidés par des paysans, chassent les Piémontais des abîmes de Myans. Ceux-ci, déconcertés par cette subite irruption dans leurs lignes, n'essayent même pas d'attendre, à Montmélian ou sur les Bauges, le gros de l'armée. Saisi par un esprit de vertige qu'on accusa de trahison, mais qui d'ordinaire s'empare de tous les défenseurs d'une cause condamnée, Lazari laisse ouverte la route de Chambéry , abandonne Montmélian sans le défendre et se replie sur les Alpes Grées. Si une crue subite de l'Isère n'eût arrêté Montesquiou en rompant tous les ponts, Lazari tombait entre nos mains avec tout son corps d'armée. Au moins nous laissa-t-il tous ses bagages et quelques centaines de prisonniers. Jamais fuite ne fut plus honteuse. « Qui pourrait sans frémir, écrivait Joseph de Maistre à la marquise de Costa, se rappeler ce moment, cette dissolution terrible et subite de toutes les autorités, espèce d'agonie qui précède la mort... cette force indéfinissable qui entraînait tout, même" la valeur, ce fracas sinistre de toutes les colonnes qui s'abîmaient à la fois devant le drapeau tricolore, et la fidélité sans

armes, meurtrie sous ces ruines, prenant tristement son vol vers les Alpes ? » Un témoin oculaire de la retraite, le marquis de Beauregard , la racontait avec moins d'éloquence, mais plus de vérité : « Nous avons fui devant un ennemi qui ne daignait pas nous battre et qui se contentait de nous dépouiller dès la première étape. L'humiliation et la douleur sont au comble parmi nous. Soldats et officiers marchent pêle-mêle ; la pluie tombe par torrents, les chemins ne sont plus praticables. Dans cette fuite précipitée, tous ont perdu leurs équipages. »

Cet effondrement de toute une armée paraissait inexplicable. Aussi les épigrammes et les chansons malignes ne furent épargnées ni au malencontreux général ni à son souverain. Une caricature du temps représente le roi des Marmottes fuyant, couronne en tête et sceptre à la main, à travers les neiges des Alpes, escorté de quelques marmottes tremblantes, pendant que les grenadiers français poursuivent ses soldats, fort irrévérencieusement, la baïonnette dans les reins, et que dans les vallées, autour de l'arbre de la liberté coiffé du bonnet phrygien, les femmes, enrubannées aux trois couleurs, organisent des rondes. Montesquiou pouvait l'écrire sans mensonge à Servan (25 septembre), « tout a fui depuis

les bords du lac de Genève jusqu'à ceux de l'Isère, et les députations des villes de Savoie m'arrivent successivement pour rendre hommage à la nation française et pour implorer sa protection. La fuite n'a été que trop rapide... La marche de mon armée est un triomphe : le peuple des campagnes et celui des villes accourt devant nous ; la cocarde tricolore est arborée partout; les applaudissements et les cris de joie accompagnent tous nos pas. »

A la première nouvelle de la disparition des Piémontais, les magistrats municipaux de Chambéry s'étaient rassemblés et avaient délégué quelques-uns d'entre eux pour aller en corps et en costume au-devant de l'armée française. Le 24 septembre, quand furent signalés nos soldats, ce fut comme une explosion d'enthousiasme. Plusieurs milliers de paysans et de montagnards leur faisaient cortège et chantaient avec eux la Marseillaise. On raconte qu'au fameux couplet : Liberté ! Liberté chérie ! ils tombèrent à genoux et, fondant en larmes, répétèrent le refrain sacré. Il y eut très peu d'excès de commis. A Seyssel, on fouetta pourtant quelques femmes qui avaient manifesté trop vivement leurs regrets. Dans c ertains villages, les prêtres furent houspillés et quelque peu battus; à Cluses, on abattit quelques statues, auxquelles on attachait à

tort une signification politique. Le commissaire chargé de cette mission en rendit compte à la Convention nationale, dans un langage qui serait grotesque s'il n'était sérieux, et le Moniteur enregistra gravement son rapport : « Nous avons vu précipiter successivement tous ces saints dans les coffres de la République, ayant les têtes, les bras, les jambes séparés du corps. Cette mutilation, en nous représentant l'anéantissement de la superstition, nous a en même temps offert le tableau et l'état des tyrans à l'époque où nous quitterons les armes. Indépendamment de l'argenterie, nous sommes chargés de vous faire l'hommage du sabre et du bonnet donnés par l'évêque de Rome Clément XI au ci-devant prince Eugène d'horrible mémoire... Puisse ce sabre devenir le glaive vengeur dans la patrie des Brutus et des Scévola, et servir à renverser ce trône imposteur et cruel, qui fit couler tant de flots de sang et désola si longtemps l'humanité. »

A Chambéry, où l'on avait pourtant à solder un long arriéré d'amertumes, d'impatiences et de vengeances , on fut beaucoup plus calme. On se contenta de démolir la Bastille improvisée de Victor-Amédée III. Dès le 25 septembre , les syndics et les conseillers municipaux, escortés d'une foule considérable,

portèrent le premier coup de pioche à l'édifice détesté. Dès le lendemain, la place était déblayée, et, deux jours plus tard, on y plantait l'arbre de la liberté. Montesquiou assistait à la fête avec ses soldats. Il fit défiler devant le peuplier symbolique les canons pris, à l'armée piémontaise. La musique, les cris de joie, un repas offert à nos troupes, et la combustion de quelques armoiries et portraits royaux signalèrent cette solennité populaire, qui laissa d'impérissables souvenirs dans l'esprit de .tous les Savoisiens.

Restait à assurer l'exercice de la liberté en l'organisant. Des clubs s'ouvrirent sur tous les points du territoire, et tout de suite fut agitée la brûlante question : Que deviendra la Savoie? La rendre à son ancien maître et en faire un gage de paix entre la France et le Piémont, personne n'y songeait. Deux autres partis se présentaient : annexion à la France, création d'une république indépendante. Montesquiou, dès le premier jour, avait demandé les instructions de la Convention. « Il paraît, écrivait-il, que tous les esprits sont disposés à une révolution semblable à la nôtre. J'ai déjà entendu parler de proposer à la France un quatre-vingt-quatrième département, ou au moins une république sous sa protection. Il est à désirer que je connaisse le vœu du dépar-

tement, car je crois que je serai à portée d'influer sur le parti que Ton prendra. » — « Laissez-les libres de leur choix, » lui répond Servan. Quelques jours plus tard, le 24 octobre, un député du Tarn, Alba Lassource, chargé par le Comité diplomatique de rédiger un rapport sur l'attitude de la France, concluait également à la neutralité, et, élevant le débat à la hauteur d'une déclaration générale, prononçait ces mémorables paroles, qui devraient prouver aux détracteurs de notre patrie qu'ils ont tort de nous accuser d'ambition inquiète et d'esprit de conquêtes : « Vous défendrez à vos généraux de prendre possession d'aucun territoire au nom de la nation française, qui ne veut posséder que ce qu'elle a; mais vous leur ordonnerez de proclamer, en entrant dans un pays, que la nation française le déclare affranchi du joug de ses tyrans et libre de se donner, sous la protection des armes de la République, telle organisation provisoire, telle forme de gouvernement qu'il lui plaira d'adopter. »

Il fallait cependant sortir du provisoire. Montesquiou penchait pour la création d'une république vassale. Il répondait à Doppet, qui lui demandait son avis : « La réunion n'est pas dans l'intérêt de la France, parce qu'elle ne doit pas effaroucher l'Europe par un agrandissement de territoire, auquel elle a formelle-

ment renoncé. La réunion n'est pas non plus de l'intérêt de la Savoie, car ses impositions, mises dans les proportions de la dette française, mettraient ses charges annuelles audessus de ses moyens. » Il est vrai que Montesquiou commençait à ne plus avoir beaucoup d'influence. On lui reprochait de conserver trop de relations avec l'ancienne cour et surtout avec Lafayette, qui venait de passer à l'ennemi. Une première fois déjà, il avait été destitué par la Convention ; mais, comme le décret avait été rendu au moment même où le général annonçait ses victoires à l'Assemblée, on l'avait réintégré dans ses fonctions. Néanmoins on épiait ses moindres paroles, on surveillait ses faits et gestes, on suspectait jusqu'à ses intentions. Aussi les Savoisiens, qui le savaient sous le coup d'une seconde destitution, ne le consultaient-ils que pour la forme. Ils écoutaient davantage les commissaires que la Convention venait de leur envoyer, investis de pouvoirs extraordinaires et chargés d'étudier l'opinion publique avant de prononcer sur les destinées ultérieures de la Savoie. Ces trois conventionnels, Dubois-Crancé, Lacombe Saint-Michel et Gasparin, pensaient, contrairement à Montesquiou, que l'annexion de la Savoie à la France était pour les deux pays de la plus grande utilité ; mais ils en-

tendaient que les Savoisiens se décidassent en toute liberté. Dans le rapport sur leur mission qu'ils adressèrent à la Convention, ils ne cachèrent pas leur manière de voir : « La majorité des citoyens s'est empressée de nous demander à former un quatre-vingt-quatrième département. Nous leur avons répondu que nous ne verrons dans les peuples nos voisins que des citoyens, libres d'accepter telle forme de gouvernement qu'il leur plaira; que, lorsqu'ils seront entièrement débarrassés des entraves que le despotisme opposait à leur pensée, alors, pénétrés des grands principes de la Déclaration des droits de l'homme, ils trouveraient dans la Convention nationale de France d'autant plus de protection et de fraternité qu'ils se rapprocheraient des bases éternelles de la félicité publique. »

En attendant cet heureux moment , les trois commissaires engagèrent les Savoisiens à convoquer à Chambéry une assemblée nationale des communes. Leur conseil fut suivi, et, le 14 octobre, des élections eurent lieu dans tout le pays pour envoyer un député et nommer deux suppléants à Chambéry, car il avait été décidé que chaque commune, quelle que fût son importance, serait également représentée. Les procès-verbaux de l'élection du 14 octobre sont aux archives du château de Chambéry. Nous y

lisons que la plupart des communes votèrent l'annexion du pays à la France, que plusieurs laissèrent à leurs mandataires le choix du gouvernement, que trois seulementse prononcèrent pour une république indépendante, et que deux s'abstinrent d'exprimer leur opinion.

A peine arrivés à Chambéry, les députés des communes se constituèrent en Assemblée Nationale, et, après vérification des pouvoirs, la discussion commença. Les procès-verbaux des séances ont été imprimés à Paris et à Chambéry, mais avec beaucoup d'erreurs et d'omissions. Ce serait une œuvre utile que de tenter la réimpression de ces précieux documents conformément aux originaux; car l'assemblée constituante de Chambéry ressemble singulièrement à sa sœur de Paris.. Ses séances furent moins agitées sans doute, il s'y rencontra moins d'orateurs éloquents ; mais les questions discutées eurent autant d'importance, et les décisions prises témoignèrent d'un égal désir de bien faire.

Le premier acte de l'Assemblée fut de voter la déchéance de la maison de Savoie et de remplacer le nom de Savoisiens par celui d'Allobroges. Elle adopta pour sceau provisoire deux faisceaux d'armes en sautoir, entre lesquels s'élevait un arbre de la liberté embrassé par une vigne, symbole des Allobroges s'unissant à la France. Comme les députés craignaient

l'opposition du Sénat de Chambéry et du clergé, ils imposèrent à tous les fonctionnaires un nouveau serment de fidélité à la patrie. Les magistrats furent les premiers à s'incliner devant le fait accompli. Quant au clergé, il se signala par son ardeur patriotique. Le 26 octobre, l'évêque de Chambéry vint en personne « offrir ses hommages à la nation et l'assurer de son zèle à maintenir les principes de la vraie religion. Il n'emploiera la confiance que les peuples peuvent lui accorder que pour lui inspirer la soumission aux lois, qui caractérisera toujours le vrai citoyen. » Le 15 novembre, l'archevêque de Tarentaise envoyait une note semblable. Le clergé n'avait pourtant pas à se féliciter de la Révolution ; car on lui enlevait tous ses privilèges, on le dépouillait même de ses biens ; mais il régnait alors dans toutes les classes de la société une véritable fièvre de dévouement et de sacrifices. Chambéry eut sa nuit du 4 août, dans laquelle les nobles renoncèrent à leurs titres de noblesse et à leurs privilèges féodaux, les villes à leurs propriétés, les corporations à leurs monopoles. Décorations, armoiries, livrées, tout signe d'inégalité fut, aboli. Les bancs patrimoniaux et seigneuriaux dans les églises, les fourches patibulaires et les piloris furent condamnés à disparaître, comme des débris honteux de l'an-

cien régime. Les députés savoisiens prirent même l'avance sur les législateurs de Paris, car ils abolirent la puissance paternelle, pour les hommes à vingt-cinq ans, pour les femmes à vingt et un ans. « Il est temps, disaient-ils, de restreindre dans l'enceinte domestique une puissance que des mœurs faites pour un peuple barbare et conquérant avaient portée au delà de ses vraies limites. »

La grande question des destinées futures du pays n'était pas encore tranchée, lorsque, le 11 novembre, les Savoisiens résidant à Paris firent parvenir à leurs compatriotes une adresse pour les engager à voter leur annexion à la France. « Nous ne vous dirons pas, écrivaientils, qu'en cessant d'être Savoisiens vous partagerez avec la France la reconnaissance des nations et la gloire d'avoir porté le coup de mort à tous les despotes de la terre; nous ne vous dirons pas que, par cette réunion, vous aurez l'honneur d'avoir fait le premier pas vers la république universelle. Nous craignons notre enthousiasme, etc. » La lecture de cette adresse fut en effet couverte d'applaudissements, et à l'unanimité les députés votèrent dans le sens indiqué. Quatre d'entre eux, Doppet, Dessaix, Favra et Villars, furent envoyés à Paris, pour y porter le vote d'annexion. Introduits à la Convention, ils eurent les hon- Gaffrrel. — LIX. 10

rieurs de la séance, et, quelques jours plus tard, le 27 novembre, Grégoire, chargé du rapport, présentait un projet de loi d'après lequel la Savoie, réunie à la France, formait un quatrevingt-quatrième département, sous le nom de département du Mont-Blanc. Ce projet fut aussitôt converti en loi et expédié à Chanibéry .

La nouvelle du vote favorable émis par la Convention fut connue dans la nuit du 3 décembre. Aussitôt les députés s'assemblent en séance extraordinaire, et prêtent serment de fidélité à la France. Les cloches de la ville sonnent à toute volée ; les montagnards arrivent et courent au château en poussant des cris de joie. A ce moment, on apprend que quatre compagnies de l'ancien régiment de Savoie viennent de déserter, avec armes et drapeaux, et sont à Montmélian. L'enthousiasme atteint alors son. paroxysme, et on improvise une fête civique. Le ci-devant capucin Arnaud demande à célébrer la messe d'actions de grâces et sollicite l'honneur d'être le premier à prêter serment à la Constitution. Comme il se trouve toujours, aux heures de crises, des esprits naïfs dont on discute naïvement les propositions, un député demande que cette messe soit célébrée « comme il convient à des hommes libres, au pied de l'arbre de la liberté, où la voûte éthérée sera la seule barrière entre l'Être su-

prème et le citoyen ; » mais un de ses collègues lui fait observer qu'il vaut mieux offrir le saint sacrifice à la cathédrale, « car c'est dans ce sanctuaire que l'Être suprême a recueilli le vœu d'incorporation à la République française solennellement émis par tous les députés allobroges. » Un autre député demande qu'on y chante le Magnificat, à cause du verset Deposuit potentes de sede; un autre, que l'on tire quatre-vingt-quatre coups de canon, un par département, et, comme quelques personnes font remarquer que c'est une dépense inutile : « Nous la payerons, » s'écrient plusieurs centaines de voix. Enfin le président lève la séance, et, ajoute le procès- verbal, « à peine a-t-il achevé, que tous les ci-devant Allobroges et les Français d'un seul mouvement veulent se confondre, se serrent avec transport dans leurs bras et se disputent par leur empressement le plaisir d'embrasser les premiers de nouveaux frères. » La Savoie était donc redevenue terre française, et, pour assurer ce magnifique résultat, pas une goutte de sang n'avait été versée, pas une protestation ne s'éleva. t

in

Pendant que Montesquiou conquérait ainsi la Savoie presque sans tirer un coup de fusil.

le comté de Nice tombait entre nos mains avec la même facilité. A Nice, pas plus qu'à Chambéry, on n'aimait Victor-Amédée III. Nice pourtant avait été agrandie et embellie par ce prince ; mais le voisinage de la liberté a toujours été contagieux, et d'ailleurs la reconnaissance n'a jamais été une vertu populaire. En 1775, la vieille constitution de la ville avait été modifiée dans un sens aristocratique ; la noblesse avait sacrifié à ses intérêts de caste l'indépendance communale et avait consenti, par crainte de la bourgeoisie, au partage de l'autorité avec les agents du roi. Ces modifications avaient été subies plutôt qu'acceptées, mais elles mécontentèrent la population. Aussi les Niçois attendaient-ils avec impatience l'arrivée des Français, d'autant plus qu'ils commençaient à se lasser de la présence dans leurs murs et de l'outrecuidance de sept évêques, de plus de trois cents prêtres, d'un grand nombre de moines et d'émigrés, que le duc de Colbert avait organisés en bataillon.

Deux généraux avaient été chargés par Montesquiou de conduire les opérations militaires : Anselme devait attaquer par terre, et Truguet par mer. Anselme n'était pas un général improvisé. Entré au service en 1752, il avait honorablement gagné tous ses grades. Quant à Truguet, entré dans la marine à l'âge

de quinze ans , il avait fait la campagne d'Amérique, et, de 1784 à 1789, parcouru les mers orientales et rédigé pour le Sultan un Traité pratique des manœuvres qui fut longtemps en usage dans le Levant. Tous deux professaient les opinions politiques les plus avancées, car l'exagération des sentiments révolutionnaires passait alors pour de la vertu. Anselme n'avait sous ses ordres que quelques milliers de soldats, que lui avait prêtés Montesquiou; mais de nombreux volontaires, presque tous de Marseille ou de Toulon , lui avaient été adjoints, et réchauffaient du feu de leur enthousiasme les troupes régulières, qui envisageaient plus froidement les difficultés de la situation. En face, un pays difficile, 8000 soldats exercés, dont quatre régiments de mercenaires suisses, 10 à 12 000 miliciens, 214 canons en batterie à Nice, à Montalban, le long du Var et sur la côte, enfin un général, Saint-André, qui passait pour bon tacticien. Certes, de plus habiles ou de plus prudents auraient reculé : Anselme donna pourtant l'ordre d'attaquer et marcha droit sur Nice, pendant que la flotte de Truguet longeait la côte .

Anselme avait eu le soin de diviser ses hommes en petites troupes et de les disperser sur tout le pays, en leur ordonnant de commander des logements pour les 40 000 hom-

mes qui suivaient. Il refoula sans peine, les avant-postes piémontais et arriva bientôt devant Nice. Le général Saint-André avait déjà évacué cette ville. Truguet, arrivé dès le 28 septembre en racle de Nice, avait réclamé avec tant de hauteur le consul de France, que les Piémontais voulaient garder pour otage, et avait poussé si vivement les préparatifs du bombardement, que Saint-André, épouvanté par ces démonstrations hostiles, n'essaya pas de résister et se replia avec ses troupes sur Saorgio et Sospello, dans la direction de Coni. Indignés de cette fuite honteuse, les émigrés de Colbert faisaient mine de se porter sur le Var, afin de sauver l'honneur des armes ; mais les Niçois s'insurgèrent sur leurs derrières et députèrent deux d'entre eux à Anselme, Jacobi et Ferrandi, pour le supplier d'arriver au plus vite. Les émigrés, comprenant l'impossibilité de la résistance, avaient déjà rejoint Saint- André, en sorte que l'heureux Anselme n'eut plus qu'à prendre possession de la capitale du comté.

Aussi bien il eut le même bonheur dans toute la campagne. Un de ses lieutenants, Brunet, ayant menacé d'une escalade immédiate le commandant de la citadelle de Montalban, cet officier rendit à la première sommation une place formidable, qui avait coûté bien du sang en 1744. Excité parce facile suc-

ces, Anselme court à Villefranche avec une escorte de quatorze dragons, et le commandant, affolé de terreur, se rend à lui avec trois cents soldats, dix-neuf officiers, cent canons ou obusiers, cinq mille six cents fusils, un million de cartouches, des effets militaires, des subsistances abondantes, une frégate et une corvette tout armées. Il ne restait plus qu'à rejeter l'ennemi en Piémont ; mais le mauvais temps était survenu, l'hiver approchait. D'ailleurs il devenait nécessaire d'organiser la conquête, et on avait besoin de renforts. Anselme arrêta donc l'élan de ses soldats, qu'il installa dans leurs quartiers d'hiver , et se contenta d'enjoindre à Truguet d'assurer le succès définitif de la campagne par la prise d'Oneglia.

Cette petite place, la seule qui restait à Victor-Amédée sur la côte et qui assurait ses communications avec la Sardaigne, était un nid de pirates. Il importait de la réduire pour isoler le roi de Piémont et pour en finir avec la piraterie. Truguet somma donc Oneglia. Les habitants laissèrent approcher le canot parlementaire jusqu'à portée de fusil et l'assaillirent par une décharge meurtrière. Aussitôt Truguet embosse ses vaisseaux devant la cité perfide et la couvre de feux. Quand se présentèrent les troupes de débarquement, elles

ne rencontrèrent aucune résistance : tous les habitants s'étaient enfuis. Usant du terrible droit de représailles, Truguet laissa piller et incendier leurs maisons. Quelques moines avaient cru pouvoir braver la colère de nos troupes; on affecta de les prendre pour les instigateurs de la révolte, et ils furent fusillés. La prise d'Oneglia fut la seule action sérieuse de la campagne.

Le comté de Nice était donc occupé. Bien qu'une crue soudaine du Var eût coupé les communications d'Anselme avec la France, ce général, appuyé par la flotte de Truguet et soutenu par la population, pouvait se maintenir dans sa conquête et braver l'armée piémontaise, réfugiée sur la crête des Alpes maritimes. Quelques semaines plus tard, sur le vœu unanime de la population, et après un rapport de Grégoire, la Convention décrétait que le comté de Nice était annexé à la République et formait un quatre-vingt-cinquième département, celui des Alpes-Maritimes.

Quel heureux moment dans notre histoire ! Un peuple se donnait à un peuple sans protestations et de tout cœur. Pourquoi la France ne s'est-elle pas toujours contentée de cette pure gloire ? Et comme les conquêtes pacifiques valent mieux que les conquêtes brutales et glorieuses, mais éphémères !

GHÂPITRE V

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