CHAPITRE I
L'Origine des Langues.
Si la Nature (dont quelque Personnaige de grand’ renommée 1 non sans ray son a douté, si on la deuoit appeller Mere ou Maratre) eust donné aux Hommes vo vn commun vouloir, et consentement, outre les innumerables commoditez, qui en feussent procédées2, l’Inconstance humaine, n’eust eu besoin^ de se forger tant de maniérés de parler. Laquéle diuersité, et confusion, se peut à bon droi^t appeller
1 Quelque Personnaige de grand' renommée . Pline l’ancien {H. N., VII, 1) : « Ut non sit satis æstimare parens melior homini an tristior noverca fuerit [Natura]. »
2 Qui en feussent procedées, c’est-à-dire « qui en eussent été le résultat, le produit *, dérivation du sens théologique du verbe procéder, être engendré (le sens de venir en avant ayant passé au sens de production). Littré.
DEFFENGE ET ILLUSTRATION
la Tour de Babel. Donques les langues ne sont nées d’elles mesmes en façon d’Herbes, Racines, et Arbres : les vnes infirmes, et debiles en leurs especes : les autres saines, et robustes, et plus aptes à porter le faiz des conceptions humaines : mais toute leur vertu est née au monde du vouloir, et arbitre des^mortelz. Gela (ce me semble) est \ne grande rayson, pourquoy on ne doit ainsi louer vne Langue, et blâmer l’autre : veu qu’elles viennent toutes d’vne mesme source et origine : c’est 1 la fantasie 2 des hommes : et ont été formées d’vn mesme iugement, à vne mesme fin : c’est pour | signifier entre nous les conceptions, et intelligences de l’esprit3. Il est vray que par succession de tens les vnes, pour auoir été plus curieusement 4 reiglées, sont deùenues plus riches, que les autres : mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites Langues j ains5 au seul artifice, et industrie des hommes. Ainsi donques toutes les choses * que la Nature a crées 6, tous les Ars, et Sciences, en toutes
1 C'est, pour « c’est-à-dive, c’est à savoir».
2 La fantasie , c’est-à-dire « la volonté, le caprice ».
3 Les conceptions , et intelligences de V esprit. Le premier de ces mots a un sens plus subjectif; il représente le travail intérieur de l’esprit ; le second est synonyme de « connaissances » et exprime la mise en rapport de l’esprit avec les objets.
4 Plus envieusement , c’est-à- dire * avec plus de soin * .
5 Ains , c’est-à-dire * mais plutôt ». Le mot ains ou aim , que l’on fait dériver de ante et d’un suffixe incertain, et qui eut d’abord le sens de « avant, auparavant «, avait pris le sens de « mais » dès le xne siècle.
6 Les choses que la Natnve a crées. Faute pour * créées ». Cf. ci-après, ch. ix.
les quatre parties du mondé, sont chacune eiidroict soy 1 vne mesme choâe : mais pource que les hommes sont de diuers vouloir, ilz en 2 parlent, et ecriuent diuersement. A ce propos, je ne puis assez blâmer la sotte arrogance, et témérité d’aucuns de nostre nation, qui n’etans rien moins que Gréez, ou Latins, deprisent3, et mettent d’vn sourcil4 plus que stoïque, toutes choses écrites en Francoys : et ne me puys assez emerueiller de l’etrange opinion d’aucuns scauans, qui pensent que nostre vulgaire 5 soit incapable de toutes bonnes lettres, et érudition : comme si vne inuention pour le Languaige seulement deüoit estre iugée bonne, ou mauuaise. A ceux la ie n’ay entrepris de satisfaire. A ceux cy ie veux bien6 (s’il m’est possible) faire changer d’opinion par quelques raisons, que brefuement i’espere deduyre : non que je me sente
1 Endroict soy. c’est-à-dire « de leur côté, pour leur part ». Ce sens est fort ancien. Cf. Ch. Roland (v. 2123) : « Ore ad li quens endreit sey sez que faire » , alors le Comte a pour sa part assez de besogne; Joinville (369) : « Et dist que endroit de li avoit tuei six de nos gens », et Froissart (II, n, 11) : « Chacun en son endroit
/ faisoit merveilles d’armes. »
2 En, dans le sens du latin ihde, par là, par suite de cela, par ce motif.
3 Deprisent. Le verbe dépriser , de forme bien française, a cédé la place à son doublet savant déprécier.
4 Sourcil. Ce mot est ici synonyme de « air hautain, arrogance. » Voltaire a dit [Siècle de Louis XV) « les sourcils de la fierté. »
3 Nostre vulgaire , c’est-à-dire la langue vulgaire. Cf. Pasquier ( Lettre à M. de Turnèbe ) : « Vous êtes donc d’opinion que c’est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en nostre vulgaire, pour en faire part au public. »
6 Je veux bien , c’est-à-dire * je désire, je souhaite. »
plus cler voyant en cela, ou autres choses, qu’ilz ne sont, mais pource que l’affection qu’ilz portent aux langues estrangieres, ne permet qu’ilz veillent faire sain, et entier iugement de leur vulgaire