CHAPITRE II
Que la Langue Francoyse ne doit estre nommée Barbare.
Pour commencer donques à entrer en matière, quand à1 2 la signification de ce mot Barbare : Barbares anciennement etoint 3 nommez ceux qui ineptement parloint Grec. Car comme les etrangers venans à Athènes s’efforcoint de parler Grec, ilz tumboint souuent en ceste voix4 absurde pâpêapaç.
1 Faire sain , et entier iugement de leur vulgaire , c’est-à-dire l’apprécier sainement et à toute sa valeur. Cf. Pascal [Provins., III). « On a pris le dessein d'examiner leurs livres pour en faire le jugement. »
2 Quand à, pour » quant à » (du latin quantum), mauvaise orthographe blâmée par Quintil Horatian.
3 Ftoint , parloint, s’efcrcoint, etc. En adoptant cette façon d’écrire les troisièmes personnes du pluriel, non seulement de l’imparfait, mais aussi du conditionnel ( pouroint , scauroint), l’auteur voulait sans doute reproduire exactement la prononciation -vulgaire. On lit en effet dans la Grammaire de Dubois ( Jacobus Sylvius ), publiée en 1531, que ces troisièmes personnes du pluriel étaient terminées, suivant la prononciation normande, en éènt (aient), suivant celle de certaines provinces en eont , mais d'après la prononciation vulgaire, en oint (aimoinl, aimeroint ). Voir Livet, les Grammairiens au xvie siècle, p. 38-39.
4 Voix , c’est-à-dire terme, expression, comme le latin vcx.
Depuis les Gréez transportarent 1 ce nom aux meurs brutaux, et cruelz, appellant toutes nations hors la Grece, Barbares. Ce qui ne doit en rien diminuer l’excellence de nostre Langue : veu que ceste arrogance Greque, admiratrice seulement de ses inuentions, n’auoit loy ny priuilege de légitimer ainsi sa Nation, et abâtardir les autres : comme Anacharsis disoit, que les Scythes etoint barbares entre les Athéniens, mais les Athéniens aussi entre les Scythes2. Et quand la barbarie des meurs de notz ancéstres eust deu les mouuoir à nous apeller Barbares, si est ce, que ie ne yoy point, pourquoy 3 on nous doiue maintenant estimer telz : veu qu’en ciuilité de meurs, équité de loix, magnanimité de couraiges4, bref en toutes formes, et maniérés de viure non moins louables, que profitables,’ nous ne sommes rien moins qu’eux : mais bien plus, veu qu’ilz sont telz maintenant, que nous les pouuons iustement apeller par le nom, qu’ilz ont donné aux autres. Encores moins doit auoir lieu 5,
1 Transportarent, pour « transportèrent », forme propre au dialecte bourguignon. Cf. Diez, Grramm. des lang. rom., t. II,
2 Entre les Scythes. Ce mot d’ Anacharsis se trouve dans les Pjeudo-PlutarcUa ( Fragm . de la Noblesse, X, p. 70, éd. Didot) : « 'O 8s ’Avdt^apciç €kz ye touç ’A0y]vx(c'jç irapà ExvOaiç (3ap6àp ouç, w7Ti£p co bç Sx'jÔxç sv ccïç 'A0ï)va(otç. »
3 Si est ce, que je ne vcy point , pourquoy . c'est-à-dire « cela est ainsi que je ne vois point pourquoi » et plus clairement « je ne vois point qu’il en soit ainsi qu’on nous doive, etc. »
4 Magnanimité de couraiges. Le mot couraige (courage) était alors synonyme de cœur.
$ Doit avoir lieu . Suppléez comme sujet « ceci », c’est-à-dire
de ce que les Romains nous ont appeliez Barbares, y eu leur ambition, et insatiable faim de gloyre : qui tachoint non seulement à subiuguer, mais à rendre toutes autres nations viles, et abiectes auprès d’eux : principalement les Gauloys, dont ilz ont receu plus de honte, et dommaige que des autres. A ce propos, songeant beaucoup de foys, d’ou vient que les gestes du peuple Romain, sont tant célébrés de tout le Monde, voyre de si long interuale 1 préférés à ceux de toutes les autres Nations ensemble, ie ne treuue point plus grande raison que ceste cy : c’est que les Romains ont eu si grande multitude d’Ecriuains, que la plus part de leurs gestes (pour ne dire pis) par l’Espace de tant d’années, ardeur de batailles, vastité d’Italie, incursions d’estrangers, s’est conseruée entière iusques à nostre tens. Au contraire les faiz des autres nations, singulièrement des Gauloys, auant qu’ilz tumbassent en la puyssance des Francoys, et les faiz des Francoys mesmes depuis qu’ilz ont donné leur nom aux Gaules, ont été si mal recueilliz, que nous en auons quasi perdu non seulement la gloyre, mais la memoyre2. A quoy a bien aydé l’enuie des Romains,
* qu’on nous doive maintenant estimer Barbares.» — De ce que , c’est-à-dire, par ce motif que.
1 De si long intervale. Cf. ci-après, liv. II, ch. xii.
2 Mais la memoyre. Tout ce passage est imité de Salluste ( Catil ., vm) : « Atheniensium res gestæ satis amplæ magnificæque fuere ; verum aliquanto minores tamen quam fama feruntur. Sed quia provenere ibi scriptorum magna ingénia per terrarum orbem Atheniensium facta pro maxumis celebrantur . . . At populo Romano nunquam ea copia fuit. »
DE LA LANGUE FRA.NCOYSE
qui comme par vne certaine coniuration conspirant contre nous, ont extenué en tout, ce qu’ilz ont peu, notz louanges belliques, dont ilz ne pouuoint endurer la clarté : et non seulement nous ont fait tort en cela, mais pour nous rendre encor’ plus odieux, et contemptibles 1 , nous ont apellez brutaux, cruelz, et Barbares. Quelqu’vn dira : pourquoy ont ilz exempté les Gréez de ce nom ? pource qu’ilz se fussent fait plus grand tort qu’aux Gréez mesmes, dont ilz auoint emprunté tout ce, qu’ilz auoint de bon, au moins quand aux Sciences, et illustration de leur Langue, Ces raysons me semblent suffisantes de faire entendre 2 à tout équitable Estimateur des choses, que nostre Langue (pour auoir été nommés Barbares ou de noz ennemys, ou de ceux, qui n’auoint Loy 3 de nous bailler ce nom) ne doit pourtant estre deprisée mesmes4 de ceux, auxquelz elle est propre et naturelle : et qui en rien ne sont moindres, que les Gréez, ou Romains.
1 Contemptibles , c’est-à-dire « méprisables. » Yaugelas trouvait ce mot dur et Thomas Corneille le déclarait insupportable. Littré.
2 Suffisantes de faire entendre. L’adjectif suffisant se construit ordinairement avec à on pour. — Auxve et au xvie siècle, suffisant de se rencontre fréquemment. On le trouve encore dans Regnier ( Sat . vi) et dans Molière ( Dép . amour., II, 7).
3 Ceux gui n auoint Loy de, c’est-à-dire * qui n’avaient point autorité pour, qui n’avaient point le droit de. »
k Mesmes , comme « surtout. »