CHAPITRE IX
Obseruation de quelques maniérés de parler, Francoyses.
I’ay déclaré en peu de Paroles, ce qui n’auoit encor’ été (que ie saiche) touché de notz Rhetoriqueurs Francoys. Quand aux couppes féminines, Apostrophes, Accens, Yé masculin, et ïé féminin, iet autres telles choses vulgaires, notre Poète les 'apprendra de ceux, qui en ont écrit. Quand aux Especes de vers, qu’ilz veulent limiter, elles sont {aussi diuerses, que la fantasie des Hommes, et que
carmen omne prætexitur. Hoc scriptoris est, non furentis ; adhibentis diligentiam, non insani. »
1 Tous les Argumens de Plaute. Ces arguments en vers ont été attribués à Priscien. Voici celui du Rudens (le Cordage) :
£tieti piscator de mari extraxi t vidulum,
C2bi erant herilis filiæ crepundia, üominum ad lenonem quæ subrepta venerat.
K a in clientelam suipte imprudens patris Zaufragio ejecta devenit : congnoscitur ;
COuoque amico Pleusidippo jungitur.
la mesme Nature1. Quand aux vertuz, et vices du Poëme, si diligemment traités par les Anciens, comme Aristote, Horace, et apres eux Hieronyme Vide2. Quand aux figures des sentences, et des motz, et toutes les autres parties de l’Eloquution, les Lieux de commisération, de Ioye, de Tristesse, dire, d’ Admiration, et toutes autres commotions de l’Ame3, ie n’en parle point apres vn si grand nombre d’excellens Phylosophes, et Orateurs, qui en ont traicté, que ie veux auoir été bien leuz et releuz 4 de nostre Poète, premier qu’il entreprenne 5 quelque hault, et excellent ouuraige. Et tout ainsi qu’entre les Aucteurs Latins, les meilleurs sont estimez ceux, qui de plus près ont immité les Gréez, ie veux aussi que tu t’eforces de rendre au plus près du naturel, que tu pouras la Phrase, et maniéré de parler Latine, en tant que la propriété de l’vne, et l’autre Langue le voudra permettre. Autant te dy-ie de la Greque , dont les façons de parler sont fort approchantes de notre vulgaire G , ce que mesmes on peut congnoitre
1 La mesme Nature , pour la « nature même. » Cf. ci-dessus, liv. I, ch. v, p. 64, note 1.
2 Hieronyme Vide. Marco Girolamo Vida, de Crémone (l 480—
1566), poète latin moderne, fut le rival de Sannazar et de Fracastor. Son Art poétique en 3 chants (De Art e poetica , Home, 1527, 4°) a mérité de prendre rang après celui d’Horace. «
3 Commotions de V Ame, comme « émotions, passions, » du latin commotio.
4 Leuz et releuz. Cf. ci-dessus, même livre, ch. iv.
5 Premier qu'il entreprenne , c.-à-d. « avant qu’il entreprenne.
0 Port approchantes de notre vulgaire. Voir ce que dit à ce sujet Henri Estienne dans son Traicté de la conformité du langage
par les Articles, incongneuz de la Langue Latine. Yse donques hardiment de l’Infinitif pour le Nom, comme V aller, le chanter , le vîare , le mourir . De F Adjectif substantiué., comme le liquide des eaux , le vuyde de Vair, le fraiz des vmbres1, l'epes des forestz 2, V enroué des cimballes 3, pourueu que telle maniéré de parler adioute quelque grâce et vehemence : et non pas, le chault du feu , le froid de la glace , le dur du fer , et leurs semblables. Des Verbes, et Participes, qui de leur nature n’ont point d’infinitifz apres eux, auecques des infinitifz, comme tremblant de mourir et volant d'y aller 4, pour craignant de mourir et se hastant d'y aller ; Des Noms pour les Aduerbes, comme Hz combattent obstinez , pour obstinèement : il vole leger , pour legerement , et mil’ autres maniérés de parler, que tu pouras mieux obseruer par frequente, et curieuse 5 lecture, que ie ne te les sçauroy’ dire. Entre autres choses, ie t’auerty’ vser souuent de la
Françoys avec le Grrec (édit. Feugère, Paris, 1853, in-12), et particulièrement dans la Préface.
1 L’enroué des cimballes. Cf. Du Bellay ( Antérot ., t. I, p. 174, édit. Marty-Laveaux) :
« Motz qui aux oreilles me sonnent Si doucement, que plus m’étonnent Que les Grenoilles, ou Cygales,
Ou que l’Enrouë des cymbales. »
2 fraiz des vmbres , c’est-à-dire la « fraîcheur des ombrages.. *
3 L'epes des forestz. Du Bellay, appliquant son précepte, a dit :
« [La forest] Voit par l’epes de sa neuve ramée Maint libre oyseau qui de tous côtés erre. »
w Volant d'y aller. Cette tournure n’a pas obtenu aussi bien droit de cité que la précédente.
5 Curieuse , comme « soigneuse, attentive. »
fl
figure Antonomase 1 . aussi frequente aux Anciens Poëtes , comme peu vsitée, voire incongnue des Francoys. La grâce d’elle est quand on désigné le Nom de quelque chose par ce, qui luy est propre, comme le Pere foudroyant, pour Iupiter : le Dieu deux fois né, pour Bacchus : la Vierge chasseresse, pour Dyane. Cete figure a beaucoup d’autres especes, que tu trouuerras chés les Rhetoriciens, et a fort bonne grâce, principalement aux descriptions, comme : Depuis ceux, qui voyent premiers rougir V Aurore, iusques la, ou Thetis reçoit en ses vndes le fiïz d'Hyperion, pour Depuis V Orient iusques a l'Occident. Tu en as assez d’autres exemples és Gréez, et Latins, mesmes en ces diuines expériences de Virgile2, comme du fleuue glacé, des xn signes du Zodiaque, d’iris, des xii labeurs d’Hercule, et autres. Quand aux Epithetes, qui sont en notz Poëtes Francoys la plus grand’ part ou froids, ou ocieux3, ou mal à propos, ie veux, que tu en vses de sorte, que sans eux ce, que tu dirois seroit beaucoup moindre, comme la flamme deuorante, les souciz mordans, la gehinnante 4 sollicitude : et regarde 3 bien qu’ilz
1 Antonomasie , pour « antonomase, » sorte de synecdoque.
2 Expériences, est ici synonyme de « hardiesses, » c’est-à-dire de figures dues à un génie divin et essayées avec bonheur. Voir, par exemple : Géorg ., I, 232 ; III, 360 et suiv. ; Æneid., IV, 700 ;
V, 606; VI, 801 ; VIII, 288, etc., etc.
3 Ocieux , comme « oiseux. » Cf. ci-dessus, même livre, ch. v, p. 124, note 3.
4 Gehinnante , c’est-à-dire qui met à la torture. Cf. ci-dessus, liv. I, ch. ix, p. 75, note 1.
3 Regarde bien , comme « veille à ce que. »
soint conuenables, non seulement à leurs substantifz, mais aussi à ce, que tu décriras, afin que tu ne dies Veau ’ vndoyante 4, quand tu la yeux décrire impétueuse : ou la flamme ardente , quand tu la yeux montrer languissante. Tu as Horace entre les Latins fort heureux en cecy, comme en toutes choses. Garde toy aussi de tumber en yn yice commun, mesmes aux plus excellens de nostre Langue, c’est l’omission des Articles1 2. Tu as exemple de ce yice en infiniz endroictz de ces petites Poésies Francoyses. l’ay quasi oublié vn autre default bien ysité f) et de tresmauuaise grâce. C’est quand en la -quadrature des Vers Héroïques3 4 la sentence4 est trop abruptement couppée, comme : Si non que tu en montres vnplus seur. Yoyla ce, que ie te vouloy* dire breuement de ce, que tu doibz obseruer tant au Vers, comme à certaines maniérés de parler \ peu, ou point encor’ ysitées des Francoys. Il y en a, qui fort supersticieusement entremeslent les vers Masculins auecques les Féminins5, comme on peut
1 Vndoyante , qui se meut avee mollesse et lenteur, comme il arrive quand elle est agitée par le souffle du zéphyr.
2 L'omission des Articles. Du Bellay lui-même n’est pas toujours exempt de ce défaut.
3 Vers Héroïques. Voir ci-dessus, même livre, ch. iv, p. 116, ce qu’il faut entendre par vers héroïques.
4 La sentence , c’est-à-dire * la pensée. »
3 Les vers Masculins avecques les Féminins. C’est ce qu’on appelle rimes croisées ou mêlées. — Voir l’avis Au Lecteur qui précède les vers lyriques de Du Bellay (éd. Marty-Laveaux, t. Ier, p. 175) :
« le n’ay entremellé fort supersticieusement les Vers Masculins avecques les Féminins, comme on vse en ces Vaudeuiles, et Chansons qui se chantent d’vn mesme chant par tous les couplets. . . Toutesfois tu trouverras quelques Odes dont les Vers sont disposés
voir aux Psalmes 1 traduictz par Marot. Ce qu’il a obserué (comme ie croy’) afin que plus facilement on les peust chanter, sans varier la Musique, pour la diuersité des meseures, qui se trouuerroint à la fin des Vers. le treuue cete diligence fort bonne, pourueu que tu n’en faces point de religion2, iusques à contreindre ta diction, pour obseruer telles choses. Regarde principalement qu’en ton Yers n’y ait rien dur, hyulque3, ou redundant. Que les périodes4 soient bien ioinctz, numereux5, bien remplissais l’Oreille : et telz qu’ils n’excedent point ce terme, et but, que naturellement nous sentons, soit en lisant, ou écoutant