‹ La défense républicaineChapitre 12 sur 20 · AU BANQUET OFFERT PAR LA MUNICIPALITÉ · texte numérisé non relu

AU BANQUET OFFERT PAR LA MUNICIPALITÉ

Messieurs,

Au cours des dernières vacances parlepaentaires, je n'ai voulu saisir aucune des occasions qui m'étaient offertes de défendre les actes du cabinet. Nous avions reçu le mandat le plus

large et le plus précis a la fois. Le temps n'était pas de parler, mais d'agir : nous avions agi; de prendre des responsabilité» : nous les avions prises, et c'est de la Chambre seulement que nous devions attendre l'approbation de notre conduite.

On m'a reproché le silence que j'avais gardé. On ne me reprochera, pas de parler aujourd'hui, car c'était là un djcvoir si impérieux que,, de toutes parts, on a voulu m'en faciliter l'accomplissement en me traçant le langage que je devais tenir.

Il nL'a paru nécessaire d'envisager l'avenir sans aucune préoccupation que le bien de la République, de déterminer ce que doit être sa politique jusqu'à la prochaine consultation du suffrage universel, de dire ce que nous croyons utile et ce que nous jugeons nécessaire.

Ce sont là des questions dont &uivant la coutume des pays libres, l'opinion a le droit d'être saisie avant même que le Parlement ait à les trancher.

La tâche que nous avons remplie était lourde ; l'appui constant d'une majorité qui a su déjouer tous les pièges les plus habilement tendus, les manifestations par lesquelles le pays nous a soutenus et encouragés l'ont rendue plus facile. \Applaudissements.) Et s'il nous fallait la preuve que nous avons bien compris notre devoir et que nous l'avons accompli en hommes de bonne

volonté, ce ne sont pas seulement les adhésions répétées des corps élus que nous pourrions attester, c'est encore cet événement unique qui a clôturé le siècle par la plus éclatante consécration qu'aucun régime ait reçu, en groupant autour du Président de la République et du Gouvernement les représentants de vingt-deux mille communes unies dans la même acclamation. [Nouveaux applaudissements.)

Ce jour-là, nos efforts ont trouvé une récompense que nous n'aurions pas été assez orgueilleux pour rêver. Le pays nous jugeait, lui, sur la politique que nous avions suivie, et non pas sur celle qu'on avait affecté de nous prêter, avec l'esprit d'indulgente justice qui diffère si notablement de Tesprit d'opposition; et il nous montrait combien il avait été peu touché des sophismes, des habiletés et des accusations tendancieuses qui, cependant, ont fait illusion à trop d'hommes de bonne foi. (Très bien! très bien !)

Et comment s'expliquer autrement qu'une œuvre qui a pu déterminer un pareil mouvement n'ait pas été l'œuvre de tous les républicains, et que certains d'entre eux s'en soient exclus, quand nous n'avions voulu en exclure personne?

Il est permis de se demander aujourd'hui, raisonnant sur des faits et non plus sur des conjectures, quel est l'acte accompli, quelle est la

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mesure prise qui ne nous aient pas élé commandés par la politique traditionnelle de notre parti. [Approbation unanime ^)

Est-ce parce que nous avions accepté sans réserve une situation dont nul n'était moins responsable que nous aurions mérité d'être moins soutenus?

Est-ce pour avoir jugé qu'à de certains moments une sécurité affectée est une des formes de la défection, ou pour avoir enfin relevé des défis demeurés jusque-là sans réponse, ou pour avoir livré à la justice, à la plus haute des justices, des coupables dont nous avions l'aveu? Est-ce pour avoir, dans la mesure où nous le pouvions, maintenu les droits» de la société civile, ou pour avoir cherché notre force du côté de ceux qui, ayant toujours servi la République, avaient pour la défendre plus de titres sans doute que ceux qui l'avaient combattue? (/Ijo/^/ae^dissements répétés.)

Aurions-nous eu le tort, celui qu'on pardonne le moins, de n'avoir pas réussi?

Nous n'éprouverons aucun embarras à comparer, quand il sera nécessaire, l'état actuel des choses à celui qui nous avait élé légué.

Après vingt-cinq ans d'exercice du pouvoir, les républicains éprouvaient un sentiment nouveau : l'anxiété du lendemain. Un scepticisme apparent et vainement railleur dissimulait mal la certitude d'une agitation croissante. Tout était

troublé. Le nationalisme, en attendant qu'il remportât de plus nobles victoires, livrait à la police de quotidiennes batailles. Il avait ses journées : Reuilly, la gare Saint-Lazare, la place des Pyramides et celle de la Concorde, et Todieux guet-apens d'Auteuil. Le coup de force de la veille avait échoué; mieux conduite, l'entreprise prochaine saurait réussir. Deux ministères étaient tombés à quelques mois de distance ; des perspectives plus menaçantes que la durée indéfinie d'une crise ministérielle apparaissaient déjà aux uns comme une menace, aux autres comme une espérance.

Il fallait compter non pas seulement avec une organisation puissante des éternels ennemis de la République, mais avec des divisions nouvelles, ardentes et jusqu'alors inconnues. ( Applaudissemeîits . )

J'ai cru qu'il y a des heures où l'on doit, avant d'être l'homme d'un parti, — et sans qu'il soit besoin de rechercher si ses fautes sont nos fautes, — être républicain. [Nouveaux applaudissements.) J'ai cru, et l'événement a montré que j'avais vu juste, qu'en face du péril commun il se trouvait dans chaque fraction de l'opinion républicaine des hommes capables de placer l'intérêt supérieur des institutions bien audessus de leurs vues individuelles, ou des controverses systématiques, et qu'un pacte d'union pouvait et devait être formé en vue d'une action

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précise et définie. {Très bien! Irh bien!) C'était, paraît-il, une innovation trop hardie pour ne pas surprendre une certaine critique, que de réaliser une concentration sincère et vraie, non point, comme on l'avait tenté parfois, en concédant à chacun des membres d'un cabinet un peu de ce qui le séparait de tous les autres, mais en excluant tout ce qui pouvait diviser et en retenant tout ce qui. pouvait unir. Aujourd'hui que le ciel s'est éclairci, il est aisé de dire qu'on eût pu mieux faire en employant une autre méthode.. • Ce sont là de ces raisonnements auxquels un personnage de Rabelais excellait, après la tempête. {Sourires et bravos,)

On nous a donc fait des procès de tendance.

J'ai, répondu chaque fois que mieux vaudrait signaler les actes par lesquels nous nous serions écartés de la doctrine commune du parti.

J'attends encore qu'on les indique, et si, à de certaines époques, l'orthodoxie économique a été méconnue dans la pratique, il serait aisé de montrer que ce n'est pas depuis le 22 juin 1899.

On a dit et l'on répète que nous conduisons le pays aux abîmes, alors qu'il y aurait seulement beaucoup d'exagération à dire que nous l'en avons retiré.

Je voudrais — mais y réussirai-je? — rassurer ceux qui s'émeuvent des dangers que nous ferions courir à l'ordre social et des pièges tendus à ma faiblesse. La transformation par

l'intervention de FEtat de la propriété individuelle en propriété collective ne fait pas partie de notre programme. Je crois que l'individualisme est une force naturelle qui cherchera non point à s'absorber dans l'association, mais à se fortifier par elle. Ce n'est pas à dire qu'une politique d'union républicaine exclue les réformes sociales : elle les implique. [Applaudissements.)

Je n'ai pas attendu de présider le ministère actuel pour dire qu'il fallait mettre de l'humanité dans la politique et plus d'harmonie dans les rapports du capital et du travail; qu'il faut se garder de juger certaines revendications avec l'impatience d'un égoïsme dont on trouble la quiétude; qu'il faut, pour les juger avec équité, tenir compte des maux que nous n'éprouvons pas.

N'ai-je pas déclaré, dès 1883, que le travail demanderait dans l'avenir sa rémunération de moins en moins au salariat et de plus en plus à l'attribution de ses bénéfices?

Et, plus tard, n'ai-je pas salué son accession à la propriété commerciale et individuelle comme le plus désirable et le plus nécessaire des progrès? [Applaudissements,)

N'est-ce donc pas là un idéal qui puisse être mis en commun? Et, quant à la méthode par laquelle il faut le poursuivre, n'avons-nous pas défini l'association « un contrat »? et le carac-

tère essentiel de toute convention n'es.t-il pas de se former seulement par le libre consentement des parties?

En voici bien assez pour répondre aux déclamations par lesquelles on a vainement cherché à faire illusion au pays et qui montre qu'il est plus aisé d'oublier ses fautes que de pardonner à ceux qui les ont réparées. (Sotirires.)

Nous n'avons pas besoin, devant le pays, d'invoquer d'autres témoignages que celui de . l'œuvre que nous avons accomplie. ( Vifs applaudissements,)

Messieurs, c'en est fait aujourd'hui de l'agitation systématiquement entretenue. Les meetings oti se préparaient les désordres du lendemain se sont tus. La rue est redevenue l'avenue animée et paisible que la clameur des cortèges a cessé de remplir, et ce sont les maires de France qui ont envahi l'Elysée. [Applatidissements répétés. Cris : Vive la République!)

Aux desseins violents, nous avons opposé la force de la loi, et, pour en faire fléchir les rigueurs, nous pouvons attendre dans le calme les marques d'un repentir sincère. [Nouveaux applaudissements . )

Nous avons rappelé au respect des institutions ceux qu'un état passager d'anarchie morale avait encouragés à s'en départir. Convaincus que la dignité morale de l'armée s'accommode mal d'une politique qui vise non point à la servir,

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mais h s'en servir, nous nous sommes attachés à la rendre tout entière à sa mission nationale, à ne point permettre qu'elle connût des divisions qui ne peuvent que TafTaiblir. En restituant au pouvoir central des prérogatives nécessaires, nous avons rétabli l'autorité là où se trouve* la responsabilité. {Applaudissements.)

Comme en 1867, en 1878 et en 1889, une période d'activité exceptionnelle a été marquée par des grèves nombreuses. Nous avons pu donner, par l'arbitrage, à la plus grave d'entre elles, une solution qui a presque désarmé la critique. Durant les autres, nous nous sommes efforcés sans rigueur exagérée^ sans faiblesse, de maintenir tous les droits, et nous n'encourrons pas sans doute le reproche d'avoir eu trop de longanimité, de la part des hommes d'ordre qui ont volé avec les socialistes révolutionnaires contre un Gouvernement coupable de couvrir un préfet qui, hélas! incapable de prévoir de douloureuses catastrophes, avait cependant rempli son devoir en maintenant Tordre dans la rue. [Rires et applaudissements,)

Appelés à voir se dérouler le dernier acte d'un drame poignant qui avait profondément ému et divisé le pays — encore bien qu'on eût affirmé « qu'il n'existait pas même d'Affaire » — nous • avons fait en sorte que le dénouement n'en fût confié qu'à la plus complète indépendance du juge, et comme nous n'avons pas imaginé qu'il

pût y avoir des' raisons d'Etat supérieures aux formes de Injustice, ses arrêts sont demeurés respectés. L'humanité a trouvé satisfaction dans une mesure de clémence qu'a ratifiée la générosité de cœur, enfin réveillée, de notre grand pays. [Mouvement d approbation.^

Nous n'avons donc eu aucune peine à nous rallier à l'ordre du jour du 22 mai dernier, invitant le Gouvernement à s'opposer à toute reprise d'uiie agitation désormais san§ raison d'être, et nous avons demandé au Sénat, comme nous demanderons à la Chambre, de voter une loi d'effacement, essentielle pour assurer l'apaisement définitif. [Trèsbielfi! très bien!) .

Frappés de voir la diffamation érigée en système, et l'impunité devenue certaine développer et consacrer une méthode qui tend, en avilissant les personnes, à discréditer les institutions, nous avons — ce que des gouvernements qui se sont crus plus modérés, et qui n'étaient que plus faibles, n'avaient point osé entreprendre — obtenu déjà de l'une des deux Chambres une loi qui, sans effleurer même la liberté de Técrivain, conSiicre seulement sa responsabilité.

Et pendant qu'à l'intérieur s'accomplissaientces événements,, notre situation se fortifiait au dehors, où, soutenue, quand il a été nécessaire, par la valeur de notre armée, notre politique a retrouvé son autorité et ses succès parce qu'elle s'e3t montrée résolue à ne rien abdiquer de ses

droits, et convaincue que' des fanfaronnades agressives n'ont rien à voir avec le patriotisme véritable. [Applaudissements.)

Ainsi nous avons tout d'abord atteint ce terme, qui paraissait si éloigné, de l'ouverture de l'Exposition, et nous avons jugé alors qu'après de si violentes secousses il convenait de laisser le pays vivre de sa propre vie, prendre le temps de juger et le passé et le présent, et goûter les bienfaits d'une trêve nécessaire.

Certes, Messieurs, cette période de paix n'aura pas été inutile; elle n'a pas été seulement remplie par la glorification du Travail : jamais plus d'idées fécondes n'ont été remuées, présentées sous un jour plus saisissant. J'en ai pour témoins tous ces congrès qui, successivement, ont dressé le bilan de l'avancement de toutes les sciences, et mis en commun entre tous les peuples les archives modernes du progrès social.

C'est l'union des républicains qui nous a permis de rendre ces quelques services. [Vifs applaudissements,) Elle seule peut assurer de nouveaux progrès, et si les résultais obtenus ont enfin dissipé bien des malentendus et des équivoques, comment ne pas espérer que cette union deviendra plus complète et rassemblera dans un même élan tous ceux qui, pour apercevoir l'intérêt supérieur de la République, n'auront pas besoin d'oublier leurs déceptions? [Nouveaux applaudissements. )

L'effort auquel notre parti s'est si résolument appliqué serait incomplet s'il n'allait pas jusqu'à rendre plus improbables dans l'avenir les mêmes difficultés et les mômes périls. Le retour périodique des mômes crises et le retour offensif des mêmes hommes ne peuvent ôtre considérés pomme un accident épisodique. Ils tiennent à des causes plus profondes.

Notre goût pour l'idéal nous a trop portés, peut-ôtre, à négliger la recherche et l'application des conditions pratiques les plus propres à l'atteindre. Sans doute, il restera à travers les âges l'éternel et noble tourment des hommes, car il est infini; et ce que notre regard considère comme l'absolu n'est que la faible partie de vérité que peut embrasser le champ étroit de notre vision. Il y a, sans doute, et toujours il y aura un au delà; mais nous serions demeurés moins éloignés des progrès que la Démocratie se flattait de réaliser, si nous n'avions su faire en sorte qu'elle ne lût pas sans cesse harcelée dans sa marche, et obligée de s'arrêter soudain pour faire face à de nouvelles attaques. [Applaudissements rppptrs.) Un gouvernement de défense républicaine n'eût pas été nécessaire si la République eût élé toujours et partout défendue.

{Ms : C'est vrai!)

. Nul ne conteste qu'il y ait beaucoup à faire dans le domaine législatif. Mais la politit|ue ne procède pas seulement des lois qu'elle élabore:

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elle est la résultante d'une action quotidienne, des résolutions qu'-elle prend et des^ solutions auxquelles elle s'arrête. Et ce n'est pas impunément que, non contente d'assurer dans le domaine de Tactivité privée la plus entière liberté aux esprits et aux consciences, elle laisserait passer le conflit des opinions — qui serait alors l'anarchie — ^ dans le gouvernement.

Il ne suffit pas qu'il soit animé, au sommet, de l'esprit démocratique ; il faut que le même esprit préside au fonctionnement de chacun de ses rouages, et ils sont trop complexes et trop nombreux pour que la plupart -d'entre eux n'obéissent pas surtout à l'imjjulsion propre de de ceux qui les dirigent.

Cependant, le goût des fonctions publiques est si vif qu'il a fini par créer je ne sais quel droit à la fonction ; et pour ne pas heurter ce penchant, on a érigé en doctrine que les exigences de l'Etat à l'égard de ceux qu'il emploie ne doivent pas aller au delà d'une neutralité résignée, et, par là, toute prête à tourner, si la fortune semble indécise, en hostilité ou déguisée ou môme ouverte. [Sourires.) . Ne cherchons pas ailleurs l'explication de la facilité avec laquelle certaines tentatives se font jour, et de la confiance dont elles témoignent. Elles se montreraient moins hardies si elles ne savaient trouver des complaisants là oii elles

ne devraient rencontrer que des adversaires, [Applaudissements, )

La règle fondamentale d'une politique îépublicaine doit donc être de n'accorder sa confiance qu è ceux dont elle peut attendre un concours loyal et résolu, et Texpérience a montré qu'on ne peut sans aveuglement espérer l'obtenir de ceux qui ne sont pénétrés ni de son esprit, ni de sa tradition, ni de ses principes ; à plus forte raison doit-elle exiger de ceux qu'elle a choisis, ce loyalisme absolu et élémentaire qui ne permet pas qu'ils répudient son enseignement, et tournent le dos à ses écoles. [Vifs applaudissements . )

- Toutes les carrières sont libres, et ceux qui n'ambitionnent pas d'entrer dans les fonctions publiques peuvent se préparer, où et comme ils veulent, aux innombrables professions libérales, commerciales ou industrielles qui leur sont ouvertes ; mais le service de l'État n'est pas une profession, c'est une fonction ; il ne suffit pas d'y mettre de la résignation, il y faut du dévouement, et si son enseignement blesse une Conscience, comment n'éprouve-t-elle pas un scrupule au moins égal à le servir ? [Nouveaux applaudissements, )

L'imprévoyance du père pourra, dit-on, fermer à ses fils l'accès aux emplois du gouvernement. Elle peut leur causer bien d'autres préjudices plus graves assurément, et qui n'éveillent pas

Cependant la même sollicitude. S'il s'agit de défendre la liberté de renseignement, on invoque le droit souverain du père de famille de diriger son enfant dans la voie qu'il choisit, et de lui donner Tempreinte de sa volonté propre. Puis, quand il s'agit de régler les conséquences de ce redoutable pouvoir, c'est le droit méconnu et compromis de l'enfant qu'on invoque. Entœ ces théories, il faudra choisir, à moins de prétendre tout concilier en imposant à TEtat l'obligation de réparer des torts qui ne sont pas les siens, en admettant indistinctement ceux qui ont été préparés à le servir, et ct'ux qui ont été préparés à le combattre. [Applaudissements,)

Soyez assurés, d'ailleurs, que la plupart de ceux qui crient à la tyrannie ne se montrent si excités que parce qu'ils sont convaincus que certaines entreprises ne sont possibles, comme certaines batailles, que si l'on occupe certaines positions stratégiques. [Applaudissements répétés, )

Une seconde cause de crises périodiques tient aux hésitations que trahit, durant de trop longues périodes, la politique républicaine, et — pourquoi ne pas le dire ? — à la disproportion saisissante, à de certaines heures, entre l'effort produit et le résultat obtenu. Trop de promesses attendent leur accomplissement, et trop de réformes, à l'état d'ébauche, leur complet achèvement.

« Il faut aboutir », disait Gambetta, il y a plus de vingt ans. Et c'est encore cette parole qu^il faut aujourd'hui répéter. Oui, il faut aboutir, et,' pour cela, il est nécessaire de s'attacher résolument à une œuvre définie, et de marquer à la fois rétape qu'on se propose de parcourir, le temps dans lequel on devra la parcourir, les conditions de la politique que le pays appelle et qu'il a déjà nommée la politique d'action républicaine, dont le but doit être de donner à la démocratie une organisation rationnelle, se rapprochant de plus en plus 'du triple idéal de la Révolution. [Aj)^ plaiidissements,)

11 s'agit moins, pour y parvenir, de créer de toutes pièces un programme nouveau, que de retrouver et de mettre en œuvre celui d'autrefois. {Applaudissements,) Et c'est une singularité explicable seulement par l'oubli dans lequel il est trop longtemps tombc^ que, pour paraîlre novateur, il suffise de remonter à un passé qui fut si plein de promesses. [Rires et applaudissements,)

Je n'ai pas l'intention et je ne commettrai pas la faute de prétendre régler un trop long avenir. J'entends me borner à dire quels sont les travaux qui, suivant le Gouvernement, doivent remplir la fin de cette législature, et dans quel ordre, si la Chambre lui conserve sa confiance, elle devrait les aborder.

- Une meilleure méthode, l'accord intervenu entre le Gouvernement et la Commission sur

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tous les points importants, ont fait que, sauf la rétorme des droits de succession, dont il importe d'assurer le vote en môme temps que celui du budget, tous les projets de réforme fiscale peuvent être examinés en dehors de la loi de finances, et permettent de la voter à bref délai.

Sans nul doute, un point de notre législation fiscale fixera encore sans retard Tattention de la Chambre. Une grande industrie, l'une des plus grandes industries françaises, l'industrie viticole, traverse une difficile épreuve qui appelle de prompts remèdes. Il en est que doit' rechercher le Gouvernement et qui ont déjà éveillé son initiative et son action; il en est d'autres qui nécessitent l'intervention du Parlement, mais aucune mesure n'est plus urgente que la réforme du régime fiscal des boissons, qui tient en suspens l'application de la réforme des octrois, et sur laquelle aussi existe Taccord entre la Commission et le Gouvernement, et dont le vote s'impose à bref délai. [Applaudissements .)

La session extraordinaire ne devrait pas s'achever sans que la Chambre ait enfin abordé une réforme polilique ; et' nous lui demanderons d'adopter la méthode la plus sure pour obtenir ce résultat: dans cet ordre d'idées, notfs assignons la première place à la loi sur les associartions . [Applaudissements . )

Il y a vingt-cinq ans que le problème est posé. Il n'a jamais été plus urgent de le résoudre et je

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voudrais faire saisir par ceuï qui n'en aperçoivent que les difficultés, Tinlérêt primordial qui s'y attache.

Ce problème a deux faces. Il s'agit d'abord de rendre libres, de ne soumettre qu'au droit commun toutes les associations qui, au regard des lois générales intéressant la sûreté des Etats ou des lois particulières qui régissent toutes les conventions, sont licites en elles-mêmes.

C'est aujourd'hui un chiffre qui sert de ligne de démarcation entre ce qui est défendu et ce qui est permis. L'association la plus utile tombe sous le coup de la loi si elle compte plus de vingt membres; la plus pernicieuse lui échappe à la condition de n'en laisser paraître que dixneuf, de sorte que la loi se trouve permettre ce que l'intérêt public voudrait empêcher, et qu'elle empêche ce qu'il devrait encourager.

C'est en effet l'organisation légale des associations qui contient en germe la solution des plus grandes réformes sociales, par le développement de la liberté.

Il s'agit ensuite, et par la même loi, de faire face au péril qui naît du développement continu, dans une société démocratique, d'un organisme qui, suivant une définition célèbre dont le mérite revient à nos anciens Parlements, « tend à introduire dans l'Etat, sous le voile spécieux d'un institut religieux, un corps politique dont le but est de parvenir d'abord à une indépen-

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dance absolue, et, successivement, à l'usurpation de toute autorité... ». {Vifs applaudissements.')

Je parle en homme qui n'est animé d'aucun esprit sectaire, mais simplement de l'esprit qui a dominé non seulement la politique de la Révolution, mais toute la politique historique de la France.

Je pense que les droits indéniés de la conscience ont été suffisamment garantis au début du siècle par le statut fondamental qui règle les relations des Eglises et de l'Etat. Aussi longtemps qu'il n'aura pas été modifié, il doit être appliqué avec exactitude ; et nous en avons toujours interprété l'esprit dans le sens d'une large tolérance.

Mais, au train dont vont les choses, que restera-t-il de ce pacte de garantie réciproque? Il avait exclusivement réservé au clergé séculier et hiérarchisé, soumis à une discipline ecclésiastique et au contrôle de l'Etat, et la célébration du culte, et la préparation aux fonctions ecclésiastiques, et la prédication dans les églises. Et voici que nous avons trouvé les congrégations enseignant dans les séminaires, la chaire usurpée par les missions, et l'Eglise de plus en plus menacée par la Chapelle.

Dispersés mais non supprimés, les ordres religieux se sont reformés plus nombreux et plus militants, couvrant le territoire du réseau d'une

organisation politique dont un procès récent a montré les mailles innombrables et serrées, et les voici assez enhardis par le sentiment de leur puissance pour braver jusqu'aux dépositairesde l'Eglise qui n'acceptent pas leur vassalité. [Applaudissements répétés . )

Ce n'est pas le lieu ni le moment de faire de la statistique; mais, pour montrer qu'en signalant à la tribune le péril d'une mainmorte grandissante et qui menace le principe de la libre circulation des biens, nous n'avons pas obéi à de vaines alarmes, il suffira, je pense, de dire que la valeur des immeubles occupés ou possédés par les congrégations était, en 1880^ de 700 millions déjà, et qu'aujourd'hui elle dépasse un milliard. Quelle peut-être, si on part de ce chitfre, la mainmorte mobilière?...

Ce n'est pas seulement le développement de la mainmorte qui atteste et décèle le véritable péril. Sous la même action et la même influence, dans ce pays dont l'unité morale a fait, à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeuîiesses, moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation qu'elles reçoivent, grandissent, sans se connaître, jusqu'au jour où elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se comprendre.

( Vifs app laiidissements . )

Peu à peu se préparent ainsi deux sociétés différentes — l'une, de plus en plus démocra-

tique, emportée par le large courant de la Révolution, et Tautre, de plus en plus imbue de doctrines qu'on pouvait croire ne pas avoir survécu au grand mouvement du xvm'' siècle — et destinées un jour à se heurter. [Nouveaux applaudissements,)

Or, un pareil fait ne s'explique pas par le libre jeu des opinions; il suppose un subslratum d'influences jadis plus cactées et aujourd'hui plus visibles, un pouvoir qui n'est même plus occulte, et la constitution dans l'Etat d'une puissance rivale.

C'est là. une situation intolérable et que toutes les mesures administratives ont été impuissantes à faire cesser. Tout effort sera vain aussi longtemps qu'une législation rationnelle efficace n'aura pas été substituée à une législation à la fois illogique, arbitraire et inopérante. [Applaudissements répétés,)

Si nous attachons tant d'importance à une loi sur les associations, c'est encore, parce qu'elle entraîne avec elle la solution d'une partie, tout au moins, du problème de l'enseignement.

Lorsque les conditions sous lesquelles pourra se former une association religieuse auront été nettement définies, on n'imaginera pas sans doute que celles qui ne les auront pas remplies puissent prétendre à former et à instruire une jeunesse qui trouverait chez elles cette première

leçon de choses, qu'on peut impunément violer les lois les plus essentielles de TEtat.

Ainsi, la loi sur les associations est, à nos yeux, tout à la fois le point de départ de la plus grande et de la plus libre évolution sociale, et aussi la garantie indispensable des prérogatives les plus nécessaires de la société moderne. [Vifs applaudissements, )

Une politique d'action républicaine et démocratique ne comporte pas seulement des réformes politiques. Elle doit s'attacher à cet idéal de justice dont parlait M. le Président de la République, le 22 septembre dernier. [Applaudi&sements,) Déjà, dans la voie du progrès économique et social, des pas décisifs ont été accomplis. Les conditions du travail ont été améliorées, Taésurance a été organisée, le labeur mesuré à l'effort de l'homme, des enfants, des femmes. Il reste à faire un pas encore, et, après avoir amélioré la vie par le travail, il faut assurer la vie après le travail.

C'est l'objet d'un projet de loi dont la discussion pourra être ouverte dès le début de la prochaine session ordinaire et qui a pour but l'organisation des caisses de retraites ouvrières.

La question, posée dès 1879 par Martin Nadâud et Floquet, reprise depuis par l'initiative parlementaire et par celle du Gouvernement, mûrement et longuement étudiée, est

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de cçUes qui peuvent recevoir une solution prochaine.

Je sais ce que Ton dit : c'est une œuvre longue et ardue; elle soulèvera de longues controverses. Est-ce donc un motif pour ne pas l'aiborder? [Applaudissements.)

On dit encore qu'elle n'améliorera le sort des travailleurs que dans un avenir éloigné: Est-ce un motif pour le reculer encore? Et s'il est possible, comme le Gouvernement le croit, de hâter et de rapprocher le fonctionnement d'une institution de cette importance, ne serait-on pas coupable de diflerer encore, alors qu'elle intéresse l'avenir de sept millions de travailleurs? [Applaudissements,)

La réforme des droits de succession^ celle du régime des boissons, dans l'ordre fiscal; le vote de la loi sur les associations, dans Tordre politique; le vote de la loi sur les relraites ouvrières, dans l'ordre social, constituent un programme de travail dont la réalisation ne permettra pas d'accuser la stérilité du parlementarisme et auquel, s'il ne suffit pas à l'activité du Parlement, viendront se joindre tous les autres projets dont, dès le mois de novembre dernier, nous l'avons saisi.

Cette législature, si troublée, si paralysée au <lébut par tant de difficultés et d'obstacles, aura été réellement féconde si elle parvient à accomplir ce programme.

Il ne contient aucune solution qui n'ait' été souhaitée et poursuivie par tout l'ensemble de notre parti et qui ne puisse réunir tous ceux dont la foi n*a pas faibli, dans une môme pensée, dans une même volonté d'action républicaine.

[Applaudissements,)

S'il en peut être ainsi, si nous avons retrouvé le sens — à de certaines heures obscurci — de ce qu'exigent la consolidation et l'organisation d'une société démocratique, nous ne regretterons pas les épreuves que nous avons traversées.

La crise que nous venons de subir aura été une crise de croissance. Lorsqu'elle s'attaque auxindivi lus, l'être humain, soudain, s'atTaiblit, hésite et s'affaisse; il subit les douleurs de son étreinte, la cruauté de ses angoisses, il se débat dans l'anxiété d'une lutte mysiérieuse où tous les ressoris de l'existence se tendent pour préparer l'êlre nouveau. S'il échappe à ces périls, il en sort grandi, trempé pour la lutte et prêt au grand œuvre de la vie. [Applaudissements vifs et répétés,)

Nous avons triomphé des germes de mort.

Nous paraissions abattus et nous voici plus forts. Si nous avons paru reculer, c'était pour retrouver l'élan et l'union qui nous avaient faits autrefois si confiants et si pleins de nobles espoirs. Nous avons reconquis la solidarité rompue, et un grand parti démocratique peut se former

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avec cette devise : Plus d'activité dans le Gouvernement, plus de sécurité pour les institutions, plus de liberté, plus de fraternité et plus de justice. [Triple salve (T applaudissements. Cris de: Vive Waldeck, Vive la République.)

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