CHAPITRE II
Des Poëtes Françoys.
De tous les anciens Poëtes Françoys, quasi vn seul Guillaume du Lauris et Ian de Meun4 sont dignes
1 Heroet. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. vin, p. 73, note 1.
2 Elabourez, comme le latin elaboratus , travaillé.
3 Nous sommes... contentez. Faute pour « nous nous sommes contentez. » — Longuement. Cf. Vaugelas ( Remarques , t. I, p. 90) : « Longuement n’est plus en usage à la cour, où il était si usité il n’y a que vingt ans : on dit longtemps, au lieu de longuement. »
4 Guillaume du Lauris et Ian de Meun. Guillaume de Lorris (m. vers 1260) et Jean de Meung (né en 1280), sont les deux auteurs du célèbre Roman de la Rose, composé de 22,000 vers, dont les 4,000 premiers seulement sont l’œuvre de Guillaume de Lorris.
d’estre leuz, non tant pource qu’il y ait en eux beaucoup de choses qui se doyuent immiter des Modernes, comme 1 pour y voir quasi comme vne première Imaige de la Langue Francoyse, venerable pour son antiquité. le ne doute point que tous les Peres cryroint la honte estre perdue2, si i’osoy’ reprendre, ou emender^ quelque chose en ceux, que Ieunes ilz ont appris, ce que ie ne yeux faire aussi, mais bien soutiens ie que celuy est trop grand Admirateur de l’Ancienneté, qui yeut4 defrauder5 les Ieunes de leur gloire méritée, n’estimant rien, comme dict Horace, si non ce que la mort a sacré0, comme si le Tens, ainsi que les yins, rendoit les poésies meilleures7. Les plus recens, mesmes ceux qui ont été nommez par Clement Marot en vn certain Epygramme à Salel s, sont assez congneuz par leurs Œu-
Cette première partie est comme un Art d' aimer, écrit d’un style à la fois délicat et naïf. La seconde partie, bien inférieure à la première, est une sorte d’encyclopédie reproduisant la science confuse de l’époque, et une satire perpétuelle, qui parfois ne manque pas de verve. Clément Marot avait donné en 1527 une édition du Roman de la Rose. Thomas Sebilet, dans son Art poétique (l548j, dit de même : * Te faudra recourir au Roman de la Rose, qui est vn des plus grands ceuures, que nous lisons auiourd’huy en nosire Poésie irançoyse. »
1 Non tant pour... comme pour , au lieu de « que pour. »
2 La honte estre perdue , pour « que la honte est perdue. »
3 Emender. Depuis, c’est « amender > qui a prévalu.
4 Celuy est... qui veut. Tournure latine.
5 Defrauder , c’est-à-dire priver par la fraude, comme le latin defraudare. Ce verbe a vieilli ; on dirait aujourd’hui frustrer.
6 Ce que ta mort a sacré. Horace {Ep. II, i, v. 49) : « Miraturque nihil nisi quod Libitina sacravit. »
7 Les poésies meilleures. Horace {Ep. II, i, v. 34) : « Si meliora dies, ut vina, poemata reddit. »
8 Vn certain Epygramme à Salel. Du temps de Corneille, le
ures. I’y renuoye les Lecteurs pour en faire iugement. Bien diray ie1 2, que Ian le Maire de Belges - , me semble auoir premier illustré et les Gaules, et la Langue Francoyse : luy donnant beaucoup demotz, et manières de parler poétiques, qui ont bien seruy mesmes aux plus excellens de nostre Tens3. Quand aux Modernes, ilz seront quelquesfois assez nommez : et si i’en vouloy’ parier, ce seroit seulement pour faire changer d’opinion à quelques vus ou trop
genre du mot epigr amme était encore incertain. — Hugues Salel (1504-33) était du Quercy, comme Clément Marot. On lui doit des poésies médiocres, parmi lesquelles on distingue VEglogue Marine et la traduction en vers héroïques des onze premiers chants de V Iliade. Voici l’épigramme dont il est ici question :
De Jehan de Mehun s’enfle le cours de Loire :
En maistre Alain Normandie prend gloire,
Et plaint encor mon arbre paternel :
Octavian rend Cognac eternel :
De Moulinet , de Jehan le Maire , et Georges,
Ceulx de Haynault chantent à pleines gorges :
Villon , Crétin ont Paris décoré :
Les deux Grebans ont le Mans honnoré :
Nantes la Brette en Meschinot se baigne :
En Coguillart s’esjouyt la Champaigne :
Quercy, Salel, de toy se vantera,
Et (comme croy) de moy ne se taira.
1 Bien diray ie. L’adverbe lien ainsi placé devant le verbe est une formule de concession, équivalant à * seulement ou à la vérité. » Cette tournure a vieilli.
2 Ian le Maire de Belges. Jean Lemaire (1473-1548), dit de Belges, parce qu’il était né en Belgique, était neveu du chroniqueur Molinet et fut un des maîtres de Ronsard. Il a écrit des poèmes, des règles de prosodie et des ouvrages historiques, entre autres : Trois livres des Illustrations de la Gaule Belgique (Nantes, 1509-12).
3 Aux plus excellens de nostre Tens , c’est-à-dire à Marot et à
Ronsard .
iniques, ou trop seueres Estimateurs des choses, qui tous les iours treuuent à reprendre en troys, ou quatre des meilleurs : disant qu’en l’vn default ce, qui eèt le commencement de bien écrire, c’est le Scauoir1 : et aur oit augmenté sa gloire de la moitié, si de la moitié il eust diminué son Liure. L’autre, outre sa Ryme, qui n’est par tout bien riche, est tant dénué de tous ces delices2, et ornementz poétiques, qu’il mérité plus le nom de Phylosophe que de Poète. Yn autre, pour n’avoir encore rien mis en lumière soubz son nom, ne mérité, qu’on luy donne le premier lieu : et semble (disent aucuns) que par les Ecriz de ceux de son Tens, il veille eternizer son nom, non autrement que Demade3 est ennobly par la contention de Demosthene, et Hortense4, de Cicéron. Que si on en vouloit faire iugement au seul rapport de la Renommée, on rendroit les vices d’iceluy egaulx, voyre plus grands, que ses vertuz, d’autant, que tous les Iours se lisent nouueaux Ecriz soubz son Nom, à mon aduis aussi eloingnez d’aucunes choses, qu’on m’a quelquesfois asseuré estre de luy, comme en eux n’y a ny grâce, ni érudition.
1 Le commencement de lien écrire , c'est le Scavoir, pour « c’est-àdire le scavoir. » Horace (A. P.} v. 309) : « Scribendi recte sapere est et principium et fons. »
2 Ces delices, comme « ces agréments. » Quant au sens de l’adjectif démonstratif ces, Cf. ci-dessus, liv. I, Dédie., p. 46, note 3.
3 Demade. Cet orateur n’écrivait pas ses discours (Cf. Cicéron, Drutus , ix, et Quintilien, XII, x). Voir, pour sa rivalité avec Démosthène, Plutarque (Vie de Demosth., passim).
4 Hortense , pour « Hortensius. » Voir sur cet orateur, Cicéron ( Drutus , lxxxviii et xciii-xcvi).
Quelque autre 1 voulant trop s’eloingner du vulgaire, est tumbé en obscurité aussi difficile à eclersir en ses Ecriz aux plus Scauans, comme aux plus Ignares. Yoyla vne partie de ce que i’oy dire en beaucoup de lieux des meilleurs de nostre Langue. Que pleust à Dieu le Naturel d’vn chacun estre aussi candide à louer les vertuz, comme diligent à obseruer les vices d’autruy. La Tourbe de ceux (hors mis cinq, ou six) qui suyuent les principaux, comme Port’enseignes, est si mal instruicte de toutes choses, que par leur moyen nostre vulgaire n’a garde d’etendre gueres loing les Bornes de son Empire. Et si i’etoy’ du nombre de ces anciens Critiques luges des Poëmes, comme vn Aristarque, et Aristophane 2 , ou (s’il fault ainsi parler) vn Sergent de Bande 3 en nostre Langue Francoyse, i’en mettroy’ beaucoup hors de la Battaille si mal armez, que se fiant en eux, nous serions trop eloingnez de la victoire, ou nous deuons aspirer. le ne doute point que beaucoup, principale-
1 Quelque autre. Il est difficile de déterminer si ces allusions s’adressent à quelque auteur en particulier, ou si ce sont des critiques générales.
2 Aristophane. Il s’agit d’Aristophane de Byzance, critique d’Alexandrie, qui vivait sous Ptolémée Philadelphe, et qui fut disciple de Callimaque et de Zénodote. Aug. Nauck a recueilli ses Fragments ( Halis , 1848, 8°).
3 Sergent de Bande , nom donné jadis à des officiers, dont les fonctions étaient analogues à celles de nos officiers d’état-major, et qui étaient particulièrement chargés, un jour de bataille ou de montre (revue), de ranger les bandes ou régiments sur le terrain. Cf. Montaigne (liv. II, ch. x, p. 99) : « Je n’ay point d’autre sergent de bande, à ranger mes pièces que la fortune... » On disait aussi sergent de bataille. D’Aubigné fut sergent de bataille au siège de Rouen en 1588. Voir aussi La Fontaine [Fables, VII, 9).
ment de ceux qui sont accommodez à l’opinion vulgaire, et dont les tendres Oreilles ne peuuent rien souffrir au desauantaige de ceux qu’ilz ont desia receuz comme Oracles, trouuerront mauuais de ce, que i’ose si librement parler, et quasi comme luge souuerain pronuncer de notz Poëtes Francoys : mais si i’ay dict bien, ou mal, ie m’en rapporte à ceux, qui sont plus amis de la Vérité1 *, que de Platon, ou Socrate, et ne sont immitateurs des Pythagoriques, qui pour toutes raisons n’alleguoint si non, Cetuy la l’a dit-. Quand à moy, si i’etoy’ enquis de ce, que me semble de notz meilleurs Poëtes Francoys, ie diroy’ à l’exemple des Stoïques, qui interroguez si Zenon, si Cleante, si Chrysippe sont Saiges3, repondent, ceulx la certainement auoir été grands, et vénérables, n’avoir eu toutefois ce^ qui est le plus excellent en la Nature de l’homme, ie repondroy’ (dy-ie) qu’ilz ont bien écrit, qu’ilz ont illustré nostre Langue, que la France leur est obligée, mais aussi diroy-ie bien, qu’on pouroit trouuer en notre Langue (si quelque scauant Homme y vouloit mettre la main) vne forme de Poésie beaucoup plus exquise, la quele il faudroit chercher en ces vieux Gréez, et Latins, non point és s Aucteurs Francoys, pource, qu’en ceux cy on ne
1 Amis de la Y enté- C’est le mot d’Aristote : « Amicus Plato, sed magis arnica veritas. »
- Cetuy la l'a dit : « Ipse dixit. »
3 Saiges . On peut voir dans Sénèque quelle idée se faisaient du sage les philosophes Stoïciens : « Sapiens ille est, qui plenus gaudio, hilaris ac placidus, inconcussus cum Diis ex pari vivit (j Epist., 59). •» Ils avouaient eux-mêmes que ce sage était pour ainsi dire introuvable.
seauroit prendre, que bien peu, comme la peau, et la couleur : en ceux la on peut prendre la chair, les oz, les nerfz, et le sang. Et si quelqu’vn, mal aysé à contenter ne vouloit prendre ces raisons en payement, ie diray (afin de n’estre veu 1 2 examiner les choses si rigoreusemeht sans cause) qu’aux autres \ Ars, et Sciences la médiocrité peut mériter quelque ; louange : mais aux Poètes ny les Dieux, ny les ( Hommes, ny les Coulonnes n’ont point concédé estre médiocres suyuant l’opinion d’Horace, que ie ne puis assez souuent nommer : pource qu’és choses, que ie traicte, il me semble auoir le Cerveau myeux purgé, et le Nez meilleur3 que les autres. Au fort4 5, comme Demosthene répondit quelquefois à Echines qui l’auoit repris, de ce qu’il vsoit de motz apres, et rudes, de telles choses ne dépendre les fortunes de Grece 3 : aussi diray-ie, si quelqu’vn se fâche de quoy ie parle si librement, que de la ne dépendent
1 Afin de ri estre veu, comme « afin de ne paraître. » Cf. cidessus, liv. I, ch. x, p. 84, note 1
2 N'ont point concédé estre médiocres. Cf. Horace (A. P., v. 368-373) :
. « Certis medium et tolerabile rebus
Recte concedi . . . Mediocribus esse poetis Non I)î, non bomines, non concessere columnæ. »
3 Le Cerveau myeux purgé, et le Nez meilleur. Autres expressions empruntées d’Horace.
4 Au fort, comme « après tout, à la rigueur. » On trouverait beaucoup d’exemples de cette locution au xve et au xvie siècles. En voici un que cite M. Littré : « Vous n’estes gueres sage; mais, au fort, faites votre guise, car il ne in’en chault. »
5 Ne dépendre les fortunes de Grece. Cicéron ( Orat ., vin) : « Itaque se purgans jocatur Demosthenes : negat in eo positas esse fortunas Græciæ, boc an illo verbo usus sit. »
les Victoires du Roy Henry *, à qui Dieu veille donner la félicité d’Auguste et la bonté de Traian. I’ay bien voulu (Lecteur studieux de la Langue Francoyse) demeurer longuement en cete partie, qui te semblera (peut estre) contraire à ce, que i’ay promis : veu que ie ne prise assez hautement ceux, qui tiennent le premier lieu en nostre vulgaire, qui auoy’ entrepris de le louer, et deffendre. Toutesfois ie croy, que tu ne le trouueras point étrange, si tu considérés, que ie ne le puys mieux defendre, qu’atribuant la Pauureté d’iceluy, non à son propre, et naturel1 2, mais à la négligence de ceux, qui en ont pris le gouuernement , et ne te puis mieux persuader d’y écrire, qu’en te montrant le moyen de l’enrichir, et iljusirer, qui est l’Immitation des Gréez, et Romains.