CHAPITRE XII
Deffence de VAucteur.
Ceux, qui penseront que ie soye trop grand Admirateur de ma Langue, aillent 1 voir le premier Liure des fins des Biens, et des Maulx, fait par ce Pere d’eloquence Latine Cicéron, qui au commencement dudict Liure, entre autres choses, répond à ceux, qui deprisoint les choses écrites en Latin, et les aymoint mieux lire en Grec2. La conclusion du propos est, qu’il estime la langue Latine, non seulement n’estre pauure, comme les Romains estimoint lors : mais encor’ estre plus riche, que la Greque3. Quel ornement (dit-il) d’Orayson copieuse, ou elegante a defailly, ie diray à nous, ou aux bons Orateurs, ou
Ce poëme, en forme de monologue, qui a mérité le surnom de
axoTsivôv iroCirijnx, le poëme obscur, a été traduit en français par F.-D. Dehèque (Paris, 1843, 8°).
1 Aillent , 3° personne pluriel du subjonctif présent, dans le sens de l’impératif. Cf. ci-dessus, cli. vi, p. 68, note 3.
2 Lire en Grec. Cicéron : « Erunt etiam, et hi quidem eruditi græcis litteris, contemnentes latinas, qui se dicant in græcis legendis operam consumere malle. »
3 Plus riche, que la Greque. Cicéron : « Ita sentio latinam linguam non modo non inopem, ut vulgo patant, sed locupletiorem etiam esse quam græcam. »
aux Poètes, depuis qu’ilz ont eu quelqu’vn, qu’ilz peussent immiter 1 ? le ne yeux pas donner si hault loz 2 à nostre Langue, pource qu’elle n’a point en- ! cores ses Cicerons, et Virgiles : mais i’ose bien asîseurer, que si les scauans Hommes de nostre Nation la daignoint autant estimer que les Romains faisoint la leur, elle pouroit quelquesfois, et bien itost se mettre au ranc des plus fameuses. Il est tens de clore ce pas3, afin de toucher particulièrement les principaux poinctz de l’amplification, et ornement de notre Langue. En quoy (Lecteur) ne t’ébahis, si ie ne parle de l’Orateur, comme du Poète. Car outre que les vertuz de l’vn sont pour la plus grand’ part communes à l’autre, ie n’ignore point qu’Etienne Dolet4, Homme de bon Iugement
1 Qu’ilz peussent immiter. Cicéron : « Quando enim, vel nobis dicam, aut oratoribus bonis, aut poetis, postea quidern quam fuit quem imitarentur, ullus orationis vel copiosæ, vel elegantis, ornatus défait ? »
2 Loz, mérite, louange, du latin laus.
3 Clore ce pas , c’est-à-dire « terminer cette discussion, » locution empruntée aux jeux militaires, appelés pas d'armes ou tournois. On disait « ouvrir le pas, clore le pas. » Cf. Chroniq. de Charles VII (p. 24) : « Puis qu’à ce jour là vous devez ouvrir le pas du tournoy. »
4 Etienne Dolet , célèbre humaniste et imprimeur français. Accusé d’athéisme par la Sorbonne en 1544, il fut arrêté et après un long procès brûlé à Paris, sur la place Maubert, le 3 août 1546, comme hérétique et comme relaps. Il y avait un certain courage à Du Bellay d’en parler comme il le fait, deux ou trois ans après sa mort. Quant au souhait exprimé, il n’a pas été exaucé. L’Orateur francoys d’Et. Dolet est resté inachevé. Le Traité de la Maniéré de lien traduire d'me langue en aultre, publié à Lyon en mai 1540, devait en faire partie. Voici ce qu’on lit dans la préface de cet opuscule : « Depuis six ans... i’ay composé en nostre langue vng Œuure intitulé l’Orateur Françoys , duquel œuure les traictés sont
en notre vulgaire, a formé FOrateur Francoys, que quelqu’vn (peut estre) amy de la mémoire de l’Aucteur, et de la France mettra de bref, et fidèlement en lumière.
telz : La Grammaire, Y Orthographe. Les Accents. La punctuation. L'origine d’aulcunes dictions. La Maniéré de lien traduire d’me langue en aultre. L'Art oratoire . V Art poétique . Mais pour ce que le dict Œuure est de grande importance, et qu’il y eschet vn grand labeur, scavoir et extreme iugement, i’en difïereray la publication (pour ne le précipiter) iusques à deux ou trois ans. » (Citation empruntée à M. MartyL-aveaux).
Fin du premier Liure de la deffence , et illustration de la Langue Frayicoyse.