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L'APAISEMENT

Chambre des députés. Séance du 22 mai i 900, — Les élections municipales avaient eu lieu au commencement de Mai; dans plusieurs départements il avait été, en outre, procédé à des élections législatives; un certain nombre de députés de la majorité chargèrent Tun d'eux, M. Gouzy, de demander au Gouvernement, par voie d'interpellation, la signification politique de ces élections. Voici quelle fut la réponse de M. Waldeck-Rousseau.

M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil^ ministre de l'Intérieur et des Cultes. — Messieurs., rhonorable M. Gouzy a fait allusion à des critiques très vives, très ardentes qui, depuis la séparation des Chambres, ont été dirigées contre le Gouvernement. J'ai hâte de dire — et c'est en vérité bien inutile — qu'elles constituent Texercice d'une de nos libertés les plus nécessaires. {Très bien! très bien! à gauche.)

Mais elles ont posé une question précise, celle

de savoir si Torientation que nous avons donnée à la politique républicaine doit être modifiée, et, s'il faut qu'elle se modifie, dans quel sens clair et précis cette nouvelle orientation doit intervenir. {Très bien! très bien! à gauche.)

Le problème valait, je pense, la peine d'être porté devant la Chambre. Nous pouvions croire que ces critiques, se reproduisant devant elle, permettraient au Gouvernement de fournir les explications qu'il jugerait nécessaires, à la Chambre de dire si la confiance qu'elle lui a maintes fois témoignée est diminuée et, par là même, de lui tracer son devoir.

Jusqu'à présent on s'est tu. Nous ne croyons pas avoir besoin de tant d'indulgence et nous ne sommes pas disposés à en profiter. [Très bien! très bien!) J'ai entendu expliquer par l'honorable M. de Cassagnac les raisons qui ont voulu qu'un autre de nos collègues retirât son interpellation. Le parti dont il se réclame a reçu du Gouvernement actuel tant de services {Rires ironiques à gauche), il en attend tant de bienfaits encore, qu'il se reprocherait d'ébranler un ministère aussi funeste à la République parlementaire.

{Nouveaux rires.)

M. Paul de Cassagnac. — Je m'engage à voter pour vous tout à l'heure.

M. LE Président du Conseil. — Cette réflexion m*en suggère une autre : c'est que ce qui a pu être pour notre collègue une raison de se taire,

devrait être pour d'autres une raison de parler, et qu'ils devraient se porter au secours des institutions parlementaires qui sont si gravement menacées. {Vifs applaudissements à gauche et à r extrême gouche.)

A vrai dire, je m'explique mieux le silence de l'honorable M. Millevoye, car il eût éprouvé quelque embarras, je suppose, et même peut-être une humiliation qu'il n'eût point acceptée, à développer ici la thèse courante qui est devenue la plate-forme de toutes les oppositions et le mot d'ordre de toutes les polémiques.

S'il faut en croire nos adversaires, avant que ce ministère se formât, qu'il prît et qu'il gardât, trop longtemps sans doute, la direction des affaires, le nationalisme n'existait pas, ou c'était tout au plus à l'état de nébuleuse formée d'éléments disparates, un peu incohérents.

M. Lucien Millevoye. — Vous avez singulièrement aidé à le constituer! [Interruptions sur divers bancs à r extrême gauche,)

M. Paul de Cassagnac. — C'est vous qui Tavez fait éclore !

M. LE Président du Conseil. — Plusieurs de nos honorables prédécesseurs, mieux inspirés, plus habiles, l'avaient traité par le dédain; ils n'avaient pas commis la faute de le combattre. Cette faute, nous n'avons pas su l'éviter; et, d'inoffensif qu'il était, \e voici devenu menaçant.

On explique ce rare événement, ce phénomène

singulier, par l'attitude que nous avons prise, et Ton. invoque, à l'appui de cette assertion, le témoignage des élections qui depuis plusieurs mois se sont succédé.

Oh! ce n'est pas, Messieurs, la première fois que nous entendons tenir ce langage. A la fin de la session dernière, bien avant le 6 mai, nous avons entendu tour à tour et Thonorable M. Ribot et l'honorable M. Méline nous dire : « Messieurs, les électeurs vous ont condamnés! »

11 s'agissait alors des élections législatives.

Eh bien, comme cette affirmation a été maintes fois reproduite, je me demande quelles sont les élections législatives dans lesquelles la politique d'union républicaine que nous avons défendue, et que nous voulons défendre encore, a été condamnée par le suffrage universel. [Très bien! très bien! à gauche et à T extrême gauche,)

A droite. — Et les élections du 6 mai? Et les élections du conseil municipal de Paris?

M. LE Président du Conseil, — Nous y viendrons.

Est-ce l'élection de Valence? Est-ce celle de Castelnaudary, celle de Troyes, celle de la Tourdu-Pin, celle de Chalon-sur-Saône, celle de Mauléon, celle de Villefranche, celle de Tarbes, ou celle de Chambéry? Serait-ce par hasard l'élection de Poitiers? [Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche, — Interruptions à droite,)

n LA DÉFENSE RÉPUBLICAINE

Il resle, à la vérité, une autre élection, celle de la Haute-Saône. Une faudrait cependant pas attribuer exclusivement à la politique du Gouvernement des résultats que Ton a ardemment contribué à obtenir. {Très bien! très bien! à gauche. )

Pendant que les électeurs républicains se groupaient dans le département dont je viens de parler, voici ce qu'écrivait un journal, le Républicain de la Haute-Saône^ qui est soumis à la direction d'un des anciens collègues de l'honorable M. Méline, — je ne crois pas être démenti par l'honorable M. Rambaud. [On rit.)

A droite. — M. Rambaud n'est pas ici. C'est au Sénat qu'il faut porter cette question.

M. LG Présideint du Co^SElL. — Le fait important, en tout cas, c'est que, à la date du 13 mars, le journal dont je parle publiait une proclamation ainsi conçue :

<( Alt groupe des républicains progressistes à Paris.

(c La candidature de M. Fachard a été examinée vendredi soir à la réunion des républicains progressistes présidée par M. Méline. Elle y a été favorablement accueillie, et il a été décidé que M. Fachard était le candidat des républicains progressistes, et avait l'appui du groupe. »

M. LE DUC DE RoHAN. — Et M. Thévcuct? Parlez-nous-en donc!

M. Chenavaz. — Il ne s'agissait pas là du suffrage universel !

M. Packard. — Mon élection a été nettement antiministérielle.

^ M. LE Président du Conseil. — Ne cherchons donc pas dans la politique suivie par le Gouvernement des explications que Ton a sous la main, toutes prochaines.

Je n'ai nullement Tintention de discuter le droit dont t)n a cru devoir faire usage, mais je constate quelles sont les positions qui ont été réciproquement prises.

M. Colle. — Voulez-vous me permettre un mot?

M. LE Président du Conseil. — Volontiers.

M. Colle. — La vérité, c'est que la Haute - Saône a voté contre vous le 28 janvier, le 25 mars et le 6 mai. L'honorable maire de Vesoul, M. Grillon, dont vous avez sollicité le concours pour les élections du 23 mars vous Ta refusé, et le 6 mai il vous a combattu en formant sa liste, et il vous a vaincu.

En réalité la Haute-Saône a voté, dans ces diverses circonstances, contre vous, contre la Haute Cour et contre les dreyfusards. {Applaudissements su?' divers bancs au centre et à droite.)

M. Fachard. — Le renversement du ministère était inscrit dans naon programme, et c'est sur cette question que l'élection s'est faite !

M. Balsan. — Présentez-vous donc dans la

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Loire avec votre programme, Monsieur le Président du Conseil !

M. LE COMTE d'Elva. — Faitcs la dissolution, si vous l'osez !

M. LE Président. — Messieurs, veuillez gardée le silence.

M. LE Président du Conseil. — La réponse est bien simple : Si les élections dont je parle ont été républicaines, je ne comprends pas bien qu'on nous les reproche, et si elles ne Font pas été,, je ne comprends pas qu'on ait pu s'y associer. [Applaudissements à gauche. — Interruptions au centre et à droite,)

Mais, messieurs, depuis les événements que je viens de rappeler brièvement, il s'en est produit d'aulres. J'ai entendu que tout à l'heure on me demandait : Et les élections du 6 mai? Eh bien, il faut s'expliquer clairement sur le sens de ces élections. [Très bien! Très bien! à gauche.)

Ces élections ont-elles marqué un recul de l'idée républicaine ? [Interruptions à droite.)

M. Savary de Beauregard. — Vous savez bien que la question n'est pas là !

M. Lucien Millevoye. — Nous ne pouvons pas permettre de dire...

M. le Président. — Mais, Messieurs, vous avez vos bulletins de vote; à quoi sert d'interrompre constamment?

M. le Président du Conseil. — Ont-elles davantage été un désaveu de la politique que nous

avons pratiquée [Oui! oui! à droite et sur divers bancs au centre.) QÏ qui a consisté à réclamer le concours de tous les républicains contre tous les adversaires de la République? [Vifs applaudissements à gauche et à l' extrême gauche.)

Où donc, en vérité, ce verdict aurait-il été rendu? Où donc ce désaveu se serait-il produit? Et pour parler tout au moins de deux élections qui, quoiqu'elles ne soient pas parisiennes, ont eu dans tout le pays un immense retentissement...

Un membre à droite. L'élection du Rhône, par exemple!

M. LE Président du Conseil... serait-ce à Bordeaux, serait-ce à Angoulême? [Vifs applaudissements et ri?'es à gauche.) Serait-ce dans Tensemble des départements ?

M. Charles Bernard. — Il y avait S. 000 électeurs à Bordeaux...

M. le Président. — Monsieur Bernard, je vous rappelle à Tordre.

M. Charles Bernard. — J'avais le droit de protester. [Bruit.)

M. Lerolle. — Et à Dijon !

A droite. Et à Angers ! Et à Saint-Brieuc ! Et à Rennes !

M. LE Président. — Messieurs, je vous demande encore une fois votre concours pour m'aider à maintenir l'ordre dans l'Assemblée.

M. LE PRÉSIDENT DU CoNSEiL, — La Chambre doit

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se rendre compte qu'il est assez difficile de poursuivre une démonstration — • qui n'a cependant rien d'offensant, je crois — au milieu de toutes les interjections qui se font jour.

M. Maurice Binder. — Il est surtout difficile de parler de victoire... [Exclamations à gauche.)

M. LE Président. — Monsieur Binder, je vous rappelle à Tordre avec inscription au procèsverbal. Ces interruptions sont véritablement intolérables.

M. Maurice Binder. — Je voulais dire qu'on ne devrait pas parler de victoire quand on a été honteusement battu. [Très bien! Très bien! à droite, — Bndt à gauche et à r extrême gauche,)

M. le Président du Conseil. — J'entends dire : Et à Angers ! On pourrait citer beaucoup d'autres communes. Il y en a 9.000 qui, en France, ont voté pour des municipalités réaclionnaires, mais il y en a â6.247 ( Vifs applaudissements à gauche. — Interruptioiis à droite) qui, dans la personne de leurs conseillers municipaux, ont, une fois de plus, acclamé la République. [Nouveaux applaudissements à gauche.)

A droite et sur divers bancs au centre. Pas* la vôtre ! [B?mit prolongé à V extrême gauche.)

M. LE Président. — Je vous supplie, messieurs, de garder votre calme!

M. LE Président du Conseil. — Tout à l'heure, en entendant notre honorable collègue M. de Cassagnac, j'étais tout près de penser que je pou-

vais compter sur ses suffrages. Commenl pourrais-je garder cette illusion quand ses amis me rendent si difficile la tâche de les convaincre et Texpression des pensées les plus simples et des faits les plus certains. [Très bien! Très bien! à gauche.)

On pourrait dire aussi que la France n'est pas unanimement républicaine...

A droite. Ce n'est pas la question!

M. LE Pkésident du Conseil... qu'il y a encore des traditions et des anciens partis, et il serait parfaitement exact d'ajouter qu'aux dernières dleclions municipales, ceux que l'on est convenu d'appeler les conservaleurs ont réuni 2 millions et demi de suffrages; mais cela ne peut pas faire perdre de vue que, par un progrès indéniable, le nombre des suffrages républicains...

Ali centre. Républicains, mais non pas ministériels !

M. LE Président. — : Messieurs, vous faites preuve de bien peu de libéralisme!

M. le Président du Conseil... que par un progrès indéniable le nombre des suffrages républicains a dépassé 5 millions. [Applaudissements à r/auche.)

J'ai donc le droit de dire que jamais élections n'ont été plus sincèrement et plus largement républicaines. [Applaudissements à gauche,)

M. Lasies. — Ont-elles été drevfusardes ou anlidreyfusardes? [Bruit à gauche.)

n LA DEFENSE RÉPUBLICAINE •

M. Eugène Motte. — Alors, Monsieur le Président du Conseil, votre œuvre est terminée ! [Très bien! très bien! an centre et à droite.)

M. LE Président DU Conseil. — Elles ont attesté une volonté dont, quels qu'ils soient, ceux qui dirigeront les affaires devront se faire les interprètes : la volonté du parti républicain de rentrer dans sa tradition {Applaudissements à l'extrême gauche), de ne pas permettre que sa politique...

M. le comte de Lanjlinais. — Laquelle ?

M. LE Président du Conseil... s'égare dans des équivoques obscures [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs, — Mouvements divers), la volonté, non pas seulement de garder ses conquêtes, mais encore de les étendre et de les fortifier par le vote de ce qu'il convient plus que jamais d'appeler les « lois nécessaires ». [Applaudissements répétés à g.auche et à l extrême gauche, — Interruptions au centre et à droite.)

Et en vérité, si elles forment, avec d'autres élections dont je viens de parler, un contraste assez saisissant, la raison en est très simple; c'est que dans le département, dans la commune surtout, le candidat est bien connu. Son passé dans les luttes politiques, mais il est, si le mot n'est pas trop fort, historiquement établi.

M. Maurice Binder. — Comme le vôtre!

Rires à droite.)

î%rT^*

M. LE Président du Conseil, t— El quand certaines personnes sont venues dire...

M. Maurick Binder. — Comme vous, dans le département de la Loire!

M. LE Président. — Monsieur Binder, vous ne pouvez cependant pas continuer à troubler ainsi la séance.

M. LE Président du Conseil. — Et quand certains candidats sont venus se donner comme les partisans d'un républicanisme nouveau, les masques ont été bien vite arrachés et on a pu leur dire : Vous étiez hier avec la réaction et vous travailleriez pour elle demain. [Vifs applaudissements à gauche.)

A droite et sur divers bancs au centre, — Et vous?

M. LE Président du Conseil. — Il y a, Messieurs, il est vrai, les élections de Paris. [Ah! ah! à droite,) Rassurez-vous, je ne tomberai pas dans le ridicule qui consisterait à penser que le vote de Paris est une quantité négligeable.

Pendant toute une partie de ce siècle, Paris a, en effet, été le grand et souverain directeur de l'opinion ; il marchait et la province suivait. Il y avait dans nos départemenls un certain éloignement des agitations politiques, et le même sentiment qui portait Topinion au statu quo la portait aussi à accepter les solutions que Paris lui livrait toutes faites. Il serait, je crois, téméraire de nier qu'un certain changement se

soit produit. [Exclamations et rires sur divers bancs au centre et à droite.)

Il est, en effet, advenu que, par la fréquence (les batailles politiques, par le développement de la vie pubjique, chaque département, chaque commune, — qui donc osera le nier? — est devenu un centre, un foyer d'action, obéissant sans douKî aux grandes pensées générales, mais obéissant aussi à ses inspirations propres; et s'il est parfaitement exact de dire que l'on ne gouverne pas contre Paris, c'est à la condition que Paris n'espère pas gouverner contre l'immense majorité de la nation. {Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche, — Interruptions à droite.)

Il convient encore d'ajouter, pour être juste, qu'il ne dépend pas du mécanisme du scrutin par quartier d'empêcher que l'équivoque réactionnaire et nationaliste [Nouvelles interruptions à droite. — Très bien! très bien! à gauche et à r extrême gauche) n'ait ^té malgré tout dans l'ensemble de Paris qu'une minorité.

M. Ernest Rochk. — Je demande la parole.

M. LE Président du Conseil. — Ai-je eu tort do parler d'équivoque? Une coalition a su grouper toutes les voix des réactionnaires irréductibles et des républicains abusés ou défaillants... [Vifs applaudisseinents à gauche et à V extrême gauche. — biterruptions et bruit au centre et à droite.)

M, Armand Porteu. — Les républicains désabusés.

M. LE comte d'Elva. — Les républicains patriotes.

M. LE Président. — Messieurs, vous avez plusieurs orateurs inscrits; n'interrompez pas.

M. LE Président du Conseil. — Est-ce qu'il lui a manqué une des voix dont je parle? Voici ce que disait Torgane le plus autorisé, me semble-t-il, du parti :

« Les journaux nationalistes publient une liste de candidats au scrutin de ballottage de dimanche prochain à Paris. Le comité royaliste de la Seine soutient de son côté tous ces candidats; il a le droit de compter qu'à titre de réciprocité nécessaire tous les adhérents de la Patrie française voteront pour M. de Fouquières dans le quartier des Archives et pour M. Legrand à la Villette. » {Applaudissements et rires à gauche, — Inteiruptions à droite.)

M. le comte d'Elva. — Vous avez bien fait alliance, vous, avec les collectivistes !

M. LE COMTE de Lanjuinais. — Avant de parler de coalition, regardez donc votre ministère !

M, LE Président du Conseil. — Eh bien ! le seul danger est dans cette équivoque. {Interruptions à droite et au centre,)

M. LociEN MiLLEvoYE. — Il n'y a pas d'équivoque : on a voté contre vous !

M. LE Président. — Monsieur Millevoye, je suis

obligé de vous rappeler à Tordre; vous ne cessez d'interrompre.

M. LE Président du Conseil. — Lorsqu'on voit les partisans les plus autorisés d'un régime accepter avec tant d'enthousiasme certaines conditions, je dis que l'équivoque est bien près d'être dissipée; en tout cas, il faut qu'elle se dissipe, il faut qu'on sache ce que l'on doit penser de ces républicains aux « convictions fortes » — l'expression est de M. Méline -^ qui, n'étant pas nationalistes, ont voté pour des nationalistes; il faut qu'on sache quels sont les concours qu'on demande ou ceux qu'on accepte. [Applaudissements à gauche et à F extrême gauche. — Interruptions à droite.)

M. Lasies. -' Et Reinach? Et Dreyfus?

M. LE Président. — Monsieur Lasies, je vous rappelle à Tordre.

M. le Président du Conseil. — Et si Ton désapprouve et ces concours et ces défections, il reste alors à expliquer comment danç celle bataille certaines places sont restées vides et comment Ton n'a trouvé de paroles sévères et d'ardeur belliqueuse que contre certains républicains...

M. de Largentaye. — Contre les francs-maçons et les dreyfusards !

M. FiRMiN Faure. -— Tous ne sont pas enjuivés comme vous.

M. LE Président. — Monsieur Firmin Faure, je vous rappelle, à Tordre.

L'ÉQUIVOaUE NATIONALISTE ET LE PAYS !03

Vous donnez, Messieurs, un triste exemple!

M. LE Président du Conseil. — Après avoir rendu aux élections municipales ce qui me'^ paraît être leur sens éclatant, après avoir ainsi, par conséquent, jeté un regard sur le passé, j'ai un autre devoir à remplir, c'est d'indiquer, répondant aux questions qui m'ont été posées, comment le Gouvernement comprend son devoir dans Tavenir.

Messieurs, il n'y a pas d'élection dont il ne se dégage un enseignement, et, s'il ne faut pas grossir et prendre au tragique certains événements, il convient d'en recueillir la leçon.

Pour expliquer les élections parisiennes, on a mis en avant bien des mobiles et bien des motifs. On a parlé d'argent...

(M. Firrnin Faure interrompt au milieu du bruit,)

M. LE Président. — MonsieurFirmin Faure, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès- verbal. Vous voulez constamment dire tout haut ce que vous pensez. Croyez-vous qu'une discussion soit possible dans ces conditions?

M. LE Président du Conseil. — Je disais qu'on avait parlé de prodigalités, de propagande effrénée montant d'étage en étage... [Interruptions à droite et au centre. — Applaudisse^nents à l'extrême gauche.) J'ignore ce qu'il en est.

Je dis que ces causes-là ne seront jamais que

secondaires, et qu'il faut en chercher de plus réelles, de plus certaines, de plus générales.

La vérité, c'est d'abord qu'avec la plus grande habileté on a su réveiller le funeste conflit qui a divisé si cruellement, je ne dis pas seulement le parti républicain dans son ensemble, je dis jusqu'aux fractions d'un même parti.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Qui cst-cc qui Fa réveillé?

M. Lasies. — C'est M. Reinach!

Je demande la parole. [Très bien! très bien! à droite.)

M. LE Président du Conseil. — Je dis encore qu'à voir le merveilleux parti qu'on en a tiré contre les républicains...

M. Paulin-Méry. — Pas contre les républicains; contre vous...

M. LE Président du Conseil. . . il n'est pas permis de douter que le Gouvernement n'ait obéi à une pensée juste quand, après avoir accordé la grâce de Dreyfus... [Rumeurs à droite^ au centre et sur divers bancs, — Applaudissements à Vextrême gauche,)

M. René Viviani. — Elle a été demandée par le conseil de guerre. Etait-il donc vendu aux juifs, lui aussi?

M. Fernand de Ramel. — On frappe les patriotes, et on gracie les traîtres l [Très bien! très bien! à droite.) '

M. LE Président du Conseil. — ...quand, après

avoir fait signer le décret auquel je fais allusion, il a pris rengagement de clore l'ère des procès et des représailles, le Gouvernement a accompli tout à la fois un acte d'humanité et un acte de haute politique. [Interruptions au ceJitre et à droite. — Applaudissements à gauche.) En saisissant le Sénat du projet qui a été déposé devant lui, nous avons la certitude — et par votre attitude vous dissiperiez lous nos doules s'il nous en restait — que nous accomplissons encore un autre acte de haute politique. [Inte?*riiptions à droite.)

J'entends dire que nous aurions cherché à réveiller ces divisions et ces dissensions.

Au centre. — Oui ! Oui !

M. LE Président du Conseil. — Et par là on anticipe peut-êlre un peu sur la question que voulait me poser l'honorable M. de Castellane; mais la réponse est ici à sa place.

Lorsque la commission du Sénat a été saisie de notre projet, M. Reinach l'a qualifié de projet d étranglement de la justice et de la vérité.

Voilà pour notre accord.

M. RiBOT. — Et vous n'avez pas insisté. ( Vifs applaudissements au centre et à droite.)

Je demande la parole.

M. LE Président du Conseil. — 11 a, en outre, déclaré qu'à son avis l'apaisement des esprits pendant l'Exposition pouvait être le résultat

d'un armistice. Et ce langage, dans un autre discours, il Ta reproduit.

Je pourrais rappeler que M. Reinach n'est pas le seul qui ait prétendu faire grâce au pays de certaines agitations et que M. Déroulède, dont on parlait tout à l'heure.. . [Interruptions à droite. — Applaudissements à V extrême gauche.)

M. Lasies. — N'interpellez pa^ un absent!

M. LE COMTE d'Elva. — Vous u'avcz pas le droit de comparer un patriote à un traître.

M. LE Président. — Messieurs, plusieurs de nos collègues ont demandé la parole ; laissez-leur le soin de s'expliquer après le Gouvernement.

M. Lasies. — Remettez Déroulède à son banc, Monsieur le Ministre; il «e défendra.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — N'attaqucz pas vos victimes.

M. LE Président du Conseil. Je rappelle que M. Déroulède avait bien voulu, lui aussi, accorder un répit à la tranquillité nationale.

Eh bien, ma réponse va être bien nette!

[Bruit à droite,) Je pense que notre pays n'a besoin ni des concessions ni des condescendances de personne [Très bien! très bien! à gauche) et que, lorsqu'il veut des garanties, il sait les prendre. Ce n'est pas une trêve passagère qu'il désire, mais une paix définitive, et il ne dépendra pas du Gouvernement qu'il ne l'obtienne. [Vifs applaudissements à gauche et à r extrême gauche, — Bruit à droite,)

11 me semble encore qu'un autre enseignement se dégage de ces élections. J'exprime ici très haut une opinion qu'il ne suffit plus de murmurer très bas ; c'est qu'il est expérimentalement démontré qu'aucun gouvernement ne peut indéfiniment vivre sous l'outrage systématiquement impuni [Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche^ à l extrême gauche et au centre\\ c'est qu'il est impossible, je ne dis pas seulement dans l'intélrêt de la conservation d'un régime, mais dans l'intérêt de la conservation d'un peuple, de laisser s'épaissir une atmosphère saturée de diffamations et de calomnies au point de devenir irrespirable. [Applaudissements à gauche,)

M. Paul de Cassagnac. — Allez respirer en haut de la tour Eiffel! (BnreV.)

M. LE Président dd Conseil. — Sur cette question encore, le Gouvernement a fait connaître quelles étaient les mesures qu'il croyait nécessaires et celles qu'il croirait injustes : la protection élémentaire et nécessaire du chef de l'Etat {^Applaudissements à gauche) et, pour les autres citoyens, un retour au droit commun ne permettant pas que l'homme qui est atteint dans son honneur soit privé d'une action qu'il pourrait exercer s'il n'était atteint que dans ses biens. {Nouveaux applaudissements sur les méînes bancs,)

M. PouRQUERY DE BoissERiN. — C'cst le rctour

à la police correctionnelle, alors, pour les délils de presse?

M. LK Président du Conseil. — Le Gouvernement croit encore et plus fortement que jamais qu'il importe de rendre sans retard à la société civile des frontières depuis trop longtemps effacées. [Applaitdissements à gauche et à V extrême gauche.)

M. Lasies. — Ça, c'est du nouveau !

M. LE Présideint du Conseil. — Il demandera à la Chambre de voter le projet sur les associations qu'il lui a soumis. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

La majorité de la commission poursuivant^ je le crois du moins, le même but que le Gouvernement a jugé qu'il était peut-être de meilleurs moyens de Tatteindre; je pense que dans ces conditions Tentenle sera facile.

Ce que je lui demande, c'est de vouloir bien saisir la Chambre d'une base de discussion. Et si, chacvin de nous détendant ses idées, la majorité républicaine nous départage, assurément ce n'est point à une question de rédaction que le Gouvernement s'arrêtera. [Applaudissements sur divei'S bancs à gauche.) ^

M. LE COMTE dk Lanjulnais. — Qu'ou immolc la liberté, et le reste vous est indifférent !

M. LE Président du Conseil. — Le vote lui en paraît nécessaire, parce que toute mesure qui laissera intacte une mainmorte sans cesse

grossie. [Applaudissements à gauche et à r extrême gauche. — Bruit à droite)^ instrument de domination aujourd'hui et trésor de guerre demain ( Vifs applaudissements sur les mhnes bancs)^ et qui se bornera à faire cesser en apparence rhabitation en commun, sera une mesure vaine et stérile.

Nous demanderons également à la Chambre de mettre à son ordre du jour un autre projet par lequel le Gouvernement espère aussi rendre à TEtat en matière d'enseignement les garanties nécessaires. [Applaudissements à T extrême gauche et à gauche,)

A droite. Et la liberté qu'en faites-vous?

M. LE Président du Conseil. — Dans Tordre économique nous demanderons à la Chambre, pour arriver à une solution prompte, d'achever, à Toccasion de la discussion du budget, la réforme des successions. [Très bien! très bien! à gauche). Nous lui demanderons de mettre à Tordre du jour de ses études le projet do • réforme des impôts directs par le projet d'impôt sur le revenu. Nous lui demanderons enfin d'aborder une discussion qui peut venir à brève échéance: je veux parler du rapport qui a été fait par l'honorable M. Guieysse sur les retraites ouvrières. [Applaudissements à gauche.)

Voilà, Messieurs, quelques-uns des articles du programme que le parti républicain doit, à notre avis, s'approprier.

dlO LA DÉFENSE RÉPUBLICAINE

Et, en définitive , que la question vous soit soumise dans une interpellation générale ou dans des débats particuliers, ce sera toujours celle de savoir si Ton accepte ou si Ton n'accepte pas ce que nous considérons comme les réformes nécessaires. [Applaudissements sur divers bancs,)

Si la Chambre pense que d'autres hommes politiques peuvent conduire cette œuvre à bonne fin mieux que nous, il faut que, sans hésitation, elle le dise et nous leur remettrons le dépôt que nous avions reçu.

M. Paul DE Cassagnac. — Oh ! non, restez!

M. le Président du Conseil. — Nous leur remettrons, dis-je, le dépôt que nous avions reçu, avec la certitude et la consolation, s'il en élait besoin, qu'ils n'auront pas à le défendre contre les mêmes attaques. [Vifs applaudissements à gauche^ à V extrême gauche et sur quelques bancs au centre,)

M. LE Président. — La parole est à M. Ribot.

M. Ribot, dans sa réponse, fut particulièrement agressif; il contesta que les élections républicaines dans les départements fussent des succès pour le Gouvernement et s'attacha à donner une imp.prtance considérable aux élections de Paris, dans lesquelles il voyait une manifestation éclatante d'un mécontentement général provoqué par la politique du Cabinet

L'ÉQUIVOQUE NATlOiNALlSTE ET LE PAYS 111

qui d'îiilleurs était incapable de faire aboutir aucun de ses projets.

M. Waldeck-Rousseau lui répliqua en ces termes :

M. LE Président du Conseil, ministre de rintérieur et des Cultes, — Messieurs, en écoutant les paroles si sévères de M. Ribot...

M. Charles Bernard. — Sévères, mais justes.

M. le Président du Conseil. — ... je me suis rappelé que deux autres hommes politiques ont subi sa censure : Tun s'appelait Gambetta ; l'autre Jules Ferry, et je me. suis senti consolé. {Vifs applaudissements à gauche,)

M. RiBOT. — Voulez-vous me permettre un mot ?

M. LE Président du Conseil. — Volontiers.

m; RiBOT. — M. le Président du Conseil s'est trouvé assez touché par des paroles qu'il qualifie de sévères pour faire appel à des souvenirs d'il y a vingt ans, qu'il dénature, d'ailleurs.

Il a dit que j'avais combattu Gambetta. Je suis de ceux qui jusqu'au dernier moment ont voté pour Gambetta.

M. Levraud. — En l'attaquant!

M. Paschal Grousset. — En lui tirant dans le dos !

M. RiBOT. — Il y avait chez Gambetta, quelles que fussent ses idées, une largeur d'esprit, vous me' permettrez de vous le dire, et des vues d'homme d Etat que nous avons le regret de ne

plus rencontrer aujourd'hui. [Applaudissements au centre,)

M. le Président du Conseil a dit qu'il était le continuateur légitime et nécessaire de la politique de Gambetta et de Jules Ferry. Je crois que si ces deux hommes vivaient encore, ils qualifieraient la politique de M. le Président du Conseil comme elle doit Têtre : une politique d'expédients, une politique qui perdra la République. [Applaudissements au centre,)

M. LE Président dd Conseil. — Il y a, Messieurs, dans les paroles que vient de prononcer M. Ribot, une part de vérité. En effet, les amis de Gambetta ne se rappellent pas que M. Ribot Tait combattu lorsqu'il était puissant, et ils se souviennent de son intervention lorsque sa chute était devenue probable. [Exclamations au centre. — Applaudissements à gauche,)

Mais c'est pour m'expliquer sur un autre point que je suis monté à la tribune, et je n'y resterai que quelques instants.

L'honorable M. Ribot revient à cette idée qu'un cabinet ne survit pas à une élection qui, dans Paris, ne lui a pas donné raison. [Mouvements divers,)

Il pourrait se rappeler un temps où le conseil municipal de Paris élu socialiste a choisi pour -président M. Navarre, et je ne crois pas que M. Ribot s'en soit senti affaibli, [On rit,)

M. Ribot a encore soutenu que dans les votes

de la France entièi^e il y a deux parts à faire : celle qui revient à nos adversaires et celle qu'il veut bien nous laisser, et il nous dit : Sur les 26.000 communes dont vous avez parlé, combien en est-il dans lesquelles ce soient les républicains progressistes ou les républicains modérés qui aient triomphé ?

Je ne peux pas accepter une méthode de discussion contraire au but même que nous avons poursuivi et qui permettrait de dire que là où un républicain, quel qu'il soit, a battu un réactionnaire, c'est un échec pour le Gouvernement.

[Applaudissements à gauche,)

Notre politique est assez large pour que nous n'ayons pas besoin de distinguer; et, quand, pratiquant ce qu'on peut appeler la théorie de l'appel à la peur, de l'effarement de l'opinion, on vient dire que nouiï avons détourné la France républicaine de son goût pour les institutions républicaines, j'ai bien le droit d'invoquer le témoignage écrasant des élections du 6 mai dernier... [Nouveaux applaudissements à gauche.)

M. Paulin-Méry. — Ecrasant pour vous!

M. LE Président du Conseil. — Il manque au réquisitoire que l'honorable M. Ribot a bien voulu prononcer contre moi quelque chose dont mieux que personne il connaît la nécessité : c'est l'indication des mobiles auxquels le coupable aurait obéi.

A quels mobiles ai-je donc obéi quand j'ai

formé le miaistère actuel? {Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche, — -. B?*uit au centime et à droite.)

M. RiBOT. — Nous ne sommes pas en cour d'assises.

M. LE Présideî>îï du Conseil. — Il faudrait le, dire.

M. RiBOT. — Je lai dit!

M. LE Président du Cokseil. — Est-ce à Tambition? J'ai tourné le dos, vous le savez bien,, au pouvoir quand il était facile et je Tai accepté quand il ne tentait personne. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs,) En l'acceptant, j'ai eu le sentiment d'un devoir impérieux à remplir. Il y a eu une heure où j'ai pensé qu'il pouvait être accompli au nom de tous par quelques-uns, et on trouvera plus aisément ceux dont je n'ai- pas obtenu èe concours que ceux dont j'aurais négligé, de solliciter la collaboration. [Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche,)

Aujourd'hui, les temps sont meilleurs, et j'en reporte l'honneur tout entier à l'ensemble du parti républicain qui a bien voulu nous soutenir. Si nous nous sommes trompés, il le dira. [Vifs applaudissements sur les mêmes bancs, — Rumeurs au centre et à droite.)

^. .. Il iriif"»!!

L'ÉQUIVOQUE NATIONALISTE ET LE PAYS lia

La Chambre fut appelée à voter sur l'ordre du jour présenté par M. Gouzy, « approuvant les déclarations du Gouvernement » et affirmant sa volonté de « poursuivre une politique de réformes républicaines et de défense de l'État laïque » ; M. Chapuis ayant déposé une motion additionnelle invitant le Gouvernement à s'opposer énergiquement à la reprise de l'affaire Dreyfus, de quelque côté qu'elle vint, M. Waldeck-Rousseau fit.à la tribune de nouvelles et catégoriques déclarations après lesquelles l'ensemble de l'ordre du jour proposé fut voté par 271 voix contre 226.

M., LE Président du Conseil. — Messieurs, il me semble que le sens des ordres du jour additionnels qui vous sont soumis ne peut pas être plus douteux que celui d^s déclarations que le Gouvernement a apportées à cetle tribune. Il a déclaré, en termes que je crois clairs et précis, que sa volonté était de mettre un terme à une agitation qu'il considère comme désastreuse pour le pays et pour le parti républicain.

M. Lucien Millevoye. — Vous vous en apercevez au lendemain de la défaite; il fallait vous en apercevoir plus tôt. [Bruit.)

M. LE Présideint du Conseil. — Monsieur Millevoye, je donne une explication qui est sollitée et je n'ai pas à rentrer dans le débat du fond.

Le Gouvernement a indiqué quelles étaient

lie LA DEFENSE REPUBLICAINE

les mesures par lesquelles il était en son pouvoir de travailler à cette œuvre d'apaisement; il a rappelé un projet dont le Sénat a ét^ saisi il y a déjà plusieurs mois et qui tend à empêcher toute poursuite relative à des faits se rattachant à l'affaire Dreyfus. C'est clair et précis.

Maintenant on demande — l'honorable M. Chapuis, je crois — que le Gouveruement prenne l'engagement qu'il fera par tout le monde appliquer les mêmes principes de sagesse. Et M. Pelletan d'interroger à son tour et de dire : « Est-ce que vous entendez créer un délit nouveau qui serait constitué par cette circonstance qu'un journaliste ne partageant pas votre pensée sur la nécessité de l'apaisement ferait une nouvelle campagne révisionniste? [Mouvements divers.)

Je réponds qu'il est impossible — personne n'y songerait — de créer un délit de cette sorte. La seule chose que le Gouvernement puisse faire, c'est d'agir par voie législative. Il a indiqué comment il entend agir; dans ces conditions il ne peut considérer les ordres du jour supplémentaires qui sont proposés que comme des formules sanctionnant ses déclarations el, il n'a à manifester ni opposition ni préférence. {Applaudissements à gauche.)

Chambrç: des députés. Séance du 26 mai i 900. — Les déclarations si nettes du Président du Conseil, à la séance du 22 mai, permettaient de prévoir que Tœuvre d'apaisement réclamée par le pays ne pouvait tarder d'être accomplie. Aussi les nationalistes firent-ils tous leurs efforts pour ranimer une agitation dont ils avaient tiré si grand profit, espérant ainsi rendre impossible la réalisation des projets du Gouvernement.

Ce fût d'abord l'affaire Tomps. Un de leurs journaux, rjFc/fln', affirma que bien loin de s'opposer à la reprise de l'affaire Dreyfus, le Gouvernement avait chargé un agent de la Sûreté générale, M. Tomps, de réunir les éléments d'un dossier devant servir de base à une nouvelle instance en revision. M. Alphonse Humbert, député nationaliste, porta la question à la tribune de la Chambre, une première fois à propos de la motion Chapuis invitant le Gouvernement à s'opposer énergiquement à la reprise de l'affaire Dreyfus; mais cette fois, d'un commun accord, on renvoya la conclusion du débat à un autre jour.

Le 25 mai, au Sénat, M. Chaumié demanda des

éclaircissements; le général de Galliffet reconnut que des lettres écrites par M. Tomps à un tiers avaient été livrées par ce tiers au ministère de la Guerre : elles avaient été divulguées par un officier de l'étatmajor de Tarmée, le capitaine Frilsch, qui en raison de cette faute venait d'être mis en retrait d'emploi ; le Président du. Conseil expliqua qu'en écrivant ces lettres M. Tomps avait eu le dessein d'obtenir des renseignements nécessaires pour constituer un dossier personnel, qui devait lui permettre de répondre à certaines attaques dont il était l'objet, mais qu'il avait au surplus volontairement négligé tout ce qui avait traita une reprise possible de l-affaire Dreyfus; il avait d'ailleurs été déplacé à la suite de cet incident. Le Sénat parut satisfait de ces explications.

Mais le débat se rouvrit à la Chambre, le 28 mai : on discutait l'interpellation de M. Castellane sur les déclarations faites par M. Reinach dans un discours prononcé à Digne et tendant à une reprise de l'affaire Dreyfus; Taffaire Tomps revint sur le tapis : le Prés-ident du Conseil s'expliqua d'abord sur l'objet précis de l'interpellation de M. de Caslellane puis sur les révélations de Y Eclair \ parlant du capitaine Fritsch, il qualifia son acte de « félonie » ; à ce mot, un tumulte d'une violence inouïe s'éleva dans la Chambre : les députés de la droite apostrophaient le Président du Conseil, le sommant de retirer ses paroles, tandis que les membres de la gauche l'acclamaient; la séance dut être levée.

Quand elle fut reprise, M. Waldeck-Ilousseau termina son discours. M, Léon Bourgeois défendit éloquement l'ordre du jour qu'il proposait : « La Chambre, approuvant les actes du Gouvernement et sûr du dévouement de l'armée à la Patrie et à la République passe à l'ordre du jour ». Cet ordre du jour fut adopté par 286 voix contre 234.

Après l'affaire Tomps, les adversaires du Cabinet cherchèrent à exploiter la déniission du général Jamont; puis ce fut une accusation scandaleuse dénuée de fondements, portée avec une mauvaise foi incroyable contre une personne de l'entourage d'un ministre. « Certains événements et certaines discussions (ramnistie et la loi des associalions) sont proches, dit, à ce propos M. Waldeck-Rousseau. Tantôt sous la forme de menaces, tantôt sous celle de conseils amicaux, on m'a dit de me tenir sur mes gardes. Je demande à la majorité républicaine d'en faire autant. Ce n'est pas impunément que nous avons montré à certaines personnes la pointe de l'épée; on veut nous faire sentir la pointe du stylet. Nous n'avions pas besoin de cela pour soutenir notre courage. »

La punition infligée par le ministre de la Guerre au capitaine Cuignet, à la suite de la lettre adressée parce dernier au Président du Conseil, et publiée par lui, servit de prétexte à une dernière tentative : M. Lasies ayant déposé une interpellation, et en demandant la discussion prochaine : « Il n'est pas admissible, s'écria M. Waldeck- Rousseau, que chaque fois qu'il plaira à quelqu'un d'essayer de ranimer l'agitation, toutes les autres questions s'effacent et toutes les autres affaires qui intéressent le pays restent en suspens. Je ne relève pas les accusations dont j'ai été l'objet ; je me borne à dire que si le Gouvernement peut mériler certaines reproches, il ne méritera pas celui de consentir à faire votre jeu ».

Quelques jours plus tard, l'amnistie était votée, et la Chambre pouvait espérer discuter, au milieu d'un calme inconnu depuis trop longtemps, les réformes attendues par tous les républicains.

M. LE Président. — La parole est à M. le Président du Conseil. [Bruit.)

M. Charles Bernard. — Les mensonges vont recommencer. [Vives exclamations à gauche,)

M. LE Président. — Monsieur Bernard, je vous rappelle à Tordre avec inscription au procèsverbal. [Agitation.)

Je vous supplie, Messieurs, de cesser ces manifestations et d'écouter M. le Président du Conseil.

M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil^ ministre de f Intérieur et des Cultes. — Messieurs, je dois faire quelque effort pour ne pas oublier que c'est avant tout à l'honorable M. Castellane que je dois répondre.

M. Paul de Cassagnac. — Parce que c'est plus facile !

M. LE Président du Conseil. — 11 m'a posé une question qui n'avait pas laissé d'abord que de me surprendre. [Exclamations à droite.)

Je savais, en effet, que le Gouvernement doit répondre de ses actes, de ses paroles ; mais je savais aussi qu'il ne répond même pas des paroles de ceux qui soutiennent ses opinions, et j'en concluais qu'il était difficile de prétendre qu'il répondît des propos tenus par ceux qui les combattent. [Mouvements divers.)

A droite. — Nous ne comprenons pas.

M. LE Président du Conseil. — On m'a de-

mandé pourquoi je n'avais pas démenti... [Interruptions,)

M. LE Président. — On a demandé des explications au Gouvernement ; voulez-vous, Messieurs, oui ou non, les écouter?

M. FiRMiN Faure. — Qu'il nous dise pourquoi il a menti mardi dernier. [Réclamations à gauche,)

M. LE Président. — Je vous rappelle à Tordre avec inscription au procès-verbal. [Bruit.)

Je ne comprends pas votre attitude, Messieurs. Trois orateurs se sont succédé pour demander au Gouvernement des explications; il es apporte; veuillez récouter.^(rrà bien! très bien!)

M. LE Président du Conseil. — On a demandé, dis-je, pourquoi le Gouvernement n'avait pas démenti les propos qu'il a plu à M. Joseph Reinach de tenir. Je réponds que le Gouvernement n'avait pas à démentir des propos qui n'expriment qu'une opinion individuelle absolument et catégoriquement opposée à celle du Gouvernement. [Applaudissements à Vextrème gauche et à gauche,)

M. Paul de Cassagnac. — C'est Joseph vendu par son frère ! [Rires à droite.)

M. LE Président. — On apporte vraiment ici trop de relations de famille. [Noiiveatix rires.) Veuillez ne pas interrompre et garder voire esprit pour la tribune.

M. Paul de Cassagnac. — C'est de l'histoire sainte.

M. LE Président du Conseil. — Et ce. n'est pas quand, au lendemain du dernier vote de la Chambre, le Gouvernement a demandé à la commission du Sénat de hâter son rapport, ce n'est pas quand il est résolu à en demander la discussion immédiate, qu'on peut se méprendre sur les intentions de ceux qui, dans cette Assemblée ou au dehors, veulent l'apaisement des esprits. [Applaiidissements à gauche.)

On est revenu sur ce qui sera désormais appelé l'affaire Tomps,. et M. Alphonse Humbert s'est livré à ce sujet à une longue et patiente exégèse. [Exclamations à droite.)

M. LE Président. — 11 n'y a vraiment pas lieu d'interrompre.

A t extrême gauche. — Ils n'ont pas compris !

M. LE Président du Conseil. — Je n'imaginais pas employer une expi^ession qui eût pour aucun de nos collègues le caractère de la nouveauté. [Applaudissements et rires à gauche.)

M. Lasies. — Je l'ai entendu employer en chaire par le père du Lac.

M. LE Président. — Je vous en prie. Messieurs, pas de conflit grammatical !, [On rit.)

M. LE Président du Conseil. — Il est revenu sur tous les documents que nous avons livrés à la discussion [Exclamations à droite)., que chacun de vous a lus, que chacun connaît, et, quelques ^

efiorts qu'on ait tentés, on n'en fera jamais jaillir une autre interprétation que celle qui m'était apparue et que je maintiens comme seule exacte.

Au centre, -r- Après l'avoir bien cachée !

M. LE Président du Conseil. — Je tiens h relire — car je n'aime pas beaucoup certaines traductions [Applaudiss€7nents à gauche et à V extrême gauche) — les déclarations que j'ai déjà apportées à la Chambre :

« Lorsque le service dont on a parlé a été transporté à la direction de la sûreté générale, ses agents ont eu pour instructions formelles de ne pas imiter certains exemples et de se renfermer strictement. dans leurs fonctions. .

« Et si M. Tomps esj: encore commissaire spécial, c'est que ses affirmations et les preuves qu'il en a fournies, loin de permettre de croire qu'il a provoqué des révélations, tendent à démontrer au contraire que si on lui a offert, à maintes reprises, des pièces et des preuves que l'on n'avait d'ailleurs pas, non seulement il n'a pas été au rendez-vous qui lui était assigné {Ëxclamalions à dî'oite), mais il a mis le ministre de la Guerre en mesure de connaître l'homme dont il s'agissait. »

Eh bien, Messieurs, sans entrer dans de longs détails, et après avoir de nouveau rapproché les faits et les dates, je trouve, et dans les documents et dans les affirmations mêmes qui ont été apportées ici par M. Humbert, la confirmation

de la pensée qui, tout d'abord, s'était fait jour dans mon esprit.

Après qu'on eut rendu — car ce n'est pas une nouveauté — à la sûreté générale le service du contre-espionnage, malgré les ordres formels du ministre de la Guerre, un espionnage s'est institué contre les agents de la sûreté générale. [Applaudissements à gauche. — Vives exclamations à droite ,)

M. Lasies. — M. le Ministre de la Guerre répondra, je l'espère.

M. LE Président du Conseil. — : La preuve en ressort du document même auquel M. Humbert a fait allusion et qui établit qu'un espion a remis au 2^ bureau, malgré Jes ordres que j'ai rappelés, un mémoire contenant contre M. Tomps les plus fausses accusations. [Réclamations à droite et au centre,)

A droite, — Demandez l'enquête, alors !

M. LK Président. — Voulez-vous, Messieurs, cesser ces interruptions collectives ?

M. Lucien Millevoye. — Allons, Monsieur le Ministre de la Guerre, répondez donc !

M. le Président. — Monsieur Millevoye, je vous rappelle à l'ordre.

» M. LE Président du Conseil. — Je suis donc aujourd'hui plus catégorique qu'à la séance de mardi dernier.

A droite, — La preuve !

M. le Président du Conseil. — On peut tirer

PVMRI

des fails les inductions que la raison suggère.

M. Prache. — Donnez la preuve !

M. LE Président. — Monsieur Prache, je vous rappelle à Tordre.

M. LE Président du Conseil. — Il serait extraordinaire que, seul, je n'aie pas le droit de faire apparaître les conclusions qui se sont affermies dans mon esprit.

Toute cette histoire est à la fois plus simple et plus grave qu'on veut bien le dire.

Un agent provocateur — c'est le seul titre qui convienne au sieur P... dont on a parlé — poursuit un agent de la sûreté générale de ses offres de révélations. [Exclamations ironiques au centre et à droite, — Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche,)

Par des moyens sur lesquels je reviendrai tout à l'heure d'un mot, on s'empare de ses réponses, et, à l'heure dite, au jour marqué pour tenter un coup de théâtre [Applaudissements à ïextrême gauche, — Bruit à droite\\\ se trouve que ces documents confiés à sa garde, Ja féJonie d'un officier les a livrés. [Applaudissements à C extrême gauche, — Vives réclamations à droite et au centre, — Agitation prolongée,)

A droite, — A l'ordre ! à l'ordre !

M. Camille Krantz, — Je demande la parole.

M. LE Président. — Messieurs... [Bruit continu.) M. le Président du Conseil va expliquer ses paroles.

126 LA DÉFENSE RÉPUBLIGAINE

A droite, — Noa! non! il ne parlera pas.

M. Ouvré. — M. Waldeck-Rousseau n'a pas le droit de traiter les officiers français de félons. ( Vif s applaudissements à droite. — Bruitàgattche.)

M. LE MARQUIS DE Kerouartz, — Le ministre a commis une infamie. [Agitation,]

M. LE Président. — Monsieur de Keroiiarlz^ je vous rappelle à Tordre avec inscription au procès-verbal.

La parole est à M. le Président du Conseil.

M. LE COMTE d'Aulan. — Non ! non ! il ne parlera pas.

M. le Président. — Monsieur d'Aulan', je vous rappelle à Tordre.

[M. le Ministre de la Guerre quitte la salle des séances.)

A droite. — Galliffet ! Galliffet ! Gallillel !

M. le Président. — Messieurs, M. le Président du Conseil désire expliquer ses paroles. Écoutez-le !

M. LE Président du Conseil. — Vous me permettrez bien, Messieurs, d'expliquer ma pensée. [Non! non! à droite. — Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche. )

M. LE Président, s'adressojit à la droite. — Ne voyez-vous pas, Messieurs, qu'en voulant atteindre vos adversaires, c'est votre propre droit que vous atteignez?

M. LE Président DU Conseil. — Messieurs, l'acte dont j'ai parlé... [Le tumulte continue.)

M. LE Président. — L'orateur va s'expliquer... [Non! non! à droite, — Vifs applaudissements à gauche et à ï extrême gauche,) Mais, Messieurs, il n'y a pas d'exemple qu'un orateur n'ait pas pu expliquer ses paroles !

M. LE Président du Conseil. — On n'a jamais refusé à personne le droit de s'expliquer. [Bruit prolongé à droite et sur divers bancs au centre.)

J'ai fait allusion à un acte qualifié par le ministre de la Guerre d'un mot plus énergique... [Bruit et interruptions sur les mêmes bancs.)

M. LE Président. — Messieurs, l'orateur s'explique.

M. LE Président DU Conseil. — Je n'ai fait que répéter...

A droite, — GallifFet! GallifFet! — Démission!

M. le Président. — Voulez-vous, Messieurs, entendre les explications de l'orateur?

A droUe, — Non ! non ! nous n'en voulons pas !

M. LE PrésideiNt. — You& n'avez pas le droit de faire ainsi violence à un orateur.

M. LE COMTE d'Aulan. — Qu'il aille au Sénat !

M. LE Président. — Je vous rappelle à l'ordre.

Il n'y à pas d'exemple qu'un orateur n'ait pas pu expliquer une de ses paroles : c'est son droit, il s'expliquera, [Agitation.)

M- Fernand de Ramel. — Il n'y a pas de Chambre où l'on ait toléré une insulte à l'armée!

[M, le Président se -couvre. — Le tumulte continue,)

M. LE Président. — La séance est suspendue pendant une heure.

{M. le Président du Conseil, en descendant de la tribune y est accueilli par les applaudissements répétés de la gauche et de V extrême gauche. — Violentes rumeurs à droite,)

(La séance, suspendue à six heures moins un quart, est reprise à sept heures moins cinq minutes.)

M. LE Président. — La séance est reprise.

La parole est à M. le Président du Conseil.

M. LE Présidentdd Conseil. — Messieurs, je ne remonte à la tribune que pour user du droit reconnu à tous les orateurs d'expliquer leurs paroles.

Je déclare qu'il n'a jamais été dans ma pensée d'apprécier le fait d'avoir livré des pièces autrement que ne l'avait fait M. le Ministre de la Guerre et après que lui-môme l'avait qualifié.

J'ajoute que je proteste avec indignation contre toute interprétation...

A droite. — Trop tard !

M. LE Président do Conseil... qui exclurait de ma part la volonté de m'associer à la protestation qu'il a fait entendre au nom de la loyauté de l'armée. [Vifs applaudissements à gauche et à r extrême gauche. — Bruit au centre et à droite.)

fe--JL-- ^-1

V Sénat. Séance du 5 juillet 1900.

Le général André, ministre de la Guerre, ayant opéré quelques mutations dans le personnel des bureaux de Tétat-major, le général Delanne, chef d'état-major général, crut devoir marquer sa désapprobation des choix faits par le ministre, en demandant à être relevé de ses fonctions ; de son côté, le général Jamont, vice-président du Conseil supérieur de la Guerre, offrit sa démission dans une lettre qui constituait une véritable protestation contre les actes du Gouvernement ; il fut aussitôt mis en disponibilité et remplacé par le général Brugère; les nationalistes félicitèrent hautement les deux généraux de leur attitude ; ils espéraient, en effet, qu'elle était de nature à causer de graves embarras au Gouvernement. La question fut portée à la tribune du Sénat par MM. Franck Ghauveau et Milliard. M. Waldeck- Rousseau répondit aux interpellateurs par un discours dont l'affichage fut voté par 153 voix contre 90; le Sénat décida également l'affichage du nom des votants; la discussion fut close par un ordre du jour « approuvant les déclarations et les résolutions du Gouvernement » adopté par 164 voix contre 81.

La Chambre avait voté, la veille, sur la même question, un ordre du jour identique.

M. LE Président du Conseil. — Messieurs, l'honorable M. Franck Chauveau disait tout à rheure au Sénat qu'un fait grave s'était produit. En effet, un fait grave en lui-même à raison de ses causes bien plus qu'à raison de ses conséquences (7><?s bien! t7*ès bien! à- gauche, — Exclamations ironiques à droite, — Nous verrons cela!) un fait grave s'est produit, et il s'agit de savoir sur qui doit peser le blâme du Parlement. M. Franck Chauveau accuse le Gouvernement d'avoir méconnu la légalité; il l'accuse également d'avoir, par des actes imprévoyants tout au moins, désorganisé l'état-major de l'armée,

M. Garhan de Balzan. — C'est vrai!

M. LE Président du Conseil. — Rappelons en quelques mots les faits eux-mêmes.

Je n'ai, en vérité, rien à ajouter à l'exposé très simple qui a été fait par M. le Ministre de la Guerre et que l'honorable M. Franck Chauveau ne me paraît pas avoir lu avec assez d'attention.

M. le Ministre de la Guérie a jugé nécessaire d'apporter dans les bureaux de l'élat-major des modifications et de changer deux chefs de bureau et un chef de section.

Si, en vérité, c'est là désorganiser notre armée nationale [Sourires approbatifs sur un grand nombre de bancs)^ si c'est désorganiser notre

état-major, c'est le Gouvernement actuel qui aurait, en vérité, le droit de demander en quel état on avait mis cette institution. [Très bien! et vifs applaudisseinents à gauche,)

Dans quelles conditions se sont d'ailleurs opérés ces chang-ements? Je répète, après l'honorable ministre de la Guerre, qu'il a fait venir le chef d'état-major général...

M. Franck Chauveau. — Après.

M. LE Président du Conseil... qu'il lui a exposé ses vues, lui a dit quels changements il comptait faire et par quels officiers il désira-it remplacer ceux à qui, par une anticipation de quelques mois seulement, il donnait une destination qu'ils auraient reçue quelque^ mois tard.

M. le général Delanne n'a pas partagé Topinion du ministre de la Guerre ; il a pensé que le maintien des chefs de bureau et du chef de section était nécessaire et, par conséquent, il s'est établi entre le ministre et le chef d'état-major une contradiclion et un conflit.

Ici, Messieurs, la question de légalité se pose. Eh bien, viendra-t-il à la pensée de quelqu'un qu'il puisse exister dans nos codes ou dans le recueil de nos décrets une disposition quelconque à raison de laquelle', en cas de désaccord entre le ministre de la Guerre d'une part, et le chef d'état-major d'autre part, c'est le chef d'étatmajor qui aura le dernier mot? [Applaudissements à gauche et sur plusieurs bancs au centre,)

M. LE GÉNÉRAL Lambert. — Je fais respectueusement observer à M. le Président du Conseil que le chef d'etat-majorn'a pas été consulté.

M. Franck Chau veau. — C'est la première fois qu'on affirme que le général Delanne a été consulté.

M. le Président du Conseil. — M. le Ministre de la Guerre Ta dit claireiùent lorsqu'il a été interpellé à la Chambre des députés.

Voilà les faits, Messieurs, et j'affirme que rien dans notre législation ne pouvait conduire à une solution différente de celle que nous avons adoptée.

Quel est donc le décret de 1890?

Le voici, Messieurs : il porte dans son article 4... [Bruits et interruptions sur divers bancs.)

M. le Président. — Veuillez, Messieurs, vous abstenir de ces interpellations de collègue à collègue.

M. LE Président DU Conseil. — ...cette énonciation simple et claire :

« Le chef d'état-major est chargé, sous l'autorité du ministre, de la direction du service d'état-major ainsi que du choix et de l'instruction des officiers de ce service. » ( Voilà! à droite et au centre.)

Qu'est-ce que cela veut dire? Que le chef d'état-major a certainement une grande initiative ; que c'est à lui d'étudier par quels moyens doit être organisé le service qu'il dirige; mais

ces mots: « sous Tautorité du ministre », n'auraient pas de sens s'il était possible d'admettre de la part du chef d'état-major uii veto ou une opposition définitive (Ces/ évident! à gauche)^ et la question qui se pose en présence de ce texte est bien simple : il s'agit de savoir si le ministre de la Guerre est le supérieur du chef d'état-major, ou si le chef d'état-major est le supérieur du ministre de la Guerre. (Vifs applaiidi^semenls à gauche,)

Voilà pour le droit. Mais il est un reproche plus grave auquel je veux répondre brièvement. Le pays ne se laissera jamais persuader que le changement de deux chefs de bureau el d'un chef de section ait pu désorganiser Tœuvre de notre défense nationale... {Très bien! h'ès bien! à gauche.)

M. Halgan. — C'est l'avis du général Jamont.

M. LE COMTE DE Blois. — Et Négrier? Et le général Hervé? [Bruit sur les mêmes bancs.)

M. LE VICOMTE DE MoNTFORT, s'adrcssant à la gauche,) — On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que la mobilisation !

M. LE Président du Conseil. — ...et s'il éprouve quelque émotion, ce n'est pas seulement en entendant les détestables conseils qui sont donnés à l'armée, sous prétexte de la servir, mais en constatant la regrettable facilité avec laquelle ces conseils sont quelquefois suivis. [Applaudissements à gauche.)

On remarquera, d'ailleurs, en quels termes cette démission de Thonorable général Jamont est motivée. Le général Jamont y parle de l'avenir ; sa lettre porte que dans l'avenir le service d'état-major sera frappé l'instabilité. Or, au moment où cette lettre était écrite, si elle a tout d'abord été écrite en ces termes, comment pouvait-on parler d'un avenir d'instabilité, alors que, précisément, et pour prévenir autant que nous le pouvions les dangers d'instabilité résultant d'une démission, le général Delanne avait reçu Tordre de rester h son poste? {Très bien! très bien! à gauche.) Par conséquent. Messieurs,, réduisons les faits, au point de vue des reproches qui peuvent être dirigés contre le Gouvernement, à leur expression vraie, juste et simple, et remarquons, sans que j'aie la moindre intention — cette pensée est aussi éloignée que possible de moi — d'amoindrir des services éclatants et glorieux, remarquons, dis-je, que le changement d'un chef d'état-major ou d'un généralissime ne sont point, hélas ! des événements imprévus, et que, indépendamment des circonstances qui ont amené la mesure qui fait l'objet de l'interpellation, l'honorable général Jamonl, au mois de juillet prochain, aurait dû prendre sa retraite. {Interruptions au centre,)

Un sénateur^ à droite, — C'était toujours une année.

M. Halgan, — Une année de tranquillité 1

M. LE Président du Conseil. — A l'heure actuelle, il est remplacé par un général commandant d'armée, d'une vigueur et d'un mérite que tout le monde connaît...

M. Garran de Balzan. — Un général d'anlichambre ! ( Vives pi'otestations à gauche,)

M. LE Président. " — Monsieur Garran de Balzan, je vous rappelle à Tordre. {Bruit à gauche. — Agitation; cris : A f ordre! à P ordre! Vous insultez l'armée!)

Veuillez, Messieurs, ne pas substituer votre autorité à celle du Président. J'ai rappelé M. Garran de Balzan à l'ordre.

M. lePrésidentdu Conseil — . . . d'une expérience consommée, désigné dans la pensée de tous pour la haute fonction à laquelle nous l'avons appelé, ayant devant lui, heureusement, de longues années, et aux talents éprouvés duquel, sans nul doute, on aurait plus de plaisir à rendre hommage si l'honorable général dont je parle ne joignait pas à un culte sincère pour la patrie un dévouement profond aux institutions actuelles. ( Vifs applaudissements à gauche.)

Disons donc La vérité. La vérité, c'est que, depuis deux ans, oa a cherché dans ce pays à créer non pas un parti militaire, mais un parti militariste. (CVs^ cela! à gauche.) On poursuit ce but par tous les moyens; et on ne recule même pas devant la perspective de faire connaître à notre pays un fléau qu'il a ignoré jus-

qu'ici, mais dont d'autres peuples ont fait l'expérience, et dont le résultat le plus direct a été non pas seulement d'affaiblir leur influence politique j mais encore et surtout d'énerver leur puissance militaire. [Très bien! et applaudissements à gauche.) •

11 y aurait, en vérité, un' meilleur moyen de servir les intérêts de l'armée que ces polémiques enflammées, que ces flatteries prometteuses confinant à l'embauchage que l'on prodigue aux uns, tandis qu'on insulte les autres. La tactique, elle est la même depuis deux ans. Toutes les fois qu'une parole incorrecte est prononcée, qu'une démarche inconsidérée se produit, on n'a pas assez d'applaudissements; et quant aux chefs militaires du côté desquels la faction ne trouve pas certaines complaisances, systématiquement ou les couvre d'outrage. [Applaudissements à gauche.)

M. DuBOYs Fresney. — C'est vous qui représentez la faction!

M. JosKPH Fabre, se tournant vers la droite. — Allons donc! Ce sont les césariens qui introduisent la politique dans l'armée. Ils crient : « Vive l'armée » el sont ses véritables ennemis. Pour dos intérêts de parti, ils compromettent la patrie.

M. le Pbésident du Conseil. — Messieurs, il vaudrait mieux parler moins de Farmée et s'en occuper davantage... [Ti'ès bien! très bien! à gauche.)

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M. LE COMTE DE Blois. — Il faudrait la respecter, d'abord!

M. LE Président du Conseil.. * rester attentifs à ses besoins, étudier ses institutions, lui donner tout Tessor qu'elle peut prendre et faire en sorte qu'elle se place au premier rang des armées européennes. [Très bien! très bienl à gauche.)

M. BoDiNiER. — Elle y est !

M. LE Président dd Conseil. — C'est pour cela que nous avons cru remplir notre devoir en saisissant le Parlement du plus vaste plan d'armements et de défense qu'aucun cabinet ait jamais soumis aux Chambres. [Assentiment sur les mêmes bancs,)

Ce devoir, nous continuerons à le remplir; nous achèverons notre tâche, et lous les obstacles que Ton sème sur noire route, toutes les combinaisons qui, peu à peu, se font jour, éclatent, et surprennent le pays plus que le Gouvernement, tous les écueils sans cesse disposes devant nous ne serviront qu'à montrer que nous ne sommes pas de ceux que Ton intimide ou que Ton décourage, [Applaudissements prolongés à gauche et sur plusieu7's bancs au centre, " — M, le Président du Conseil^ en retournant à sa placCy reçoit les félicitations de ses collègues et d'un grand nombre de sénateurs,)

Le conseil municipal de Toulouse ayant invité M. Waldeck-Housseau à présider les fêtes organisées à l'occasion de la pose de la première pierre des 'nouvelles casernes, le Président du Conseil prononça au banquet qui lui fut offert par la municipalité un important discours dans lequel, après avoir passé en revue Fœuyre de défense républicaine accomplie par le Gouvernement, il envisageait, à la veille de l'ouverture de la session extraordinaire, ce que devait être la politique républicaine jusqu'à la prochaine consultation du suffrage universel.

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