‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que le Naturel n'est suffisant à celuy qui en Poésie veulî faire œuure digne de V Immortalité.

Mais pour ce qu’en toutes Langues y en a de bons et de mauuais, ie ne veux pas (Lecteur) que sans

1 Du Roy Henry. Il y avait à peine deux ans que Henri II était monté sur le trône.

2 Son propre, et naturel , « c’est-à-dire sa qualité distinctive et son caractère naturel. »

élection 4, et iugement tu te prennes au premier venu. Il vauldroit beaucoup mieux écrire sans Immitation, que de ressembler vn mauuais Aucteur1 2. Yeu mesmes que c’est chose accordée entre les plus Scauans, le Naturel faire plus sans la Doctrine 3 4 5 que la Doctrine sans le Naturel 4. Toutesfois d’autant que l’Amplification de nostre Langue (qui est ce, que ie traite) ne se peut faire sans JDoctrine, et sans Erudition, ie yeux bien auertir, ceux qui aspirent à ceste gloire, d’immiter les bons Aucteurs Gréez, et Romains, voyre bien Italiens, Hesnagnolz, . et autres : ou du tout n’ecrire point, si non à soy (comme on dit) et à ses Muses. Qu’on ne m’allegue point icy, quelques yns des nostres, qui sans doctrine, à tout le moins non autre, que médiocre, ont acquis grand bruyt s en nostre vulgaire. Ceux, qui admirent volun tiers les petites choses, et deprisent ce, qui excede leur iugement, en feront tel cas, qu’ilz voudront : mais ie scay bien que les Scauans ne les

1 Election , comme « choix, » peu usité aujourd’hui eu ce sens, mais très- fréquemment employé jusqu’au milieu du xvne siècle.

2 Ressembler un mauvais Aucteur. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. vin, p. 73, note 1.

3 Le Naturel... sans la Doctrine : « ingenium, sine doctrina, » le talent naturel, sans la science acquise.

4 Que la Doctrine , sans le Naturel. Cette thèse a été soutenue par Cicéron et Quintilien pour les orateurs. Horace, parlant des poètes, est moins affirmatif ( Art poét.,v. 407-410) :

« Natura fieret laudabile carmen an arte Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,

Nec rude quid possit video ingenium. . . »

5 Grand bruyt , comme * grand renom. »

mettront en autre Ranc, que de ceux 1 , qui parlent bien Francoys, et qui ont (comme disoit Cicéron des anciens Aucteurs Romains) bon Esprit, mais bien f peu d’Artifice 2. Qu’on ne m’allegue point aussi que les Poëtes naissent 3, car cela s’entend de ceste ardeur, et allégresse d’Esprit 4, qui naturellement f excite les Poëtes, et sans la quele toute Doctrine leur seroit manque 5 et inutile. Certainement ce seroit chose trop facile, et pourtant contemptible, se faire eternel par Renommée, si la félicité de nature donnée mesmes aux plus Indoctes, etoit suffisante pour faire chose digne de l’Immortalité. Qui veut yoler par les Mains, et Bouches des Hommes6, doit longuement demeurer en sa chambre : et qui desire yiure en la mémoire de la Postérité, doit comme mort en soy mesmes, suer et trembler7

1 Que de ceux, c’est-à-dire « que [le rang] de ceux ».

2 Bon Esprit, mais bien peu d 'Artifice. On ne sait trop à quel passage de Cicéron notre auteur fait ici allusion. On a supposé que ce pourrait être cette phrase fort controversée d’une lettre à Quintus (II, 11) où Cicéron dit que les poèmes de Lucrèce sont « multis luminibus ingenii, multæ tamen artis. »

3 Les Poëtes naissent. « Fiunt oratores, poetæ nascuntur. » Voir les Adages français de Jean le Bon, 1570.

4 Allégresse d’Esprit. Le mot allégresse est pris ici dans le sens du latin alacritas : il exprime la vigueur et l’état allègre, c’est-àdire léger et dispos, d’un esprit sain et bien portant. On le trouve souvent chez Montaigne, employé de la même manière.

3 Manque, c’est-à-dire « sans force. » Cf. ci-dessus, liv. I, cb. v et xi.

6 Yoler par les... Bouches des Hommes. Cf. Virgile [Georg. III, v. 9) : « Victorque virum volitare per ora. »

7 Suer et trembler maintes fois. Cf. Horace ( Art poét., v. 413) : « Multa tulit fecitque puer, sudavit et alsit. »

maintesfois : et autant que notz Poëtes Courtizams boyuent : mangent, et dorment à leur oyse2, endurer de faim, de soif, et de longues vigiles 3. Ce sont les Esles dont les Ecriz des Hommes volent au Ciel4. Mais afin que ie retourne au cômmencement de ce propos, regarde 5 nostre immitateur première- \ ment ceux, qu’il voudra immiter, et ce, qu’en eux il poura, et qui se doit immiter, pour ne faire comme ceux, qui voulans aparoitre semblables à quelque grand Seigneur , immiteront plus tost vn petit geste 6, et façon de faire vicieuse de luy, que ses , vertuz, et bonnes grâces. Auant toutes choses, fault : qu’il ait ce iugement de cognoitre ses forces, et

1 Notz Poetes Courtizans. Lire les conseils ironiques que Du Bellay donne à T « Apolon courtizan » (t. II, p. 67, édit, de Marty- Laveaux).

2 A leur oyse , c’est-à-dire « à leur aise. » — Si le mot oyse n’est pas une faute d’impression pour ayse , il faut que Du Bellay ait supposé que ce mot vienne de otium, tandis qu’il paraît venir de ansa (en latin vulgaire asa ). Voir à cet égard la Romania (n° 2 [1872], p. 157 et nos 15-16 [187S], p. 349).

3 Vigiles , pour « veilles, » du latin vigiliœ; latinisme blâmé avec raison par le Quintil.

4 Ce sont les Fsles, etc. Cette phrase poétique fait penser à une belle strophe de J. -B. Rousseau (Odes, III, 1 ) :

« Des veilles, des travaux un faible cœur s’étonne : Apprenons toutefois que le fils de Latone Dont nous suivons la cour.

Ne nous vend qu’à ce prix ces traits de vive flamme Et ces ailes de feu qui ravissent une âme Au céleste séjour. »

s Regarde , 3e personne du singulier du subjonctif présent.

6 Immiteront plus tôt un petit geste. Molière (Femmes sav., I, i) a dit de même, mais dans un tout autre sens :

« Quand sur une personne on prétend se régler,

C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler. »

tenter combien ses Epaules peuuent porter 1 : qu’il sonde diligemment son naturel, et se compose 2 à l’immitation de celuy, dont il se sentira approcher de plus près. Autrement son immitation ressembleroit celle du Singe 3. *

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